‹ MontalembertChapitre 189 sur 217 · L'EMPIRE LIBÉRAL · texte numérisé non relu

L'EMPIRE LIBÉRAL

religieux, résumé des aspirations de sa vie, œuvre inachevée, informe, fiévreuse, où brillent çà ei là quelques beautés. Il y raconte, entre autres, ses impressions à la lecture de la Vie de Jésus par Renan, le trouble et l'indignation qui s'emparent de lui en parcourant ces pages « d'une érudition frelatée », offensantes pour son cœur et son intelligence. Tout à coup, au fond de la grande allée où il est assis, il lui semble voir se dresser « l'image, l'ombre de mon Sauveur, de mon Seigneur, de mon Jésus... Il est là devant moi, dit- il, plus vivant, plus nécessaire, plus adorable que jamais. » Longtemps il contemple cette apparition saisissante, puis il s'écrie tout débordant de foi et d'amour : « Un jour j'ai vu frémir une grande assemblée parce que j'avais dit avec un certain accent : L'Église est une mère! En ce moment, je voudrais dire au monde entier réuni : Ce Jésus travesti, diffamé, ce Jésus est notre père, et qui plus est. ce Jésus est notre Dieu. . . ! »

Ce fut le 13 janvier 1870, par un temps affreux entremêlé de tonnerre et de rafales de neige, que Montalembert quitta la Roche en Breny avec le triste désir de n'y plus revenir. En arrivant à Paris, il trouva l'Empire transformé et le parti libéral au pouvoir : ce devait être sa dernière joie.

Il éprouvait en effet une joie profonde de voir s'effondrer peu à peu le régime absolutiste, et nul n'avait applaudi plus chaleureusement aux coups vigoureux que, depuis cinq ans, Importait l'opposition. Sans doute tout n'était pas pur dans cette opposition, et l'avenir apparaissait gros de dangers. Le parti révolutionnaire, en même temps qu'il attaquait l'Empire, entreprenait contre Dieu et son Église une guerre acharnée. Que de fois Montalembert avait annoncé la réaction violente que nous subissons encore ! « Après avoir arraché la liberté aux valets et aux fripons du second Empire, disait-il, il faudra bientôt la défendre contre les énergumènes de la démagogie... Eh bien, nos successeurs batailleront comme

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nous l'avons fait de 18i8 à 1850. Tout vaut mieux que l'assoupissement honteux dans lequel la France languit depuis dixhuit ans. »

Les élections au Corps législatif avaient eu lieu le 23 mai 1869. Montalembert était trop malade pour se présenter. Dans le Doubs, les Francs-Comtois, qui à deux reprises lui avaient préféré un chambellan muet, remplacèrent cette fois le chambellan par un socialiste bègue. Le Dr Ordinaire battit le marquis de Conegliano. Affranchi désormais pour lui-même de toute ambition personnelle, Montalembert s'occupa davantage de ses amis. Avec quel affectueux intérêt il suivit dans leur campagne électorale, MM. Cochin, de Broglie et de Falloux, malgré les dissentiments qui venaient de s'élever entre eux î M. de Meaux, son gendre, devait se présenter dans la Loire. Au moment où il allait partir, Montalembert le fit venir près de son lit : « Je ne sais trop, lui dit-il, quels sont les droits d'un beau-père sur son gendre ; mais autant que j'ai sur vous autorité, je vous défends, quoi que ce soit que vous appreniez sur ma santé, d'interrompre votre campagne et de revenir près de moi avant les élections. » Il dit aussi à Mme de Meaux. sa fille : « Si j'avais à choisir entre ma guérison et l'élection de votre mari, je choisirais son élection. »

Hélas! M. de Meaux ne fut pas élu, et Montalembert en éprouva « une douleur très vive ». MM. de Broglie, de Falloux et Cochin échouèrent pareillement. On sait que ce dernier se portait à Paris contre Jules Ferry. Au cours d'une réunion électorale, un citoyen s'avisa de lui demander : Que pensezvous du Syllabus? La question fut répétée dix fois, vingt fois, avec la persistance d'un refrain. « Je crois bien, disait avec raison M. Cochin, que le Syllabus sera le fusil à aiguille qui tuera ma candidature. »

Cependant les choses allèrent plus vite que Montalembert n'eût osé l'espérer. Le 8 septembre 1869, un sénatus-consulte modifia profondément la Constitution impériale. Le Corps législatif, délivré de toute entrave, recouvrait les privilèges du régime parlementaire ; le Sénat devenait une véritable Chambre des pairs; les ministres pouvaient dé-

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sonnais faire partie des assemblées et -riaient respori

- devant elles, tout en demeurant soumis a l'Empereur. En conséquence, le -n décembre, Napoléon III chargeait Emile Ollivier de former « un cabinet homogène, représentant fidèlement la majorité du Corps législatif ». — «C'est une véritable abdication, remarquait Montalembert, en même temps que l'installation solennelle et complète du régime parlementaire. »

Sa joie redoubla lorsqu'il connut les noms des nouveaux ministres. Il professait pour Emile Ollivier la plus affectueuse estime. Sans partager toutes ses idées, il aimait son caractère élevé, son libéralisme généreux, son éloquence entraînante. Il l'avait, aux débuts de sa carrière, deviné, encouragé, recherché jusqu'en son appartement de la rue Saint-Guillaume. « Qui m'eût dit alors^ écrivait-il, que de nous deux ce serait lui qui deviendrait premier ministre? >) De son côté, le jeune député assistait souvent aux réceptions de Montalembert.^ Xous le trouvons en 1867. escortant à travers les galeries de l'Exposition Universelle la chaise roulante du pauvre malade, qui fut touché de cette attention délicate et l'exprima dans son Journal. — M. de Talhouèt, ministre des travaux publics, et M. Buffet, ministre des finances, avaient été ses collègues dans les Assemblées et demeuraient ses amis. Quant à M. Daru, ministre des Affaires étrangères, on jugera de leurs relations par les lettres qu'ils échangèrent alors.

Mon cher ami, écrivait Montalembert le 5 janvier 1870, je suis sûr que, même au milieu des accablements de votre installation au ministère, vous trouverez un moment pour lire ces lignes de votre vieux compère et compagnon, et aussi que vous lui saurez gré de vous parler de sa joie comme de son affection plus vive que jamais. Cette joie est vraiment la première bien sentie et bien profonde qu'il m'ait été donné d'éprouver depuis le Deux Décembre... Jamais, dans le cours de ma trop longue vie, je n'ai vu arriver un événement qui m'ait plus réconcilié avec la Providence, plus fait croire au triomphe bien rare, mais possible, du bon droit et du bon sens en ce monde. Voyez combien j'avais raison de vous exhorter, malgré vos répugnances et vos hésitations, à courir les chances de la lutte électorale; mais, je l'avoue, j'étais bien loin de supposer que les choses marcheraient si vite et si bien. Laissez-moi ajouter à ma satis-

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faction de citoyen et d'ancien homme public, l'expression intime du bonheur de l'ami. Car, je le sais, vous ne dédaignerez pas au sein de la victoire le camarade des anciennes luttes, l'ami, le confident des heures sombres et des temps mauvais. Que de souvenirs communs à nos deux vies s'évoquent et se rangent devant moi, depuis la première démarche que nous avons faite à nous deux, pour être admis aux délibérations secrètes de la cour des Pairs, — jusqu'à notre désespoir trop fondé le 24 février, lorsqu'assis sur les marches de la salle du Trône au Luxembourg, nous pleurions la démolition insensée de la monarchie constitutionnelle! Et puis nos courses et nos exhortations si fréquentes et si stériles à l'Elysée ! ... J'ai bien de la peine à me défendre contre le dépit et une mélancolie noire en songeant que je ne pourrai jamais rien faire pour vous, que condamné à une douloureuse et incurable inaction, je ne pourrai ni vous seconder, ni vous défendre, ni même vous suivre, comme il m'a été si doux de le faire quand Falloux est devenu ministre. Plaignez-moi, tout en comptant sur ma vive sympathie...

— Votre lettre, mon ami, m'a bien touché, répondit Daru, elle me rappelait de si chers souvenirs; elle m' allait au fond du cœur... Hier, j'avais à répondre à des interpellations du Sénat; je m'essayais dans cette Assemblée que je n'avais pas revue depuis vingt ans. Elle est la même ; c'est notre ancienne salle des séances, on n'y a pas touché. Ce sont les mêmes habits brodés, non plus les mêmes hommes, puisqu'à bien peu d'exceptions près le temps les a tous emportés. Involontairement je cherchais à leur ancienne place les figures de ceux que j'y avais connus ; je ne les retrouvais pas. C'était M. Rouher qui occupait et remplissait le biège d'où M. Pasquier nous admonestait autrefois. M. Vuitry et M. Leverrier étaient assis sur les deux fauteuils où nous étions, vous et moi. Tous les visages que je regardais du haut de la tribune m'étaient inconnus; et cependant je n'ai pu me défendre d'une assez grande émotion, en me retrouvant et en parlant dans cette enceinte. Combien j'aurais voulu ne pas trop demeurer au-dessous de ma tâche, en traitant cette grande question religieuse que le gallican sénateur Rouland avait soulevée! J'ai pensé à vous tout le temps que j'ai été là. En acceptant l'interpellation, j'ai eu pour but de venir en aide à ceux de nos évèques qui soutiennent si courageusement à Rome notre cause. Je parlais pour être entendu à Rome, beaucoup plus que pour le Sénat. Mais je doute du succès; les nouvelles que je reçois de là sont assez tristes. Ah! que n'étiez-vous à ma place! Quel beau discours vous auriez fait, au lieu de ma petite harangue qui se traînait difficilement jusqu'à la fin. Il vous appartenait de défendre cette grande et belle cause. Il me semble que Dieu aurait dû vous guérir et l'Empereur vous faire son ministre pour cela... (1)

(1) Le comte Daru à Montalembert, 12 janvier 1870.

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