ÉCHEC DES REVENDICATIONS CATHOLIQUES
M*r Dupanloup, quand, au lendemain de son coup d'État, il repoussait . la proposition que je lui faisais d'user de son omnipotence pour abro- * ger tout ce que les Articles organiques renfermaient de contraire aux stipulations du Concordat.
« Voici en outre un symptôme significatif. Le libraire Lecoffre ayant publié un écrit anonyme intitulé : Réponse d'un ultramonlain à M%r Clausel de Montais, a été mandé au parquet du procureur impérial et y a subi deux interrogatoires. On lui a signifié que cet écrit, en attaquant les quatre articles de 1682 et les Articles organiques, constituait un délit. Sur sa réponse que toutes ces prétendues lois étaient tombées en désuétude, qu'elles avaient été reconnues inapplicables et sans aucune sanction possible dans nos grandes discussions de 1844 et 184o, on lui a répliqué que tout cela était bon sous le gouvernement parlementaire, mais que sous le régime actuel, le gouvernement se faisait sa loi à lui-même, que d'ailleurs les décrets consulaires et impériaux de l'an XII, de 1810, etc., étaient encore en pleine vigueur, qu'on entendait bien les appliquer, et on a fini par lui dire que cette publication lui serait comptée comme une condamnation et que, s'il récidivait, on lui retirerait son brevet, ce qui équivaudrait à la confiscation de sa fortune.
« D'un autre côté, on a sans doute remarqué à Rome le décret impérial du 23 décembre 1854, par lequel on autorise la publication de l'encyclique sur le j ubilé avec l'ancienne réserve contre tout ce qui, dans cet acte, serait contraire aux franchises et maximes de l'Église gallicane.
« Je sais avec certitude que l'on attend au Conseil d'État la bulle relative à Tlmmaculée-Conception pour lui faire subir la même opération. Ces formalités avaient lieu, comme on sait, sous le gouvernement représentatif de 1814 à 1848; mais elles n'avaient alors aucune importance et aucune conséquence possible, en présence de la liberté de la presse et de la tribune qui garantissait aux évêques comme aux simples fidèles, lesmoyens de publier et de prêcher tout ce qu'ils voulaient et surtout tout ce qu'ils recevaient de Rome. Ce n'était qu'un souvenir puéril des temps anciens. Mais aujourd'hui que le pouvoir est maître absolu de la publicité, le maintien du placet impérial pour tous les actes émanés du Saint-Siège peut devenir un danger sérieux. Dans tous les cas, cela devrait suffire pour atténuer l'enthousiasme de certains ultramontains à l'endroit d'un pouvoir qui se montre si fidèle gardien des traditions gallicanes... (1) »
D'autre part, les vœux des évêques sur le mariage religieux et le repos dominical demeurèrent lettre morte. Quant à l'enseignement libre, au lieu de l'affranchir de l'Université, on prit soin de l'y enchaîner davantage. La loi do 1850 fut altérée dans une de ses parties principales. On se rappelle
(1) Montalembert àMsr Dupanloup, 16 janviei
qu'elle confiait la direction de l'instruction publique, non plus à l'Université, mais à des conseils départementaux composés de représentants des diverses autorités sociales. En 1854, l'Empire enleva de fait toute autorité à ces conseils par le rétablissement des seize Académies et des seize recteurs universitaires supprimés depuis quatre ans.
Malgré tout, certains évêques demeuraient comme hypnotisés par ce qu'ils appelaient le bras séculier.
« Avouez, Monseigneur, écrivait Montalembert à l'un d'eux, M^ Doney, évèque de Montauban, avouez que, depuis votre procès de 1830 jusqu'à la Republique, le recours à ce fameux bras était bien, comme on l'a dit familièrement, le cadet de nos soucis. Nous proclamions et nous invoquions une tout autre force, la force divine et intime de la foi, puis celle de la liberté, de la discussion, de l'opinion; et c'est par cette force que nous avons vaincu. Ceux qui, comme moi, ont donné leur vie et leur cœur à cette grande cause, ainsi présentée et défendue, se sont peut-être trompés; mais il eût été équitable et charitable de les en prévenir dès lors, au lieu d'attendre le moment où il peut être commode, mais peu généreux de les désavouer. Quant au bras séculier, il ne saurait entrer dans mon esprit de contester à l'Église le droit de l'invoquer, ou de blâmer l'usage qu'elle en a fait dans le passé. Je me borne à remarquer que faire de ce droit la base de la polémique catholique, dans un pays comme la France, me semble peu utile, peu adroit et surtout peu loyal, après l'attitude contraire q\i'a prise l'Église de France tout entière de 1830 à 1852... (1) »
Aussi'bien, les attaques contre le dogme et le culte catholique se multipliaient dans la presse antireligieuse, et le bras séculier demeurait comme paralysé. On prétend même qu'il provoqua plus d'une fois ces attaques, quand cela servait ses intérêts.
«Les journaux les plus répandus, écrit encore Montalembert, et notamment la Presse et le Siècle, qui ont à eux seuls trois fois plus dabonnés que tous les autres journaux réunis, contiennent des attaques presque quotidiennes contre la religion et le clergé, attaques quelquefois si outrageantes que, même sous le gouvernement parlementaire, on n'aurait pas hésité à les faire poursuivre devant le jury. Et cependant le gouvernement, actuel qui est, comme chacun sait, investi des moyens les plus sûrs et les plus faciles pour imposer silence à la presse, ne dit rien.
J, Montalembert àM* Doney, 14 août 1S56.