CHAPITRE XVIII
l'encyclique quanta cura ht le syllabus. 1864-1865
En cette année 186i, un second Congrès catholique eut lieu à Matines. Montalembert s'abstint d'y paraître, mais son souvenir ne cessa de planer sur rassemblée; maintes fois son nom fut évoqué par les orateurs et acclamé par la salle entière. D'ailleurs MgrJinpanloup qu'il avait vivement, sollicité de s'y rendre, y triompha à sa place; à sa place encore, un Jésuite illustre, le R..P. Félix, prédicateur de Notre-Dame, défendit la liberté. Après avoir montré l'Église résistant à travers les siècles à la persécution et à la protection des princes :
Que deviendra-t-elle dans les temps modernes, se demanda-t-il ? Acceptera-t-elle les conditions qui lui seront faites en ce monde nouveau dont la liberté sera le grand soleil? Et si elle les accepte, supporterat-elle Faction de cette dévorante atmosphère? Qu'adviendra-t-il si tous les puissants de la terre, venant à lui retirer leur appui, la laissent passer comme une étrangère, sans insulte, mais sans défense, à travers leurs républiques, leurs royaumes et leurs empires, sous la seule sauvegarde d"une commune liberté?...
• « Quoi! l'Église qui n'aime rien tant que sa liberté, l'Église qui a Adonné au monde la liberté, la fraternité, elle-même aurait peur de ces vbiens dont elle seule a doté des générations ingrates? Quoi! cette vie qui n'a pu tarir sous le glaive d'aucune persécution; cette vie que n'a pu étouffer le poids d'aucune protection; cette vie qui a poussé à travers tant d'obstacles conjurés sa sève indestructible, vraiment vous croyez qu'elle ne pourrait se déployer dans un ciel vaste et libre? Vous croyez
LETTRE Al 1'. FELIX
qu'elle périrait infailliblement clans cette atmosphère qui la fait refleurir chaque jour, et dans la Grande-Bretagne, où chaque degré ascendant de la liberté publique mesure le progrès croissant de la vie catholique, etfl dans la vaste Amérique, où cinquante nouveaux diocèses, fondés en moin de cinquante ans, montrent, à ceux qui savent voir et comprendre, comment la liberté nous tue?
« La liberté nous tuer! Ah! si vous en êtes convaincus, allez, allez dire à tous les potentat? de retirer de partout et le glaive qui frappe et la main qui protège. Qu'ils vous prennent à témoins et qu'ils jurent devant le ciel et la terre que, partout désormais, la liberté pour tous ne sera plus un mot mais une chose. Qu'ils jurent qu'ils ne protégeront pas la vérité, mais qu'ils jurent aussi qu'il? ne protégeront pas l'erreur. Qu'ils n'aient plus une main visiblement étendue pour défendre l'Église, mais qu'ils n'aient pas non plus une main tendue daûs l'ombre à tous ceux qui l'attaquent. Qu'ils réalisent enfin ce qu'ils ont annoncé, mais avec une sincérité absolue et une vérité complète: qu'ils laissent à notre Église toute la liberté de sa parole, de sa charité, de sa prière, de son enseignement et de son gouvernement, et alors les miracles nouveaux de notre vitalité vous diront avec éclat pourquoi nous ne craignons pas la liberté. (1J a
Avec quelle joie Montalembert dévora cet éloquent discours !
« Je l'ai iu avec un vif intérêt et une sympathie plus vive encore, écrivait-il au P. Félix. Mon admiration n'a été tempérée que par la crainte peut-être téméraire de me trop complaire, en vous admirant, dans mes propres idées. En effet, il n'y a pas un mot de ce discours que je ne voulusse signer. Me sera-t-il permis de remarquer que, dans ce fameux discours de l'an dernier qu'on m'a tant reproché et qu'on a dénonce à Rome avec un acharnement si infatigable, je n'ai pas dit ou du moin< voulu dire autre chose que ce que vous venez de dire vous-même sous^/ une autre forme et avec une toute autre autorité. Pas plus que vous, mon Révérend Père, je n'ai prétendu traiter la question de doctrine et de droit, mais comme vous j'ai dit que, « bien loin de redouter pour l'Église « l'épreuve de la liberté, il fallait tout espérer et ne rien craindre de cette a ère nouvelle ». Comme vous aussi j'ai exprjnjg Us fjantps les plus sérieux
ies> îes pi us serieua a
sur la bonne^foi et les intentions libérales aes gouvernements de l'avenir. Il et comme vous j ai signale dan? la centralisation le danger et l'obstacle I suprêmes. Laissez-moi ajouter entre nuus, et au risque de vous scandaliser un peu, que cette centralisation est au moins aussi menaçante et aussi funeste dans l'Église que dans l'État. Je souhaite d'ailleurs que vos généreuses paroles ne vous attirent aucune des amertumes qui m'ont été prodiguée? par les délateurs attitré? de notre tej
(1) Discours prononcé à l'église métropolitain.' de Saint-Rombaut. i Matines, le 3 septembre 1864.
Heureux de voir, n'importe à quel prix, le progrès des idées que je tiens pour essentielles à la bonne conduite des affaires catholiques, je saluerai désormais en vous l'un de ses plus heureux et de ses plus utiles champions. (1
La joie de Montalembert fut courte. Sa blessure de Rome saignait toujours. Il sentait qu'on lui tenait rigueur et qu'il n'était pas au bout de ses épreuves. Dans sa réponse au cardinal Antonelli, il avait promis de chercher et de trouver une prochaine occasion de prouver au Pape son inaltérable dévouement et sa filiale déférence. Pie IX ayant prononcé, le
12i avril 186+. un éloquent et généreux discours en faveur de la Pologne, Montalembert publia dans le^Correspondant son bel article Le Pape et la Pologne dont nous"p&rlons plus loin . Il y faisait ressortir la noble attitude "du cnef de l'Église; il le félicitait, le remerciait d'avoir montré un cœur plein de courage et de pitié. « Ce vieillard désarmé était là seul debout, au milieu de l'Europe dégénérée et prosternée devant la Piussie, seul en face de la prétendue Sainte-Alliance que le czar voudrait reconstituer, et au moment où la diplomatie européenne s'épuise en ménagements et en adulations pour le potentat moscovite, seul il demandait compte du sang de la Pologne. » L'auteur se permit d'adresser son article au Souverain Pontife.
A la douleur dp rester sançréponsp s'ajonfa pour Monta-
^ n lembert le chagrin de voir ses adversaires comblés d'ékiges.
^s Au mois de juillet 186i, le pape écrivait à l'ancien directeur de l'Univers, à l'occasion de sa Vie de Jésus, une lettre dont ses amis ont pu dire avec raison que nulle autre personne au monde n'avait reçu de Pie IX pareil témoignage de tendresse, d'admiration et de reconnaissance. Un jeune p£ inconnu de nationalité beige, M. du val de Beaulieu, entreprit de réfuter les discours de Matines sous ce titre significatif : L'erreur libre dans l'État, libre. Sa brochure reflétait les idées émises tous les jours dans le Monde, par MM. Chantrel, Coquille et l'abbé Jules Morel. Montalembert y était apostrophé et attaqué 75, fois en J)3 j»ages. Cependant une lettre
(1) Au R. P. Félix, 27 septembre 1364.
AVANT L'ENCYCLIQI !.. 381
publique de félicitations fut adresse à M. de lîcaulicu. Cette £»J lettre signalait à la réprobation du monde catholique le mal fait a l'Église dans les temps actuels par ceux dont le pieux auteur réfutait les erreurs, detrimentum a se illatum Ecclesiœ causas. Montalembert ne sortit point de son silence; mais ce document et les commentaires dont il fut l'objet renouvelèrent toutes ses douleurs. L'amour de la vérité ne pouvait-il donc s'accorder avec certains égards pour un illustre défenseur de L'Église 1 ?
Le bref à M. du Val de Beaulieu n'était pourtant qu'un prélude. Montalembert le savait bien. Ne lui disait-on pas dans la lettre du cardinal Antonelli que le chef de l'Eglise ne pourrait se taire? « // capo délia Chiesa stessa nonpotra tac ère. » Depuis plusieurs années, Pie IX songeait à condamner par une encyclique solennelle les principales erreurs modernes. Un grand nombre d'évèques, consultés sur l'opportunité de cet acte, l'avaient déconseillé; les intransigeants au contraire y poussaient de toutes leurs forces. Les catholiques libéraux rerlnntnÛMit1\Mipj^ifiiie plus pour l'Éa-lise que pniirpnv-nipmps. M. Foisset, que ses amis chargeaient volontiers de prendre la parole en leur nom et qui. dans le Correspondant du 25 février 186i, s'était placé sur le terrain de la plus rigoureuse orthodoxie, M. Foisset écrivait à Muntalembert : a Je prie le/j moins mal que je puis pour que le calice d'amertume, tju'onj
nous souhaite et nous promet, passe loin de nous, et surtoutj loin de l'Église (car c'est à nous que je pense le moins. Dieu m'en est témoin . » Il disait encore :
« Je suis bien décidé à me soumettre, sans restrictions mentales inutiles, à la doctrine qui sera formulée par le Souverain Pontife, sans disputer contre le plus ou moins haut degré
d'autorité dogmatique de l'acte dont nous sommes mena
(1) La Lettre à M. du Val de Beaulieu fut ajoutée en Appendice dans la brochure officielle qui contenait l'encyclique et le Syllabus. a$>
Je demeurerai persuadé, contrairement à ce que j'ai pensé jusqu'ici, contrairement à ce queje pense encore en ce moment, que l'acte en question, puisque Dieu l'aura permis, est pour le plus grand bien de la religion, quelles qu'aient été et quelles que soient mes appréhensions en sens inverse. Je croirai que nous avions besoin d'être avertis..., et je m'efforcerai de dire du fond du cœur : Bonum est miJii quia humiliasti me. » Montalembert approuvait le langage de son ami et partageait ses sentiments.
Cependant Napoléon III, disposant du pape sans même l'en prévenir, avait signé avec le Piémont la convention du 15 septembre 186i. Elle stipulait le départ des troupes françaises qui protégeaient les États pontificaux ; le transfert à Florence de la capitale de l'Italie, moyennant l'engagement pris par Victor-Emmanuel de ne pas attaquer ni laisser attaquer Rome par la force; la faculté laissée au pape de se refaire une armée, qui toutefois ne pût dégénérer en menace pour l'Italie. Celle-ci, d'ailleurs, se réservait expressément l'emploi des moyens moraux pour se faire ouvrir les portes de Rome. On ne pouvait s'y méprendre : ce traité était une nouvelle concession, plus grave que les autres, de Napoléon III aux ennemis du Saint-Siège.
Trois mois après, le 8 décembre, parut l'encyclique Quanta Cura. A ce document était annexé le Syllabus, ou catalogue des erreurs condamnées précédemment par le Souverain Pontife. L'ordre naturel et surnaturel, les droits de Dieu et les devoirs de l'homme, les rapports de l'Église et de l'État, la question de l'autorité, celle de la société civile et de la société conjugale, le pape abordait tout cela, réfutant les erreurs émises de nos jours sur ces divers points et affirmant les vrais principes chrétiens.
La page de l'encyclique et les quatre articles du Syllabus qui visent spécialement le libéralisme soulèvent en France et dans le monde entier une émotion considérable. Arguant que la lettre du pape contient plusieurs propositions contraires à