‹ MontalembertChapitre 187 sur 217 · CORD WI.C //. CORRESPONDANT · texte numérisé non relu

CORD WI.C //. CORRESPONDANT

... N'insistez pas, cher ami, écrit M. de Falloui, je vous en supplie à mains jointes, pour que je vous donne acte d'une séparation contre laquelle je proteste plus que qui que ce soit, contre laquelle se révolte tout mon cœur, toute ma fidélité depuis trente ans et tout ce qui peut nous rester encore d'action commune, de services communs dans un avenir que la Providence semble moins que jamais nous interdire d'espérer... Si vous avez quelque chose à nous pardonner, cher ami, pardonnez-nous. Nous ne pouvons pas en être absolument indignes, et vous n'en êtes pas incapable. Si nous avons eu des torts, ils sont ceux de notre esprit, non ceux de notre atfection. Supprimez-les par générosité, ou ajournez-les par pure complaisance jusqu'à des temps -meilleurs... Non, non, cher ami, ne nous séparons pas, serrons-nous au contraire plus terne nt que jamais sous les plis de notre vieux drapeau et embrassons-nous; ou si vous ne voulez pas m'embrasser aujourd'hui, laissez-m<>; vous embrasser bon gré mal gré avec la plus tendre, la plus confiante et la plus inaltérable affection.

Montalembert accepta que sa démissionne fût pas rendue publique, mais il la maintint obstinément. « Je suis et je veux rester votre ami, répondit-il, mais c'en est fait de notre action commune. Désormais je ne connais plus le Correspondant. » Le temps et la réflexion auraient certainement calmé l'irritation excessive de Montalembert; mais ses jours étaient comptés. À la suite de ces dissensions pénibles, une crise aiguë de son mal faillit l'emporter. « La douleur que j'en ai éprouvée, écrit-il, a cruellement aggravé mon état, en me révélant des profondeurs d'amertume et d'humiliation dont je ne me doutais pas encore dans l'abîme où je suis tombé... Mon Dieu! mon Dieu I quand donc mettrez-vous un terme à cette si longue épreuve ? Je veux tout! J'accepte tout!... Je vous fais un sacrifice de tout, et j'unis ce sacrifice à celui de Jésus-Christ, mon divin Sauveur... »

A quelque temps de là, eut lieu la première communion de sa plus jeune fille. Ce fut pour lui une nouvelle douleur de n'y pouvoir assister. « Dès sept heures du matin, écrit-il, à travers le crépuscule artificiel de ma chambre de malade, je vois pénétrer notre chère Thérèse dans son costume de première communiante. Elle est charmante et touchante. Elle part bientôt pour Sainte-Clotilde avec Anna , Elisabeth et Madeleine . Cest la seule de mes enfants dont je ri aurai pas vu la.pre-

mière communion... Je n'essaie pas de dire un mot de tout ce que j'éprouve à ce sujet, ni de mes propres souvenirs du 9 mai 1822. C'est ce jour-là que j'ai désiré pour la première fois et si sincèrement mourir : dissolvi et esse cum Christo! Pourquoi n'ai-je pas été exaucé? (1) »

Montalembert devait, avant de mourir, subir une épreuve plus douloureuse encore. En 186i, il assistait par hasard aux vêpres de la Madeleine; un religieux qu'il ne connaissait pas, un Carme déchaussé était en chaire. Frappé de son éloquence, Montalembert demanda son nom ; on lui dit qu'il s'appelait le P. Hyacinthe; il voulut le voir, le trouva près séduisant, très libéral, et le recommanda chaudement j à l'archevêque de Paris. Personne n'applaudit plus que Mon- I talembert aux triomphes oratoires du P. Hyacinthe à Notre-Dame; il sentait de jour en jour grandir son affection pour ce jeune moine qui lui rappelait Lacordaire et réveillait l'enthousiasme de la jeunesse catholique. Il l'encourageait, le défendait contre ses détracteurs et s'indignait contre ceux qui dénonçaient à Rome ses hardiesses et ses tendances. Telle devint bientôt leur amitié que Montalembert désigna le P. Hvacinthe comme l'un de ses exécuteurs testamentaires, en ce qui concernait ses papiers et ses livres; il lui légua aussi le chapelet du P. Lacordaire, qui contenait une précieuse relique dans chacun de ses grains.

Cependant l'attitude du P. Hyacinthe aux approches du ffccfcicile, ne tarde pas à inquiéter Montalembert. Bien qu'il Usoit lui-même très excité contre l'école de l'Univers et les tendances absolutistes de Rome, il entend nester dans les limites d'une opposition trop hardie peut-être, mais permise et toujours filiale. Le langage du P. Hyacinthe au contraire ne garde aucune mesure. On sent passer à travers ses lettres comme le souffle d'une révolte prochaine.

(1; Journal, 29 avril 1869.

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INui II 1 1 DBS SI R LE P. HYACINTHE. 4i7

Quand il revient d'Angleterre au mois d'octobre, il exalte l'anglicanisme aux dépens du catholicisme 1 . A Home, malgré l'affectueux accueil de Pie IX, le sol lui brûle I» -

pieds comme à Luther, et dès qu'il est libre, ils'enfuit d'une traite jusqu'à Florence.

Que ne l'ait pas Montalembert pour calmer l'irritation du malheureux Père? Pendant toute cette année 1869, alors qu'il ne cesse de pousser à Faction ses amis du Correspondant, il engage au contraire le P. Hyacinthe au silence et à la soumission. Au milieu de ses crises les plus douloureuses, il le reçoit et lui adresse de tendres et paternelles exhortations. « Nuit d'insomnie, agitée, au sujet du P. Hyacinthe, dit-il le 27 juin... Je lui écris pour le prier de v< me voir... Ce grand orateur m'effraye toujours par penchant vers le protestantisme. J'épuise le peu de forces qui me restent à lui démontrer que, s'il cédait jamais à ses tentations quant à cela, il tomberait au-dessous de Lamennais. » — « Je Fai vu plus que personne, écrit-il à Foisset, et même quand je ne voyais plus personne, au plus fort de mes crises quasi mortelles. Je me suis consumé en efforts et en exhortations pour lui faire comprendre la nécessité de ne faire la guerre au pharisaïsme qu'en restant sur le terrain légal et orthodoxe... En quittant Paris, je l'avais recommandé expressément à l'évèque d'Orléans, si bon maître en fait de traitement des âmes, quand il s'en occupe sérieusement. Mais je crois que le pauvre Père n'a pas plus voulu aller à Orléans qu'il n'a voulu venir ici, où j'espérais l'attirer et l'entreprendre à fond, autant que le comporte ma faiblesse chaque jour croissante. »

Cependant Montalembert ne jugeait pas le danger si rapproché. Le 21 septembre, le général Changarnier arriva à la Roche et lui remit un numéro du Temps qui contenait une lettre du P. Hyacinthe. Il déclarait qu'il quittait son couvent, ^

(1) Journal du 23 janvier 1869. « Visite du pauvre cher P. Hyacinthe. Il m'effraie par les conséquences qu'il tire de l'abus révoltant qu'on fait de \\4 l'infaillibilité. Il ne craint pas de manifester ses pi pour le protes- UJ

tantisme, tel qu'il vient de le voir en Angleterre, et je tremble qu'il ne finisse * i par là. »

devenu pour lui une prison de l'âme; il protestait contre les •abus de l'ultramontanisme, en appelait au Concile pour re- Imédier à une situation intolérable et ajoutait ces graves pa- 'roles : F"Si des craintes que je ne veux point partager venaient à se réaliser, si l'auguste assemblée n'avait pas plus de liberté dans ses délibérations qu'elle n'en a déjà dans sa préparation ; si, en un mot, elle était privée des caractères essentiels à un concile œcuménique, je crierais vers Dieu et vers les hommes pour en réclamer un autre véritablement réuni dans le Saint-Esprit, non dans l'esprit des partis; représentant réellement l'Église universelle, non le silence des uns et l'oppression des autres. »

Montalembert est bouleversé « de cette catastrophe, de cette défection, de cette faute inexcusable et irréparable ». Pendant plusieurs jours il demeure en proie à une fièvre intense accompagnée de frissons. Devant ses yeux se dresse le spectre de Lamennais. Est-ce donc comme lui que doit finir l'homme, à qui son amitié promettait jadis les destinées de Lacordaire, l'homme qui, hier encore, jouissait dans l'Église de France d'une renommée sans égale? Les nombreux amis du P. Hyacinthe ne sont pas moins désespérés. Tous disent à Montalembert comme M8* Dechamps, archevêque de Malines : « Votre voix trouvera mieux que toute autre le chemin de son cœur. Aidez tous ceux qui prient d'une parole à cette àme. Quelque chose me fait espérer que vous la lui avez déjà donnée. » Il l'avait donnée en effet, et sa lettre au P. Hyacinthe demeure, comme on l'a dit justement, « un des cris les plus pathétiques qui soient sortis du cœur humain » (1). Elle mérite d'être citée tout entière :

1 Emile Ollivier, L'Eglise et l'Etat au Concile du Vatican, I, p. 454. Tout en gardant copie de cette lettre, Montalembert avait pris ses précautions pour qu'elle ne fût pas connue du public. Mais, au mois de janvier 1876, le P. Hyacinthe, devenu M. H. Loyson, ayant sans autorisation préalable publié dans la Revue suisse la brochure Espagne et liberté, dont il avait eu la copie en sa possession, les héritiers de Montalembert le citèrent en justice. Au cours du procès, M. Loyson, pour attester ses relations intimes avec Montalembert, livra au public les premières lettres qu'il avait reçues de son ami. Dès lors, la famille crut pouvoir communiquer aussi les dernières lettres que M. Loyson n'avouait pas, parce qu'elles contenaient un désaveu accablant de sa conduite.

LETTRE Al P. in \< IN THE. 449

La Roche en Breny, le -28 septembre 1869.

Mon pauvre cher ami,

Huit jours se sont écoulés depuis le coup terrible que vous m'avez infligé par la publication de votre lettre dans le Temps, et je n'en suis pas encore revenu. Pourquoi donc faut-il que j'aie été condamné à assister deux fois dans ma trop longue vie et de si près à des catastrophes comme celles de M. de Lamennais et la vôtre! La sienne, du moins, s'est fait attendre trois ans, et pendant tout ce temps j'ai fait tous les efforts que comportaient ma jeunesse et ma faiblesse pour détourner le coup. Mais vous, mon pauvre ami, vous m'avez foudroyé! Comment avez-vous pu mépriser à ce point mes conseils, mes avertissements, mes prières? Je vous ai aimé avec la tendresse d'un vieillard et d'un mourant pour le fils chéri de son àme. Je vous ai prodigué toute la lumière que je puisais dans cette affection, dans les nombreuses et profondes sympathies qui nous unissaient, et aussi dans une longue et rude expérience des luttes d'icibas. Et vous avez pris cet affreux parti, que vous nous laissiez à peine entrevoir, non seulement sans me consulter, mais sans même daigner discuter avec moi les termes de ce congé injurieux et calomnieux que vous venez de signifier à l'Église et à vos frères, à vos amis les plus chers et les plus dévoues !

Vous avez méprisé bien plus encore que mon amitié : le grand exemple du P. Lacordaire, que je vous ai tant de fois cité, qui a rencontre, tout le long de sa vie, des croix bien autrement lourdes, des calices bien autrement amers que les vôtres, et dont le nom surgit dans toutes les mémoires et sur toutes les lèvres, dans cet orage que vous venez de soulever si follement.

Si vous aviez su vous borner aux cinq premiers alinéas de votre lettre, vous eussiez grandi de cent coudées aux yeux du public, tout en restant irréprochable devant tous ceux d'entre vos amis qui veulent rester catholiques. Mais dans tout ce qui suit, tout est inexcusable.

Vous n'avez pas été persécuté comme on le croirait à vous entendre; [2 ce pharisaïsme que vous avez mille fois raison de détester et de dénoncer, personne n'a moins souffert que vous, puisqu'il ne vous a pas empêché d'acquérir avant quarante ans une autorité et- une renommée sans rivale dans l'Église de France. Vos supérieurs religieux eux-mêmes vous avaient traité jusqu'ici avec une indulgence singulière et vous avaient laisse une liberté à peu près complète. Ce qui a manqué précisément à votre gloire, ce sont les persécutions et les adversités où le génie et le cœur de Lacordaire ont pris leur trempe surnaturelle.

Vous auriez eu encore mille fois raison de signaler la guerre déclarée par l'école dominante à la société moderne et à la nature humaine; mais nul chrétien ne comprendra que vous en ayez rendu responsable le catholicisme tout entier, et qu'un prêtre, un religieux, en parlant de la

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façon dont la religion est depuis longtemps comprise et pratiquée, n'ait pas trouvé un mot, un seul mot de justice et de vérité au profit de ces merveilles de charité, de chasteté, d'humilité et d'abnégation que l'Église enfante chaque jour avec une fécondité sans pareille dans son histoire.

Vous en appelez au Concile et vous ne l'attendez pas, alors que deux mois à peine nous séparent de sa réunion. Mais d'avance vous l'accusez, vous le déclarez suspect, et, avec une iniquité par trop criante, vous lui imputez de n'être pas libre dans sa préparation, au moment où les évèques d'Allemagne viennent de manifester à la fois leur souveraine indépendance et leur résolution de « n'admettre aucun décret incompatible avec la civilisation et la science, avec la juste liberté des peuples et les besoins des temps actuels »; au moment où vingt symptômes divers démontrent que ce qui a tout arrêté jusqu'à présent, ce n'est pas la pression d'en haut, mais la mollesse et la diplomatie mal avisée de ceux qui avaient le droit et le devoir d'agir et de parler, qui allaient enfin se réveiller et que votre chute va peut-être replonger dans une inaction et une prostration, dont vous, mon pauvre cher ami, vous serez responsable devant Dieu et devant le? hommes.

Mais le plus grand des reproches que j'ai à vous adresser, c'est d'avoir trahi vos amis, vos frères d'armes, en procurant le triomphe le plus éclatant aux délations et aux prévisions insultantes de nos adversaires. J'ai vu, pendant quinze ans, le nom de Lamennais servir d'épouvantail, exploité par tous les esprits étroits et soupçonneux, serviles et jaloux. Si j'avais le malheur de vivre quinze ans de plus, j'entendrais de même opposer chaque jour votre nom à tout, prêtre, à tout chrétien chez qui l'on verrait poindre une étincelle d'intelligence ou de générosité.

En trahissant vos amis, vous avez surtout trahi notre cause, celle que nous vous avions tous confiée, nous, champions jeunes et vieux de cette royale liberté qui est la loi propre du chrétien. Vous avez agi comme agirait M. Thiers, s'il s'avisait de quitter le terrain légal et constitutionnel i»ù il a remporté des victoires si imprévues et si fécondes, pour aller construire une barricade dans le faubourg Saint-Antoine.

Hélas! mon pauvre ami, que votre châtiment sera terrible! En perdant toute autorité sur le vrai public, vous avez perdu tout moyen de servir la liberté, la justice, la vérité que vous avez si noblement servie jusqu'à présent, que vous avez tant aimée, que vous aimez encore avec une passion si légitime.

Je ne dis pas du reste que votre faute soit aussi irréparable qu'elle me paraît inexcusable. Si après cette explosion terrifiante vous savez vous tenir tranquille, vous condamner au silence, à un silence absolu pendant plusieurs années; si vous savez réclamer une place obscure, mais régulièrement obtenue, dans les rangs du clergé séculier et pratiquer avec lui les vertus modestes et austères qui le distinguent; si vous êtes capable, comme je n'en doute pas, de vous imposer ce sacrifice, ne fût-ce qu'en expiation de la douleur cuisante où vous venez de plonger tant d'àmes

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chrétiennes, alors vous pourrez désarmer non seulement l'acharnement de vos trop heureux adversaires, mais encore le désespoir de vos amis et admirateurs, et avec l'aide du temps et des événements, vous remonterez

peut-être dans la chaire où vous aviez encore tant de conquêtes à faire, et qui est 'a seule tribune où vous puissiez parler avec honneur, je dirai même avec décence. Mais si vous avez le malheur de céder aux invitations, aux provocations, dont les libres penseurset les protestants surtout vont vous assaillir; si vous entreprenez de vous justifier en attaquant de plus en plus l'Église votre mère; si vous devenez un orateur de réunions profanes et vulgaires, vous tomberez dans le néant, au-dessous de Lamennais lui-même, qui a au moins fini par se retrancher dans le silence, et tandis que vos amis comme moi, ne pourront que pleurer en silence sur votre déchéance, vous deviendrez le jouet d'une publicité sans entrailles et sans frein, ludibrium vulgi, comme ces gladiateurs captifs exploités et déshonores, malgré leur noblesse naturelle, nar les caprices de la foule obscène des païens.

Vous le voyez, je vous parle sans détour, sans précaution, sans réserve; je ne vous parle pas en chrétien, en confesseur, en docteur. Je n'en aurais pas plus le droit que l'envie. Je vous parle uniquement en ami, en homme du monde, en vieux libéral, en vieux soldat amoureux de la lutte, de l'honneur, de la gloire et de la vôtre, non moins et peut-être plus que de la sienne. Écoutez, je vous en conjure, cette voix qui ne vous a jamais trompé, jamais trahi, jamais flatté, et qui vous indique aujourd'hui votre dernière chance de salut.

Laissez-moi vous donner encore une dernière preuve de cette affection dont vous n'avez évidemment jamais mesuré la profondeur, ni compris l'intensité. Mon âge me donne à la fois la triste expérience des nécessités de la vie et le droit de prendre avec vous une liberté devant laquelle d'autres reculeraient peut-être. Vous devez être sans ressources matérielles, et cette pénurie ne peut qu'aggraver les difficultés inexprimables de votre situation. Eh bien! je vous en supplie, confiez-moi vos embarras, et pour en sortir, ne vous adressez qu'à moi et à ceux qui, comme moi, sont avant tout les amis de votre passé. Je ne suis pas opulent, mais j'ai une grande aisance, et jamais je n'aurai fait du superflu que Dieu m'a accordé un usage plus doux à mon cœur.

C'est ce cœur et lui seul qui a dicté cette lettre. Pardonnez à ce cœur blessé, meurtri, profondément troublé par vous; pardonnez l'âpre franchise de mon langage. Sachez reconnaître cette « colère de l'amour », dont parle M. de Maistre. Surtout plaignez-moi de cette épreuve dont vous êtes l'auteur, épreuve ajoutée à tant d'autres, et d'autant plus cruelle qu'elle tombe sur moi au moment où vient de m'être arrachée cette chère sœur Saint-Marcellin, que vous avez vue chez moi et dont les soins incomparables, prodigués depuis plus de trois ans, avaient un peu adouci mon triste sort (1). Mais, certes, de toutes les peines qui pouvaient m'être

(1) Le départ de la sœur Saint-Marcellin lui causa une peine profonde. Il écri-

encore infligées avant ma fin, aucune ne saurait dépasser ni même égaler la cuisante amertume que vous me vaudriez, si je vous voyais poursuivre la voie fatale où vous êtes entré, et sortir misérablement de cette Église que vous êtes fait pour servir, pour affranchir, pour honorer mieux que tous vos contemporains. Je m'arrête, après en avoir dit beaucoup trop pour ce qu'il nous reste, à moi de force, à vous peut-être de patience. Je vous embrasse encore avec une triste, mais invincible affection.

Le P. Hyacinthe ne comprit pas ce langage inspiré par l'amour passionné de son àme. Il répondit qu'il plaçait la voix de sa conscience bien au-dessus de la voix de l'amitié] Loin de quitter l'Église, il s'était sacriûé tout entier pour elle. Cependant il priait Montalembert de lui pardonner la plaie qu'il venait de lui faire, en songeant à celle non moins profonde et non moins cuisante qu'il s'était faite à lui-même. Montalembert biffa silencieusement de son testament le nom du P. Hyacinthe; il lui reprit le chapelet du P. Lacordaire, relique vénérée dont il ne le jugeait plus digne, mais il lui garda au fond du cœur, pendant les quelques mois qui lui restaient à vivre, une affection fidèle. Son rêve était de le retenir, de l'empêcher de rouler jusqu'au fond de Ta bime et de le replacer, après quelques années de silence et de repentir, dans la haute situation d'où il venait de déchoir.

Ce n'est pas l'orgueil qui l'a perdu, écrivait-il, mais bien un zèle trop ardent, trop imprudent pour la justice et la vérité, joint à une rare rVinexperience des hommes et des choses de ce monde. L'événement a Hprouvé qu'il n'avait pris d'ailleurs jamais suffisamment à cœur les devoirs et les pratiques de la sainte profession où il était entré avec une légèreté trop fréquente parmi nous.

vait à Msr Dupanloup à ce sujet : « ... J'ai été ému jusqu'au fin fond du reste de mon cœur lorsque j'ai découvert que moi, pauvre vieux, usé et blanchi par tant d'épreuves, encore plus malade de cœur que de corps, n'ayant plus même ce rayon éphémère de célébrité qui pouvait naguère éblouir ou séduire des esprits légers, jïnspirais une si infatigable tendresse, une si vigilante sollicitude à cette étrangère, à cette petite bourgeoise de Paris, transformée par un miracle de la vraie religion en une héroïne d'abnégation, de constance et de charité. J'en ai été ému et reconnaissant envers Dieu plus que je ne puis dire. J'en demeure encore tout pénétré d'une admiration attendrie et aussi d'une joie retrempée par ma reconnaissance même en la religion qui sait enfanter de telles merveilles. » 7 août 1869.

SA TENDRE AFFECTION POUR L'ÉGLISE. 45i

Noos devons donc le condamner sans réserve dans le secret de nos cœurs, mais en gardant toujours envers lui l'indulgence et la charité dont nous avons tant besoin pour nous-mêmes. Vous serez, j'en suis sur, d'accord avec moi, [tour avoir horreur de l'exécrable joie, non seulement des protestants et des libres penseurs, mais surtout de ces ultramontains forcenés qui le traitent déjà de renégat, qui veulent à tout prix le chasser de l'Église qu'il ri a point encore quittée, en lui criant tous les jours : Apostat, (apostasie donc! Cela est effroyable! Comme l'a si bien dit M. Cocbin : que ceux qui l'ont poussé à bout s'accusent eux-mêmes en l'accusant. J'entends par là, non pas ses chefs légitimes qui l'ont toujours ménagé, mais ces janissaires de la Civiltà, de iUniiers, du Monde, auxquels on a si malheureusement livré la direction des esprits et des intérêts catholiques, dans la sphère de plus en plus étendue et influente de la publicité périodique.

Dans cette lettre adressée à une protestante convertie, lady Herbert of Lea, pour laquelle il professait la plus respectueuse sympathie, Montalembert ajoute ces paroles qui font vivement ressortir l'attachement profondément filial qu'il gardait plus que jamais pour l'Église romaine :

En ce qui touche la direction actuelle des affaires catholiques dans le monde, je suis de l'opposition autant qu'on peut l'être, mais de l'opposition que je crois permise : et je suis bien résolu, quoi qu'il arrive et quoi qu'il m'en coûte, à ne jamais franchir les limites inviolables... Les misères et les infirmités des hommes qui gouvernent ou représentent l'Église sont justement ce qui rend d'autant plus méritoire notre foi en son autorité légitime et en sa durée immortelle. L'Église n'en reste pas moins l'Église, c'est-à-dire le dépositaire unique des vérités, des vertus qui sont à la fois les plus nécessaires et les plus difficiles d'accès à la société moderne, de la chasteté, de l'humilité et de la charité. Elle a plus que jamais et elle a toute seule la clef des deux grands mystères de la *ie humaine, la douleur et le péché. Aussi je demeure pénétré pour elle d'une tendresse et d'un respect qui n'ont fait qu'augmenter avec l'âge. A soixante ans que je vais avoir bientôt, je sens que je l'aime et que je crois en elle avec une toute autre énergie qu'à vingt ans. Les prodiges de vertu et de sainteté qu'elle offre à mon admiration quotidienne, dans les recoins les plus obscurs du monde, me touchent jusqu'au fond des entrailles, et font bien plus que me consoler des nuages et des ombres qui obscurcissent ses régions les plus élevées. Je promène un regard de plus en plus attendri sur les myriades de prêtres laborieux et de religieuses héroïques qu'elle enfante avec une fécondité si miraculeuse en France et dans les pays où domine l'esprit moderne avec la liberté. Ne pouvant plus la servir ici-bas, je lui garderai du moins jusqu'au jour

où ses derniers secours viendront adoucir la fin de mes trop longues souffrances, je lui garderai une âme plus que jamais docile à ses sublimes enseignements, plus que jamais avide de ses consolations surnaturelles, plus que jamais éprise de sa divine beauté. (1)

(1) A Lady Herbert, 9 octobre 1809

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