PIE IX ET LORD PALMERSTON
qui? de la Turquie. Le 8 avril, on inscrit dans les actes publics du Congrès la violation manifeste de ce principe. Et au détriment de qui? de la souveraineté la plus ancienne et la plus légitime du monde chrétien. On met ainsi publiquement le Pape sur la sellette, sans même lui permettre de se faire défendre au sein du Congrès. Après avoir établi la nécessité du pouvoir temporel, Montalembert venge Pie IX de tous les outrages que lui avaient prodigués Cavour et Palmerston. Il a exalté récemment les institutions nationales de l'Angleterre et il maintient ce qu'il en a dit; mais plus que jamais aussi il réprouve, il flétrit les lâches allures de sa diplomatie et l'égoïsme effréné de sa politique. Dans une apostrophe accablante, il rappelle à lord Palmerston le cynisme de ses alliances et de ses antipathies, de ses préférences et de ses abandons : « Vous êtes très fort, très fier, très romain devant les faibles, Milord; vous l'êtes beaucoup moins devant des rivaux dignes de vous. L'histoire dira que jamais on n'a retourné plus effrontément la noble maxime où Virgile a résumé l'histoire de vos modèles les Romains :
« Parcere subjectis et debellare superbos. »
La brochure de Montalembert, Pie IX et lord Palmerston eut un grand retentissement en France, en Angleterre et à Rome. « Votre admirable article, écrivait M^'^ de Mérode, était déjà dans les mains du Saint-Père, à Porto d'Anzio, lorsque j'allais l'annoncer à Sa Sainteté, qui m'a prévenue en me disant : « Nous avons aujourd'hui un article, un article très « beau. » Votre succès a été complet. J'ai reçu des compliments de chacun, comme à vos plus beaux jours de 1849 et 1850. C'est certainement vous qui avez les honneurs de cette discussion, soulevée si étourdiment au Congrès de Paris. Vous êtes resté d'ailleurs dans les plus strictes limites du vrai, ce que ne font pas tant de panégyristes, qui non seulement défendent ce qui est insoutenable, mais encore vantent des défauts que ce pays-ci n'a heureusement pas, comme si c'étaient de vraies qualités. (1) »
(1) ^^' de Mérode à Montalembert, 10 juillet 1856.
La question italienne, la question romaine elle-même étaient posées devant l'Europe ; il s'agissait d'en hâter la solution, de préparer un conflit avec l'Autriche, conflit dans lequel l'Empereur interviendrait en faveur du Piémont. Par quel enchaînement d'habiletés et de perfidies Cavour s'y employa^ nous n'avons pas à le raconter ici. Il savait qu'à l'heure fixée, NapoléonlII entrerait en scène. « Dans trois ans, avaitil dit en quittant Paris, nous aurons la guerre, la bonne. » Montaîembert n'en doutait pas davantage et attendait d'un moment à l'autre l'explosion de la guerre. Quand tout fut prêt, Napoléon III et Cavour se réunirent à Plombières et prirent leurs dernières dispositions. C'était, nous l'avons dit, quelques mois avant ce pieux voyage de Bretagne, qui avait porté au comble l'enthousiasme impérialiste de l'Univers. On convint entre autres d'enlever au Pape les Marches et l'Ombrie, mais de lui donner en compensation le titre de Président de la Confédération italienne, « décoration vaine, dit très bien M. de la Gorce, pompe dérisoire, assez semblable à la pourpre jetée par les Juifs sur les épaules du Christ mourant (1) )).
La France entra en campagne contre l'Autriche à la fin d'avril 1859 : le nouveau saint Louis commençait sa seconde croisade. Le ministre des cultes ayant promis que le Pape serait respecté « dans tous ses droits de souverain temporel», plus que jamais l'Univers prêchait la confiance. Combien plus clairvoyants se montrèrent les catholiques du Correspondant! Dans un article paru en février 1859, M. de Fallouî exprima leurs sentiments communs et signala les dangers auxquels cette guerre exposait le Saint-Siège. En cette grave circonstance, ils eurent la douleur de voir Lacordaire se séparer d'eux. Tout entier à ses souvenirs de 1832 et de 1841, à sa vieille et ardente sympathie pour l'Italie, à son horreur du
(1) Histoire du second Empire, II, p. 358.