DERNIERS RAPPORTS AVEC LOUIS YEUILLOT
« Je vousremercie tendrement de la sympathie que vous me témoignez, répondit Louis Veuillot. J'y comptais, et je puis vous dire en toute sincérité que quelque chose se fût ajouté à l'immense douleur que j'éprouve, si votre voix ne s'était pas fait entendre parmi celles qui ont la charité de me vouloir donner quelque soulagement. Cette pauvre et humble créature qui connaissait tout mon cœur savait quels sentiments y vivent pour vous. Je regarde comme l'un des fruits de sa sainte mort et comme un premier signe des grâces que Dieu lui fait, la joie pure que vous me donnez. Si notre dissentiment subsiste, l'aigreur n'y est plus. Oubliez ce que j'ai dit de trop, et croyez bien que si mes appréciations diffèrent des vôtres, je n'ai pas d'autres résolutions. (1; »
Il écrivait de nouveau le 30 novembre :
« ... Je serais consolé si je pouvais l'être. Je suis du moins heureux des sentiments que vous me gardez. Il est bien vrai que j'ai pris pour moi plusieurs passages de votre écrit et que j'en ai souffert. Je regrette maintenant d'avoir par cette illusion mis de mon côté les torts qu'elle me faisait voir du vôtre. Daignez ne vous souvenir que d'un dévouement et, j'ose le dire, d'une amitié assez solide pour subsister encore, lors même que cette erreur aurait continué de me paraître aussi fondée qu'elle l'est peu.
« Que Dieu vous bénisse dansla joie et dans la paix ; qu'il vous conserve tous ceux que vous aimez et qu'il vous garde à tous ceux qui vous aiment. »
Hélas! ces lettres étaient un adieu; ces témoignages d'une amitié si précieuse à l'Église ne devaient plus jamais se renouveler. Montalembert ne se faisait aucune illusion. On [s'était avancé trop loin pour reculer. L'Univers, nous le verrons bientôt, s'enfonça déplus en plus dans Ja voie de l'ab-V^ solutisme, entraînant à sa suite la majorité du clergé el «les/' jcatholiques. Montalembert demeura inflexible dans son attitude fière et indépendante, obéissant à sa seule conscience, â ce qu'il croyait les véritables intérêts de L'Église et du pays.
On a osé dire que le dépit de n'être rien dans l'État avait
Veuillot à Montalembert, 26 novembre 1852. De sa main ftfontaembert a écrit sur cette lettru : pn ■ i
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déterminé son opposition. Est-il nécessaire de réfuter cette calomnie? Une tenait qu'àlui d'être quelque chose; il préféra rester lui-même. Que de fois le prince essaya de le rattacher à sa personne et à son gouvernement ÎPersigny lui fit maintes avances à ce sujet. Comme Rio demandait un jour au ministre de favoriser la création d'une chaire de l'art chrétien : « Vous êtes l'ami de M. de Montalembert», répondit Persigny. Aux yeux de l'Empereur, c'est la première recommandation. Il accordera sur-le-champ ce que vous lui demandez... Mais dites à votre ami de se réserver, de ne pas se rendre impossible, afin qu'il puisse un jour relever et purifier le gouvernement actuel. » Un cousin de Montalembert, le marquis de Moustier, qui devint plus tard ambassadeur à Berlin et ministre des affaires étrangères, vint de la part de Napoléon livrer un grand assaut à Mme de Montalembert, dans le but de raccrocher son mari : « Il se dit autorisé à demander à quel prix je mettrais une réconciliation désormais nécessaire, et affirme que j'obtiendrais sans difficulté la première ambassade ou le ministère que je voudrais. J'ai eu le tort, selon lui, de ne pas savoir attendre, mais tout peut se réparer. Anna reçoit et repousse ces ouvertures avec la fierté qui convient à notre passé et à notre avenir. » Enfin, Napoléon lui-même, dans une réception aux Tuileries, prit à part le lieutenant colonel de Montalembert et lui demanda des nouvelles de son frère : « Je l'aimais beaucoup, dit-il, et j'éprouve un regret sincère de son éloignement. Je voudrais le revoir, dites-le lui. Nos deux cœurs sont faits pour s'entendre, mais je ne peux pas prendre l'initiative. Qu'il m'écrive et je lui accorderai sur-le-champ une audience. » Montalembert repoussa ces avances : « Il pourra venir à bout des factions et des intrigues, dit-il ; il ne viendra pas à bout de la dignité d'un homme de cœur. »
Il écrivait encore avec un noble orgueil dans son Journal : « J'ai tout sacrifié, crédit, influence, puissance, ambition, fortune, nécessité de ma position, de mon avenir, de l'avenir de mes enfants, tout enfin, au désir de traverser la vie la tète haute et sans fléchir, sans transiger avec les partis et les passions de mes contemporains. »