‹ MontalembertChapitre 188 sur 217 · L EMPIRE LIBERAL. — LK CONCILE. — LA MORT · texte numérisé non relu

L EMPIRE LIBERAL. — LK CONCILE. — LA MORT

Montalembert passa à la Roche en Rreny la seconde partie de Tannée 1869. la seule qui lui restât à vivre. Quand il y arriva, dans les premières semaines de juillet, les bois étaient encore dans toute leur fraîcheur. Il en jouit un peu. L'été passa, suivi de l'automne: l'hiver vint à son tour, sans remédier à son état, lui apportant au contraire, comme nous l'avons vu. des souffrances et des épreuves nouvelles. Étendu sur sa chaise longue, à l'ombre des arbres qui avoisinent le château,, il s'abandonnait à ses tristes pensées. «... Automne stérile, hiver désespéré! disait-il avec le P. Gratry (1). J'ai perdu par ma faute toute beauté d'automne ou d'hiver... Je n'ai point véritablement établi entre mon âme et Dieu la grande union, l'union des saints... J'ai maintenant à vouloir: la mort, j'ai à la regarder en face... 0 mort, tous mes chagrins, tous mes malheurs viennent de ne t'avoir pas connue et pratiquée. Je n'ai voulu que la vie seule et je l'ai trop voulue pour moi... Elle m'a brisé, elle m'a brûlé. C'est pourquoi je ne suis plus bientôt que cendres ou bois mort. Feuilles et fruits, branches et tronc, tout sera bientôt dévoré. »

Cependant les visiteurs ne sont pas moins nombreux que les années précédentes. Voici parmi eux un jeune Domini-

(1) ' nce de l'Ame. Je trouve ce passage transcrit par Montalembert

dans son Journal.

cain de Nancy, le P. Didon, destiné au plus brillant avenir, et « animé de l'esprit libéral et généreux du P. Lacordaire. » L'abbé Besson a raconté le séjour qu'il fit lui-même à la Roche et ses entretiens avec Montalembert. Il lui prête ces paroles :

Le gouvernement de l'Église me préoccupe beaucoup plus que la définition de l'infaillibilité pontificale. J'aime un gouvernement à haute portée, à larges vues, à grandes directions. Je voudrais voir tous les hommes d'élite, de q uelque nation qu'ils fussent, prendre part aux affaires de la catholicité ; Rome élargir son centre pour atteindre encore plus sûrement aux extrémités, et l'esprit catholique animer jusque dans ses moindres détails cette vaste administration de l'Église, où la souplesse et la patience des Italiens peuvent rendre sans doute de grands services, mais où Ton pourrait souhaiter aussi un peu plus de la science allemande, de l'activité française et de l'initiative propre à la race anglo-saxonne. Quand vous irez à Rome, vous serez frappé de la manière donton y parle quelquefois des forestieri. Certaines gens tiennent qu'il faut laisser les étrangers se plaindre sans les écouter, et qu'on ne doit faire aucune réforme. Dieu sait ce qu'a souffert Lamoricière (1), et combien il lui a fallu d'énergie et de persévérance pour créer cette petite armée, vaincue, il est vrai, à Castelfidardo, mais triomphante à Mentana, et qui ne cesse de se recruter parmi les meilleurs soldats de l'Europe. C'est Lamoricière qui a forcé l'opinion et la langue à changer le sens ironique avec lequel on prononçait autrefois le nom de soldat du pape. (2)

Bientôt arrive Mgr de Mérode, tout disposé à confirmer les dires de Montalembert ; il se montre comme toujours animé et spirituel, mais plein de tristesse quand il parle du mal governo des États pontificaux qu'il n'a pas réussi à modifier. Malgré sa vive affection pour Pie IX, il l'appelle ce le Louis XIV de la papauté », lui reproche de se laisser griser par les flatteries qu'on lui prodigue, de ne pouvoir supporterla moindre contradiction et de ne pas se connaître en hommes. Bien qu'opposé à la définition de l'infaillibilité (3),

(1) « Le cardinal Pitra. écrivait Montalembert à M*1, Dupanloup, a dit à quelqu'un de très sûr que la défaite de Castelfidardo avait été providentielle, parce que, si le général Lamoricière avait été vainqueur, il eût certainement introduit l'esprit moderne à Rome ! » 15 septembre 1865. 2 Montalembert en Franche-Comté, p. 281.

On a insinué Histoire du cardinal Pie, t. II, p. 417) que Mer de Mérode it repenti jusqu'à en pleurer du vote négatif qu'il avait émis contre l'infaillibilité. Outre que cette attitude ne s'accorde guère avec le caractère bien

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il essaie de rassurer son beau-frère sur les conséquences du Concile.

M"" Craven, le général Changarnier, MM. Steinmetz et

Foisset, ne manquent pas, suivant leur habitude, de visiter Montalembert. Augustin Cochin vient lui communiquer un remarquable article d'Albert de Broglie sur le prochain Concile. En termes élevés et modérés Fauteur exprime, au nom du Correspondant, l'espoir que le Concile écartera la définition de l'infaillibilité et surtout ne condamnera pas les libertés modernes. « L'article est fort beau, déclare Montalembert, mais il est bien tard pour saisir l'opinion publique, et d'ailleurs je ne m'occupe plus de ce qui se fait au Corresondant. »

Mgr Dupanloup veut aussi, avant de partir pour Rome, embrasser son ami et arrive à la Roche le 23 novembre. Quelques jours auparavant, il avait publié son fameux mandement contre la définition de l'infaillibilité et son Avertissement à Louis Veuillot, réponse virulente aux attaques de l'Univers. Aussi Montalembert accueille-t-il l'évèque avec plus d'affection que jamais : «Anima nostra sicut passer erepta est, s'écrie-t-il ; laqueus contritus est et nos liber ati sumus! » Néanmoins ces deux écrits ne répondent pas entièrement à son attente. Il n'eût pas en effet engagé la îutte sur le terrain de l'infaillibilité, et surtout, il eût parlé plus tôt. « Ça été, selon moi, une grave erreur, écrit-il à Foisset, de se figurer qu'il suffirait du son de sa trompette pour faire tomber les murs de Jéricho (il parle ici de l'influence de l'Univers), tandis qu'il aurait fallu un siège en règle, six. mois ou un an de tranchée ouverte et un feu d'enfer, comme à Sébastopol! » Mais enfin le courage avec lequel l'évèque s'expose aux attaques furieuses qui vont fatalement pleuvoir sur lui l'honore grandement. Avec sa nature trop portée aux illusions, Montalembert se figure que le mandement d'Orléans et la déclaration des évêques allemands empêcheront la définition de

connu de l'archevêque de Mélitène, elle est en contradiction formelle avec les documents que nous avons entre les mains. Ayant obéi à sa conscience, il n'avait rien à regretter et ne regretta rien, pas même devant le pape; il se soumit simplement comme il devait le faire.

l'infaillibilité. Mais, dit-il, nos adversaires « vaincus sur cette question se rejetteront sur le Syllabus et les libertés modernes. Là. ils ont pour eux la tradition, une sorte de tradition. J'insiste auprès de notre illustre champion sur le prix des âmes, et par conséquent sur la nécessité absolue, non pas de désavouer le passé, mais d'y renoncer pour l'avenir, d'admettre la transformation sociale du monde moderne, sous peine de perdre ce qui reste à l'Église d'influence. Je le trouve d'accord avec moi sur tout... (1) » Après quoi, les deux amis, plus unis que jamais, se séparent pour ne jamais se revoir. « Je lui dis que j'espère bien ne plus le revoir ici-bas, écrit Montalembert, car ma délivrance se fait vraiment trop attendre. (2) »

Quelques semaines auparavant, sur la demande expresse de Tévêque d'Orléaus, Montalembert avait écrit à Newman et à Dôllinger. Il les suppliait de se rendre au Concile, le premier comme théologien de Mffr Dupanloup, le second comme auxiliaire du cardinal Schwartzenberg, archevêque de Prague.

... Je n'ai aucun titre à exercer sur vous une autorité ou une influence quelconque, disait-il à Dôllinger; mais vous n'êtes pas de ceux qui dédaignent la vois d'un ami. Or je suis pour vous cet ami, et sa voix vous vient en quelque sorte de l'autre monde. Je suis déjà entré tout vivant dans mon cercueil; mais ce cercueil n'est pas encore fermé. C'est de là que je contemple, avec le désintéressement et l'impartialité d'un mort, tout ce qui se passe en ce monde; et c'est de là que je veux parler avec l'autorité d'un mort à ceux qui veulent encore m'ecouter.

Aucune considération ne justifierait à mes yeux votre absence de ce Concile, si vous avez le moyen d'y assister : et si, comme me l'affirme Mer Dupanloup, le cardinal Schwartzenberg a insisté et insiste encore auprès des autorités romaines pour que vous y soyez appelé, aucun obstacle ne doit vous empêcher de vous conformer à ce désir.

Je vous jure que si j'entrevoyais un moyen quelconque pour moi, simple laïc, d'être admis au Concile, rien ne m'arrêterait. Tout misérable que je suis, j'essayerais de me traîner jusqu'à Rome, dussè-je périr en route, et quand même, une fois arrivé, je ne dusse point obtenir ia parole....

Et moi, je ne suis rien, et n'ai jamais rien été dans l'Église. Mais

(1) Journal, 24 novembre 1869.

(2j Journal, 25 novembre 1869.

LETTRE l>K DOLLINGER. 459

vous qui êtes incontestablement le premier homme de l'Église d'Allemagne, comment pourrez-vous décliner la mission de la défendre et de la

représenter dans cette crise formidable? Dieu vous a conféré un bienfait dont vous ne saurez jamais le prix, en vous accordant non pas seulement une longue vie, ce qui est bien peu de chose, mais une vieillesse sans infirmités. Vous lui devez en retour de consacrer ce don inestimable à la gloire de son Église et à la défense de la vérité... (1)

Newman, très touché de l'offre de M*r Dupanloup, refusa pour des raisons qu'il n'indiqua point, mais qui se devinent. Il eût cru faire injure aux évêques et à l'Église catholique d'Angleterre, si, n'étant pas appelé par eux, il se fût présenté au Concile à la suite d'un évèque étranger. Quanta Dôllinger, il ne cacha pas les motifs de son refus; sa réponse respire une défiance de Rome incurable et un orgueil profond qui laisse déjà prévoir la révolte fatale.

Si j'étais laïque comme vous, je crois que j'irais à Rome, que je tâcherais de m'insinuer dans la confiance et les bonnes grâces des évèques et de leur persuader ce que la vérité et le salut de l'Église demawdent d'eux. Mais je suis prêtre, simple prêtre, ni plus ni moins que les caudataires qui y portent la queue du manteau des cardinaux. Vouô savez ce que c'est qu'un prêtre séculier à Rome, tout ce qu'il y a de plus obscur, de plus insignifiant. Qui est-ce qui s'y soucierait de ce que je pense? Si j'ouvrais la bouche sur les matières dont le Concile s'occupe, tout le monde me trouverait ridicule, arrogant, importun. Je ne parle pas en l'air. Experto crede Ruperto. En 1857, je me fis présenter par lePère.Theiner à un cardinal qu'il m'avait vanté comme le meilleur ou même le seul théologien du Sacré-Collège; l'audience fut bien courte, il me regarda de haut en bas, me fit un signe de tête et me congédia. Il semblait tout étonné de l'insolence de cet insecte théologique àe s'introduire chez un cardinal. Et ce n'est pas la seule expérience de ce genre que j'aie faite lors de mon séjour à Rome; il s'en faut beaucoup. Et puis le péché originel, aux yeux d'un prélat italien, d'être Allemand! Savez-vous que pendant les cinq semaines de mon séjour à Rome, pas un seul homme ne m'a adressé une question, à commencer du pape!

Et puis notez qu'en 1857 je passais encore pour innocent; mais, depuis ce temps-là les Jésuites de Rome ont souillé et condamné tout ce que j'ai écrit, à commencer par mon ouvrage sur le paganisme. Le pape ne voit et n'entend que par eux; ils sont tout-puissants à Rome; je suis l'objet de leur haine implacable... Vous me direz : il faut savoir ^e sacrifier et se laisser abreuver d'amertumes pour remplir un devoir sacre.

(1) Au professeur Dôllinger, 7 novembre 1869.

Sans doute, mais alors il faut qu'il y ait une espérance raisonnable de pouvoir faire du bien. Et moi je n'ai pas une étincelle de cette espérance. Vous ne pouvez pas connaître l'esprit hiérarchique comme je le connais, moi. Quand on est prêtre et qu'on n'a pas la mission d'office, il faut se taire. Par exemple, depuis quinze ans, je n'ai pas eu une seule occasion de donner un avis, un conseil, à l'archevêque de Munich. On ne m'a jamais demandé mon opinion. Qu'irais-je donc faire à Rome? Il est vrai que, pendant les débats du Concile, j'y pourrais étudier les antiquités, mais je suis trop vieux pour cela... (1)

y.ontalembert continue ainsi pendant les derniers mois de cette année si douloureuse pour lui de manifester une activité extraordinaire. En même temps que sa correspondance s'en va d'un bout du monde à l'autre encourager les combattants et secouer les endormis (2), il met sur le chantier de nouveaux travaux. C'est alors, pour répondre aux insinuations malveillantes de Taxile Delord, qu'il rédige sous forme de Lettre à M. Daru, un récit détaillé des événements qui ont précédé et suivi le Deux Décembre. C'est alors aussi qu'il écrit une préface vibrante au Testament du Père Lacordaire. Ne dirait-on pas qu'impuissant à réveiller les vivants, il voudrait faire sortir de son tombeau le grand moine du xix° siècle et le lancer dans la bataille? « Pauvre et décrépit débris d'un passé où l'avenir saura bien distinguer l'ombre et la lumière, que ne puis-je faire vibrer encore un écho de ces voix célestes, et offrir ainsi aux âmes troublées ou attristées par les misères de notre temps, comme de tous les temps, les exemples et les souvenirs qui ne cessent de me consoler moi-même et de m'élever vers un monde meilleur! »

Enfin, Montalembert prépare son Testament politique et

(1) Le professeur Dollinger à Montalembert, 23 novembre

(2) • Je passe tout mon petit temps de loisir et de liberté à dicter ou à écrire des lettres qui n'intéressent plus personne, mais qui servent à épancher, au moins partiellement, le flot d'idées et de passions politiques et religieuses dont je suis toujours inondé. » Journal, 9 août 1869 — Il nous est doux d'insérer ces autres lignes datées du 27 novembre : « Je passe mes bonnes heures à lire Notre-Dame de Lourdes, par Henri Lasserre, et suis étonné de l'intérêt que m'inspire ce récit, que j'avais entamé avec beaucoup de préjugés contraires. C'est aussi ce qu'a éprouvé le P. Gratry, d'après ce qu'il m'écrit. »

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