LACORDAIRE ET LA GUERRE D'ITALIE
joug* autrichien, il n'aperçut pas les périls de la papauté et applaudit publiquement à la guerre :
(c L'Autriche ne pèse pas seulement sur l'Italie d'un poids injuste et oppressif, écrivait-il à l'abbé Perreyve, elle pèse aussi sur l'Église, en empêchant la papauté de conserver en Italie le caractère qu'elle avait toujours eu et qui la rendait chère à ses habitants... Si la politique actuelle de l'Empereur ne cache aucun piège, s'il soutient à la fois la cause de l'indépendance italienne et la cause de la liberté de l'Église, je ne pourrai m'empêcher de lui être reconnaissant. (1) »
Évidemment, par générosité, par excès de confiance, Lacordaire se trompait. Personne ne connaissait alors les dessous de la politique impériale; Montalembert les ignorait comme tout le monde, mais il se défiait. Aussi l'attitude de Lacordaire lui causa-t-elle un vif chagrin :
« Habitué à n'avoir rien de caché pour toi sur des matières si graves, lui écrivait-il, je dois t'avouer que ce dissentiment profond entre nous m'a affligé au delà de toute mesure. C'est au point que j'en ai été malade pendant plusieurs jours. Comment s'en étonner ? Plus j'approche du terme de ma carrière et plus je me sens le besoin de conserver le peu qui m'est resté des affections de ma jeunesse. Tu es à la fois le plus ancien, le plus fidèle, le plus illustre de mes amis. Ton souvenir est indissolublement uni aux luttes les plus honorables et aux croyances les plus enracinées de ma vie. Je ne crains pas d'ajouter que notre union et notre amitié ne peuvent pas t'être indifférentes. Il est rare, bien^rare, que deux hommes soient attachés par des liens aussi forts et aussi tendres que ceux qui nous unissent. Non, j'en suis sûr, il n'est personne ici-bas qui puisse t'aimer d'une affection comme la mienne. Aucune jalousie de métier ou de position, aucune considération d'amour propre n'est là pour élever une barrière ou un nuage entre nous. Cela est plus vrai aujourd'hui que jamais. Ma carrière publique est terminée; je n'aurai plus jamais, quoi qu'il arrive, le chagrin de te voir siéger, comme en 1848, dans des rangs opposés à ceux où je serai moi-même placé-, sur la question qui nous divise, je n'ai rien publié et ne compte rien publier. C'est donc uniquement l'intérêt de la vérité, celui de notre union intime et cordiale qui m'animent en l'écrivant ces lignes : c'est aussi l'habitude que j'ai, depuis bientôt trente ans, de regarder ta gloire comme mienne et de frémir lorsque je vois s'élever le moindre souffle qui pourrait en ternir l'éclat. Laisse-moi donc épancher en toute liberté la cuisante douleur que j'éprouve en te voyant exposé à devenir le complice involontaire, l'instrument indirect du césarisme napoléonien. »
(1) Le P. Lacordaire à l'abbé Perreyve, 23 avril 1859.
206 MOMALEMBERT.
Montalembert s'efforce ensuite de ramener Lacordaire à son point de vue. Tous deux se placent sur le même terrain, celui de la liberté; l'un envisage surtout la France, l'autre Fltalie; ils ne semblent pas soupçonner le dépouillement du Saint- Siège qui sera le résultat de cette guerre :
(c Là où tu vois un triomphe pour la liberté, dit Montalembert, je ne vois qu'une trame victorieuse du césarisme; là oij tu salues l'aurore d'une ère nouvelle, je recule devant une nouvelle conquête de l'hypocrisie et de l'iniquité. Comment la France, n'étant pas libre, affranchirait-elle les autres peuples? Un apostat n'a jamais le droit de se faire le missionnaire de la foi qu'il a reniée. Il lui faudrait commencer par reconquérir le droit de faire ses propres affaires, avant de songer à régenter celles des autres. Il lui faudrait savoir s'émanciper elle-même, avant de prétendre émanciper l'Italie. Je plains beaucoup les Lombards et les Vénitiens, mais je me trouve plus à plaindre qu'aucun d'eux. Ils sont asservis par la conquête étrangère, je le suis par l'abdication volontaire de mon pays. Quand je vois ce grand et beau pays volontairement dominé et exploité par ce qu'il renferme de moins digne et de moins capable, je me sens plus humilié que ne saurait l'être n'importe quel Lombard, sous le joug détesté d'un censeur allemand ou d'un gendarme croate. Je suis de ceux qui trouvent la servitude volontaire plus humiliante et plus corruptrice que la domination étrangère... Tout homme qui applaudit à cette guerre contribue indirectement à propager et à consolider le césarisme en Europe. »
Montalembert développe enfin cette considération très élevée qu'il juge plus capable encore de modérer l'enthousiasme de son ami : « Émanciper ITtalie de l'influence autrichienne, c'est assurément un but légitime et même glorieux. Mais c'est aussi un but auquel il n'est permis d'arriver que par des moyens honnêtes. La guerre qui doit amener cette émancipation peut avoir des conséquences très heureuses. Mais avant d'y applaudir, un honnête homme, un chrétien surtout, est tenu d'en étudier l'origine et d'examiner de quel côté est partie la provocation. Or, je ne pense pas qu'il y ait en Europe un seul homme politique pour qui cette question soit douteuse : dans la politique impériale, le mensonge; dans la politique sarde, la violence mêlée à la ruse ; voilà ce qui ressort manifestement de la série des négociations et des démonstrations, qui nous ont conduit de l'attentat d'Orsini à la déclaration de la guerre. (1) »
Lacordaire ne se rendit pas aux raisons de son ami, mais les faits ne tardèrent pas à dissiper ses illusions. On sait que la guerre fut de courte durée. Quand parvenait la nouvelle de quelque victoire, Montalembert souffrait de ne pouvoir partager la j oie populaire .
(1) Montalembert à Lacordaire, 14 mai 1859.