‹ Montalembert (volume 2)Chapitre 97 sur 242 · IMPRESSIONS SUR LA GUERRE D'ITALIE · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS SUR LA GUERRE D'ITALIE

« Je sens bien profondément, écrivait-il, combien il est triste de se sentir étranger ou même hostile aux succès et aux joies de son pays. Malheureux ceux qui naissent dans un temps de révolution et dans un pays qui change sans cesse de dynastie, de drapeau, de principes et même de passions! La patrie n'est pas la basse-cour où l'on pâture, ni même le jardin où l'on se repose, c'est l'ensemble des idées, des institutions, des souvenirs qui se personnifient en elle; c'est aussi l'ensemble des hommes de cœur et de bonne renommée qui la représentent et l'honorent. Or, j'ai vu les principes et les institutions, en qui s'était résumé la France depuis trente ans, non seulement reniées et abohes, mais ce qui est bien pire, odieusement confisquées et parodiées par leurs plus ardents ennemis; j'ai vu tous les princes et tous les hommes éminents dont j'étais fier d'être le compatriote, refoulés comme moi-même dans le néant. De quoi voulez-vous que se compose mon patriotisme? Et où chercherai-je désormais la patrie? Dans un camp? Ce n'est pas là ce à quoi m'ont disposé les enseignements du passé, ni ceux de ma vie antérieure. J'admire l'héroïsme de notre armée, mais je redoute la force invincible de tous ces millions' d'hommes qui évidemment ne croient qu'à la force et qui se battent pour une cause à mes yeux plus que suspecte. (1) »

Au mois de juillet, Tarmistice de Villafranca termina brusquement les hostilités. Tandis que Louis Veuillot s'extasiait sur ce coup de théâtre, qu'il qualifiait d' <( illumination de génie », Montalembert s'attristait que l'Empereur pût imposer à l'Europe tantôt la guerre, tantôt la paix, au gré de son caprice omnipotent. « Jamais, non, jamais, dans l'histoire, écrivait-il, les hommes n'ont été plus assimilés à des marionnettes sans intelligence, sans conscience, sans volonté et sans âme. Le trois pour cent et le Crédit mobilier peuvent monter indéfiniment après un tel coup ; mais, certes, les actions du progrès et de la liberté de l'espèce humaine n'ont jamais été plus bas. (2) » Hélas! les actions de la papauté n'allaient pas tarder non plus à baisser.

L'Autriche vient d'abandonner la Lombardie au Piémont , maigre morceau pour sa dévorante avidité. Le Piémont veut

(1) Montalembert à Aug. Cochin, 2 juillet 1859.

(2) Montalembert à Aug. Cochin, 14 juillet 1859.

Florence, Parme, Plaisance, Venise, les Légations, Naples, les Deux-Siciles, Rome elle-même, en un mot toute Fltalie. Et au fond, l'Empereur est résigné à tout lui céder.

A peine l'armée française a-t-elle repassé les Alpes, les émissaires piémontais agitent les provinces de l'Italie centrale. La Toscane chasse les princes lorrains et se donne à Victor-Emmanuel; à quelques jours de là, l'Assemblée de Modène proclame sa réunion à la Sardaigne; les Parmesans se déclarent sujets de la maison de Savoie. Les Légations de Bologne, de Ferrare et de Ravenne s'insurgent contre Pie IX, leur légitime souverain, et votent leur annexion au Piémont. Victor-Emmanuel annonce qu'il prendra volontiers au Pape un bon tiers de ses États, si l'Europe n'y a pas trop de répugnance; puis, il ajoute : « Prince catholique, je conserverai toujours un profond et inaltérable respect pour le chef suprême de l'Église. »

On devine l'émotion des catholiques à ces nouvelles. Ils se tournent avec anxiété vers l'Empereur. Le nouveau Gharlemagne laisserait-il détruire l'œuvre de son grand prédécesseur? Mais Napoléon III s'obstine à se taire et, d'après ses ordres, un agent du ministère de l'intérieur engage l'Univers à faire de même : « On nous prie respectueusement de nous taire, sous peine de mort, » écrit Louis Veuillot.

DéjàM^'' Dupanloup et M^"" Pie ont dénoncé avec éloquence la confiscation des Romagnes. De toutes parts, on supplie Montalembert de parler à son tour. Il résiste d'abord : sa santé est déplorable; il craint aussi que sa parole ne soit inefficace en France et ne déplaise à Rome. « J'ai pour m'éclairer là-dessus l'exemple de M. de Falloux, dont l'article du mois de juin, si prophétique et si explicite, a déplu à Rome et n'a fait aucun effet en France... Ah! si nous avions conservé le gouvernement parlementaire, tout cela eût été impossible...

« Les évêques vont faire des mandements, dit-il encore, mais ils ont si tristement usé de cette arme au profit même du pouvoir dont ils voudraient aujourd'hui diriger le bras, qu'elle a perdu toute valeur. Je doute qu'il soit possible à un épiscopat qui s'est ainsi vautré devant la puissance temporelle, de se redresser avec efficacité et dignité sur une

Page 1