‹ Montalembert et Louis VeuillotChapitre 3 sur 4 · V1" PRÉFACE · texte numérisé non relu

V1" PRÉFACE

velle » du salut et de gagner des âmes, le plus possible d'âmes à Jésus-Christ; tandis qu'au regard de l'ultramontain, et par définition pour ainsi parler, l'essentiel — et l'essentiel à ce point que l'on jurerait que cela seul lui importe — c'est de penser en toutes choses comme le pape et de proclamer très haut son absolue fidélité à toutes les directions romaines...

Au point de vue de l'action : parce que des deux écoles il n'y en a qu'une, et c'est l'école catholique libérale, à laquelle ses méthodes — comme ses principes — ceux-ci favorisant, bien loin de s'y opposer, l'adaptation de celles-là aux besoins changeants de l'humanité — permettent d'exercer sur les noncatholiques — lesquels ne sont souvent séparés de la foi que par l'épaisseur de leurs préjugés... et des nôtres — une salutaire influence.

S'il en est ainsi, on se demandera sans doute comment il se fait que l'école ultramontaine soit à l'heure actuelle plus en faveur — ce qui est indéniable — que l'école libérale dans les plus hautes sphères ecclésiastiques, et peut-être même parmi le peuple chrétien. C'est le scandale de notre temps, et qui s'explique ici par l'ignorance, car le plus grand nombre des catholiques ne connaissent plus guère la religion dans laquelle ils sont nés, ou la paresse, car il est fort commode de s'en remettre au pape du soin de penser pour nous, et d'acquérir par là ou de nous décerner là-dessus à nous-mêmes un brevet d'orthodoxie grâce à quoi nous nous tenons pour quittes envers Dieu ; là par le penchant naturel de tout pouvoir à se fortifier Lui-même et à tenir donc en suspicion ceux qui parlent de liberté.

Il faut ajouter qu'au sein de l'Eglise catholique, tout se décidant par voie d'autorifé, il n'est pas étonnant que dans les inévitables conflits qui y surgissent, comme il en Burgil au sein

LES DEUX ÉCOLES if

de toute société organisée, le dernier mot ne soit pas facilement au libéralisme. Et c'est bien plus difficile après le concile du Vatican qui, par la déclaration solennelle de l'infaillibilité pontificale, a si grandement renforcé l'autorité du pape et ouvert ainsi la voie à une centralisation excessive de tous les rouages du gouvernement ecclésiastique.

Mais on voit où cela nous mène : dans nos habitudes d'esprit, à une sorte de déchristianisation progressive du catholicisme ; dans le monde — et principalement en France, parce que l'autoritarisme religieux y sévit plus qu'ailleurs et y rencontre moins de résistance — à une déperdition lamentable de vie spirituelle, d'où l'on en viendra, si l'on n'y est déjà venu, à une totale indifférence en matière de religion.

Est-il possible de réagir ? Je le crois. Et ma joie serait grande si ce petit livre, qui oppose, dans la personne de leurs chefs respectifs, l'école catholique li bérale et l'école catholique ultramontaine, aidait, si peu que ce fût, à une aussi bienfaisante réaction.

Julien de Narfon.

Mesdames, Messieurs,

Je n'ai à vous parler que de Montalembert journaliste, ou plus précisément de Montalembert en fonction, comme on dit aujourd'hui, de la lutte ardente qu'avec des hommes tels que Lamennais, Gerbet, Rohrbacher, Lacordaire, de Goux, Bartels, Daguerre et d'Ault-Duménil, pour ne citer que les principaux rédacteurs de l'Avenir, il a soutenu dans ce journal, de petit format et de courte durée, mais dont l'influence fut si grande et si durable, pour Dieu et la liberté.

Ni Montalembert, ni l'Avenir ne ressemblent, je vous en préviens, au type le plus répandu du journaliste ou du journal à notre époque d'information à outrance où l'interview et le fait divers tiennent une place que beaucoup de bons esprits jugent excessive.

L'Avenir était essentiellement un organe de doctrine, et Montalembert y besognait de la plume un peu à la manière dont ses ancêtres avaient, sur d'autres champs de bataille, besogné de l'épée. 11 ne croyait point que cette plume lui eût été donnée pour saisir l'opinion de pensées plus ou moins profondes de personnages à la mode en mal de réclame ou, du moins, de publicité. Avant d'écrire sous le regard de l'« unique maître de son intelligence» : le Christ, il n'interrogeait que sa conscience, éclairée, il va sans dire, par renseignement tradi-

(1) Conférence prononcée à l'Ecole des Hautes Etudes Sociales.

tionnel de l'Eglise. Et le seul fait qui lui parût digne de l'occuper, c'était le fait universel, constant, à la réalisation duquel doivent cependant coopérer toutes les âmes vraiment chrétiennes, le fait de la libération du monde par l'Evangile.

Aussi bien, Mesdames et Messieurs, la vie de Montalembert fut-elle splendidement une, et de telle sorte que l'on retrouve dans ses articles de Y Avenir le grand honnête homme, selon la moins bauale et la plus haute acception du mot, le grand orateur, le grand catholique, le grand libéral qui à ces divers titres a si bien servi l'Eglise, son pays, et on peut bien ajouter l'humanité, car rien de ce qui est noblement humain ne lui fut étranger. Montalembert est un de ces hommes qui, selon le beau mot de Garlyle, font honneur à l'homme.

il ne lui a même pas manqué ce quelque chose d'achevé que donne le malheur, comme a dit notre Bossuet, et de tous les malheurs le pire, à n'en juger que sur l'apparence, pour un bon soldat du Christ, celui d'être désavoué, condamné même par le chef de l'Eglise, mais en réalité le plus profitable, parce qu'il lui fournissait la plus magnifique occasion d'exercer sa vertu, de rendre témoignage de sa foi, et que plus dure est l'épreuve, mieux elle trempe une âme forte, un cœur viril.

Nous verrons d'ailleurs que ni le désaveu, ni la condamnation auxquels je viens de faire allusion n'étaient sans appel.

On peut distinguer trois périodes dans la vie de Montalembert et qui répondent en quelque manière aux trois formes de la vie de l'Eglise : la période militante, la période souffrante, la période triomphante. La troisième est posthume, mais j'ai le droit de dire quand même que c'est une période de sa vie, car au regard de la foi la mort est beaucoup moins une fin qu'un commencement.

VoÛB entendez bien, Mesdames et Messieurs, qu'il n'y a pas entre cet trois période! de la vie de Montaiembert une ligne

MONTALEMBERT ET LOUIS VEUILLOT lfr

de démarcation absolue. Il a combattu dès son entrée dans la vie publique et jusqu'à son dernier souffle, et toute souffrance ne lui fut pas épargnée même avant l'encyclique Mirari vos. D'autre part, il connut, très jeune encore, la gloire, et celleci, malgré tout, lui demeura fidèle. Mais enfin, ses premières batailles sont exemptes de doute, de tristesse, de découragement. Il est sûr de la victoire, il va au feu joyeusement, et son ardeur est entretenue non seulement par la certitude de la bonté de sa cause, mais par une entière confiance dans le chef visible de l'Eglise. La première parole de Rome qui trompera son attente, sans ébranler sa foi, ouvrira dans son cœur une blessure qui ne se cicatrisera jamais, et le triomphe final, il ne le verra pas, du moins de ses yeux mortels.

Le premier numéro de Y Avenir parut le 16 octobre 1830. Montalembert était en Irlande. A peine a-t-il reçu le nouveau journal, à peine a-t-il pris connaissance de son programme, il écrit à Lamennais : « Tout ce que je sais, tout ce que je peux, je le mets à vos pieds. » Et Lamennais répond : « Je serai heureux de vous être associé pour la défense de la plus belle cause pour laquelle des hommes puissent combattre : Dieu et la liberté... quelque sujet que vous vouliez traiter, Monsieur, l'Avenir yous ouvrira toujours ses colonnes. » Cette réponse est du 2 novembre. Trois jours après, le maître et le disciple scellaient dans un entretien émouvant, où leurs cœurs, que la même grande espérance et le même dévouement faisaient battre, s'ouvraient spontanément l'un à l'autre, une de ces amitiés fondées sur l'accord complet des âmes et très supérieures donc aux sentiments superficiels qui le plus souvent rapprochent les hommes sans les unir. Eadem velle, eadem nolle, ver a amicitia est.

A quel besoin, qui explique sa naissance et surtout l'immense intérêt qu'il suscita de toutes parts comme aussi les attaques de tous les conservatismes ligués bientôt contre lui, répondait Y Avenir ? Pour s'en rendre compte, il est nécessaire de se rappeler le pitoyable état où se trouvait alors réduit le catholicisme dans notre pays.

« Cette religion était bien malade, écrivait Jules Janin. La Révolution de Juillet l'a tuée tout à fait. » Et Henri Heine : « La vieille religion est déjà tombée en dissolution. La majorité des Français ne veut plus entendre parler de ce cadavre et se tient le mouchoir devant le nez quand il s'agit de l'Eglise. »

L'abbé Chatel fondait l'Eglise française. Le Père Enfantin se déclarait le messie des temps nouveaux et proclamait la réhabilitation de la chair. « Le nouveau roi, mandait l'ambassadeur de Sardaigne à son gouvernement, affecte de n'avoir pas de religion, de ne pas assister aux cérémonies publiques de l'Eglise, de faire travailler le dimanche dans son palais. »

Les rares jeunes gens connus pour faire leurs pâques étaient montrés au doigt dans les rues. « Le moment arrive, affirmait Casimir Périer aux évêques, où vous n'aurez plus pour vous qu'un petit nombre de dévotes. » « La religion était opprimée par le gouvernement et haïe par une grande partie de la nation », écrira plus tard Lamennais dans le mémoire justificatif présenté à Grégoire XVI.

Et les catholiques, que font-ils ? Car enfin, même sous Louis- Philippe, il devait y avoir des catholiques dans ce pays. Ils ont une attitude qui conviendrait tout au plus, dit V Avenir, « à des moutons en présence du boucher ». Et les évêques, que font-ils ? Mais la France a-t-elle encore des évêques ? « Les évêques, intimidés et comme accablés, nous dit Louis Veuillot, demeuraient cois. » Ou s'ils osaient prendre la parole ce n'était guère que pour exprimer la résignation la plus humiliée : « On veut se passer de nous, écrit à ses prêtres Mgr Dévie, évêque de Belley, eh bien ! tenons-nous calmes dans cette espèce de nullité. »

Mais voici qu'au milieu de l'universel abaissement et de l'universelle abdication de l'épiscopat, du clergé et des fidèles, quelques hommes se sont levés qui arborent fièrement leur nom de catholiques, ce nom « grand comme le monde », dira bientôt Montalembert à la Chambre des Pairs, et dont la généreuse initiative, excitatrice d'énergies, ramènera au bon

combat pour la gloire de Dieu, l'honneur de l'Eglise, le salut des âmes, les troupes dispersées et découragées auxquelles ils insuffleront l'indomptable foi et l'invincible espérance qui les soutiennent eux-mêmes, après les avoir ralliées sous le signe sacré de la rédemption.

Messieurs, il n'y a personne qui ait fait plus que Montalembert pour rendre aux catholiques du xixe siècle cette confiance dans la force de leur droit qu'ils avaient si complètement perdue. C'est de lui qu'ils rapprirent que Dieu veut qu'on le serve non seulement avec amour mais avec fierté, car l'honneur de le servir vaut une royauté : cui servire regnare est. Voyons cependant sur quel terrain nouveau, où il était d'ailleurs facile de prévoir que l'on se heurterait à bien d'autres résistances que celles de l'ennemi, Y Avenir les appelait.

Que demandent les peuples ? C'est Lamennais qui va nous le dire. Les peuples demandent la liberté et l'égalité chrétiennes : « liberté pour la famille, la commune, la province et la nation entière d'administrer respectivement leurs intérêts particuliers et leurs intérêts communs ; égalité , c'est-àdire l'amélioration du sort des masses, partout si souffrantes, des lois de protection pour le travail, d'où résulte une plus équitable distribution de la richesse commune ; qu'une législation sans entrailles, refuge éternel du privilège que vainement on s'efforce de déguiser sous des noms menteurs, ne repousse plus de toutes parts le pauvre dans sa misère ; que les biens destinés par le père céleste à tous ses enfants lui deviennent accessibles ; que la fraternité humaine cesse d'être un mot dérisoire et vide de sens. »

Or, tout cela implique une transformation politique et sociale à laquelle l'Eglise ne doit pas rester étrangère.

Car, premièrement : le mouvement qui aboutira tôt ou tard à cette transformation est d'origine foncièrement chrétienne.

En outre, ce mouvement favorisera l'expansion de la vraie religion. En effet, deux causes l'ont arrêtée : la servitude réelle des croyants vis-à-vis du pouvoir, et la rupture apparente entre la science et la foi.

Enfin, l'Eglise seule est capable de fonder et d'affermir le nouvel ordre social, car seule elle peut établir, dans une mesure qui respecte tous les intérêts et tous les droits, la proportion, si longtemps cherchée, entre le salaire, les forces et le travail de l'ouvrier. D'ailleurs, la seule puissance capable de triompher de l'anarchie, c'est l'autorité pontificale. Il est donc nécessaire que l'Eglise se jette hardiment dans le grand courant démocratique, et qu'elle s'y mêle assez pour pénétrer les masses. « Quand le christianisme et la philanthropie athée, lit-on dans le numéro du 15 janvier 1830, se rencontreront face à face dans les ateliers et sur les places publiques, le peuple reconnaîtra vite le vieil ami des opprimés et des pauvres. »

L'Avenir attaquera donc les lois qui empêchent les artisans « de s'associer, de s'entendre, de résister en masse aux exigences des capitalistes ». Outre la liberté d'association, il réclamera le suffrage universel à base communaliste et la décentralisation administrative. Il revendiquera magnifiquement la liberté de conscience, et les deux libertés civiles qui en découlent : liberté de la presse, liberté de l'enseignement.

« Toutes ces libertés que nous réclamons d'une voix forte et altière, dira Montalembert aux catholiques nombreux qu'effrayaient les audaces de l'Averti?*, vous les invoquez en secret et vous en usez les premiers à mesure qu'elles se laissent conquérir. La liberté d'enseignement? Y a-t-il un seul d'entre vous qui n'en reproche l'absence à son père ou qui ne la demande à Dieu pour ses enfants? Même dans l'âge d'or de la légitimité vous en étiez les champions, et vos chefs les plus honorables l'ont revendiquée des premiers à la tribune nationale. La liberté d'association ? Mais chaque jour vous cherchez à rétablir ; chaque jour vous gémissez avec nous sous le poids du Code pénal de l'empire et du despotisme administratif. Enfin, la liberté de la presse! mais aujourd'hui que deviendrions-nous sans elle? N'est-ce pas elle qui veille à la sûreté de vo> loyers, qui défend seule vos droits, qui poursuit d'un n il implacable les menées de vos adversaires et qui, d'une

voix éclatante, s'en va chaque jour proclamer, d'un bout de la France à l'autre bout, le récit de vos injures? » (Article du 6 mars 1830 : « A ceux qui aiment ce qui fut. »)

Avec plus de vivacité encore Lacordaire s'efforçait de rallier les traînards : « Catholiques, écrivait-il, laissons à ceux qui n'ont foi qu'aux princes de la terre les espérances de la servitude. Laissons-les dire que tout est perdu si la presse parle... Ce sont des enfants d'un jour qui n'ont pas encore vu d'éclipsé et qui se tordent les mains en invoquant je ne sais quels dieux. Pour nous, voyageurs depuis longtemps sur cette terre, ne nous troublons pas de si peu, et notre crucifix sur la poitrine, prions et combattons : les jours ne tuent pas les siècles, la liberté ne tue pas Dieu. »

Encore est-il indispensable que l'Eglise regagne la confiance et l'amour du peuple. Pourquoi les a-t-elle perdus? Parce que le prêtre est devenu le gendarme de la royauté, l'instrument de l'administration : « Un archevêque, c'est aussi un préfet de police », avait dit Maury.

D'où la nécessité de rompre avec les anciens partis.

On devine l'indignation des légitimistes, pour qui l'union du trône et de l'autel, dont ils se refusaient à voir et l'inconsistance et le danger, avait toujours une valeur d'axiome. Je dois reconnaître que Montalembert ne suivait pas là d'un pas toujours égal celui qu'on ajustement appelé le prophète de la démocratie. Il demeurait royaliste de cœur tout en s'avouant que Lamennais avait raison. Et cette sorte de dualisme l'inclinait à arrondir un peu, quant à lui, les angles d'une polémique particulièrement irritante.

L'Avenir n'en continue pas moins de développer son programme. Rupture avec les anciens partis, ai-je dit; donc, séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ce n'est pas que Y Avenir ignore ou méconnaisse la thèse catholique de l'union de l'Eglise et de l'Etat, et il est sans doute regrettable que ses censeurs n'aient pas daigné ou n'aient pas paru s'en apercevoir. « Si la Société se trouvait dans l'ordre voulu de Dieu, l'Eglise et l'Etat devraient être inséparables comme l'âme et le corps. » C'est

Lamennais qui s'exprime ainsi; il est vrai que l'auteur d'un livre imprimé à Avignon avec la permission du maître du sacré palais, nous avertit qu'il ne faut pas interpréter les pensées des rédacteurs de V Avenir d'après leurs paroles, parce qu'ils manquent de sincérité. Ce procédé de discussion, nous avons appris nous aussi, par expérience passive, à le connaître. Il ne nous étonne plus s'il nous indigne encore. Peu de gens, au surplus, parmi ceux-là mêmes qui en font la règle de leur critique, le confessent avec cette ingénuité.

S'étant mis en règle avec la thèse, ainsi que nous venons de le voir, et n'envisageant plus que l'hypothèse, c'est-à-dire les réalités contingentes, les réalités, non telles qu'elles devraient être, mais telles qu'elles sont, les réalités enfin avec lesquelles il faut bien compter puisque nous ne vivons pas et qu'il ne dépend pas de nous de vivre dans l'absolu, les rédacteurs de l'Avenir estiment que le Concordat a fait son temps. L'hypothèse concordataire exige, en etiet, du côté de l'Etat, un minimum de garanties religieuses que l'Etat ne donne plus, et dès lors, la condition essentielle du pacte cessant d'être remplie, la séparation s'impose. 11 est scandaleux qu'un gouvernement dont on ne peut dire qu'il soit catholique, continue de prétendre à nommer les évêques. Il est humiliant pour le clergé d'être payé par qui le méprise. Sans doute le budget des cultes constitue une dette nationale, et il ne s'agit pas de déclarer que l'Etat ne doit plus rien à l'Eglise. 11 s'agit pour le clergé de renoncer de lui-même à un argent dont ses ennemis ont fait, contrairement à toute justice, le gage de sa servitude-

Il faut relire, Messieurs, les pages brûlantes de foi où Lacordaire repousse, plutôt à vrai dire qu'il ne les réfute, les objections de la timidité ou de la peur. La suppression du budget des cultes, ce serait pour nous la ruine, gémissent ceux qui ne peuvent concevoir L'Eglise qu'entretenue par i i Vous serez, leurrépond Lacordaire, connue le prolétaire qui prend ses bras et s'en va, avec Dieu pour patrimoine, avec pérance qui ne trompe pas, avec des millions d'âmes qui

vous aiment. Votre maître n'en avait pas tant, et il a vaincu. — Mais comment vivra l'Eglise sans dotation? — Dieu le sait, pour moi je l'ignore et j'ignore bien davantage comment elle vivra sans liberté. — Mais que feront nos ennemis quand nous ne serons plus à leur solde? — La liberté ne se donne pas, elle se prend. Et si vous l'avez perdue, si vous en avez manqué sous les rois qui se disaient vos amis, n'en cherchez qu'une cause : vous l'attendiez au pied de leurs palais. Cela suffît, la liberté ne descend jamais l'escalier des rois. »

Et Montalembert dénonce à son tour, avec une souveraine éloquence, « l'alliance impure du pouvoir et du culte » : « Qu'at-il fait pour le trône, ce gallicanisme qui vivait de son salaire et s'étalait à son ombre ? Qu'ont-ils fait pour l'Eglise, ceux qui croyaient que payer c'était faire vivre et qui nous ont légué la foi des peuples mille fois plus attiédie qu'au sortir des mains du geôlier de Pie VII ? Non, l'alliance impure du pouvoir et du culte est brisée à jamais : les rois que Dieu avait constitués ses ministres ont voulu traiter avec lui d'égal à égal ; mais lui, après leur avoir permis de vivre quelques siècles dans leur folie, a retiré de dessous leur trône sa main éternelle, et les voilà qui roulent dans l'abîme. Ah ! souffrez que nous, chrétiens, nous allions concentrer notre foi et notre espérance au pied du seul trône qui n'a point de secousse à craindre sur la terre parce que ses racines sont dans le ciel ! »

Le journalisme contemporain ne nous a pas habitués, Mesdames et Messieurs, à de telles envolées. D'ailleurs, c'est bien moins par la phrase oratoire que se distingue Montalembert que par la noblesse de la pensée, la générosité des aspirations, l'ardeur de la foi. La Bruyère nous a dit son heureuse surprise de découvrir un homme où il ne pensait trouver qu'un auteur. Ne cherchions-nous qu'un journaliste dans le Montalembert de Y Avenir ? C'est une âme que nous y voyons à découvert, une âme toute vibrante de l'amour divin.

Mais les audaces du vaillant petit journal n'en inquiétaient pas moins la hiérarchie. D'ailleurs, toutes ses campagnes avaient pour fin dernière, hautement avouée, l'émancipation

chrétienne des peuples au-dessus desquels eût plané, incontestée, la souveraineté spirituelle et pacifique du pape. C'était de quoi froisser doublement le gallicanisme invétéré des évêques. Les journaux religieux et les journaux conservateurs unirent leurs forces contre ces novateurs qui prêchaient la révolution au nom de la religion. Avec quelle mauvaise foi furent dénaturées les intentions des rédacteurs de Y Avenir et attaquées leurs doctrines, vous pourrez vous en faire, Messieurs, une idée juste en vous rappelant par quels procédés on a combattu de nos jours le mouvement si généreux et si profondément chrétien du « Sillon ». Aussi bien, Y Avenir envoyait-il son salut le plus enthousiaste et le plus fraternel à l'Irlande soulevée contre ses oppresseurs, aux Belges reconquérant contre les Hollandais l'indépendance que leur avaient fait perdre les traités de Vienne, et surtout à la Pologne insurgée. Montalembert, admirateur passionné de l'héroïque nation qui ne s'étonnait pas d'être abandonnée de Dieu et des hommes parce que, disait-elle, « le ciel est trop haut et la France trop loin », Montalembert donnait libre cours aux sentiments extrêmes où le jetait l'inertie des puissances qui laissaient s'accomplir l'œuvre d'iniquité. Il écrivait notamment, le 9 juin 1831 : « Un égoïsme sec et froid a pénétré dans toutes les sommités sociales... Rien ne pourra émouvoir les gouvernements, nous le savons. Ils sont devenus comme ces statues de bronze que les peuples arrosaient de sang pour les attendrir, mais qui n'avaient point de cœur et qui ne rendaient d'oracles qu'en faveur de la victoire. »

Quelques mois auparavant une insurrection avait relaté dans la Romagne pontificale. Ce n'était pas à l'heure où le pape sentait son pouvoir temporel menacé qu'il était raisonnable d'espérer que le Saint-Siège donnerait sous une forme quelconque une approbation aux hommes que les gouvernements, appuyant les doléances épiscopales, s'accordaient à lui oncer comme les pires révolutionnaires.

Ce fut l'erreur (\c Lamennais <•( de ses collaborateurs de ne imprendre cela. Ports des services immenses qu'ils avaient

déjà rendus à l'Eglise, n'admettant pas une seconde que Rome, si elle les jugeait, les pût condamner, car, d'une part, ils ne doutaient point de leur droit, et d'autre part, ils ne croyaient pas que des préoccupations humaines fussent capables d'influer sur la justice du souverain pontife, ils décidèrent de suspendre la publication de leur journal et d'en appeler à Grégoire XVI. Le dernier numéro de Y Avenir est du 15 novembre 1831.

Lamennais, Montalembert, Lacordaire partent pour Rome en « pèlerins de Dieu et de la liberté », comme ils disent. Douloureux pèlerinage et qui laissera leurs âmes diversement brisées.

Vous connaissez, Mesdames et Messieurs, toutes les circonstances intéressantes de ce voyage ad limina. Vous savez avec quelle patience obstinée les voyageurs attendirent pendant de longs mois la fameuse audience que Grégoire XVI, averti par l'ancien nonce à Paris, Lambruschini, que « les cabinets européens ont les yeux fixés sur le pape » et ayant d'ailleurs les meilleures raisons de n'en pas douter, ne leur accorda enfin qu'à la condition que pas un mot n'y serait dit de ce qui était l'objet même de leur voyage. Persuadé malgré tout que Rome ne pouvait pas condamner les doctrines de Y Avenir, Lamennais persista encore à provoquer sur ces doctrines le jugement du Saint-Siège. L'audience avait eu lieu le 13 mars. Il ne se décida à quitter Rome que le 9 juillet, sans Lacordaire, qui était parti beaucoup plus tôt, mais avec Montalembert, dont la fidèle et courageuse tendresse allait le soutenir dans la voie douloureuse qu'il leur restait à parcourir ensemble, et qui ne devait se séparer de lui que lorsque Lamennais se serait luimême séparé de l'Eglise.

C'est à Munich, à l'issue d'un banquet donné en leur honneur, que Lamennais et Montalembert furent touchés par l'en-

cyclique Mirari vos. Un coup de foudre, et qui les surprit dans leur confiance aveugle, comme si le ciel n'eût pas été chargé d'orage.

Grégoire XVI y condamne d'abord l'indifférentisme, et il le définit « la doctrine d'après laquelle on pourrait acquérir le salut éternel par quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les mœurs fussent droites et honnêtes ».

De là le pape fait découler « cette maxime absurde et erronée ou plutôt ce délire qu'il faut assurer et garantir à qui que ce soit la liberté de conscience ». Il dit qu'on « prépare la voie à cette pernicieuse erreur par la liberté d'opinions pleine et sans bornes ». Il ajoute qu'ainsi « le puits de l'abîme est ouvert, ce puits d'où saint Jean vit monter uue fumée qui obscurcit le soleil et sortir des sauterelles qui ravagèrent la terre ». De là encore « cette liberté funeste et dont on ne peut avoir assez d'horreur, la liberté de la librairie pour publier quelque écrit que ce soit, erreur monstrueuse ». Le pape s'élève contre « certaines doctrines qui ébranlent la fidélité et la soumission dues aux princes et qui allument partout les flambeaux de la révolte ». Il assure que les beaux exemples de soumission aux princes donnés par les premiers chrétiens « condamnent la détestable insolence et la méchanceté de ceux qui, tout enflammés de l'ardeur immodérée d'une liberté audacieuse, s'appliquent de toutes leurs forces à ébranler et à renverser tous les droits des puissances tandis qu'au fond ils n'apportent aux peuples que la servitude sous le masque de la liberté ».

Les « vœux de ceux qui demandent que l'Eglise soit séparée de L'Etat » le tourmentent et l'affligent. Môme tourment et môme affliction lui viennent de « certaines associations et réunions où l'on fait cause commune avec des gens de toute religion et môme des fausses, et où, en feignant le respect pour la religion, mais vraiment par la soif de la nouveauté et pour exciter partout des séditions, on préconise toute espèce de liberté, on excite des troubles contre le bien de l'Eglise et de 1 Liât, on détruit l'autorité la plus respectable ». Cette

zi

phrase vise le pacte d'union que Y Avenir avait proposé aux catholiques et aux libéraux de tous les pays et qui tendait à créer « une grande confédération morale des peuples » pour promouvoir partout, en dépit des gouvernements établis, les libertés de conscience, de presse, d'enseignement.

Ainsi que vous venez de le voir, le langage de l'encyclique est plutôt vif. On peut même dire qu'il est violent. Encore ne vous ai-je pas cité celles de ses expressions qui veulent être les plus fortes : « noire conspiration des méchants, insolence des factieux, fureur effrénée, méchanceté sans retenue, science sans pudeur, licence sans bornes, langues d'iniquité, trames honteuses, cloaque, mélange de toutes les ordures, écume et opprobre du genre humain », celles-ci, je me hâte de l'ajouter, ne paraissant pas s'appliquer aux catholiques de Y Avenir.

N'importe ! j'oserai dire que Ton aimerait à trouver dans un document pontifical un peu plus de sérénité. Peut-être Dieu, qui assiste le chef de l'Eglise — cela est de foi — mais souvent d'une manière qui échappe à la faiblesse de notre entendement et qui nous réserve sans doute quelques surprises pour le temps où les voiles seront déchirés, n'a-t-il permis une telle rédaction qu'afin que nous fussions mieux avertis que nous ne sommes pas en présence d'une de ces définitions doctrinales qui engagent l'infaillibilité du pape.

Que l'infaillibilité du Pape ne soit pas engagée dans TencycliqueM irari vos, il suffit, Messieurs, pour n'en pouvoir douter, de confronter cette encyclique avec les conditions d'exercice de cette infaillibilité telles que le concile du Vatican les a posées. Vous chercheriez vainement dans ladite encyclique une doctrine touchant la foi ou les mœurs définie comme devant être tenue par l'Eglise universelle — doctrinam de fide vel moribus ab universa Ecclesia tenendam définit. Certaines doctrines et certaines tendances y sont assurément réprouvées, mais ni elle ne contient ni l'on n'en saurait dégager, — a contrario, — je ne dis pas aucune doctrine, mais aucune définition doctrinale positive.

D'ailleurs, il importe de remarquer que toutes les libertés

réprouvées par Grégoire XVI, ce pape ne les réprouve en effet qu'en fonction de l'indifférentisme religieux d'où il assure qu'elles découlent. En sorte que, de son point de vue môme, elles ne seraient à réprouver que dans la mesure où elles en découleraient en effet. Or, s'il est croyable que le libéralisme de beaucoup de libres penseurs a sa source dans leur indifférentisme religieux, il est bien certain que tel ne peut pas être le cas des catholiques libéraux, puisque catholicisme et indifférentisme s'excluent. Il en résulte que le libéralisme réprouvé par l'encyclique Mirari vos, ce peut être celui des libres penseurs, étant celui des indifférentistes, ce n'est sûrement pas, en dépit de certaines apparences, celui des catholiques libéraux.

Et c'est pourquoi l'éminent historien de Montalembert, le Père Lecanuet, de la Congrégation de l'Oratoire, a pu écrire des rédacteurs de Y Avenir, sans s'exposer à aucune censure : « Ils partirent soixante ans trop tôt. A vrai dire, ils ne pouvaient attendre. Ce faux départ et l'obstination qu'ils montrèrent quand on les rappela dans le camp expliquent le blâme qu'ils ont reçu. Ce blâme ne s'adressait-il pas autant à leur témérité, à leurs violences, à leur entêtement qu'à leurs doctrines mêmes? Mais quel dommage qu'ils soient venus si tôt, qu'ils ne soient plus là ! Si au déclin de notre siècle agité — Je Père Lecanuet écrivait cela en 1895 — Y Avenir pouvait tout à coup reparaître avec sa généreuse vaillance, ses idées d'avantgarde et le génie de ses rédacteurs, qui donc dénoncerait à Home ses tendances démocratiques et sociales ? » Entre nous, je crois bien que le Père Lecanuet serait moins optimiste aujourd'hui.

Quoi qu'il en soit, Lamennais ne comprit pas les choses ainsi. Il s'était d'abord soumis, ainsi que tous ses collaborateurs, à la condamnation portée par Grégoire XVI contre les doctrines de Y Avenir. Cette soumission, il la renouvela même à plusieurs reprises. Mais parce que plus il se soumettait, plus ses adversaires, qui semblaient s'être donné pour tâche de 1 acculer à une rupture escomptée par eux comme une vie-

toire, mettaient publiquement en doute sa bonne foi, et plus s'aggravaient donc à son égard les exigences de la hiérarchie, il poursuivit dans une sorte de fièvre l'exégèse de l'encyclique Mirari vos, et cette exégèse finit par lui infliger la conviction qu'il avait cessé d'être ou, plutôt, qu'il n'avait jamais été catholique. Pourquoi cela? C'est qu'il ne pensait pas qu'il lui fût permis catholiquement de douter que Grégoire XVI n'eût engagé dans l'encyclique Mirari vos l'infaillibilité doctrinale, et comme d'autre part il ne lui était pas possible de renoncer à des idées qui continuaient de s'offrir à son esprit avec la clarté de l'évidence, il conclut finalement contre le catholicisme, et après de longs mois d'une inexprimable torture morale il quitta l'Eglise. Meilleur théologien et plus libéral dans sa conception du rôle de l'autorité dans la société religieuse, il aurait admis sans peine que l'on peut rester catholique et très orthodoxe sans penser en toutes choses comme le Pape, et il aurait donc résolu par un facile accord le conflit qui s'était élevé dans sa conscience entre ces deux sentiments également respectables, également sacrés : celui de nos devoirs vis-à-vis de l'autorité religieuse, et l'amour d'une liberté qui, sainement comprise, non seulement n'a rien qui s'oppose au catholicisme, mais, au contraire, a tous les droits à se réclamer de lui.

Combien différente est l'attitude de Montalembert ! C'est celle d'un croyant dont le coup qui le frappe est impuissant à ébranler la foi, et qui dans sa douleur sait concilier sa dignité d'homme et son invincible espoir avec l'obéissance due au chef de l'Eglise. Montalembert sait que si l'autorité a ses limites il faut bien que la liberté ait les siennes aussi, et, puisque ce sont les droits les plus incontestables de la hiérarchie que l'on rencontre ici, qu'il le faut même à plus forte raison. Le difficile est de concilier, au sein de l'Eglise, les légitimes exigences de la liberté avec les légitimes exigences de l'autorité. Ce qui est tout à fait sûr, c'est que cette conciliation nécessaire, d'une part est exclusive de la révolte, laquelle serait pour le catholique une sorte d'auto-excommunication, et

que d'autre part elle doit se faire par le fidèle dans le respect de soi-même et donc de la vérité telle qu'elle apparaît à la conscience. C'est dans cet esprit que Montalembert se soumet à l'encyclique Mirari vos. « De deux choses l'une, écrit-il le 15 novembre 1833 à Lamennais : les idées que nous avons propagées et défendues sont bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, divines ou terrestres. Si elles sont terrestres et fausses, nous devons bénir Dieu de ce qu'il nous empêche de les défendre plus longtemps ; si elles sont vraies et divines, quelle plus éclatante bénédiction de Dieu peuvent-elles recevoir que cette épreuve passagère ? Quelle meilleure occasion avonsnous d'en assurer le triomphe que la pratique de l'humilité et de la résignation chrétiennes? »

Dieu, Messieurs, a donné à l'intelligence de l'homme deux flambeaux pour l'éclairer, le guider dans sa recherche, traversée de tant d'obstacles, de la vérité : celui de la raison el celui de la révélation. Montalembert ne commettra pas ce péché contre le Saint-Esprit qui consiste à refuser l'une ou l'autre lumière. 11 n'ignore pas que toutes deux sont d'origine divine. Et parce que le catholique n'est pas un homme diminué, c'est à sa conscience illuminée par cette double clarté qu'il demandera en définitive la mesure de son obéissance.

L'encyclique Mirari vos devait être suivie pour lui d'autres épreuves du même ordre et dont la première servit à mettre en relief son admirable fidélité à une cause vaincue et d'autant plus sacrée à ses yeux — causa diis victrix placuit sed vida Catoni. Grégoire XVI venait, par un bref à l'archevêque de Rennes, de condamner le Livre des pèlerins polonais dont Montalembert avait écrit la préface. Là encore celui-ci saura concilier le respect de soi-même avec le respect de l'autorité légitime, mais au prix de quelle souil'rance intime !

« Oui, jf' me tairai, je m'anéantirai, lisons nous à la date du 26 décembre 1833 dans son Journal, j'attendrai dans la solitude des jours meilleurs, mais il inYst impossible de renier ce que j'ai de plus (lier et de plus sacré dans mes pensées

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humaines, de trahir publiquement mes affections les plus anciennes et les plus pures. Je ne puis sanctionner même de ma faible voix un système qui consacre le supplice de la Pologne et tout ce joug d'iniquité qui pèse sur le monde. Un pareil acte m'engagerait pour le reste de ma vie dans une voie où je serais toujours déchiré par la conscience d'un mensonge forcé. »

Ah ! le noble cœur !

Mesdames et Messieurs, il y eut dans la vie souffrante de Montalembert une grande joie. Je veux parler de la conquête de la liberté de l'enseignement. Cette conquête, dont les catholiques les plus intransigeants comprennent aujourd'hui toute la valeur, nous la devons uniquement aux libéraux, catholiques ou non. La liberté de l'enseignement figurait au premier plan des revendications de Y Avenir, et vous savez quelle application Montalembert avait faite sur ce terrain-là du principe posé par Lacordaire : « La liberté ne se donne pas, elle se prend. » 11 avait ouvert en 1831 une école libre, et lorsque, traduit pour cet acte d'audace devant la Chambre des Pairs, il fut prié, selon la tradition, de décliner ses nom et qualités, vous vous rappelez avec quelle fierté il répondit : « Montalembert, maître d'école et pair de France. » Dix-huit ans plus tard, au sein de la Commission d'enseignement instituée par M. de Falloux, M. Thiers proposa de confier à l'Eglise l'instruction primaire, entièrement et sans réserve. Fidèle à ses convictions libérales, car son amour de la liberté n'était pas une tactique, mais un véritable amour, et il l'aimait donc chez les adversaires de ses idées au même titre que chez ceux qui partageaient ses convictions politiques ou sa foi religieuse, Montalembert repoussa cette offre excessive : « 11 est un point, dit-il, sur lequel je ne saurais être d'accord avec M. Thiers, c'est sur l'influence exclusive à donner au clergé, car je ne veux en aucune façon abdiquer le principe de la liberté d'enseignement ; la constitution Ta solennellement proclamée, et ce serait mal servir les intérêts de l'ordre que de la restreindre. » « Ce serait déshonorer l'Eglise, dira-t-il

à Louis-Napoléon, que de condamner tous ceux qui préfèrent l'éducation laïque à la même oppression dont l'Eglise se plaint depuis quarante ans. »

Je n'ai pas à vous raconter la genèse de la loi Falloux. Il me suffira de rappeler que, parce qu'elle ne comblait pas tous leurs vœux, les catholiques de l'école de Louis Veuillot la combattirent à outrance, et qu'ils ne daignèrent plus tard déposer les armes que lorsqu'une parole du Pape eut calmé les courages émus.

Le temps me manque, Mesdames et Messieurs, pour vous rappeler comment Montalembert, après avoir donné son approbation au coup d'Etat, s'en repentit amèrement et longuement, et avec quelle superbe éloquence il défendit au Congrès de Malines, au Corps législatif, à l'Académie, dans le Correspondant, en un mot du haut de toutes les tribunes d'où il pouvait faire entendre sa voix, les grandes causes qu'il ne séparait pas plus dans ses discours que dans son cœur, celles que résumait si bien la devise de Y Avenir: Dieu et liberté. Je brûle les étapes pour arriver aux dernières épreuves intellectuelles de sa vie mortelle : le Syllabus, le concile du Vatican.

Le Syllabus! Messieurs, on a abusé du Syllabus contre l'Eglise. L'erreur d'un éditeur de Paris a fâcheusement accrédité cette croyance que le Syllabus est tout plein d'anathèmes. L'éditeur dont je parle s'était cru bien inspiré de faire précéder des mots: « anathème à qui dira... » chacune des propositions qui s'y trouvent réunies. Il avait fait cela fort innocemment, pour plus de clarté, car, disait-il dans son avis au lecteur, « la forme donnée à ces propositions pourrait ne pas laisser voir toujours clairement si le pape approuve ou condamne ». Mais d'autres éditeurs ont reproduit l'interpolation sans songer à reproduire l'avis. De là la légende du Syllabus anathématisant En réalité, le Syllabus n'est autre chose qu'un catalogue où un rédacteur anonyme a rassemblé — je cite le titre officie] <lu document — les principales erreurs de notre tempe notées antérieurement, dans les encycliques ou autres actes émanés du Saint-Siège : Syllabus complectens pr&cipuos

nostrœ œtatis errores qui notantur in encyclicis, etc. Le travail rédactionnel en est d'ailleurs si imparfait que le Père Vercellone a pu exprimer ouvertement, à Rome, l'opinion que son auteur aurait mérité de se voir infliger six mois de prison par le Saint-Office. Non seulement il n'y a pas d'anathèmes dans le Syllabus, mais aucune condamnation ne s'y trouve formulée. Il ne porte pas la signature de Pie IX. Et il est vrai que Pie IX l'a proposé aux évêques dans son allocution du 17 Juin 1887, comme règle de leur enseignement — regulam docendi, non pas, il va sans dire, comme règle de foi. L'infaillibilité pontificale n'est point engagée là. Au surplus, Mgr Dupanloup a consacré la moitié d'une brochure retentissante à essayer de mettre au point le Syllabus. Il y expose notamment que Pie IX n'a jamais entendu condamner la liberté civile des cultes. Or, Pie IX a loué sans réserve la brochure explicative de Mgr Dupanloup par un bref du 4 février 1865; et le grand évêque d'Orléans avait déjà reçu au sujet de cette brochure les félicitations de six cent trente de ses collègues, c'est-à-dire de l'épiscopat catholique presque tout entier. « Vous avez rendu beaucoup de services à l'Eglise depuis que vous êtes évêque : celui-ci est le plus grand de tous », lui écrivait Mgr Guibert, le futur cardinal archevêque de Paris.

Montalembert, Messieurs, aimait ces témoignages d'ardente reconnaissance qui allaient à son vénérable et illustre ami. Toutefois, il ne se faisait pas, quant à lui, beaucoup d'illusions. « Que de terrain nous avons perdu depuis dix ans ! dit-il à Mgr Dupanloup. Que de terrain nous allons perdre encore ! Vous allez voir quel parti nos adversaires vont tirer du Syllabus ! Ce mot va devenir leur cri de guerre. Dans un siècle, ils le jetteront encore comme un défi à la tête de nos enfants. » C'est dans le bois de Ferrières,en se promenant avec l'évêque d'Orléans, que Montalembert exprime ces doléances si justifiées et ces craintes, hélas ! prophétiques. Mais si vous voulez voir jusqu'au fond de son âme, c'est sa lettre à M. Léon de Malleville qu'il faut lire. Cet ancien ministre de la présidence de

Louis-Napoléon, protestant convaincu, avait pressé Montalenibert de s'élever publiquement contre l'encyclique (l'encyclique Quanta cura, qui ne fait point corps avec le Syllabus, mais qui l'annonce et est animée du même esprit). Catholique toujours jusqu'aux moelles, Montalembert répond: « Je ne suis pas chargé du gouvernement de l'Eglise ; je ne suis chargé que du salut de mon âme et du soin de mon honneur. L'un et l'autre m'interdisent jusqu'à la pensée d'une insurrection contre le chef de l'Eglise dont j'ai été le soldat et dont je reste l'enfant. Vous me dites que si je ne proteste pas contre le divorce prononcé par l'encyclique entre la religion et la liberté, il n'y aura d'autre ressource pour moi que de me taire à jamais, et vous citez le texte : orate et silete. C'est bien ainsi que je l'entends. Plus fidèle que jamais à la liberté, plus convaincu que jamais de sa souveraine nécessité pour le triomphe de la vérité, je puis et je dois renfermer dans le secret de mon cœur, avec mes indestructibles convictions, les mécomptes et les amertumes de ma vie. »

Admirez encore une fois, Mesdames et Messieurs, comment la grande âme de Montalembert sait concilier sa fidélité à l'Eglise et sa fidélité à la liberté.

D'ailleurs, il ne se taira pas longtemps. La préparation du concile va lui fournir une occasion — la dernière — de reprendre la parole en faveur des causes qui lui sont chères. La bataille s'est engagée dans la presse autour de cette infaillibilité pontificale que le concile du Vatican va bientôt proclamer. Est-ce que Montalembert est opposé, doctrinalement, à La définition que l'on prévoit? Non pas, Messieurs, et au surplus je vous avouerai que si je comprends — bien entendu sans L'approuver — que l'on repousse toute espèce d'infaillibilité,je n'ai par contre jamais compris pour ma pari La répugnance que Le dogme de l'infaillibilité pontificale inspire à cerl intelligences qui par ailleurs ne font aucune difficulté

d'admettre L'infaillibilité <le L'Eglise.

Car enfin ni L'une ni L'autre infaillibilité oe se peuvent expliquer que par une spéciale assistance du Saint-Esprit,

MONTALEMBKIIT ET LOUIS VEl'ILLOT 31

lequel, j'imagine, ne doit pas être plus embarrassé pour assister un seul évêquc qu'une collectivité épiscopale.

En outre, il me paraît que la définition de l'infaillibilité pontificale a constitué plutôt un progrès dans le sens de la liberté.

En effet, Messieurs, avant cette définition les théologiens gallicans subordonnaient l'autorité enseignante du pape au consentement, au moins tacite, de l'Eglise, mais de telle façon que l'infaillibilité de l'Eglise se trouvât engagée là par le fait même de ce consentement, même tacite ; et il en résultait que l'on se trouvait exposé à considérer comme infaillibles maintes décisions du Saint-Siège dont nous voyons aujourd'hui qu'elles ne l'étaient pas. C'est ainsi précisément que Lamennais a pu croire que l'encyclique Mirari vos avait ce caractère d'infaillibilité, comme il s'en est expliqué dans les Affaires de Borne. Ce fut son erreur, et l'erreur qui probablement le perdit.

Quant aux théologiens qui ne subordonnaient pas l'autorité enseignante du pape au consentement de l'Eglise, ils étendaient pratiquement l'infaillibilité pontificale bien au delà des bornes que lui devait assigner le concile du Vatican. Celui-ci, en la définissant, l'a limitée, et en la limitant il a diminué les chances, si je puis ainsi dire, du rétrécissement du champ des questions libres pour les catholiques.

Donc, Messieurs, l'opposition de Montalembert à la définition de l'infaillibilité pontificale n'était pas de l'ordre doctrinal ; mais ce qui lui répugnait et qu'il redoutait, c'était la répercussion au moins probable de cette définition dans l'ordre politique et social. Et voilà pourquoi il presse Mgr Dupanloup, qui partage sa répugnance et qui discerne, comme lui, le danger, de se jeter dans la mêlée. «Je tiens, lui écrit-il, qu'il faut servir la vérité, ou ce qu'on tient pour elle, contre vents et marées. » Et encore : « Tout le mal qui s'est fait dans l'Eglise, et il est immense, vient de ce que les hommes ayant autorité comme vous n'ont pas su ou osé dire la vérité quand il en était temps encore, toute la vérité et rien que la vérité. » Ouvertement il dénonce « les déclamations et les adulations écœurantes dont nous sommes assourdis. » Il se brouille avec le

Correspondant, qui n a pas osé publier son manuscrit sur la Révolution espagnole, héroïque plaidoyer pour la liberté où il multiplie à l'adresse des Jésuites de la Civilta cattolicales plus courageux et les plus rudes avertissements. Il va, dans une lettre publique, jusqu'à parler de l'Idole que les théologiens laïques de l'absolutisme « se sont érigée au Vatican » et à laquelle « ils immolent en holocauste la Justice et la Vérité, la raison et l'histoire ». Cette lettre, un futur cardinal, le Père Adolphe Perraud, — et rendons grâce à sa mémoire pour cet acte généreux, — a affirmé dans son éloge funèbre de Montalembert, prononcé à la Sorbonne, que ce dernier n'avait obéi en l'écrivant qu'à sa noble passion de l'amour de l'Eglise, et qu'aussi bien à d'autres époques critiques des saints ont tenu un langage aussi ferme, aussi courageux, souvent plus hardi.

Montalembert est mort le 13 mars 1870. Le lendemain, on lisait dans Y Univers — bien inspiré pour une fois : « M. de Montalembert a été de tous les laïques de ce temps celui qui a rendu à l'Eglise les services les plus grands et les plus dévoués. » Dès le 13, qui était un dimanche, le Père Félix, annonçant à son auditoire de Notre-Dame que Montalembert venait d'expirer, et faisant de lui un éloge ému, avait dit : a L'Eglise ne sera pas ingrate. »

Le 17, Pie IX n'en interdisait pas moins à la dernière heure le service solennel que Mgr de Mérode, beau-frère du défunt, avait commandé à l'église franciscaine de Y Ara cœli. Mais il est vrai qu'il en fit célébrer un lui-même, proprio motu, quelques jours plus tard, à Santa Maria Transpontina, église paroissiale du Vatican, et sans faire savoir d'avance pour qui, et qu'il daigna, invisible dans une loge grillée, assister à la cérémonie.

Messieurs, sur le tombeau dessiné pour Montalembert par \ iollet-le-Duc, on lit cette inscription : Hic rc<]uicscit, expectam returrectionerriy bonus miles Christi Carolus de Montaient" hr.rt. « [ci repoie, dans l'attente de la résurrection, Charles de Montalembert, bon soldat du Christ. » C'est d'une autre

inrrection, c'est d'un autre triomphe qu'il me reste à vous 1er.

Messieurs, vous avez dû entendre dire comme moi que le catholicisme libéral se meurt, que le catholicisme libéral est mort.

Ce qui me console, c'est que l'on a enterré bien des fois le catholicisme sans épithète, et que l'Eglise est toujours vivante. Souvenez-vous de ce qu'écrivaient dans la première moitié du dernier siècle Jules Janin et Henri Heine. Ils croyaient voir le catholicisme gisant sous les débris du trône de Charles X. Sarrexit, non est hic, répondait Lacordaire. Le Christ s'est levé d'entre les morts, ne le cherchez plus là.

Il en est de même pour le catholicisme libéral. Ce tombeau, où il est vrai qu'après avoir cru le vaincre on avait tenté de l'enfermer, ilestvide. Surrexit. Non seulement le catholicisme libéral n'est pas mort, mais il ne peut pas mourir.

Qu'est-ce en effet, que le catholicisme libéral ? Ce n'est à proprement parler ni une doctrine, ni un corps de doctrines, mais une tendance. Et par conséquent, il échappera toujours dans son essence aux condamnations dont telles ou telles de ce que j'appellerai ses manifestations doctrinales pourraient être l'objet; d'autre part, la tendance qui le constitue répondant à un sentiment sans lequel on aurait de la peine à concevoir l'âme humaine, il est assuré de vivre — avec des fortunes diverses — aussi longtemps qu'il y aura sur terre des hommes et qui aimeront la liberté.

Il y a dans le monde, a écrit Mgr Dupanloup, « deux forces : l'autorité, force conservatrice; la liberté, force conquérante, toutes deux divines dans leur principe et toutes deux nécessaires à l'humanité, à ce point que les plus grandes choses ne s'accomplissent que par elles ».

Supposez que ces deux forces se fassent un juste équilibre, voilà l'idéal social réalisé. Mais il est clair qu'elles ne peuvent jamais être qu'en état d'équilibre instable ou de rupture d'équilibre plus ou moins désastreuse. Entre l'une et l'autre le

conflit est inévitable, au degré près, donc permanent, et sur tous les terrains où s'exercent les droits de la pensée, donc aussi sur le terrain religieux. C'est pourquoi, en matière religieuse, il y aura toujours des hommes, en l'espèce des catholiques, qui, sans sacrifier complètement la liberté, donneront relativement plus à l'autorité, et on les appellera des autoritaires — les contingences géographiques permettent de les appeler, si l'on le veut, des ultramontains — et il y aura toujours d'autres hommes, d'autres catholiques, qui, sans sacrifier complètement l'autorité, donneront relativement plus à la liberté, et on les appellera des libéraux.

Le jour où le libéralisme ainsi défini disparaîtrait totalement de l'Eglise, c'est donc que l'autorité y subsisterait seule, sans contrepoids d'aucune sorte. Ce n'est pas concevable. Il n'y a pas plus de société religieuse que de société civile qui puisse subsister ainsi! Ce serait la fin de l'Eglise elle-même, et il faut donc que le catholicisme libéral participe à la durée promise par le Christ à son Eglise.

Mais, revenons-en au libéralisme mennaisien, c'est-à-dire à cet ensemble de manifestations doctrinales du catholicisme libéral qui portent la marque de Lamennais et auxquelles notre Montalembert s'est associé et est demeuré fidèle, «contre vents et marées», jusqu'à la mort, en conciliant fort bien, comme nous l'avons vu, cette fidélité avec l'obéissance due au pontife romain.

Comment peut-on dire, Messieurs, que le « libéralisme mennaisien succombe sons les coups de l'ultramontanisme » (1), quand ce libéralisme-là, non seulement n'a perdu, en dépit de l'encyclique Mirari vos et de l'encyclique Quanta cura et du Syllabu$t sans parler d'autres documents pontificaux de moins d'importance, aucune de ses positions de la première heure, mais qu'il les a toutes fortifiées?

Le programme du libéralisme mennaisien comprenait la

liberté de conscience avec son indispensable corollaire la i Gaston EUoi É utet de la Fran e qui i u

liberté des cultes et cette conséquence logique : la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il comprenait encore la liberté de l'enseignement, la liberté de la presse, la liberté d'association. Sur lequel de ces points est-il donc vaincu?

La liberté de conscience ? Je sais bien que Grégoire XVI Ta qualifiée de « délire », et nous avons dit ce qu'il en faut penser. Quoi qu'il en soit, quel est donc l'homme civilisé qui en voudrait nier aujourd'hui la légitimité? 11 est vrai que dans certaine audience d'uu tribunal d'Eglise, un prélat domestique et avocat romain, Mgr Battandier, a osé reprocher à l'abbé Lemire d'avoir dit que l'on peut être un bon chrétien en respectant les croyances d'autrui. Mais je sais aussi — j'y étais — par quelles protestations verbales, ou par quels murmures très significatifs en pareil lieu, une assemblée composée presque exclusivement d'ecclésiastiques a accueilli ces paroles odieuses. Et ce n'est pas seulement en France que la liberté de conscience est affirmée par tous les honnêtes gens comme la plus sainte, la plus sacrée, la plus intangible des libertés. Elle triomphe même en Espagne, qui est peut-être le pays dont la législation est le plus impréguée de catholicisme, sinon de large esprit chrétien. C'est au nom du principe de la liberté de conscience que le gouvernement espagnol a gracié un marin protestant convaincu d'avoir, en service commandé, refusé de fléchir le genou devant le Saint Sacrement. Et dans tous les pays où le pouvoir civil n'est pas inféodé à l'Eglise, n'est-ce pas au nom de ce même principe que les catholiques — et les plus intransigeants comme les plus libéraux — réclament du pouvoir civil le respect de leurs droits religieux?

En France, il n'y a plus que la liberté de conscience des fonctionnaires et celle aussi parfois des enfants à l'école publique qui ne soit pas suffisamment sauvegardée. Et cette exception est un grand mal contre lequel nous ne nous lasserons pas de protester. Mais avec quelle chance de succès le ferions-nous et le pourrions-nous faire honnêtement, si nous commencions par nier le principe au nom duquel nous protestons?

La liberté des cultes? Elle est inscrite dans nos codes, et je

défie bien qu'on l'en arrache sans provoquer un soulèvement général des consciences. Que dis-je? Dans les Etats de l'Eglise et à Rome même au temps de la souveraineté temporelle des papes, et même à l'heure où le Saint-Siège paraissait condamner cette liberté, le pouvoir pontifical la respectait et la faisait respecter. « LesJuifset les Protestants, disait en 1864 Pie IX à Mgr Dupanloup, sont libres et tranquilles chez moi. Les Juifs ont leur synagogue dans le ghetto, et les Protestants leur temple à la porte du peuple. »

La séparation de l'Eglise et de l'Etat ? Elle est faite, et j'entends par là, non seulement qu'elle existe légalement, mais que nous nous en accommodons fore bien — réserve faite des misères imméritées et inutiles qui en ont été la conséquence, une conséquence d'ailleurs que le législateur de 1905 ne voulait pas. — Nous nous en accommodons à ce point que nos évoques — sans en accepter, il est vrai, le principe, car jusque dans les hypothèses les plus favorables, il importe de maintenir spéculativement la thèse — en reconnaissent tous à des degrés divers, mais ouvertement, le bienfait, et que le pape lui-même refuserait aujourd'hui les mains, n'en doutez pas, aux chaînes concordataires — à peine dorées — dont l'Etat commence peut-être à regretter d'avoir libéré l'Eglise.

La liberté de l'enseignement ? Nous l'avions pleine et entière et aux trois degrés : primaire, secondaire, supérieur, lorsque la loi sectaire de 1901 — une loi dont les catholiques ont le devoir de demander l'abrogation jusqu'à ce qu'ils l'aient obtenue — en a excepté, contre toute justice, les congrégations. Pour provisoirement amoindrie que soit cette triple liberté, gardons-nous d'oublier que c'est la République qui nous l'a donnée, celle de renseignement primaire et celle de renseignement secondaire en 1850, celle de l'enseignement supérieur en 1875. Et en nous la donnant, elle a plus fait pour la religion que n'a ais fail la monarchie aux époques de privilège — jene dis poques privilégiées — où le roi de France, qui faisait d'ailleurs payer durement sa protection à l'Eglise, se proclamai! L'évéque du dehors. La liberté de l'enseignement ! mais

que demandent de plus aujourd'hui les catholiques même les moins libéraux? Lequel d'entre eux songe à déboulonner l'Université, si ce n'est peut-être M. Rocafort, professeur au Lycée Saint-Louis ? Lequel commettrait cette folie de réclamer pour l'Eglise le monopole de l'enseignement, ce monopole dont Montalembert déclarait si noblement qu'il ne voudrait pour elle à aucun prix? Et nos évêques, quand ils dénoncent certaines violations de la neutralité scolaire, n'ont-ils pas bien soin de protester qu'ils ne sont point les ennemis de l'école publique ?

Et la liberté de la presse? Quel est le député ou le sénateur catholique qui monterait à la tribune pour en demander la suppression? Quel est le journaliste catholique qui oserait prendre publiquement une telle initiative ? Et quel est même l'évêque qui s'y résoudrait ?

Enfin, la liberté d'association. Nous l'avons aussi, Messieurs. Et elle me paraît appelée à rendre de si grands services à l'Eglise — quand l'Eglise aura appris à en user — que je me fais, comme catholique, un honneur de rappeler ici que nous la devons à M. Waldeck-Rousseau. Je sais bien qu'à côté du droit commun d'association qu'organise la loi de 1901, il y a le droit spécial, restreint, qu'elle établit pour les congréganistes. Et sans méconnaître que la congrégation est trop différente de l'association ordinaire pour ne pas nécessiter une réglementation spéciale, je voudrais certes que le législateur de 1901 se fût montré plus large dans cette indispensable spécialisation. Vous savez au surplus par quel étrange et abominable abus des textes on a pu utiliser la partie restrictive de la loi de 1901, pour faire une besogne qui était bien loin de la pensée et des intentions de son auteur. On s'en est servi pour dissoudre brutalement maintes congrégations qui ne constituaient certes pas un danger pour l'ordre public, ni même pour l'ordre républicain. Et l'ona vu bientôt des milliers de religieux et de religieuses couvrir toutes les routes de l'exil. Les catholiques, il me semble, oublient trop, pour le dire en passant, que M, Waldeck-Rousseau s'est honoré en protestant hautement contre ce qu'on a justement appelé un sabotage légal. Les

voix catholiques et toutes les voix vraiment libérales continueront cette protestation que la mort a interrompue. Mais enfin, au nom de quel principe, je vous le demande, pourrions-nous bien réclamer à l'heure actuelle pour nos religieux et nos religieuses le droit de s'associer, si nous ne commencions pas par reconnaître le droit commun d'association?

Dans son livre de la Pacification religieuse, Mgr Dupanloup écrivait : « Les institutions libres, la liberté de conscience, la liberté politique, la liberté civile, la liberté individuelle, la liberté des familles, la liberté de l'éducation, l'égalité devant la loi, l'égale répartition des impôts et des charges publiques, tout cela, si c'est ce qu'on entend par l'esprit de la Révolution, nous le prenons au sérieux, nous l'acceptons franchement. »

Et tout cela, ajouterai-je, les catholiques les plus ultramontains sont forcés aujourd'hui de l'accepter ou de le réclamer, et ils l'acceptent ou ils le réclament, mais avec moins de franchise que les libéraux, voilà toute la différence. Reconnaissez que d'être contraints de se placer sur le terrain d'un adversaire et d'adopter, en somme, intégralement son programme, n'est pas précisément un signe qu'on l'a terrassé.

J'entends bien cependant que la notion d'autorité s'est fortifiée récemment dans l'Eglise au préjudice de la notion de liberté. C'est le concile du Vatican qui, en définissant l'infaillibilité pontificale, que pour ma part, ai-je besoin de le dire, je ne songe nullement à contester, a été le point de départ de cette évolution de la mentalité catholique vers l'autoritarisme dont nous voyons bien qu'elle est arrivée à son point extrême. En sorte que l'on peut dire que le césarisme religieux triomphe aujourd'hui dans l'attitude extérieure de la plupart de nos êvéqut s vis-à-vis de Rome et dans l'orientation qu'une certain o politique, avec la complicité de la prodigieuse ignorance et aussi de L'indifférence profonde des masses en matière de religion, a imposée à la grande majorité des fidèles, tandis qu'il ne compte sur le terrain législatif que des défaites, vaincu d'ailleurs depuis longtemps dans l'opinion générale comme dans L'élite pensante du catholicisme.

Non, certes, le catholicisme libéral n'est pas mort. J'ose môme ajouter qu'il n'a jamais été plus vivant et plus fort, en dépit de certaines apparences. Je me souviens qu'à l'époque où je terminais mes études chez les Pères de la Compagnie de Jésus, et au lendemain des décrets de 1880, un de mes professeurs me disait pour me consoler du présent et me rassurer sur l'avenir : « Les Jésuites, voyez-vous, sont comme des bouchons de liège qu'une main brutale entraînerait de temps à autre et maintiendrait au fond de l'eau. Un jour vient, inévitable, où la main se fatigue. Bientôt elle se retire, et les bouchons de liège remontent incontinent à la surface. Eh bien ! il en est ainsi pour le catholicisme libéral, à cette différence près que ce n'est pas la même main qui cherche à le noyer. »

Je pourrais employer une autre comparaison, empruntée celle-là au jeu de la pelote basque. La petite balle rebondit d'autant plus haut ou d'autant plus loin qu'elle a été jetée avec plus de force contre le mur. Vainement le despotisme, avec la complicité de l'ignorance, essaie-t-il d'écraser le catholicisme libéral. Plus grand est l'effort d'écrasement, plus puissante sera l'inéluctable et prochaine réaction. Le modernisme ultramontain blesse trop de droits légitimes et fondés sur une trop longue tradition, notamment celui des évêques à être véritablement des évêques, et non pas de simples délégués de l'évêque de Rome, pour que cette salutaire réaction ne se produise pas à brève échéance en faveur du catholicisme traditionnel. Dieu sait, Messieurs, de quelles contingences elle dépend. Ces contingences sont dans sa main, et Dieu veille sur son Eglise. Notre confiance ne sera pas trompée.

Permettez-moi d'évoquer, en terminant, cette réunion si touchante dont Montalembert a voulu perpétuer le souvenir en faisant graver dans la chapelle du château de la Roche où elle avait eu lieu, l'inscription que voici :

« En cet oratoire, Félix, évêque d'Orléans (Mgr Dupanloup) a distribué le pain de la parole et le pain de la vie chrétienne à un petit nombre d'amis qui, depuis longtemps accoutumés à combattre ensemble pour l'Eglise libre dans la patrie

libre, ont renouvelé le pacte de vouer de même le reste de leur vie à Dieu et à la liberté.

« Le 12 octobre de l'an du Seigneur 1862.

« Etaient présents : Alfred comte de Falloux, Théophile Foisset, Augustin Cochin, Charles comte de Montalembert; absent de corps, mais présent d'esprit: Albert prince de Broglie.»

Mesdames et Messieurs, les catholiques de notre temps ne sont peut-être pas tout à fait à la taille de ces grands ancêtres. Le courage leur manque plus que le talent. On en compterait bien peu qui fussent capables de dire, comme Montalembert : « Mon système à moi, c'est de me compromettre », et d'y conformer leur conduite. Mais ils veulent, eux aussi, leur Eglise libre dans leur patrie libre. Que Dieu daigne leur inspirer l'énergie de vouer, eux aussi, dans la pleine conscience de leurs devoirs de catholiques et de libéraux, leur vie à Dieu et à la liberté, et de ne séparer jamais dans leurs actes, pas plus que dans leur cœur, ces deux grandes causes inégalement, mais toutes deux véritablement sacrées.

Mesdames, Messieurs,

Nous devons la vérité aux morts. Nous la devons même à ceux dont on célèbre en grande pompe le centenaire, et même quand l'Eglise prête à de telles solennités l'éloquence de la chaire et l'éclat de la liturgie. Nous la devons surtout aux morts qui ont fait école, parce qu'il y a là pour nous une occasion excellente de payer aussi notre dette — une dette de même nature — aux vivants.

Vous ne vous étonnerez donc pas si, quelques jours à peine avant que la Savoyarde appelle les fidèles à l'église votive du Sacré-Cœur de Montmartre pour l'apothéose de Louis Veuillot, lequel a déjà son buste dans cette basilique, je ne vous apporte pas un panégyrique sans réserve du grand polémiste qui fut assurément redoutable à ses adversaires, mais peut-être plus redoutable à la cause que de toute l'ardeur de sa foi il voulait servir.

Victor Hugo disait : « Dans Shakespeare j'admire tout comme une brute. » Il me sera sans doute permis de n'admirer pas Louis Veuillot de la même façon. Je m'efforcerai du moins d'être juste. Bref, je vous dirai ce que je pense, et me tenant à distance égale de l'admiration brutale et du dénigrement systématique, je vous dirai aussi, loyalement et sans crainte, mes raisons de le penser.

(i) Conférence prononcée à l'Ecole des Hautes Études Sociales.

Un mot d'abord des origines de Louis Veuillot. Elles furent très humbles, et il s'en montra, lui, très fier. Un jour que certain personnage, plus riche d'aïeux que de valeur personnelle et doLit le tact en tout cas ne devait pas être la qualité maîtresse, se complaisait à énumérer devant lui les hauts seigneurs dont il se flattait de descendre : « C'est entendu, Monsieur, lui dit Louis Veuillot, agacé, c'est entendu, vous descendez; eh bien! moi, je monte. »

Il montait d'un simple tonnelier. Qui ne connaît cette page de Rome et Lorette — une vraie page d'anthologie — où il raconte les fiançailles de son père et de sa mère :

« Il y avait une fois, non pas un roi et une reine, mais un ouvrier tonnelier qui ne possédait au monde que ses outils et qui, les portant sur son dos, l'hiver à travers la boue, l'été sous l'ardeur du soleil, s'en allait à pied de ville en ville et de campagne en campagne, fabriquant et réparant tonneaux, brocs et cuviers; s'arrêtant partout où il rencontrait de l'ouvrage, repartant aussitôt qu'il n'y en avait plus; heureux s'il emportait de quoi vivre jusqu'au terme de sa course nouvelle, mais sûr de laisser derrière lui bonne renommée et de trouver, lorsqu'il reviendrait, bon accueil. Il se nommait François. Il était né dans la Bourgogne ; il ne savait pas lire ; il ne connaissait que son métier...

« Un jour, traversant une bourgade du GAtinais, il vit, à la fenêtre encadrée de chèvrefeuille d'une humble maison, une belle robuste jeune fille qui travaillait en chantant; il ralentit sa marche; il tourna la tête, et ne poussa pas sa route plus Loin... »

Sur Louis Veuillot enfant voici une simple anecdote, niais symbolique : on lavait mis à l'école du village, dès L'Age de quatre ans. On lui donna un petit alphabet classique qui s'appelait La Croix <lc }><ir Dieut parce que le signe de la croix y était gravé Sur La couverture. Or, chaque jour il s'amusait à

eu déchirer une page, la page qu'il venait d'apprendre, sous

prétexte qu'elle lui était désormais inutile. Ce que voyant, son oncle Adam, menuisier de son état, lui confectionna un abécédaire en bois. Et Louis, ravi de l'aventure, commença de se servir de cet abécédaire en cognant sur ses camarades. C'est ainsi qu'il prit de très bonne heure une habitude qu'il devait garder jusqu'à la fin de sa vie.

De son village natal de Boynes, Louis Veuillot vient à Paris où son père est employé chez un commissionnaire en vins. On le fait entrer à l'école mutuelle de Bercy, où son instruction ne sera pas poussée très loin. A 15 ans, obligé de gagner sa vie, il entre comme petit clerc dans une étude d'avoué, chez Fortuné Delavigne, le propre frère du poète des Messéniennes. Trente francs par mois. Ce n'était guère. Mais il augmentait un peu ses ressources en faisant des copies à ses moments libres. Eu outre, il aidait parfois des bateliers qui puisaient du sable dans la Seine à le transporter et à le vider sur la berge. Ce travail lui était payé cinq sous l'heure, et avec ce profit supplémentaire, raconte son frère Eugène, il achetait le plus souvent possible quelque livre au rabais.

En somme, c'est dans l'étude quasi littéraire de Me Fortuné Delavigne, où fréquentaient Scribe, Auguste Barbier, Jules et Natalis de Wailly, Emile Perrin, que Louis Veuillot prit goût à la littérature. « Vous êtes fait pour écrire, lui dit un jour le poète Heuri de Latouche; travaillez ferme; je vous aiderai et vous réussirez. »

Louis Veuillot travailla ferme. 11 lut, sans beaucoup de méthode, tous les livres qui lui tombèrent sous la main, mais surtout il s'imprégna des grands auteurs du xvne siècle. Un peu plus tard, il trouvera le moyen de s'initier aux chefsd'œuvre de l'antiquité latine. Où, quand a-t-il appris le latin? Ses biographes se le demandent. Mais il l'a appris, c'est certain. Sans cela, comment écrirait-il un français si pur, dune précision si nerveuse, et d'une si élégante sobriété?

Buffon a dit, et que d'autres l'ont répété : « Le style, c'est l'homme. » Je ne crois pas, Messieurs, qu'il faille prendre cette définition tout à fait au pied de la lettre encore qu'elle

< i DEUX GRANDS JOURNALISTES

comporte une grande part de vérité. Quelle que fût la beauté de son style, Louis Veuillot n'était pas beau. Le marquis de Ségur qui, dans son enfance, Ta approché de très près, nous en faisait, il y a quelques jours, un portrait qui doit être exact, mais dout l'original n'est assurément pas flatté : « En fermant les yeux pour mieux voir, selon la méthode usitée pour ce genre de contemplation, je retrouve un gros homme, au corps lourd et massif, solidement planté sur ses jambes, avec une tête énorme, un visage couturé, labouré, troué par la petite vérole, des traits bouffis, de très petits yeux, noirs et vifs, un nez volumineux, une barbe épaisse et rude, une forte crinière hérissée, un ensemble à vrai dire de la plus rare laideur, mais d'une laideur puissante, une laideur à la Mirabeau. Lui-même d'ailleurs raillait spirituellement ce qu'il appelait sa beauté d'écumoire, et il semblait, parfois, presque tenté de s'en féliciter. « Je frémis, écrit-il, en pensant à mon sort dans « le cas où les dames viendraient à m'admirer autant que les « curés. »

Et le marquis de Ségur ajoute que Louis Veuillot n'était nullement détaché des douceurs de ce monde, qu'il aimait la bonne chère, qu'il dégustait certains plats d'un air de sensualité amusante, et enfin qu'il était fort coquet, recherché dans sa mise. Quelques faiblesses en somme, mais qui ne s'étaient pas encore accusées, et pour cause, lorsque, sans autre capital que sa plume, il entra en 1831 à YEcko de Rouen.

Ce sont ses débuts dans la presse. Il n'était âgé que de 18 ans. Voulez-vous un échantillon de sa manière à cette époque ? Voici comment il exécute — car c'est bien plutôt une exécution en effet qu'un compte rendu — une pièce de théâtre qui vient d'être jouée à Rouen. Cela s'appelle Un duel sous Richelieu : « Il y a un petit trapu qui dit avec une voix de basse superbe: « .le vous aime! damnation! » La femme répond : u Moi aussi ! Infamie et malédiction ! » Alors vient un grand maigre qui, apprenant tout celai s'écrie:« Honte, opprobre, (]. , , m ! n Ou tire un coup de pistolet : détonation ! Puis le

montale:jijert ::t louis veuillot

public de siffler : ventilation ! » Messieurs, je n'ai ni vu jouer ni lu ce Duel sous Richelieu. Pour sommaire qu'elle fût, la critique qu'en faisait Louis Veuillot ne l'était peut-être pas plus que de raison. En tout cas, elle ne manquait pas de spirituelle bonne humeur.

De Y Echo de Rouen, notre jeune journaliste passe, en 1833, au Mémorial de la Dordogne qu'il dirigera sans beaucoup d'éclat jusqu'en 1836.

Ces deux petites feuilles, Y Echo, le Mémorial, sont orléanistes et ministérielles. Quant à lui, il n'est ni l'un ni l'autre. 11 a plutôt des instincts révolutionnaires. Une scène entre son père et le patron de celui-ci lui inspire ces réflexions dont nous lui devons la confidence : «Qui l'a fait maître et mon père esclave? Mon père qui est bon, brave et fort, et qui n'a fait tort à personne ; tandis que son patron est chétif, méchant, larron et de mauvaises mœurs. » D'ailleurs, il descendit dans la rue en

Jules Lemaître, tout chaud de la lecture de Y Esclave Vindex où Louis Veuillot stigmatise, avec une passion ardente, les iniquités sociales, a dit de lui : « Quel bel insurgé eût été cet homme, s'il n'eût été chrétien! »

Louis Veuillot n'était pas encore chrétien à ses débuts dans le journalisme. Il l'était encore moins qu'orléaniste et ministériel. « J'avais eu, confesse-t-il, la foi de mes besoins, j'eus aisément celle de mes intérêts. Sans autre préparation, je devins journaliste. Je me trouvai de la résistance : j'aurais été tout aussi volontiers du mouvement, et même plus volontiers. C'est un aveu dont je ne refuse pas l'ignominie ; je veux bien publier que c'est la religion seule qui m'a fait comprendre le véritable honneur et qui m'a rétabli dans ma dignité. »

Bref, il défend l'ordre, comme il s'est donné à la bourgeoisie, sans conviction, et non sans remords : « Si mon père, écrit-il, pouvait comprendre ma situation et refusait le pain dont je le nourris, mieux vaudrait pour moi n'avoir ajouté qu'un cri de haine, un gémissement, à cette plainte éternelle que n'écoutent ni la terre ni les cieux ! »

46 DEUX GRANDS J0UIINAL1STES

Louis Veuillot n'est pas encore chrétien ; mais, dégoûté de lui-même, il se trouve en de bonnes conditions pour le devenir. A son ami Gustave Olivier qui l'a précédé sur le chemin de Damas il avoue que l'indifférence de cœur où il vit lui paraît « une immonde lâcheté » et que son esprit « voudrait s'élever à la foi ». Au mois de mars 1838, il est à Paris où il collabore sans joie au Moniteur parisien. Il éprouve le besoin de secouer la tristesse qui opprime son âme. Gustave Olivier lui propose la diversion d'un voyage en Sicile, en Grèce, en Turquie. Louis Veuillot se laisse tenter. Il part avec une mission du gouvernement. « Je croyais aller à Constantinople, a-t-il dit, j'allais plus loin, j'allais à Rome, j'allais au baptême. »

Je n'ai certes aucune envie, Mesdames et Messieurs, de jeter fût-ce l'ombre d'un soupçon sur la sincérité religieuse de Louis Veuillot. Si j'avais cette envie et si j'y succombais mû par quelque intérêt de polémique, je suivrais un des errements les plus fâcheux de l'école de Louis Veuillot lui-même. A Dieu ne plaise ! Je tiens la sincérité religieuse de Louis Veuillot pour évidente.

Aussi bien sa vie familiale nous en offre-t-elle maintes preuves péremptoires. Jules Lemaîtreose dire « qu'aux heures douloureuses il y eut chez Louis Veuillot de la sainteté ». Je ne sais si M. Jules Lemaître est bon juge en la matière. Pour ma part je ne me sens guère plus porté à canoniser les gens qu'à les damner sans forme de procès. Toujours est-il que Louis Veuillot a été souvent et durement frappé dans ses affections les plus profondes, et que sous ces coups répétés son Ame a toujours vibré chrétiennement. Il a perdu sa femme au bout de huit ans de mariage, il a vu mourir quatre de ses enfants, dont trois eu quarante jours. Au retour du cimetière, où il avait conduit sa deuxième petite fille, il écrivait : •< .le pleure, mais j'aime ; je Bouffre, mais je crois. Je ne suis pas écrasé, je noux. Ces deux chers tombeaux sont des jours sur la

vie éternelle. » Et après avoir vu clouer le troisième petit cercueil : « Si j'étais assez chrétien, je me réjouirais d'avoir trois de mes enfants au ciel à côté de leur sainte mère. Je le suis assez pour n'être pas accablé, pour goûter même une ombre de cette joie sainte. »

Messieurs, on ne simule pas de pareils sentiments dans de pareils moments.

Il restait à Louis Veuillot deux filles : l'une a épousé le commandant Pierron en 1874, l'autre est entrée au couvent. Cette mort au monde d'une fille, tendrement aimée, raviva naturellement dans le cœur du père la douleur des deuils anciens. Là encore, la foi de Louis Veuillot fut égale à l'épreuve. a Rien ne m'a fait plus de peine et plus de joie que ta résolution, écrivait- il à celle qu'il appelait son « ancienne fille Luce toujours aimée ». Je ne peux m'y habituer en aucun sens. La joie est dans mon âme et ne peut pas entrer dans mon cœur, la peine est dans mon cœur et ne peut pas troubler mon âme. » En somme, sa nature était violentée, elle souffrait; mais en même temps il était heureux dans les régions élevées de son être, celles qui reçoivent d'abord, dirait-on, la lumière et la force d'en haut. Eternel et mystérieux dualisme de l'homme, « écartelé à deux mondes », comme disait je ne sais plus quel philosophe. Mais pour donner son vrai sens à cette lutte intérieure de l'homme contre l'ange dont la Bible nous a transmis le magnifique symbole, il faut être chrétien. Donc Louis Veuillot était chrétien. Une chose seulement m'étonne, c'est que le christianisme privé de Louis Veuillot n'ait pas réagi plus parfaitement — je m'expliquerai tout à l'heure à cet égard — sur sa vie publique.

La vie publique de Louis Veuillot n'a commencé vraiment qu'à son entrée à Y Univers. Et il est amusant de savoir comment il y entra.

L' Univers avait été fondé en 1834 par l'abbé Migne. Dès

1837, Guerrier de Dumast écrivait à Montalembert : « L' Univers se meurt, Y Univers va mourir. La crise est formidable. Le péril est imminent. Songez que les légitimistes le veulent acheter... » (Déjà ! ! !)

L'Univers ne mourra pas. Et qui donc va le sauver? Qui donc y va faire le lit de Louis Veuillot? L'histoire, Messieurs, a de ces ironies: Le sauveteur de Y Univers, le fourrier de Louis Veuillot à Y Univers, — et nous allons voir bientôt comment Y Univers et Louis Veuillot paieront la dette de reconnaissance qu'ils ont contractée envers lui — ce sera Montalembert, Montalembert qui emprunte 25.000 francs pour combler, comme entrée de jeu, le déficit de la caisse du journal où il versera en outre mille francs à chaque fin de mois ; Montalembert, qui écrit à Lacordaire : « Il serait honteux, il serait désespérant que le seul journal catholique de l'Europe vint à périr » ; Montalembert, qui n'hésite pas à faire appel à la charité des catholiques d'Angleterre et d'Irlande pour galvaniser ce moribond...

Vers la fin de l'année 1839, Saint-Chéron parlait à Montalembert « d'un jeune et énergique écrivain » qui désirait entrer à Y Univers. « Sa collaboration, disait-il, nous serait très précieuse, mais il est très pauvre et nous le sommes encore plus que lui. Il sera entièrementà nous le jour où nous pourrons lui payer un peu ses articles. » Un mois plus tard, Y Univers s'assurait la collaboration de Louis Veuillot.

Louis Veuillot a trouvé sa voie. Vainement il aspirera, comme il en a fait l'aveu, « à être délivré de cet horrible poids du journalisme ». Je ne suis pas sûr qu'il n'y ait pas là un peu d'exagération. En tout cas, l'horreur d'être attaché, comme le serf à la glèbe, à une tâche dont on ne peut tout de même pas dire qu'il ne l'aimait pas, mais qu'enfin il ne préférai! pas, c'a été pour Louis Veuillot la rançon de sa véritable gloire. Car s'il est par ailleurs un grand écrivain — l'un

des cinq ou six plus grands prosateurs du \:\ siècle, a dit

Jules Lemaltre — etpour le contester il faudrait n'avoir lu ni et tât ni les Libres penseurs, ni le Parfum de Home^ ni les

Odeurs de Paris, ni même la Vie de Notre-Seigneiir Jésus- Christ, qui fut la première réplique catholique à la Vie de Jésus, de Renan — ce n'est que comme journaliste qu'il est le plus grand : « Notre maître à tous », au jugement d'Henri Rochefort. Et en tout cas, ce n'est ni comme romancier ni comme poète qu'il serait devenu célèbre. Ses romans — Dieu merci, il n'en a écrit que deux ou trois — n'attestent guère que l'impossibilité en quelque sorte intrinsèque du roman catholique. Quant à la poésie, elle fut, comme on dit, son violon d'Ingres. Il y a cependant dans les Couleuvres, un volume que je m'étonne que ni M. le chanoine Lecigne, ni M. Tavernier, ses plus récents biographes, n'aient même cité, nombre de vers satiriques excellents, mais c'est peut-être que la satire c'est encore, sous une forme moins personnelle, de la polémique, et par conséquent, d'une certaine manière, du journalisme.

Je le répète, Messieurs, Louis Veuillot en tant que journaliste, est incomparable. Il est supérieur à Lamennais et à Lacordaire, trop lyriques, à Montalembert, dont la phrase, toujours oratoire, n'a pas la simplicité qui convient à un article de journal. Au contraire, le style de Louis Veuillot, par son élégance toujours simple, par sa clarté, par sa concision, et, dans la polémique, par ce cliquetis de mots à l'emportepièce qui fait songer à un cliquetis d'épées, est merveilleusement adéquat à l'œuvre de presse. Le style! Louis Veuillot l'appelait « l'art sublime qui bâtit des palais impérissables à la pensée humaine ». Et s'adressant aux jeunes hommes de son époque qui avaient la vocation d'écrire, il les mettait en garde contre le « jargon ». Il les conjurait de « restituer au langage sa vieille orthodoxie et son ancienne dignité ». Cet avertissement, Messieurs, et cette prière, permettez-moi de les adresser en passant à ceux d'entre vous qui se destinent à la noble carrière des lettres (il doit bien y en avoir ici, puisque nous sommes à l'école de journalisme). Lisez et relisez Louis Veuillot, leur dirai-je. Soyez, professionnellement s'entend, ses disciples. Vous ne trouveriez nulle part de modèle plus accompli.

Mais, Messieurs, ce n'est pas précisément une critique littéraire de l'œuvre de Louis Veuillot que je nie propose de vous faire enteudre. Un devoir plus impérieux me presse, qui consistera à vous montrer les rapports de celle-ci avec l'apologétique chrétienne.

Nous avons vu que c'est grâce à Montalembert que Louis Veuillot a pu entrer à V Univers. Gela surprend au premier abord.

Mais il faut se rappeler que Louis Veuillot n'était pas en ce temps-là moins libéral que Montalembert lui-même (1).

Il écrivait le 24 mai 1844 : « Si les gens de bien peuvent désirer quelque chose, c'est le pouvoir de faire entendre la vérité. Nos institutions nous donnent ce pouvoir. Qu'importe qu'elles le donnent aussi à l'erreur ! » Vous avez bien entendu: qu'importe qu'elles le donnent aussi à l'erreur? N'est-ce pas du libéralisme, cela?

Il y a mieux. Ceci est du 16 septembre 1846 : « Vouloir imposer la religion aux consciences qui la repoussent serait une folie aussi criminelle que de la persécuter... Rien de bon ne se peut faire, aucune plaie ne sera fermée, aucune sécurité ne sera bien établie que par l'accord de la religion et de la liberté. La religion a besoin de la liberté; la liberté a besoin de la religion et elles jettent entre elles les bases d'une loyale alliance. Voilà le grand fait de ce siècle. Nous disons que ce fait est heureux, et il n'est pas un cœur droit où il ne produise des tressaillements d'espérance et d'amour. »

Est-ce Montalembert qui parle ainsi ? — Non, c'est Louis Veuillot.

Il y a mieux encore : Dans un article relatif aux élection»

(1) Entre le 30 octobre 1840 et le 3 avril 1843, Louis Veuillot a émargé dii fois --- à raison de !>oo francs chague fois — aux Tonds lecreu du Ministère «le l'Intérieur sous cette nitrique... euphémique Dépensai extraordinaires el imprévues pour le maintien de l'ordre public. (Voir, aux Irchivêi Nationalei, la Revue rétrospective, Paris, Paulin, rue Richelieu, C0, pages 443, 152, 454, 456, 457, 458, 460.)

de J 8 ïî> et que vous trouverez au second volume delà première série des Mélangea, Louis Veuillot va jusqu'à dire que l'abbé Sieyès a eu plus de mémoire et de science théologique que d'invention lorsqu'il a tracé au flambeau de ses études sacerdotales « cette célèbre déclaration des droits de l'homme, dont la charte de 1830 n'est qu'une édiiion corrigée sur l'avis des événements et sur les besoins de la France ». Si ce n'est pas là du libéralisme, et môme du libéralisme assez avancé, qu'est ce donc?

Et enfin voici deux petites phrases qui sont, je pense, de la môme époque, et que les catholiques libéraux pourraient, sans modifier aucunement leur position doctrinale, prendre pour devise. Je les ai découvertes dans un recueil de pensées de Louis Veuillot publié par le chanoine Jacob : « J'aime beaucoup l'autorité ; je l'aime autant qu'un catholique le doit ; J'aime la liberté dans toute la mesure où un catholique le peut. » Messieurs, c'est la formule même du catholicisme libéral. Et dès lors nous serons moins surpris de trouver dans la correspondance de Montalembert des confidences comme celle-ci: « Ce Veuillot m'a ravi ; voilà un homme selon mon cœur. «(Lettre àFoissetdu 11 novembre 1843.) Et nous ne serons pas surpris du tout de voir Montalembert défendre Veuillot ou à tout le moins l'excuser dans les conflits qui vont mettre ce dernier aux prises avec la direction de Y Univers.

Encore libéral de convictions, Louis Veuillot était de tempérament autoritaire, cassant, et il avait déjà des violences qu'il ne maîtrisait pas. Le nonce et l'archevêque de Paris s'accordaient à blâmer ces violences et ils s'en plaignaient amèrement. « Je le désavouerai publiquement, je le condamnerai », menaçait Mgr Affre. Il fut question, un moment, d'abandonner Y Univers àson imprudent pilote (car Louis Veuillot, quoi qu'il n'en fût pas le directeur, y faisait ce qu'il voulait et rien que ce qu'il voulait), et de fonder un journal qui se serait appelé le Défenseur. Louis Veuillot offrit sa démission, que l'on n'accepta pas. On le pria de consentir à soumettre

ses articles à un comité composé, notamment, de Lacordaire, Ravignan, Dupanloup, Montalembert et Lenormant. Il répondit: « J'accepte, mais je vous préviens qu'à la troisième correction je quitte le journal. » Ce n'est pas moi qui blâmerai cette réponse, où s'affirme une très noble dignité professionnelle. Bref, il eut gain de cause. Et tout de suite il abusa de sa victoire.

D'abord il aggrave les excès de langage qu'on lui reproche. Et Lacordaire écrit à Montalembert qu'il « souffre autant que personne de ce ton hautain qui verse l'injure et le mépris, changeant à tout propos les questions de choses en personnalités ». Mgr Parisis, évêque de Langres, fait tenir à Louis Veuillot un Mémoire que celui-ci met au panier. « Il est clair, écrit à ce sujet Mgr Parisis à Montalembert, que

Y Univers ne peut plus être notre tribune avouée. »

Tout le monde se plaint de Louis Veuillot, et toutes ces doléances sont adressées à Montalembert. Cependant Montalembert reçoit de Louis Veuillot les marques extérieures du plus vif enthousiasme et de la plus grande admiration : « Tant qu'il y aura une voix catholique en France, ou seulement une voix honorable et sincère, écrit Louis Veuillot à Montalembert, vous saurez bien la forcer à répéter vos idées et à chanter vos louanges. Je sais trop qu'il est possible de vous mécontenter ; je sais mieux encore qu'il est impossible de ne pas vous aimer et de ne pas s'enorgueillir de vous. » (4 juillet 1846.)

Et Montalembert, croyant savoir que Rome va interdire

Y Univers — déjà saisi plusieurs fois dans la ville éternelle par l'autorité du Pape — et qu'on ne laissera plus ce journal pénétrer dans les Etats pontificaux, Montalembert écrit au nonce une lettre où il vante les immenses services rendus à l'Eglise par Y Univers et Louis Veuillot, une lettre qu'il lui demande de placer sous les yeux du cardinal Lambruschini, secrétaire d'Etat de Sa Sainteté. Son Eminencc répond qu'on n'interdira pas Y Univers, mais le motif qu'il en donne n'a rien de flatteur. « On n'interdira pas VUniverst écrit-il, parce qu'il ne sufiit pas qu'un journal soit un obstacle plutôt qu'un secours

à la marche des affaires pour être condamné. » Vous voyez par là, et vous aurez d'autres occasions de le voir, que M. le chanoine Lecigne exagère un peu lorsque, après avoir reconnu que Louis Veuillot a eu souvent contre lui des évêques, des prêtres, il ajoute que le même Louis Veuillot a eu pour lui toujours l'évêque des évêques.

Les querelles intestines dont je viens de vous parler, Mesdames et Messieurs, n'avaient pas eu d'écho au dehors. Il n'en sera pas de même du conflit relatif à la liberté de l'enseignement, et qui aboutira à séparer définitivement Louis Veuillot de Montalembert et à le détacher du catholicisme libéral sans esprit de retour.

La liberté de l'enseignement, tous les catholiques la veulent, il va sans dire. Mais les uns — et à leur tête Louis Veuillot — veulent bien autre chose : Ils demandent que l'Université, qui a présentement le monopole de l'enseignement, non seulement perde ce privilège, mais ne soit désormais plus rien dans l'Etat. Ils exigent la séparation complète, absolue, de l'Université et de l'Etat. C'est le bon moyen pour ne rien obtenir du tout. Aussi bien la politique du tout ou rien n'est-elle pas, à proprement parler, une politique, mais un enfantillage, ou, si l'on veut, c'est la politique des enfants qui demandent la lune.

Plus sages, mieux avisés, le plus grand nombre des évêques et des grands catholiques libéraux de ce temps-là affichaient de moindres, mais de plus réalisables desiderata. Dans sa brochure, De l'état actuel de la question, Dupanloup défendait une politique modérée, transactionnelle et enfin ménageait le pouvoir. Cette brochure fut violemment attaquée par Louis Veuillot qui s'était d'ailleurs senti personnellement touché par cette phrase de l'auteur : « Je ne m'occuperai point des opinions extrêmes; je n'aime à invoquer dans la polémique que la pensée sérieuse des hommes graves qui comptent dans leur

parti parce que leur modération est une force et leur parole une lumière. »

Quand donc fut connu le projet Falloux, et alors que l'Université, menacée dans son monopole, se disait trahie, Louis Veuillot se hâta de déclarer ce projet « détestable ». « C'était, osa-t-il écrire, une déception, une défaillance de la raison et de la conscience, un pacte avec le mal, une monstrueuse alliance des ministres de Satan avec ceux de Jésus-Christ. » Et il écrivait le 2 août 1849 à l'évêque d'Annecy qu'il fallait au plus vite diviser le parti catholique pour en sauver quelque chose.

La coupure était déjà faite, grâce à Louis Veuillot à qui une quinzaine d'évêques emboîtaient le pas.

Et lorsque le projet Falloux fut devenu la loi Falloux, cette loi sur laquelle nous vivons encore et où Lacordaire saluait un nouvel Edit de Nantes, « ce grand acte, disait-il, qui fut pendant un siècle l'honneur de la France et le principe fécond de l'élévation intellectuelle et morale de son Eglise », l'Univers marqua ainsi le coup : « Qu'il soit bien entendu que nous ne sommes pas de ceux qui l'ont voulue, que nous l'avons combattue depuis le premier jusqu'au dernier jour, et dans son principe, et dans son ensemble et dans ses détails. »

Eh bien! oui, il est entendu que l'inappréciable conquête de la liberté de l'enseignement, seuls les libéraux, catholiques ou non, en peuvent revendiquer l'honneur. Mais je ne pense pas que les héritiers intellectuels de Louis Veuillot songent aujourd'hui à chercher, dans cette sorte de procès-verbal de carence que je viens de citer, un titre de gloire.

Pie IX, en exprimant sa gratitude aux auteurs de la loi sur la liberté de l'enseignement et en parlant aux évoques des av.> - que l'on pouvait espérer de cette loi, avait ré luit

VUnx tn à mi silence provisoire. Mais après Le coup d'Etat, Lorsque Napoléon rêva de rétablir le monopole en en taisant bénéficia r le clergé, Louis Veuillot, qui exalta ce dessein, en profita pour renouveler ses attaques contre la loi Falloux. Il applaudit d'ailleurs à tous L< • » ; t] par Le second Bm-

pire contre les libertés publiques. Un rédacteur de Y Univers évolué écrivait avec un tranquille cynisme : « La liberté, nous n'avons pas à peser ou à discuter ses droits; nous les nions tous. »

Et ce n'était pas là une simple boutade. Un à un tous les rédacteurs de V Univers exprimeront sous des formes diverses la même idée, je veux dire la même négation.

Coquille écrit : « En principe nous sommes opposés à la liberté de conscience. » Et encore : « Le principe idéal de la liberté est antichrétien. »

De la Tour : « Nous n'avons jamais eu qu'une définition et qu'une pratique de la liberté, et c'est celle-ci : il faut que l'Eglise soit libre. »

Du Lac : « L'Eglise admet le droit des protestants et des juifs comme elle admet chez les Turcs la polygamie, et dans les pays idolâtres toutes les abominations qui y sont en usage. A ses yeux, le vol et l'adultère ne sont pas des crimes plus grands que l'hérésie. »

Léon Aubineau : « Le plus honorable et surtout de beaucoup le meilleur défenseur de la vraie liberté de conscience, c'est le bras séculier des gendarmes. »

L'abbé Morel : « Nous sommes un journal qui se confesse

Telle est toute la raison du bénéfice d'écrire et de parler chaque jour que nous nous attribuons en le refusant à d'autres qui n'offrent pas les mêmes garanties. »

Enfin, Louis Veuillot lui-même : « Quand je suis le plus faible, je vous demande la liberté parce que tel est votre principe; mais quand je suis le plus fort, je vous l'ôte, parce que tel est le mien. » Nous voilà loin, n'est-ce pas ? de l'ancien couplet sur l'alliance nécessaire de la liberté et de la religion, ou sur l'évangélisme de la déclaration des droits de l'homme. On a contesté, je le sais bien, l'authenticité de cette formule véritablement cynique. Jules Ferry en ayant fait état devant la Chambre au mois de juin 1876, Louis Veuillot en personne se hâta de protester qu'elle n'était pas de lui, et de la restituer à Montalembertqui, disait-il, « a laissé croire qu'il me l'imputait

malgré son invraisemblance ». Et en effet, Messieurs, Louis Veuillot ne Ta pas écrite, mais il Fa prononcée, et M. Tavernier a donc tort de parler ici purement et simplement de légende. Louis Veuillot a dit la phrase en question au cours d'un entretien avec Augustin Gochin qui, le jour même, la rapporta à Montalembert et à Emile Ollivier. Ce dernier Ta rapportée à son tour à Féminent historien de Montalembert, le P. Lecanuet, dont je suis d'autant plus fondé à invoquer le témoignage, que je Fai recueilli de sa bouche il n'y a pas plus de huit jours.

Etant donné ce genre d'estime que Louis Veuillot accordait à la liberté, vous devinez de quelle manière il traitait les libres penseurs et par exemple Thiers, Girardin, Havet, Jourdan, Eugène Sue. Il les empoignait, les déshabillait, les tenaillait, les désarticulait, les démantibulait, a écrit M. Jules Lemaitre, qui partage avec M. de Mun la présidence du comité du Centenaire. Et il ne ménageait pas davantage les catholiques libéraux. Les plus éminentsetlesplus fidèles : Armand de Melun. le grand ami des pauvres; de Corcelles, de Falloux, de Vatimesnil, Barthélémy, Foisset, Lenormant, Beugnot, de Carné, de Riancey, furent ceux qu'il attaqua avec le plus de violence. « h' Univers, disait Lacordaire, est un hercule de basse-cour qui s'est armé d'une fourche pour traiter le monde en manant. » Et Montalembert se plaignait en ces termes à son beau-frère Mgr de Mérode : « Le gouvernement des intérêts catholiques en France appartient à un proconsul entouré d'une bande de licteurs armés de verges et chargés de nous flageller jusqu'au gang au moindre signe du maître, lorsque ce saint personnage ne daigne pas nous consacrer lui-même F activité de M main fraternelle. Comme des pauvres nègres sur une habitation coloniale, on nous prend un à un et on nous lie au poteau de cette publicité orthodoxe d'où l'on ne nous renvoie crae bien el dûment écorchéa par une correction tirée à

10.000 exemplaires, le tout pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand profit de la justice et de la charité. »

Nous aussi, Messieurs, nous avons nos « gabelous de l'orthodoxie » pour employer l'expression du P. Rutten, et pour que les doléances de Montalembert répondissent tout à fait à la situation actuelle des catholiques, il y aurait peu de chose à y changer : les noms du proconsul en exercice et de ses licteurs, et sans doute aussi le chiffre du tirage... correctionnel. Un changement plus fâcheux, c'est celui de l'attitude de l'épiscopat. Mais en ce temps-là Mgr Guibert, évêque de Viviers et futur archevêque de Paris, osait élever contre Louis Veuillot et ses collaborateurs la voix du reproche : « C'est presque toujours, écrivait-il, la colère, l'ironie, le sarcasme; ce qui provoque, ce qui blesse, ce qui irrite; l'intention d'humilier leurs adversaires est partout manifeste; le désir de les ramener à la vérité et au bien, nous l'avons rarement aperçu... h' Univers a converti certaines discussions en disputes indécentes dans lesquelles il n'a pas craint de couvrir de boue le caractère sacerdotal de ses contradicteurs (2 février 1852). » Mgr Guibert va plus loin. Il dénonce à Rome le danger que l'école de l' Univers fait courir à la religion : « Ceux qui composent ce parti, écrivit-il le 12 février 1853 au cardinal Antonelli, sont des hommes de piété et de talent, mais d'un jugement peu sûr, d'une imagination très exaltée et d'une obstination peu commune. Telle est l'opinion qu'en ont conçue toutes les personnes calmes et sensées. Ce sont ces écrivains qui ont mis le trouble parmi nous sous le vain prétexte de défendre les droits de l'Eglise romaine... Malheureusement ces hommes sont soutenus par quelques évêques (5 ou 6 autant que j'en puis juger) et c'est ce qui leur donne tant d'audace. Je ne juge pas ces évêques, mais ma conviction intime est qu'avec d'excellentes intentions ils donnent la main à un parti qui fait beaucoup de mal à l'Eglise. »

Napoléon III exprimera la même idée quand il écrira (mai 1856) à Mgr de Marguery, évêque d'Autun : « Certes, je n'ai pas à me plaindre personnellement de M. Louis Veuillot, il m'a fait

beaucoup de bien, mais je dois convenir qu'il vous a fait beaucoup de mal. »

Un autre évoque affirme sans détour que « le fanatisme de Y Univers a fait plus de mal à la religion que celui de Voltaire » (8 septembre 1853). « Je ne lis jamais Y Univers parce que je veux rester chrétien », disait Lefebvre-Pontalis à un de ses amis, a Et moi, répondait cet ami, comme je ne veux pas devenir chrétien, je lis ï Univers tous les jours. »

Dans le même temps, Mgr Sibour stigmatisait ces hommes qui « jettent chaque matin l'anathème à la liberté, déifient le pouvoir absolu, brûlent ce qu'ils avaient adoré, refusent en politique aux peuples tout droit, en philosophie à la raison humaine toute force, et en religion nous bâtissent une constitution faite à l'image de ces belles théories». Et il s'effrayait de voir l'école « prétendue ultramontaine » nous mener « aune double idolâtrie : idolâtrie du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel».

Eu ce temps-là, Messieurs, Louis Veuillot était nettement bonapartiste. C'était avant que l'empire suspendit Y Univers. 11 avait une « napoléonite aiguë», selon l'expression du plus enthousiaste de ses biographes, M. le chanoine Lecigne. Et ce dernier considère que Louis Veuillot retrouva la santé quand il adhéra pleinement à la Monarchie traditionnelle représentée par le comte de Ghambord. Après quoi, il se demande « avec qui Louis Veuillot serait aujourd'hui ». Gomme lui-même est avec Y Action française, il suppose naturellement que Louis Veuillot « eût salué le renouveau des printemps de France dans ces neuves énergies qui se déchaînent un peu violentes peut-être, mais qui ont au moins le rare mérite de ne point se compromettre avec l'erreur ». Je crois, soit dit en passant, que ce brevet général d'orthodoxie décerné aux neuves énergies suscitées par M. Maurras a dû étonner M. Maurras Lui-même et taire sourire Les théologiens. Je crois même que l'expression de M- le chanoine Lecigne a dépassé un peu sa pensée. Quoi qu'il en soit, n'oublions pas que Louis Veuillot avait été iniste sous Louis-Philippe, républicain en 18 58, et

qu'après S'être fait impérialiste sous Napoléon III, il adhérera

derechef, en 1870, à la République avant de devenir légitimiste. Et sans cloute le Roi est à ses yeux « le représentant légal du peuple opprimé », le « véritable représentant du peuple chrétien », et il a tous les droits d'un « fondé de pouvoir universel». Louis Veuillot a écrit cela. Mais il a écrit aussi : « Que la forme et surtout l'essence du gouvernement français doive être républicaine, nous le croyons, nous le désirons, et nous sommes convaincu que nul autre régime n'est possible... Je crois à la République. En dehors de la République il n'y a que des dictatures à peu près également corrompues et infécondes. »

Et encore : « Je crois que l'avenir est à la démocratie; que l'Eglise disciplinera la barbarie démocratique comme elle a discipliné toutes les autres barbaries, qu'elle la baptisera et qu'enfin il y aura une sainte démocratie romaine comme il y eut un saint empire romain. »

Quant aux d'Orléans, Louis Veuillot n'hésitera pas à déclarer qu' « ils n'ont pas le droit de tendre la main » et qu? «il n'y a qu'eux qui puissent être flétris du nom d'usurpateurs ».

En somme, Louis Veuillot a eu, en politique, beaucoup de sincérités successives qui ne peuvent s'expliquer que par un déplorable scepticisme foncier. Ce scepticisme, la plupart de ses disciples d'aujourd'hui le voudraient ériger en loi. Et c'est ce qui explique — pour une part — le peu d'influence que les catholiques exercent sur la marche des affaires publiques dans notre pays.

Je ferme la parenthèse.

A l'époque où Mgr Sibour dénonçait courageusement la double idolâtrie temporelle et spirituelle où les catholiques se laissaient mener par l'école prétendue ultramontaine, V Univers se présentait naturellement comme l'organe par excellence du Saint-Siège, ce qui décida Falloux, Montalembert et Gorcelle à s'adresser à Pie IX pour en avoir le cœur net. Montalembert s'expliquait ainsi sur cette démarche dans

une lettre à Mgr de Mérode : « Nous demandons que les gens de Y Univers ne puissent pas, comme des roquets hargneux, aller se réfugier entre les jambes du Pape pour y aboyer à leur aise contre nous. »

Pie IX déplora les violences et les exagérations de Y Univers, déclara nettement que ce journal n'était pas son organe, et s'en tint là. L'archevêque de Paris n'avait pas attendu ce désaveu pontifical — d'ailleurs très relatif — pour interdire dans son diocèse Y Univers, déjà interdit dans le diocèse d'Orléans.

L'année suivante, Louis Veuillot publiait Y Illusion libérale où il traitait les catholiques libéraux de « gens de peu de fierté et de peu de foi, cœurs défaillants, pleins de l'appétit d'Esaii et de sa passion pour les lentilles, gens sentant l'hérésie et qui ont pour vrai nom sectaires ».

C'est le moment que choisit Mgr Mermillod pour entreprendre de réconcilier Montalembert avec Louis Veuillot. « Où se réunir et qui marquera le terrain ? » demanda celui-ci. Montalembert refusa net. « Si , dit-il , M. Veuillot rétractait publiquement les injures et les calomnies dont il m'a publiquement gratifié, je ne l'en regarderais pas moins comme l'ennemi le plus redoutable de la religion que le xixe siècle ait produit, mais je pourrais et je devrais avoir avec lui l'attitude prescrite par la courtoisie à des gens comme il faut. Tant qu'il ne l'aura pas faite, cette rétractation, je le tiendrai pour un calomniateur et un insulteur public, avec lequel le respect de ma bonne renommée m'interdit toutes relations. » Ainsi réglée la question personnelle, Montalembert ajoutait que Louis Veuillot venait de « dépasser toutes les bornes jusqu'à présent connues de l'invective et de l'injure contre cette société contemporaine qu'il avait contribué plus que personne à dépraver et à désorienter ». Et il concluait : « Absoudre les traîtres et les fous qui nous ont conduits où nous en sommes, jamais ! »

Voui Bavez, Mesdames et Messieurs, comment la lutte entre ultramontaini ei libéraux se poursuivit et l'aggrava encore

MONTALEMBERT ET LOUIS VEUILLOT Gl

dans la période qui précéda le Concile du Vatican et pendant ce Concile, à l'occasion de l'infaillibilité du Pape. Pour avoir osé prendre position contre l'opportunité de la définition prévue, Montalembert est accusé par Louis Veuillot d'être « passé aux Volsques », et ses amis sont vilipendés, traités d'hérétiques et de blasphémateurs dans Y Univers. Ce journal se montre particulièrement agressif à l'égard de Mgr Dupanioup. L'évêque d'Orléans, qui avait naguère — en 1853 — publié contre Louis Veuillot une Déclaration à laquelle adhéra la moitié de Tépiscopat, lui adresse cette fois un Avertissement, Louis Veuillot répond que ce prélat s'est constitué à la fois, juge et partie, et qu'il ne croit, quant à lui « manquer à aucun devoir en récusant cette prétention ».

Maintenant, Louis Veuillot se sent soutenu à Rome. C'est le temps où Y Univers expose que Pie IX, c'est « le Christ sur la terre », où Tévêque de Tulle définit le Pape «le verbe incarné qui se continue » , où d'autres prélats mettent au même rang la dévotion à l'Eucharistie et la dévotion au Pape, où Mgr Mermillod prêche sur la triple incarnation de Dieu dans le sein de la Vierge, dans l'Eucharistie, dans le Pape...

Viennent la guerre, la défaite, la proclamation de la déchéance de l'Empereur, le gouvernement provisoire. Louis Veuillot n'a pas assez d'injures et de sarcasmes contre l'Assemblée. « Je m'aperçois de plus en plus en causant avec les députés, écrit-il, que la race des imbéciles n'est pas du tout perdue. » Il parle de leur friponnerie et de leur lâcheté. Il accommode Thiers de la belle façon: Thiers, « c'est un affreux rien et d'autant plus rien qu'il est quelque chose. Il est un rien crotté et misérable. Il est la stupide France révolutionnaire ». Dans l'affaire des pétitions relatives au pouvoir temporel du Pape, Mgr Dupanioup consent-il patriotiquement, sur la prière de M. Thiers, à l'ajournement du débat, un collaborateur de Veuillot traite l'évêque d'Orléans de Pilate. Et Pie IX se voit obligé de blâmer Y Univers qui, dit-il, « oublie totalement les lois de la charité ». Le Pape ajoute : « Sans la charité on ne peut être vraiment catholique. »

02 DEUX GRANDS JOI'UNàLISTES

Louis Veuillot s'incline. 11 commence toujours, en pareil cas, par s'incliner, rendons-lui cette justice. Mais d'ailleurs il n'en traitera pas moins, bientôt, de félons, de pervers, de prévaricateurs les légitimistes qui conseilleront au comte de Chambord d'accepter le drapeau tricolore, conseil que lui a donné également le Souverain Pontife.

Messieurs, il est temps de conclure. Est-ce que l'œuvre de Louis Veuillot a vraiment été utile à l'Eglise catholique et aux âmes? Très sincèrement je ne le crois pas. Je ne le crois pas plus que ne le croyait Mgr Sibour, archevêque de Paris, dont le successeur va présider à l'apothéose religieuse de Louis Veuillot. Je ne le crois pas plus que ne le croyait Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, dont le successeur va prononcer le panégyrique de Louis Veuillot, dans cette basilique de Montmartre que nous devons à un grand acte de foi de cette Assemblée nationale que Louis Veuillot a traînée dans la boue.

Singulière époque que la nôtre! Le cardinal Amette, qui aime, j'en suis sûr, Montalembert, n'a pas autorisé le Centenaire de Montalembert; et il apportera l'éclat de sa pourpre romaine au Centenaire de Louis Veuillot, que certainement il n'aime pas. C'est un effet de l'incohérence des temps.

Quant à Mgr Touchet, vous pensez bien qu'il ne pouvait refuser l'occasion d'un si retentissant discours. Un avocat refuse-t-il l'occasion d'une sensationnelle plaidoirie? Souhaitons cependant que l'évêque actuel d'Orléans ne décerne pas à son héros telles louanges qui risqueraient de troubler le ml repos de celui que l'histoire appelle toujours l'évêque d'Orléans. Aussi bien Mgr Touchet a-t-il le dédain des sentiers bal* us. Et lui qui naguère, en son panégyrique de saint Prançoil de Sales, n'a voulu — ou presque ! — célébrer que l'indomptable fermeté de L'évêque de Genève, peut-être nous révélera-t-il la douceur de Louis Veuillot. Au surplus, ayant préconisé, il y a quelques JOUTS è peine, l'abandon en masse de toutes les écoles

libres de France, il est sans doute plus qualifié qu'un autre pour louer l'intrépide adversaire de la loi qui a donné à la France la liberté de l'enseignement.

Mais nous, Messieurs, quelle leçon tirerons-nous de ce Centenaire? Si vous le voulez bien, une leçon a contrario. Et puisque ce qui distingue le plus Louis Veuillot, c'est l'intolérance, ce sera donc une leçon de tolérance.

D'ailleurs, il ne faut pas confondre l'intolérance avec l'intransigeance. L'objet propre de l'intransigeance, ce sont les principes, et l'intolérance se réfère aux personnes. Le catholique comme tel doit donc être intransigeant sur tout ce qui est pour lui objet de foi. Et crest bien à tort que les ennemis des catholiques libéraux font consister le libéralisme catholique en un perpétuel recul doctrinal. Je serais curieux que l'on voulût bien me dire ce que Montalembert, par exemple, a cédé de ses croyances. Il n'en a rien cédé, jamais, pas plus que Louis Veuillot. Mais celui-ci avait fini par intégrer dans son symbole la haine de la liberté. Au contraire, celui-là en a su garder jusqu'à la dernière minute de sa vie l'amour le plus désintéressé et le plus ardent.

La tolérance, dans l'ordre intellectuel, consiste à permettre que les autres ne pensent pas comme nous et à ne pas conditionner l'estime que nous accordons à autrui par une impossible identité de vues, et s'il s'agit de religion, par une communauté de foi que nous devons cependant appeler de toutes les forces de notre cœur pour que se réalise enfin la prière du Christ : « Père, faites qu'ils soient un comme vous et moi nous sommes un. »

Encore faut-il, si nous voulons avancer, autant qu'il est en nous, le règne universel de Dieu dans les âmes, ne pas rendre plus difficile à ceux qui ne partagent pas nos croyances, l'accès de cette Eglise hors de laquelle nous faisons profession de croire qu'il n'y a pas de salut. Et c'est donc mal la connaître que de la considérer comme une sorte de camp retranché d'où il n'importe que de tenir à distance respectueuse les mécréants. Rien de plus contraire qu'une telle conception au catholi-

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