DÉFENSE DU POUVOIR TEMPOREL
question qui, après tout, ne tient pas à la foi ni aux mœurs. Elle tient essentiellement à l'indépendance de l'Église et à la morale 'politique, mais c'est précisément ce dont le clergé français a fait litière depuis huit ans! Quand l'Empereur a violé son serment, le cardinal Gousset nous a dit : Si cela réussit, c'est bien! Quand il a violé le patrimoine de la maison royale, qui lui avait fait deux fois grâce de la vie, et qu'il a offert une part de sa dépouille au clergé, le clergé a accepté, et l'évéque d'Arras l'a comparé au Saint-Esprit. Quand il a détruit toutes les garanties politiques et libérales, le clergé a applaudi avec enthousiasme. Aujourd'hui même, les journaux nous apportent un discours de l'évéque de Versailles, où il est dit qu'il faut remontev jusqu' à saint Louis pour trouver un souverain aussi pieux et aussi charitable. Et maintenant, parce que ce même souverain entame le patrimoine de saint Pierre, parce qu'il touche à ce qui dans l'opinion vulgaire n'est que le côté matériel de la religion, vous croyez qu'il sera donné à ce même clergé d'émouvoir les cœurs et les esprits par des doléances! Je vous prédis qu'on haussera les épaules et voilà tout. (1) »
Cependant Foisset et Cochin insistent vivement. « Soit! répond-il plaisamment : si j'en meurs, vous mettrez sur ma tombe : Ci-git Montalembert, assassiné par Foisset et embaumé par Cochin. Ses collaborateurs éplorés continuent son œuvre. » Et il prend la plume. On pourrait dire : il prend la parole, car ce qu'il écrit est un de ses plus beaux discours, une habile et vigoureuse attaque contre la politique néfaste suivie par l'Empereur en Italie.
Il l'intitule : Pie IX et la France en 1849 et en 1859. Rappelant le grand débat soulevé dix ans plus tôt à la suite de l'expédition de Rome, il fait ressortir le contraste entre ce qui se passait alors et ce qui se 'passe aujourd'hui. « C'est la France qui a sauvé l'indépendance temporelle du Saint-Siège
(1) A Foisset, 1" octobre 1859. Qu'on nous permette de citer ce qu'écrivait à Montalembert, au sujet de ces événements, M^' Landriot, évéque de la Rochelle. « Il y a dans l'ÉgUse, disait-il, un mal plus grand, plus universel, plus effrayant que la perte des Romagnes. Ce mal profond, plusieurs le voient, mais on garde le silence... Nous avons eu depuis dix ans dans l'Église de France une expédition de Garibaldiens à l'intérieur. Ils ont tout démoli, même le respect. Qu'a fait la cour de Rome? Elle les a encouragés par tous les moyens possibles; elle s'est montrée aussi dure qu'injuste pour les hommes de cœur qui n'ont pas voulu accepter ce que vous nommez vous-même une secte odieuse... Rome n'a pas voulu entendre ses vrais amis. Aujourd'hui, la parole est aux événements. La flatterie a perdu la partie humaine de l'Église... Dieu est là pour relever la partie divine... » 21 septembre 1860.
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en 1849, et c'est celle qui le laisse amoindrir et diminuer en 1859. Voilà le fait, voilà la vérité, que des aveugles seuls peuvent nier. » La grande et suprême responsabilité des annexions italiennes retombe sur la France. Montalembert ne nie pas que d'autres puissances ne soient coupables. L'Angleterre spécialement a suivi en Italie « une politique tortueuse et immorale... Faire tout son possible pour provoquer la guerre ; n'y prendre, quand elle est déclarée, aucune part directe ni indirecte ; mais, dès que la paix est faite, intervenir avec une arrogance et une insistance que justifieraient à peine les sacrifices les plus généreux, intervenir pour envenimer toutes les difficultés et grossir tous les dangers, ce rôle là n'a qu'un nom, il est ignoble. (1) »
Mais la question demeure tout entière concentrée entre la France, le Saint-Siège et l'insurrection romagnole. Pour tout
(1) La juste sévérité de Montalembert pour la politique anglaise ne fit que s'accentuer au cours des événements. Ses appréciations méritent d'autant plus d'être remarquées qu'elles viennent d'un ami fidèle et constant de l'Angleterre. Il écrivait à M""* Austin en 1860 : « Il me paraît impossible de méconnaître que, dans ses relations Internationa les, l'Angleterre a, depuis quelques années, atteint un degré de perversité dont l'histoire moderne offre peu d'exemples. Délivrée de tous les antécédents fâcheux qui pèsent d'un poids si lourd sur tant d'autres États, ayant la pleine et entière liberté de choisir entre le bien et le mal, le vrai et le faux, la justice et l'iniquité, elle s'est partout prononcée pour le mal et l'a partout fait triompher.
« De 1852 à 1856, elle a applaudi avec une servilité plus que byzantine au triomphe corrupteur du parjure, de l'arbitraire et de l'autocratie en France.
« De 1856 à 1860, elle a misérablement conspiré avec Napoléon III contre le droit des gens, contre le droit pubhc de l'Europe qu'elle avait si noblement défendu contre Napoléon I*'. Elle a lâchement sacrifié à son fanatisme protestant et révolutionnaire le droit qu'ont les faibles de n'être pas engloutis par les forts. Elle a fomenté de toutes ses forces la spoliation sacrilège du pouvoir le plus ancien, le plus inoffensif et le plus vénérable de la terre. Elle a employé contre le chef spirituel de 150 millions de chrétiens, dont dix millions au moins sont des sujets anglais, des moyens dont l'iniquité révolterait le plus bigot des calvinistes, s'il les voyait mis en œuvre contre le grand prêtre des boudhistes de l'Inde.
« Et pendant qu'elle déployait ainsi sa puissance dans l'Occident, en Orient elle obtenait et méritait les sympathies des massacreurs Druses, et par la bouche de son premier ministre, que nul Anglais n'a contredit, elle n'a pas rougi de déclarer que le gouvernement du Sultan* polygame, triste héritier du pire ennemi du nom chrétien, était, de tous les gouvernements modernes, le plus progressif!
« Il faudrait douter de la justice de Dieu sur la terre, si elle laissait impunies de si honteuses prévarications... »
PIE IX ET LA FRANCE EN i849 ET EN i859. 2il
empêcher, la France n'aurait qu'un seul mot à dire, et ce mot elle doit le dire, puisqu'elle s'est engagée publiquement et solennellement à garantir le Pape contre toutes les conséquences de la guerre.
Montalembert réfute ensuite les prétextes invoqués pour justifier l'annexion des Romagnes et la politique impériale. On fait valoir la mauvaise administration pontificale, dont les Romagnols déclarent le joug insupportable. Certes, l'orateur ne prétend pas que tout soit parfait dans le gouvernement des Etats de l'Église ; il déclare avoir horreur de cette adulation puérile, de cet enthousiasme frivole qu'on voit régner chez tant d'écrivains religieux, dès qu'il s'agit d'un Pontife ou d'un prince de l'Église; mais la stricte équité oblige de reconnaître que le Pape est le souverain le plus irréprochable de son siècle :
« Quel serment a-t-il violé? Quelle constitution a-t-il abolie? Quel sang a-t-il versé? Quelle propriété a-t-il confisquée? Quel piège a-t-il tendu? Quel mensonge a-t-il proféré? Qui au monde a-t-il trompé ou persécuté? Il avait amnistié, sans exception, tous les anciens adversaires du Saint- Siège : ils l'en ont récompensé en le détrônant une première fois. Quelle liberté a-t-il détruite? Il les avait toutes données à son peuple avec une générosité qu'il ne faiitpas cesser de bénir, quoiqu'elle ait paru imprudente à beaucoup : on s'en est servi pour assassiner son ministre, pour l'assiéger dans son palais, pour le contraindre à la fuite, pour le déclarer déchu de son trône. Enfin quelle bassesse a-t-il commise? Il est le seul souverain de l'Europe qui ait vu sa capitale occupée depuis dix ans par des troupes amies, mais étrangères : or, je le demande aux plus délicats et aux plus dédaigneux, quel prince a eu, pendant ces dix ans, une attitude plus noble, plus calme et plus digne? «
On parle de réformes, comme si les États de l'Église étaient le seul pays qui ait besoin de réformes, comme si toutes les réformes du monde pouvaient suffire à contenter un seul des ennemis du Saint-Siège! Ce qu'on veut, c'est l'unité italienne avec Rome pour capitale. C'est à cette chimère fatale, aussi répugnante à la véritable politique de la France que contraire aux gloires passées de l'Italie, qu'on sacrifie des droits sacrés , garantis en même temps par la foi des traités et par nos meilleures traditions. Cet attentat du moins ne s'accomplira pas sans que les catholiques du monde entier,
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unanimes en faveur da droit pontifical, aient protesté de toute l'énergie de leur conscience :
« Il se peut bien qu'il périsse, conclut Montalembert, ce vieil et saint édifice qui a résisté depuis onze siècles à tant d'orages; il se peut que le principat sacré aille rejoindre, dans une ruine commune, tout l'ancien droit de l'Europe, si opiniâtrement attaqué et si misérablement défendu. Cela est possible; tout est possible ici-bas. Nul d'entre nous ne lie indissolublement l'existence de la papauté à celle du pouvoir temporel. Quoi qu'il arrive, nous savons que la papauté survivra, et avec elle notre foi et notre filial amour. La Providence, s'il le faut, saura bien trouver d'autres voies pour que l'indéfectible mission de Pierre s'accomplisse,
« Fata viam invenient.
« Mais aussi, si l'on détruit cette condition si ancienne, si utile et si légitime de la suprême autorité spirituelle; si les souverains et les révolutionnaircs se mettent d'accord, les uns pour Vébranler et les autres pour la renverser^ nous aurons toujours le droit de dire, jusque dans la postérité la plus reculée, qu'ils ont mal fait. Ce sera à la fois une faute et un crime, une ineptie et une injustice. Ce sera un mauvais but atteint par de mauvais moyens. Ce sera la plus éclatante violation, dans un siècle qui en a tant vu, du droit des gens, du droit public des nations civilisées. Ce sera la victoire de l'astuce et de la violence sur l'honneur, sur la faiblesse native, sur la bonne foi bafouée. Il est do mode, parmi nos grands publicistes, si complaisants pour les forts et si dédaigneux pour les faibles, il est de mode de se moquer des larmes et des foudres du Pape. Ah! nous le savons, les larmes du Pape ne touchent que ses enfants dociles, et ses foudres n'effrayent que ceux qu'elles ne menacent pas. Elles n'en sont pas moins les larmes de l'innocence et les foudres de la justice. On ne nous fermera la bouche ni longtemps ni toujours. Mille voix, dans l'Église et dans l'histoire, répéteront le Non licet de l'Évangile. Entendez bien : Non licet. Ce n'est rien, et c'est tout. Cela n'empêche rien dans le présent : cela détermine tout dans l'avenir, au jugement de Dieu comme au jugement des hommes. Cela n'a pas empêché Hérode de faire ce qui lui a semblé bon; mais, après tout, qui voudrait avoir été Hérode? ...»
Montalembert en était là, lorsqu'une crise aiguë de son mal le reprenant, la plume lui tomba des mains. Son gendre, M. de Meaux, le vit entrer dans sa chambre, pâle et défiguré : « Je n'en puis plus, dit-il; je souffre trop. Voici mon article ; il n'est pas fini et je suis hors d'état de l'achever. Vous verrez quel parti on peut en tirer. » Ce fut M. de Meaux qui ajouta le trait final visant directement l'Empereur : « Gela n'a pas empêché Pilate de laisser triom-