DE L'AVENIR POLITIQUE DE L'ANGLETERRE
L'Angleterre est-elle en décadence et va-t-elle disparaître ? Non. répond résolument Montalembert. Sans doute, la démocratie y fait des progrès constants et finira par triompher; sans clou mptômes alarmants se manifestent : la littérature
commence à dénigrer les classes supérieures et les institutions anciennes; M. Carlyle prêche le culte des héros, c'est-à-dire l'idolâtrie de la force et du succès; le niveau général du talent, de la capacité et des influences a baissé.
Mais il y a, pour se rassurer, de nombreux et puissants motifs. Montalembert les étudie successivement.
Le bon sens supérieur des Anglais est une première garantie. Il répugne aux utopies et sait tenir un juste milieu entre le despotisme et l'anarchie. — De plus, l'aristocratie subsiste en Angleterre; elle ne forme point dans le pays une caste ou un parti: elle se mêle avec activité à la vie publique; elle est pleine d'initiative et d'émulation pour le progrès et la satisfaction légitime des vues de la nation. Par un mécanisme admirable, elle demeure accessible à tous les talents, à tous les mérites, attirant à elle les grandes notabilités de la politique, de la magistrature, de l'armée et de la finance. La gentry ne dédaigne point, comme l'ancienne noblesse française, les fonctions législatives, administratives et judiciaires; elle les exerce au contraire presque exclusivement. Vivant avec le peuple, elle en est respectée et aimée. Quel est le secret de sa force et de son influence? C'est la liberté de tester, qui a pour résultat l'indivisibilité du patrimoine foncier des familles. Cette législation, aussi longtemps qu'elle sera maintenue, sauvera l'Angleterre.
Montalembert étudie ensuite les institutions parlementaires anglaises; il nous en trace le tableau le plus brillant et y voit pour l'avenir du pays une force considérable. Tant qu'elle restera debout, la tribune opposera une barrière insurmontable au despotisme du club comme à celui de la caserne; elle servira aussi de barrière à l'ordre et à l'autorité légitime comme à la liberté individuelle.
Aux yeux de Montalembert, les établissements d'instruction sont pour la vieille société anglaise une garantie plus sûre même que le gouvernement représentatif. Les col-
lèges et les Universités, que l'auteur a étudiés avec soin et dont il parle avec admiration, ont été institués pour faire des hommes et non des livres. Tout observateur impartial conviendra qu'ils ont merveilleusement rempli leur mission.
Plus peut-être que tout le reste, la renaissance de foi religieuse et de mœurs chrétiennes qui s'est accomplie en Angleterre depuis le commencement du siècle, parait à Montalembert une sérieuse raison d'espérer. En décrivant cette renaissance, il tient à rendre pleine justice au clergé anglican, « où il y a toujours, dit-il, beaucoup d'éléments inférieurs et imparfaits, mais qui renferme aussi une foule d'hommes studieux, austères, pieux et charitables » ; il célèbre cependant avant tout la marche ascendante dans l'empire britannique du catholicisme, qui attire à lui les plus nobles âmes par la seule force de la conviction et de l'étude, sans aucune contrainte, sans aucun secours du pouvoir ou de l'opinion. Si ces progrès continuent , si l'Angleterre redevient catholique, que ne fera-t-elle pas pour la foi, avec son infatigable activité, son indomptable énergie, la propagande illimitée de son commerce et de ses flottes?... Mais l'Église aussi lui communiquera quelque chose de son immortelle stabilité.
Arrêtons-nous sur cette grande espérance. Laissons de côté les autres symptômes favorables que Montalembert découvre encore. Supposons toutes les institutions aristocratiques de l'Angleterre anéanties , supposons la pairie détruite , la Chambre des communes renversée par le suffrage universel, les Universités et les écoles publiques supprimées, la vieille Angleterre submergée dans un océan de ruines, comme la France l'a été en 1789; Montalembert soutient qu'elle survivrait à une telle catastrophe, parce qu'elle possède en elle des qualités vitales essentielles, entre autres l'amour de l'action et l'amour de la liberté. Puis il se tourne vers la France, il l'adjure de se ressaisir et de songer elle-même à son avenir. Qu'importe si l'idéal qu'il lui présente n'est pas complètement exact; quïmporte si l'écrivain n'a vu que les beaux côtés du peuple anglais; qu'importe si la situation actuelle de la France, la destruction de son aristocratie et son tempe-