‹ MontalembertChapitre 165 sur 217 · SENTIMENTS INTIMES · texte numérisé non relu

SENTIMENTS INTIMES

Cette lettre, est-il besoin de le dire? causa à Montalembert une indicible peine. On le sent bien dans la brève et noble réponse qu'il adressa au cardinal Ai

Paris, le 18 marsN - Eminentissime Seigneur,

S xj. o * \

J'ai reçu la lettre que Votre Emineitee m'a fait l'honneur de m'écrive le cinq de ce mois. Plus que personne \\tre^Eminence doit comprendre à quel point j'ai été surpris et affligé» Cer^t^i.ement et cette Auteur ne peuvent être égalées ou surmontées dans inTHtJeÈHF qiïeipSr'mon inaltérable dévouement à l'Église et ma déférence filiale po*nT"SoTQ auguste chef. Daignez renouveler à Sa Sainteté l'hommage de ces sentiments. Je cher-T cherai et je trouverai peut-être encore l'occasion de lui en donner del nouvelles preuves : cet espoir est la seule consolation qui m'est laissée après avoir lu la lettre de Votre Eminence. /

Agréez, Eminentissime Seigneur, l'assurance du respect avec lequel! j'ai l'honneur d'être, de Votre Eminence, le très humble et très obéissant! serviteur.

Le comte de Montalembert.

Après cela, il résolut de se taire, de prier et d'attendre, cachant au monde la blessure de son cœur, ne la révélant qu'à Dieu et à quelques amis fidèles qui s'efforçaient de le consoler. Ils y parvenaient le plus souvent. Quand des flots d'amertume inondaient son âme, le souvenir de sa fille et de son héroïque sacrifice le calmait mieux que tout le reste. « J'offre votre âme toute meurtrie et blessée en holocauste à Dieu avec la mienne, lui disait-elle, et je lui demande de ne pas trop charger celle de son serviteur, qui a déjà tant souffert et travaillé en ce monde, taudis qu'il a la mienne toute vouée à Lui et à sa disposition. » — « Ne sentez-vous pas que Dieu veut faire de vous un saint? lui écrivait un pieux ecclésiastique... Une couronne d'épines donnée en récompense de luttes sacrées et fécondes de toute une vie, tout le christianisme est dans cette seule parole, et l'idéal de l'antique sagesse est devenu le fait universel et permanent de la vie chrétienne. »

Cependant W Dupanloup s'était hâté de revenir de Rome et d'accourir auprès de son ami. Ils se rencontrèrent d'abord à Saint-Séverin, dans la délicieuse église queFévêque aimait tant et où il célébra la messe. Puis ils passèrent ensemble une partie de la journée, échangeant leur tristesse et se consolant mutuellement. En lisant la lettre du cardinal, dont il ne connaissait pas le texte. M?r Dupanloup ne put retenir ses larmes. « J'aime à vous dire, écrivait Montalembert à Foisset, que

I l'évêque est non seulement le plus grand des évêques, mais encore le plus tendre des hommes. C'est par là qu'il est à

j^mes yeux vraiment grand. » De retour à Orléans pour les ^cérémonies de la Semaine sainte, M8* Dupanloup, obsédé par la pensée de son ami, lui écrivait cette lettre admirable qu'il faut citer tout entière :

Orléans, 25 mars 1864 .

Mon cher ami,

Il n'y a pas un jour de cette semaine, je dirais avec vérité pas une heure, où je n'aie pensé à vous et voulu vous écrire; mais les accablements de mon retour, les prédications, les confessions, les offices, en un mot les devoirs de chaque jour et de chaque heure pendant cette saint*; semaine m'ont fait des obstacles absolument insurmontables. Mais il m'est arrivé par lace qui m 'arrive avec ceux que j'aime et qui souffrent, et vers lesquels mon àme est violemment attirée, c'est que ne pouvant leur dire comme je le voudrais les sentiments de mon cœur, je les leur dis sans cesse et pense toujours à eux.

Mais ce soir du Vendredi Saint, je rencontre quelques moments de liberté, et j'en profite pour venir mettre mon àme près delà vôtre, et vous dire combien vous m'avez profondément ému et édifié dans cette suprême iépreuve de votre vie. Le calme et la douceur que j'ai vus sur vos lèvres /et dans votre cœur m'ont attaché à vous plus que jamais. Depuis cette ^triste journée, il me semble que la bénédiction de Dieu est sur vous sensiblement dans cette grande amertume. Je me suis donné la joie de m'en souvenir à mon retour, dans ma cathédrale, devant une immense et admirable assemblée. Je vous enverrai cela pour vous distraire. La vérité est que, depuis le sacrifice de votre fille, et depuis ce coup d'une dou-

(loureuse ingratitude, vous êtes à mes yeux devenu un vrai ami de Dieu. Ne croyez pas que je vous fasse ici des phrases. J'en aurais horreur, et je ne vous dis que ce qui est pour moi la simple vérité.

Il m'arriva pendant mon séjour à Rome, au milieu d'une peine très vive (je n'en ai eu dans ma vie que deux aussi pénétrantes), il m'arriva en entendant chanter les litanies de la très sainte Vierge et les paroles :

LETTRE DE M«* DLTANLOLP. 377

Causa nostrœ lœtitiœ, d'éprouver une douceur d'une profondeur et d'une simplicité extrêmes, dans un sentiment que j'exprimai en rentrant chez moi par ces mots que je transcris pour vous en ce moment : « Sentiment v très vif que la vraie joie, c'est d'être trahi, d'avoir le cœur foulé aux pieds. » /* Je ne partage pas, et vous n'éprouvez plus, j'espère, ce sentiment d'une / vie inutilement dépensée et d'études désormais stériles. Non, non, ce n'aura pas été là une existence inutile, et si, comme je l'espère, comme je vous en conjure, vous vous remettez courageusement, chrétiennement, et la croix, dans le cœur, à votre grande étude trop longtemps abandonnée, vous verrez si Dieu n est pas avec vous. Non. non. vous n'êtes pas abandonné du Maître suprême, ô mon ami, ô le vrai ami de mon àme, le vrai ami de Celui qui a voulu nous faire savoir de son Cœur que, lui aussi, cœpit paver e,tœdere et coatristari et mœstus esse ettristis usque ad morteml Trois fois il demanda que le calice s'éloignât de Lui et trois fois il ajoutait : Xon mea voluntas, sedtua fiât! Non, ce n'est pas la mort d'une grande vie chrétienne qui se trouve dans la souffrance, dans le sacrifice. Et celui qui. comme Jésus-Christ dans sa peine, peut se plaindre de l'abandon paternel et dire au Père dont il a pendant trente années défendu l'honneur et les droits : 17 quid dereliquisti me? Celui-là sans doute peut descendre un moment dans un tombeau passager et y laisser ce qui lui restait peut-être encore de trop humain, mais le troisième jour ne manquera jamais. J'en ai pour vous une certitude infaillible.

Laissez-moi donc vous embrasser pour cette belle fête de Pâques, avec toute la tendresse d'un cœur que Dieu vous a donne depuis longtemps,, depuis cette Roche-Guyon de si chère mémoire, que rien n'a pu séparer de vous, et qui vous dit maintenant avec les derniers sentiments et les derniers regards d'une vie qui s'en va à son terme : Adieu, et que ce soit à jamais entre nous, comme le voulait saint Paul, entre les amis de Jésus-Christ, ad wnvivendum et commorîendum!

Félix, ev. d'Orléans.

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