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CHAPITRE II

Avant le combat de Carillon.

À cette époque, les rivières et les lacs sont, pour ainsi dire, les seules routes utilisables par les armées au Canada. Une ligne d'eau, presque entièrement navigable, permet de pénétrer des colonies anglaises au cœur de la Nouvelle-France. De New-York à Montréal, éloignées de moins de 150 lieues, cette ligne est jalonnée par le fleuve Hudson, les lacs Saint-Sacrement et Champlain et la rivière de Richelieu. Cette voie de pénétration naturelle n'exige que trois courts portages, ou transports des barques à dos d'hommes ou d'animaux : l'un, de quelques lieues, du fort anglais de Lydius, sur le fleuve Hudson, à la rive Sud du lac Saint-Sacrement ; l'autre, d'un peu plus d'une lieue seulement, de la pointe Nord de ce lac au fort français de Carillon. Ce dernier portage est commandé par l'obligation d'éviter le bras de rivière, encombré de rapides, par lequel le lac Saint- Sacrement se décharge dans le lac Champlain, et que les Français ont dénommé rivière de la Chute. Du lac Champlain au confluent de la rivière de Richelieu dans le Saint-Laurent, la navigation n'est plus interrompue qu'un instant, à Chambly. On comprend que Français et Anglais se soient rencontrés sur ce chemin direct d'invasion, et sur ces frontières mal définies. Les Anglais ont élevé, au Sud du lac Saint-Sacrement, un fort qu'ils ont nommé William-Henry et, les Français, fort

Georges. Montcalm s'en est emparé dans la campagne de 1757 et Ta ruiné, si bien que la tête des postes anglais est maintenant reportée au fort Lydius ou Edouard sur l'Hudson, à quelques lieues au Sud du lac Saint-Sacrement.

Pour barrer à leurs ennemis la route de Montréal, les Français ont comme défenses : en première ligne, au confluent de la rivière de la Chute dans le lac Champlain, un fort qu'ils ont nommé Carillon et que les Anglais désignent sous le nom de Ticonderoga. Un peu plus bas, à un étranglement du lac Champlain et sur la rive gauche de ce lac, s'élève le fort Saint-Frédéric. De Carillon à Saint-Frédéric, le lac est si étroit qu'il est appelé par les Français rivière Saint-Frédéric. Enfin ces derniers possèdent encore, sur la rivière de Richelieu, couvrant les abords immédiats de Montréal, deux postes fortifiés à Saint-Jean et à Chambly.

De ces ouvrages, Carillon, le plus important, est le seul qui mérite le nom de fort. Encore est-il loin d'être achevé et présente-t-il de graves défauts, chose peu surprenante quand on saura que sa construction a été entreprise et dirigée depuis trois ans par M. de Lotbinière, aussi peu versé dans la pratique de son art qu'habile à trouver, dans la prolongation des travaux de fortification, mille moyens de s'enrichir aux dépens du

Roi.

Carillon est bâti dans une presqu'île, sur la pointe rocheuse d'un éperon qui commande trois baies : la décharge du lac Saint-Sacrement à l'Ouest, la naissance du lac Champlain ou la rivière Saint-Frédéric à l'Est, enfin une troisième baie au Sud, celle des Deux-Rochers, conduisant à la rivière que les Français dénomment rivière aux Chicots (1). L'éperon qui se termine au fort

(1) Voir le plan du fort Carillon.

va en s'élargissant lentement, dans l'intérieur de la presqu'île : sa base s'épanouit à 500 toises du fort en un plateau boisé, large de 250 toises. De ses pentes abruptes, il serre de près, à l'Ouest, la rivière de la Chute dont il est éloigné, en plusieurs endroits, de moins de 100 toises. Sur le versant Est, son escarpement, un peu moins accentué, court à 300 toises environ de la rivière Saint- Frédéric.

L'ouvrage a la forme d'un rectangle, dont les angles sont bastionnés : ses grands côtés mesurent seulement 54 toises, ses petits côtés, 29 toises. Il ne peut contenir que 300 hommes au plus. « Son revêtement est de pièces d'équarrissage en bois de chêne posées les unes sur les autres, liées par des traversines arrêtées à des corps morts. Tout son pourtour est percé d'embrasures. . . . (■!)». Deux demi-lunes, à peine ébauchées, couvrent les fronts les plus exposés, et, par leur parapet trop élevé, masquent les embrasures du corps de place. Il n'existe point « de fossés ni de contrescarpes, point de chemin couvert ni de glacis (2) ». Les plates-formes pour recevoir les pièces d'artillerie sont trop étroites et disposées si maladroitement que l'assiégé ne pourrait opposer plus de deux pièces à toute batterie de l'assiégeant. Les constructions en pierre, à deux étages, qui s'élèvent au centre de la place d'armes du fort, dominent de leur toiture le rempart. Bombes et boulets y causeraient de tels ravages qu'ils rendraient intenables, par les éclats de pierre et de maçonnerie, et la place d'armes et le rempart. Le magasin à poudre est humide, la citerne ali-

(1) Mémoire sur le fort de Carillon, joint à la lettre de M. Pontleroy du 26 juillet 1758, au camp de Carillon [Lettre adressée au maréchal de Belle-Isle (A. H. G., vol. 3498)].

(2) Travaux faits à Carillon pendant la campagne de 1758, mémoire qui fait suite à la lettre de Monlcalm à M. de Crémilles, au camp de Carillon, 21 octobre 1758 (A. H. G., vol. 3499).

mentée d'une eau bourbeuse et malsaine. Bref, les défauts de cette place sont si graves que M. dePontleroy, l'ingénieur en chef de la Nouvelle-France, examinant l'hypothèse où il serait chargé d'en diriger le siège, ne demanderait « que quatre ou six mortiers et deux pièces de canon (1) ».

Les Anglais n'ignoraient pas, sans doute, que ce fort était «bien peu susceptible de défense (2) ». Ils connaissaient la situation critique de la colonie, menacée de la famine. Aussi nourrissaient-ils l'espoir que, tandis qu'ils feraient tomber Carillon et envahiraient le Canada par le lac Champlain, Montcalm serait dans l'impuissance, faute de vivres, de leur opposer une armée (3).

Les Canadiens devaient garder longtemps le souvenir des jours sombres de l'hiver de 1757 à 1758. Dès le mois de juillet 4757, le peuple de Québec s'était vu réduit à 4 onces de painpar jour. Le 18 septembre 1757, Montcalm mandait à M. de Paulmy : « Manque de vivres. Le peuple réduit à un quarteron de pain. Il faudra peutêtre réduire encore la ration du soldat. Peu de poudre, point de souliers (4) ». En dépeignant la triste situation du Canada en proie à la famine, il signalait les agissements coupables du munitionnaire et de sa société qui s'étaient surtout préoccupés de faire venir du vin et de l'eau-de-vie de préférence au blé : « Il y a plus à gagner sur l'un que sur l'autre... Couvrons cette matière d'un voile épais : elle intéresserait peut-être les premières têtes d'ici (5) ».

(1) Mémoire sur le fort de Carillon, par M. de Ponlleroy.

(2) Ibid.

(3) Journal du marquis de Montcalm, p. 383.

(4) A. H. G., vol. 3457.

(5) Montcalm à M. de Paulmy, Québec, 4 novembre 1757 (A. H. G., vol. 3457). — Dans la plaquette Montcalm que vient de publier M. Jean

(8 JUILLET 47o8). 37

Pour les quartiers d'hiver, les huit bataillons français avaient été répartis, par moitié, dans les gouvernements de Québec et de Montréal : La Reine, Languedoc et Berry, dans le premier; Béarn, Guyenne, La Sarre et Royal-Roussillon, dans le second. Sauf le bataillon de La Reine, caserne à Québec, et sept compagnies de Béarn, logées chez les habitants de Montréal, les hommes avaient été disséminés dans les campagnes, de manière à subsister plus facilement.

Au 1er novembre 1757, il fallut réduire la ration du soldat à une demi-livre de pain et à un quarteron de pois par jour, à 6 livres de bœuf et à 2 livres de morue par semaine. Bientôt même, au début de décembre, M. de Yaudreuil, d'accord avec Montcalm, dut recourir à la viande de cheval et modifier la ration du soldat, qui comprit désormais, pour huit jours, 4 livres de pain, 2 livres de pois, 3 livres de bœuf, 3 livres de cheval et 2 livres de morue.

Ces diverses réductions furent acceptées sans murmure à Québec où le soldat était caserne et demeurait sous la surveillance de ses chefs, où Montcalm donnait l'exemple d'une table frugale, servie des mêmes mets que celle de la garnison. A Montréal, où le soldat était logé chez les habitants, où la population manifestait une grande répugnance à se nourrir de cheval et incitait la troupe aux mêmes plaintes, il se produisit « quelques difficultés (1) », qui furent rapidement conjurées

du Saguenay sous le patronage de l'Association « La Canadienne », on lit aussi (p. \% : « Avec la saison glacée, la disette revient, plus dure que l'année dernière. Habitants et soldats sont mis à la ration; les grains sont réquisitionnés ; mais deux amis de Bigot, Cadet et Péan, en font passer aux Antilles; eux et leurs complices pillent la colonie sans que le trop faible gouverneur Vaudreuil tente de mettre fin à ces désordres qui ruinent et affament le pays ».

(1) Montcalm à M. de Moras, Mini&tre de la Marine, Québec, 19 février 1758 (A. H. G., vol. 339S).

par la fermeté de M. de Lévis. Le 9 décembre 1757, informé que les soldats et même les grenadiers de Béarn refusaient de prendre du cheval à la distribution des vivres, le chevalier de Lévis s'y rendait de sa personne, assemblait les grenadiers et les soldats et les haranguait. Il leur dépeignait la misère de la colonie, le sort malheureux des habitants de Québec réduits à un quarteron de pain depuis plusieurs mois, la détresse lamentable des 2,000 Acadiens, réfugiés au Canada, qui ne vivaient plus que de cheval et de morue sèche, sans un morceau de pain. Il leur représentait qu'ils devaient se considérer au Canada comme dans une place assiégée dont il fallait ménager les vivres, faisait appel à leur sentiment de l'honneur et de la discipline et réussissait à calmer la fermentation des esprits. Aucune plainte ne fut plus formulée désormais sur la réduction des vivres, et, « le jour des Rois 1758, huit grenadiers du régiment de Béarn apportèrent à M. le chevalier de Lévis un plat de cheval accommodé à leur façon, qui se trouva très bon. M. le chevalier de Lévis fit déjeûner ces grenadiers et leur fit donner du vin et deux plats de cheval accommodé par ses cuisiniers, qui ne se trouvèrent pas si bon que le leur. Il leur donna de plus quatre louis pour que la compagnie fît les Rois et bût à sa santé (1) ».

Si triste que fût la condition du soldat, elle était cependant digne d'envie en regard de celle des Canadiens et des Acadiens réfugiés. Victimes de leur attachement à la France, ces derniers succombaient en grand nombre aux ravages de la petite vérole, engendrée par leurs privations. A Québec, le peuple périssait « de faim et de misère. Réduit à 2 onces de pain, il se soutenait avec un peu de bœuf; on n'en tue plus depuis quinze jours »,

('!) Journal des campagnes du chevalier de Lévis, p. 124.

écrivait M. Doreil, à la date du 16 mai 1758 (1). Depuis plusieurs semaines, le Saint-Laurent était libre de ses glaces, et on n'avait encore vu paraître aucun vaisseau de France. « Dans des circonstances aussi affreuses (2)», la consternation et le désespoir gagnaient tous les cœurs. Au début de mai 1758, la détresse était à son comble dans le gouvernement de Québec, et, bien que M. de Vaudreuil ne disposât d'aucunes ressources pour commencer la campagne, cette ville et les paroisses avoisinantes étaient si épuisées que le gouverneur se voyait dans l'obligation, le 5 mai, d'envoyer l'ordre au régiment de La Reine de quitter Québec et de s'acheminer vers Carillon, « où il y a un dépôt de vivres qu'il faut extrêmement ménager et auquel la dure nécessité force de toucher. Ordre, en même temps, à M. de Bourlamaque de former des pelotons ou détachements des soldats de Languedoc, ou de Berry, qui ne trouveront plus à subsister chez les habitants et de les faire partir avec des officiers, qu'on leur donnera en proportion de leur nombre, pour travailler au fort Saint-Jean, si on peut y ramasser quelques vivres, ou les faire passer tous à Carillon (3) ».

Enfin, les premiers vaisseaux de France, si longtemps et si impatiemment attendus, mouillaient en rade de Québec le 19 mai. Une frégate du Roi et huit navires marchands partis de Bordeaux, bientôt suivis de cinq autres vaisseaux, apportaient 12,000 quarts de farine(4).

(1) M. Doreil à M. de Paulmy, Québec, 16 mai 1758 (A. H. G., vol. 3498).

(2) Ibid.

(3) Journal du marquis de Montcalm, p. 347.

(4) M. Doreil au maréchal de Belle-Isle, Québec, 16 juin 1758 (A. H. G., vol. 3498). — Le quart de farine pouvait fournir 240 livres de pain.

A côté de nouvelles attristantes, comme celles de la défaite de Rosbach, notre petite armée apprenait la nouvelle consolante de l'entrée du maréchal de Belle-Isle au ministère de la Guerre. Le maréchal, entièrement dévoué aux intérêts de ses compagnons d'armes, jouissait de leur estime et de leur attachement, et Montcalm se faisait l'écho des sentiments de ses officiers et de ses soldats, en écrivant à son ancien général, le 28 mai 1758 : « Je vois, avec la même satisfaction qu'ont les troupes dont le commandement m'est confié, que le premier homme de notre état militaire, qui réunit aux talents d'un grand général les qualités d'un homme d'Etat et les vertus d'un citoyen, ait bien voulu se charger de notre ministère (1) ».

Grâce au secours arrivé de France, qui apportait un remède passager à la disette du Canada, le marquis de Vaudreuil allait se trouver en mesure de mettre à exécution son projet de campagne.

Il s'était déterminé à faire deux parts de ses forces : l'une sous Montcalm , l'autre sous le chevalier de Lévis.

Le premier devait être chargé de la défense de la frontière du Canada sur le lac Saint-Sacrement et réunir sous ses ordres les huit bataillons des troupes de terre, diminués de 400 hommes d'élite, soit 3,000 hommes environ (2), qui seraient renforcés par 600 sol-

(1) A. H. G., toI. 3498.

(2) Suivant l'état arrêté par le commissaire des guerres, Doreil, le 30 avril 1758, l'effectif des huit bataillons comprenait, à cette date, 3,781 hommes ainsi répartis : La Reine, 465; La Sarre, 499; Royal-Roussillon, 508; Languedoc, 474; Guyenne, 508 ; 2e bataillon de Berry, 409; 3e bataillon de Berry, 402; Béarn, 516. De ce nombre, il faut déduire une centaine d'hommes en traitement dans les hôpitaux (A. H. G., vol. 3498).

dats delà marine, 500 à 600 miliciens et quelques sauvages.

Le chevalier de Lévis, assisté de M. de Rigaud de Vaudreuil, gouverneur de Montréal, de M. deLongueuil, gouverneur des Trois-Rivières, était appelé à commander un corps de 2,500 hommes environ, composé de 400 soldats d'élite des troupes de terre, de 400 soldats de la marine, de 800 miliciens choisis et d'un millier de sauvages. M. de Vaudreuil comptait lui confier la triple mission d'empêcher les Anglais de reparaître sur les bords du lac Ontario et de relever de ses ruines le fort de Chouaguen (ou Oswego), de décider les cinq nations iroquoises à prendre la hache contre l'Anglais et de faire, par la vallée des Mohawks, une diversion jusqu'à Corlar ou Schenectady, aux portes d'Albany.

Des députés des cinq nations iroquoises avaient donné à M. de Vaudreuil l'assurance de se déclarer ouvertement contre les Anglais si leurs nations étaient soutenues par nos armes. Trop crédule, le gouverneur du Canada avait aussitôt ajouté foi à leur promesse. En réalité, ces peuples dont les territoires, au Sud du lac Ontario, étaient sans cesse foulés par les belligérants, faisaient, à la même heure, aux Anglais des promesses identiques. Ils s'étudiaient surtout à rester neutres, à gagner du temps, attendant un succès décisif d'un des deux adversaires pour se ranger du côté du vainqueur.

Par suite de ce plan, M. de Vaudreuil faisait acheminer, dès la fin de mai, vers Carillon, les huit bataillons des troupes de terre.

Le bataillon de La Reine, que la disette des vivres avait obligé à partir de Québec le 14 mai, s'était arrêté un instant à Chambly où il reçut, le 24 mai, l'ordre de se rendre à Carillon en se ravitaillant, au passage, à Saint-Jean où l'on avait préparé, « pour chaque soldat montant à Carillon, six jours de vivres qu'il emporterait

avec lui, à raison d'une livre de pain par jour, d'un quartier de lard et d'autant de pois par ration (1) ».

Languedoc et les deux bataillons de Berry, à qui M. deVaudreuil avait expédié, le 23 mai, l'ordre de se mettre en marche (2), ne firent qu'un court séjour à Saint- Jean et rejoignirent, du 15 au 20 juin, à Carillon, le bataillon de La Reine.

Les quatre bataillons, répartis dans le gouvernement de Montréal, se mirent en mouvement, Royal-Roussillon le 16 juin, Guyenne et La Sarre le 18, Béarn le 20. Ils étaient demeurés jusqu'à la dernière heure dans leurs quartiers, « tant parce qu'ils n'y mangeaient pas les vivres du Roi que parce qu'ils étaient à portée de se rendre en douze jours à Carillon, au cas où l'on en aurait besoin (3) ».

Le 19 juin, Royal-Roussillon arrivait à Saint- Jean, suivi par Guyenne à une journée de distance. Les deux régiments en repartaient le 21.

Le 22 juin, La Sarre arrivait à Saint-Jean et s'y embarquait le 23, suivi à deux jours de distance par le régiment de Béarn.

M. de Bourlamaque, qui était destiné à prendre, en attendant l'arrivée de Montcalm, le commandement des troupes rassemblées à Carillon, avait quitté Montréal le 12 juin, et atteint son poste le 15.

Montcalm ne devait s'éloigner de Montréal que du 20 au 25 juin, son départ précédant de quelques jours seulement celui du chevalier de Lévis qui se rendrait sur les bords du lac Ontario pour y rassembler son petit corps d'opérations.

(1) Le maréchal de camp Desandrouins, p. 147.

(2) Journal du marquis de Montcalm, p. 355.

(3) Journal de Desandrouins dans Le maréchal de camp Desandrouins, p. 148.

Dès le 19 juin, M. de Lévis disposait, à Montréal, de six piquets d'élite des troupes de terre, soit 384 hommes et 18 officiers des régiments de La Sarre, Guyenne, Ptoyal-Roussillon, Béarn, Languedoc et Berry (1). Seul, le régiment de La Reine, établi déjà à Carillon au début de juin, n'avait fourni aucun contingent. Les volontaires s'étaient présentés en foule, aussi bien parmi les officiers que parmi les soldats, pour faire partie de ce détachement, et M. de Lévis avait en M. de Senezergues, le lieutenant-colonel qui lui était adjoint, un excellent second.

Pendant ces mouvements de concentration, M. de Vaudreuil et Montcalm avaient reçu, à Montréal, d'importantes nouvelles de Carillon. Le partisan Wolfe, accompagné de trente soldats et de six sauvages, avait surpris, le 17 juin, sur les bords de la rivière de la Chute, un parti anglais qu'il avait mis en déroute en lui faisant trois prisonniers, dont un enseigne du 55e régiment d'infanterie. On avait appris par ces prisonniers que les Anglais formaient le projet de venir à Carillon ; que leur chef, le général Abercromby, se trouvait au fort Lydius « avec trois régiments, celui d'Abercromby, Murray, Lord Howe, les Montagnards Ecossais, cinq compagnies de rôdeurs de bois. Le régiment de Blackney y arrivait. On y attendait celui de Webb et Royal-Américain; de plus, 12,000 hommes de milices ; et on allait former un camp retranché au fort Georges, des camps pour couvrir des convois et des travailleurs, et des partis continuels (2) ».

(1) 3 officiers et 64 hommes de chacun de ces 6 régiments,

(2) Journal du marquis de Montcalm, p. 373. — M. de Malartic écrit dans son journal, à la date du 19 juin 1758 : « Les dépositions des prisonniers faits au fort de Carillon sont que les Anglais ont 8,000 hommes au fort de Lydius et qu'ils en attendent 3,000; qu'ils iront camper sur le bord du lac Saint-Sacrement » (A.. H. G., vol. 3499).

Ces nouvelles parvinrent à Montréal le 19 juin, mais elles n'eurent point l'effet d'émouvoir M. de Vaudreuil qui, tout entier aux préparatifs de l'expédition du chevalier de Lévis, se persuadait que les Anglais n'avaient aucun projet offensif sur la frontière du lac Saint-Sacrement. Dès le premier jour, Montcalm avait démêlé les véritables intentions du gouverneur. Le 30 mai, il écrivait à son ami, M. de Bourlamaque : « Le portage de Chambly très lent, j'en ai parlé souvent, et jusqu'à présent Vox clamantis in deserto. Au reste, est-on pressé ? Que veut-on? Faciliter une expédition à la Canadienne, inter nos, sans doute pour frère Rigaud, peut-être pour Saint-Luc, roi des sauvages. Le public veut M. le chevalier de Lévis, et moi, je crois qu'il n'y aura pas de Français, ou peu (1) ».

N'osant confier le commandement de cette expédition à son frère, « cet homme, court de lumières, et toujours mené par le premier venu (2) », le gouverneur lui avait adjoint M. de Lévis, sur les talents duquel il pouvait entièrement se reposer. Il avait aussi composé avec soin les détachements destinés à agir sous leurs ordres : six piquets d'élite des troupes de terre, les meilleures compagnies de la marine, des Canadiens « de la bonne espèce », des Montréalistes, supérieurs pour leurs qualités guerrières aux miliciens du gouvernement de Québec, enfin la grande majorité des sauvages qui combattaient avec nous.

Si la diversion projetée par M. de Vaudreuil pouvait avoir des effets heureux en obligeant les Anglais à y faire face avec une partie de leurs forces, elle avait le grave défaut d'affaiblir la petite armée de Montcalm sur

(lf Lettres du marquis de Montcalm à M. de Bourlamaque, p. 261. (2) Montcalm à M. de Moras, Ministre de la Marine, Montréal, 11 juillet 1757 (A. M. C, C1!f vol. 102).

le principal théâtre d'opérations, car elle absorbait plus d'un tiers des meilleures troupes de la colonie. Elle avait en outre l'inconvénient de se produire tardivement, M. de Lévis ne devant être en mesure de commencer son mouvement que dans les premiers jours de juillet.

Montcalm ne put quitter Montréal que le 24 juin, après avoir enfin reçu la veille, à 40 heures du soir, le Mémoire renfermant les instructions du gouverneur.

M. de Vaudreuil commençait par y déclarer qu'il avait « conféré avec M. le marquis de Montcalm sur la position actuelle de la colonie ». Avec les huit bataillons des troupes de terre, 600 soldats de la marine, 500 à 600 miliciens, un équipage d'artillerie, il évaluait à 5,000 hommes les forces mises à la disposition de son lieutenant. Il le chargeait de faire, « dès son arrivée, les démonstrations d'offensive que les circonstances lui permettront à tous égards » sur cette frontière du lac Saint- Sacrement, et concluait naïvement que ces démonstrations, jointes à la diversion de M. de Lévis par la vallée des Mohawks, ne pourraient « que mettre les Anglais hors d'état d'agir offensivement sur aucune de ces deux parties ».

Puis, après avoir avancé, au début de son Mémoire, « qu'indépendamment du siège de Louisbourg, les Anglais paraissent avoir des vues offensives dans la frontière du lac Saint- Sacrement, et même dans celle de la Belle-Rivière », que « la partie du lac Saint-Sacrement paraissait la plus menacée », M. de Vaudreuil s'efforçait d'établir, à la fin de ce même Mémoire, que les Anglais ne tenteraient aucun mouvement offensif dans cette partie, et, tout en autorisant Montcalm à marcher au-devant des ennemis et à les combattre, il mettait de nombreuses entraves à sa liberté d'action :

« Supposé que les Anglais viennent au lac Saint-Sacrement où était situé l'ancien fort Georges, leur démarche peut être susceptible de deux interprétations : 1° Nous ne devons pas croire qu'ils aient des forces suffisantes pour agir offensivement sur cette frontière, s'il est vrai, comme tout nous l'annonce, qu'ils exécutent leur expédition sur Louisbourg, de même que leurs mouvements sur la partie de la Belle-Rivière et pour rétablir Chouaguen ; 2° il paraîtrait plus vraisemblable que les ennemis s'attacheront à une démonstration de défensive audacieuse

« Si, contre toute attente, les ennemis prenaient le parti de venir faire le siège de Carillon, ce sera à M. le marquis de Moutcalm à se déterminer à aller à leur rencontre pour les combattre dans leur marche ou sur le lac, ou à les attendre dans un camp retranché ou autre position qu'il croira plus avantageuse. Nous lui observons seulement qu'il ne pourra se décider à aller audevant des ennemis qu'autant qu'il croira avoir suffisamment de sauvages et de Canadiens pour les combattre avec succès dans le bois. M. le marquis de Montcalm sait que, quelque désir que nous ayons de maintenir beaucoup de sauvages à Carillon, il est arrivé qu'ils se retiraient après avoir fait coup ; il fera donc de son mieux pour les engager de rester avec lui, mais, s'il ne pouvait y réussir, il se bornera à harceler les ennemis afin de retarder leur marche, étant de sa prudence de ne point s'exposer à se compromettre par une affaire générale et décisive (1) ».

A la lecture de cet étrange mémoire, Montcalm ne put contenir son indignation (2), et, sur-le-champ, il se mit

(1) Mémoire pour servir d'instruction à M. le marquis de Montcalm, maréchal de camp des armées du Roi, fait à Montréal, le 23 juin 1738 (A. M. G., collection Moreau de Saint-Méry, vol. 13).

(2) On en trouve la trace dans son Journal où il écrit, à la date du

en devoir d'en réfuter les arguments captieux et contradictoires par un mémoire qu'il accompagna d'une lettre (1) où il priait M. de Vaudreuil de relire et de modifier ses instructions. « . . , C'est bien assez que je me charge, dans des circonstances qui peuvent être aussi critiques, de défendre, autant qu'il me sera possible, la frontière du lac Saint-Sacrement avec 4,000 hommes contre des forces très supérieures, sans me charger d'une instruction dont les obscurités et les contradictions sembleraient me rendre responsable des événements qui peuvent arriver et que nous devons prévoir. Je rends justice à la droiture de vos intentions, mais je ne saurais partir que vous ne m'ayez remis une instruction avec tous les changements, aussi nécessaires qu'indispensables, pour conserver la réputation d'un officier général qui a servi avec autant de zèle pour votre propre gloire et la défense de cette colonie ».

Dans le mémoire (2) joint à cette lettre, Montcalm

23 juin 1758 : « Le marquis de Vaudreuil m'a remis, ce soir, à 10 heures, ses instructions ridicules, obscures et captieuses. Si je m'en fusse chargé, elles étaient tournées de façon que tout événement malheureux

m'était jeté aux jambes, quelque parti que j'eusse pris Il s'est

surtout attaché à un préambule dans lequel il avance qu'il a délibéré avec moi sur toutes les affaires de la colonie, et pris mes avis sur tout.

« J'avoue qu'il l'aurait dû faire, que mon rang-, ma réputation et les ordres du Roi l'exigeaient. Mais comme il ne m'a jamais consulté sur rien ; qu'il ne m'a jamais fait part, ni de ses nouvelles, ni de ses projets, ni de ses démarches, je lui ai déclaré positivement que je ne souffrirais jamais que ce préambule frauduleux existât à la tête de ses

instructions comme un monument contraire à ma réputation »

(Journal du marquis de Montcalm, p. 376).

(1) Copie de la lettre écrite par M. le marquis de Montcalm à M. le marquis de Vaudreuil, le 23 (juin) au soir, à Montréal (A. M. C, collection Moreau de Saint-Méry, vol. 13).

(2) A. M. C, Cn , vol. 103, et collection Moreau de Saint-Méry, vol. 13.

commençait par réfuter l'assertion de M. de Yaudreuilde l'avoir consulté sur la situation de la colonie, puisqu'il n'avait jamais eu connaissance de ses projets « que comme le public, d'une façon vague et indéterminée (1) ». Il n'eut pas de peine à établir que, recevant 500 à 600 Canadiens au lieu des 1,200 qui lui avaient été d'abord promis, sa petite armée ne dépasserait pas 4,000 hommes. Il ne put s'empêcher de manifester son étonnement que M. le marquis de Yaudreuil voulût bien se dissimuler, « à lui tout seul », les forces des Anglais dans cette partie (la frontière du lac Saint-Sacrement) : « Les dépositions des prisonniers sont trop constantes et uniformes, et M. le marquis de Vaudreuil sait bien que, malgré l'entreprise sur Louisbourg, les Anglais ont dix bataillons de troupes réglées, cinq compagnies de rôdeurs des bois entre Orange et Lydius, et peuvent être joints facilement par un gros corps de milices ». Enfin et surtout Montcalm insista pour que le gouverneur modifiât la teneur des instructions confuses de la dernière partie de son mémoire. « M. le marquis de Yaudreuil paraît se contredire formellement dans l'article le plus important de son instruction. Il commence par s'en rapporter au marquis de Montcalm pour aller au-devant de l'ennemi, pour le combattre dans sa marche ou sur le lac, et M. le marquis de Yaudreuil ajoute, dans ce même article, qu'il ne faut pas s'exposer par une affaire générale et décisive. M. le marquis de Montcalm ne saurait partir que M. le marquis de Yaudreuil n'ait totalement changé cet article de son instruction et ne l'ait expliqué clairement, car, si le marquis de Montcalm marche au-devant pour combattre, l'affaire est engagée et il contrevient à l'instruction de M. le marquis de

(I) A. M. C, Cn, vol. 103, et collection Moreau de Saint-Méry, vol. 13.

Vaudreuii. S'il veut s'en tenir à la dernière partie, il doit prendre des mesures en conséquence qui dépendront des circonstances et du temps que l'ennemi donnera, car un camp retranché n'est pas toujours aisé à placer ni prompt à faire, et il vaudrait encore mieux se retirer à Saint-Frédéric que de se compromettre ou de se renfermer dans un poste qui ne serait pas tenable (1) ».

Devant la ferme attitude de Montcalm, M. de Vaudreuii consentit à signer de nouvelles instructions dont la minute avait été rédigée par le général lui-même et qui se terminaient par ces mots : « Nous attendons du zèle de M. le marquis de Montcalm qu'il voudra bien se charger du commandement de ce corps, malgré les circonstances critiques où il va se trouver vis-à-vis les forces très supérieures des Anglais Dans ces circonstances, M. le marquis de Montcalm doit chercher à être instruit des mouvements de l'ennemi, à lui en imposer autant qu'il pourra, à retarder ses opérations et à éviter toute affaire générale. Nous ne pouvons que nous en rapporter à l'expérience de M. le marquis de Montcalm pour agir autant que le peu de troupes, auquel la disette des vivres a réduit l'armée que nous lui confions, lui permettra (2) ».

Après avoir obtenu du marquis de Vaudreuii qu'il modifiât ses instructions, Montcalm quittait Montréal le 2i juin, à 5 heures du soir, accompagné de M. de Pontleroy, ingénieur en chef de la Nouvelle France. Le 27, il

(1) Mémoire rédigé par Montcalm, le 23 (juin) au soir, à Montréal ^A. M. G., Cu, vol. 103, et collection Moreau de Saint-Méry, vol. 13).

(2) A. AI. G., Cu, vol. 103, et collection Moreau de Saint-Méry, vol. 13.

rencontrait, sur le lac Champlain, « Ignace, chef des Ilurons de Lorette, dépêché par M. de Bourlamaque pour donner avis de l'établissement des ennemis au fond du lac Saint-Sacrement, sur les ruines du fort Georges (1) ». Le chef huron était bientôt suivi de plusieurs canots, montés par des sauvages qui ramenaient à, Montréal quelques prisonniers anglais, capturés sur le lac Saint-Sacrement.

Ces prisonniers s'accordaient à dire que les troupes du général Abercromby grossissaient chaque jour au fort Lydius et que l'on était dans la persuasion, au camp anglais, que les Français, en proie à la famine, ne pourraient assembler une armée. Montcalm croisait aussi un convoi de bateaux sur lequel se trouvaient des miliciens du gouvernement de Montréal qui s'en retournaient vers cette ville. « Ils sont trop bons pour qu'on nous les laisse, écrit-il avec ironie dans son Journal. On les destine à l'armée de faveur Cette chimérique expédition

de Corlar (ainsi la nomment les courtisans) sera peut-être cause de la perte de la colonie ». Montcalm voyait avec regret ce partage de nos faibles forces. Il aurait fallu, suivant lui, « marcher sur-le-champ aux ennemis avec les sauvages, l'élite des Canadiens, des troupes de terre et de la colonie. Ils ne sont pas encore retranchés, persuadés, suivant le rapport des prisonniers, que la disette des vivres nous met hors d'état de rassembler un corps d'armée ; ils se tiennent moins sur leurs gardes et ne pensent qu'à accélérer leurs travaux. Une attaque imprévue les culbuterait et finirait la campagne de ce côté. Le marquis de Vaudreuil pourrait alors s'occuper, * ou d'envoyer des secours à la Belle-Rivière, ou de ses prétendues négociations avec les cinq nations. Mais qui sait s'il est désireux d'un succès décisif pour cette

(1) Journal du marquis de Montcalm, p. 382.

colonie, mais dont le général des troupes de terre serait l'agent? (1)».

Comme on vient de le voir, c'était M. de Bourlamaque qui avait dépêché en toute hâte à M. de Vaudreuil le courrier et les prisonniers rencontrés par Montcalm sur sa route. Depuis son arrivée à Carillon, le 15 juin, M. de Bourlamaque avait donné une vigoureuse impulsion aux travaux du fort que dirigeait M. de Lotbinière, et il avait surtout cherché à connaître les projets des Anglais et leurs forces au Sud du lac Saint-Sacrement. Il s'était servi à cet effet de l'officier partisan Wolfe qu'il avait fait embarquer sur le lac avec une escorte, sous prétexte de porter au général Abercromby des lettres du marquis de Vaudreuil, relatives au retour de deux officiers anglais prisonniers, le lieutenant-colonel Schuyler et le capitaine Martin, qui avaient été autorisés à se rendre à New-York pour y vaquer à leurs affaires. Comme le lieutenant Wolfe, attendu le 23 juin à Carillon, n'y était point de retour, M. de Bourlamaque en avait sagement déduit que les Anglais l'avaient retenu dans leur camp pour ne point lui permettre de divulguer leurs préparatifs. Aussi se détermina-t-il à détacher M. de Langy-Montégron, enseigne de la marine, excellent partisan, à la tête d'une soixantaine de sauvages, avec la mission de se porter au fond du lac pour y faire des prisonniers et reconnaître les mouvements des Anglais.

Le 25 juin, M. de Langy était de retour de sa découverte. Il ramenait avec lui 1 officier et 15 rangers, ou coureurs des bois, qu'il avait capturés dans une île, à 2 lieues du fond du lac où il avait pu constater d'importants mouvements de troupes et la présence de nombreuses embarcations. On sut, par ces prisonniers, que

(1) Journal du marquis de Montcalm, p. 383.

52 MO.nTCALM au combat de carillon

les Anglais devaient se mettre en marche sur Carillon « dans quatorze jours, au nombre de 25,000 hommes, dont 6,500 et plus de troupes réglées ; que, de cette armée, un corps de 7,000 hommes, aux ordres de lord Ilowe, devait se rendre par terre, le reste par eau, au moyen de quinze cents berges (1) et bateaux, du port de 25 à 30 hommes ; qu'ils attendaient, au premier jour, le colonel Johnson avec 500 sauvages des cinq nations. . . (2) ».

Des rapports aussi circonstanciés ne permettaient plus de mettre en doute les projets offensifs des Anglais. Le 29 juin, M. de Vaudreuil, se rendant enfin à l'évidence, donna au chevalier de Lévis l'ordre de suspendre son mouvement vers le lac Ontario et de diriger en toute hâte sur Carillon les premières troupes de son détachement qui seraient prêtes à marcher, c'est-à-dire les piquets des six régiments, réunis partie à Montréal, partie à la Chine. Les piquets de Montréal s'embarquèrent le 1er juillet, ceux de la Chine le 2, descendant le Saint- Laurent pour s'engager da,ns la rivière de Richelieu. En usant de la plus grande diligence, M. de Lévis ne croyait pas arriver à Carillon avant le 10 juillet (3), mais son zèle et la bonne volonté de ses soldats devaient réaliser des prodiges, leur faire gagner deux jours, et leur permettre de débarquer à temps pour partager les dangers et la gloire de leurs compagnons d'armes.

(1) La berge était une embarcation de dimensions plus grandes que le canot.

(2) Situation de la Nouvelle-France au mois de mai 1758 et extrait de ce qui s'y est passé déplus intéressant pendant ladite année. Mémoire adressé au maréchal de Belle-Isle par M. de Lotbinière, Québec, 14 novembre 1758 (A. H. G., vol. 3499).

(3) « Quelque diligence que je puisse faire, je ne peux le (Montcalm)

joindre a\ec ma lre division que le 10 » [M. de Lévis au maréchal

de Belle-Isle, Montréal, 2 juillet 1758 (A. H. G., vol. 3498)].

Le 30 juin, à 3 heures de l'après-midi, Montcalm accompagné de ses aides de camp, des ingénieurs de Pontleroy et Desandrouins, faisait son entrée à Carillon, salué par une salve de douze coups de canon du fort (1). Il y trouvait les huit bataillons français, réduits à 2,970 hommes (2), « très faibles par eux-mêmes, à cause de la quantité de mauvaises recrues, très affaiblis encore par les piquets de volontaires qu'on en a tirés pour le détachement du chevalier de Lévis ; 40 hommes de la marine, 30 Canadiens en état d'aller à la guerre et 44 sauvages (3) ; des vivres pour neuf jours seulement, et, pour un cas urgent, 36,000 boucauts de biscuit ».

C'est avec ces faibles ressources que le général français devait faire face à une attaque imminente des Anglais. Les renseignements communiqués à Montcalm dépeignaient la situation comme critique, « le nombre des ennemis grossissant tous les jours à la tête du lac Saint-Sacrement ; leur portage très avancé ; mille chevaux et une quantité de bœufs proportionnée, employés à le faire ; les dépositions des prisonniers unanimes sur un projet de leur part d'assiéger Carillon et de commencer leurs mouvements dans les premiers jours de juillet ; 20,000 ou 25,000 hommes destinés selon leur rapport à cette expédition (4) ».

Si ces rapports exagéraient la force des Anglais, il

(1) Journal de M. deMalariio (A. H. G., vul. 3»9(Jj.

(2) Montcalm au maréchal de Belle-Isle, Carillon, 12 juillet 1758 (A. H. G., vol. 3498).

(3) Journal du marquis de Montcalm, p. 384. — Dans sa lettre au maréchal de Belle-Isle, du 12 juillet 1758, Montcalm donne à peu près les mêmes chiffres : 35 Canadiens, 37 hommes de la marine et, « ce que l'on ne croira pas, 16 sauvages seulement (il y en a 800 domiciliés dans la colonie) ».

(i) Ibid., p. 38 L

n'en est pas moins vrai qu'au moment où Montcalm arrivait à Carillon, les ennemis achevaient de concentrer au Sud du lac Saint-Sacrement une armée d'opérations de plus de 15,000 combattants. Les colonies anglaises de l'Amérique septentrionale n'avaient rien épargné pour mettre sur pied des forces considérables et subvenir aux frais d'une expédition dont elles attendaient des résultats décisifs : l'invasion et la conquête du Canada. Pitt leur avait demandé 20,000 hommes, et la levée de ces contingents s'était opérée par un acte « publié le 24 mars 1758 dans les différentes colonies, et dont voici l'intitulé traduit pour le contingent de la Nouvelle- York : « Acte pour lever, payer et habiller 2,680 hommes effectifs, y compris les officiers, afin de former, avec les forces des colonies voisines, une armée de 20,000 hommes pour envahir les possessions françaises en Canada, conjointement avec un corps des troupes régulières de Sa Majesté, et autre règlement à cet effet (1) ».

Miliciens du Massachusetts, du Connecticut, de New- York, New-Jersey et Rhode-Island, accoururent en foule se ranger sous les ordres du major général Abercromby. Selon Parkman, l'enthousiasme de ces troupes était exalté par leurs aumôniers qui prêchaient la croisade contre l'abomination de Babylone et les comparaient déjà aux soldats de Josué marchant contre Amalec, maudit par Dieu (2).

Ces miliciens, au nombre de 9,000, devaient être soutenus par un corps solide de plus de 6,000 réguliers appartenant aux 27e, 44e, 46e, 55e, 80e régiments d'infanterie (3), aux Highlanders du 42e régiment, et au

(1) Journal du marquis de Montcalm, p. 393.

(2) Montcalm and Wolfe, t. II, p. 89.

(3) Le 80e régiment était un régiment d'infanterie légère levé, parmi les miliciens des colonies anglaises, par les soins du colonel Gage, en mai 1758.

Royal-Américain, sans compter un détachement de marins commandés par le lieutenant-colonel Bradstreet et plusieurs compagnies de rangers ou coureurs des bois aux ordres du major Rogers. Pour leur transport, ces troupes disposaient de 900 barques, de 135 berges et d'un grand nombre de bateaux plats destinés à recevoir un parc d'artillerie, soit, au total, de près de 1,500 embarcations qui se tenaient prêtes à mettre à la voile au début de juillet (1).

Le chef de cette belle armée était le major général Abercromby, lourd de corps et d'esprit, vieilli avant l'âge (2). Des influences politiques avaient imposé ce choix à Pitt, mais le Ministre comptait que le commandement de l'armée serait exercé en réalité par un officier du plus brillant avenir, le brigadier Howe, en qui il se plaisait à reconnaître « un caractère digne de l'antiquité, un modèle parfait de vertu militaire (3) ». Agé seulement de 34 ans, doué d'une mâle énergie, lord Howe avait introduit d'heureuses réformes dans l'armée. Sous son impulsion, les offlciers s'étaient débarrassés de tout bagage superflu, et n'avaient gardé qu'une couverture, une peau d'ours, un petit portemanteau. « Point de femmes qui suivent le camp pour blanchir notre linge, écrivait un officier à la date du 12 juin 4758. Lord Howe a déjà donné l'exemple en allant au ruisseau et en lavant le sien (4) ». Abercromby subissait l'ascendant de son lieutenant : il sentait en lui un conducteur d'hommes, de même que réguliers et provinciaux voyaient en lui l'âme de l'armée.

(1) Montcalm and Wolfe, t. II, p. 92.

(2) Abercromby était âgé de 52 ans.

(3) Pitt à Grenville, 22 août 1758 (Grenville Papers, t. I, p. 262).

(4) Lettre parue dans le Boston Evening Post et citée par Parkinan, Montcalm et Wolfe, t. II, p. 90.

Tandis que les Anglais mettaient la dernière main aux préparatifs de leur embarquement, Montcalm envisageait avec sang-froid le danger de sa position et prenait de promptes mesures pour le conjurer. Il connaissait trop l'importance de Carillon, « la clef des eaux et par conséquent du pays (1) », pour l'abandonner sans combat aux ennemis. « Activité et audace, voilà nos seules ressources », écrit-il dans son Journal, à la date du 1er juillet, et, ce même jour, il n'hésite pas, malgré la disproportion de ses forces, à s'éloigner du canon de Carillon et à faire occuper la rive Nord du lac Saint-Sacrement, le portage où les Anglais doivent vraisemblablement débarquer. Par ce mouvement en avant, il espère en imposer aux ennemis et retarder de quelques jours leur approche, temps suffisant pour permettre à M. de Vaudreuil dé lui faire parvenir les renforts que réclame sa position aventurée.

Le 1er juillet, à 5 h. 30 du matin, sa petite armée, partagée en trois brigades, se mit en marche (2). La brigade La Reine, composée des régiments de La Reine,

(t) Le maréchal de camp Desandrouins, p. 164.

(2) Pour le récit des événements du 1er au 8 juillet, nous avons suivi de près l'excellente Relation de la victoire remportée sur les Anglais, le 8 juillet 1758, par V armée du Roi commandée par le marquis de Montcalm. Cette relation, rédigée sans doute par Bougainville sous les yeux du général français, se trouve dans le volume 3498, pièce 138, des Archives historiques du Ministère de la Guerre. On la rencontre encore aux Archives du Ministère des Colonies dans la série Cu, vol. 103, au folio 3G7, avec la mention : « Joint à la lettre de M. de Montcalm, du 20 juillet 1758 » ; au folio 331 du même volume; enfin au folio 164 du volume 13 de la collection Moreau de Saint-Méry avec l'indication : « Joint à la lettre de M. de Vaudreuil, gouverneur général du Canada, du 4 août 1758 ». Ces deux dernières copies sont accompagnées du commentaire, aussi malveillant que maladroit, par lequel M. de Vaudreuil s'est efforcé de diminuer, aux yeux du Ministre de la Marine, le mérite de Montcalm.

Guyenne et Béarn, vint, sous les ordres de M. de Bourlamaque, occuper la tète du portage, à l'extrémité Nord du lac saint-Sacrement. A une demi-lieue en arrière, la brigade de Royal-Roussillon, composée de Royal-Roussillon et du 2e bataillon de Berry, s'établit sur la rive droite de la rivière de la Chute, près d'un moulin à scie distant de trois quarts de lieue de Carillon. La brigade de La Sarre, composée de La Sarre et de Languedoc, resta sur la rive gauche de la rivière de la Chute, aux abords du moulin. Seul, le 3e bataillon de Berry campa sous le fort pour en constituer la garnison en cas d'attaque. Montcalm n'avait point voulu s'établir avec l'armée sur les bords du lac Saint-Sacrement, au camp du Portage, et s'opposer avec toutes ses forces au débarquement des Anglais, car la position ne s'y prêtait pas. Ainsi qu'il le rappelait à M. de Vaudreuil, par son Mémoire du 23 juin, « le poste du Portage est un fond de cuve dont l'ennemi nous chassera facilement avec des forces supérieures quand il le voudra (1) ». Pour cette raison, Montcalm s'était sagement borné à empêcher que les ennemis s'emparassent du Portage « à l'improviste, ce qu'ils pouvaient faire par une marche de dix ou douze heures seulement sur le lac (2) », et son but devait être vraisemblablement atteint en faisant occuper, par une seule brigade, la rive Nord du lac Saint-Sacrement (3).

(1) A. M. C, collection Morenu de Saint-Méry, vol. 13.

(2) Journal du marquis de Montcalm, p. 385.

(3) Gomme, dans sa Relation, Montcalm se félicite de sa manœuvre du 1er juillet, laquelle, pré:>entant « l'apparence de forces plus considérables que celles que uous avions, a retardé de quelques jours les mouvements des ennemis », M. de Vaudreuil a écrit en regard de ces lignes, avec une suffisance qui prête à sourire : « Quoique le marquis de Montcalm veuille insinuer que celte manœuvre en a imposé aux ennemis et a retardé leurs opérations, il n'en est pas moins certain que, n'ayant pas eu dessein d'embarrasser, par des abatis, les rives du lac depuis la montagne Pelée jusqu'à l'ancien camp du sieur de Contre-

Tandis que les bataillons gagnaient leurs nouveaux postes, Montcalm, accompagné de plusieurs officiers, de MM. de Pontleroy et Desandrouins entre autres, reconnaissait une position indiquée par M. de Bourlamaque comme propre à barrer la presqu'île de Carillon. Cette position était appuyée, à droite, à un ruisseau marécageux qui se jetait dans la rivière Saint-Frédéric, et, à gauche, à un escarpement voisin de la rivière de la Chute. Elle fut jugée excellente pour la défensive, mais trop éloignée du fort pour en tirer journellement les vivres et en recevoir quelque appui, enfin et surtout d'un développement trop considérable pour le petit nombre de nos bataillons. Dans l'après-midi, MM. de Pontleroy et Desandrouins, chargés de déterminer une position de moindre étendue et plus rapprochée de Carillon, la trouvèrent à la base de l'éperon qui se terminait au fort et à 500 toises seulement de ce dernier. Le développement de ce nouveau retranchement ne devait pas dépasser 300 toises sur son front : appuyé sur ses flancs aux escarpements de l'éperon, il pouvait être rapidement constitué par un fossé dont les terres, rejetées du côté du défenseur, formeraient le parapet. Les deux ingénieurs projetaient en outre de renforcer ce parapet de corps d'arbres, couchés dans le sens de la longueur, que pouvaient fournir les bois si nombreux dans le voisinage immédiat du retranchement.

Le choix de cette seconde position fut approuvé par Montcalm, et les deux ingénieurs commencèrent, dès Je

cœur, de s'opposer au débarquement et de défendre pied à pied le portage (ce qui paraissait le seul parti à prendre), il eût été plus avantageux de travailler d'abord aux retranchements des hauteurs de Carillon et d'assurer leur communication avec le fort pour empêcher les ennemis de pouvoir les tourner et assurer une retraite aux troupes dans le cas qu'ils vinssent à être forcés » (A. M. G., G11} vol. 103, et collection Moreau de Saint-Méry, vol. 13).

2 juillet, « le tracé et le piquetage des retranchements. Desandrouins releva tout à la boussole (1) ».

100 Canadiens ou soldats de la marine, qui escortaient quelques bateaux chargés de 30,000 rations de vivres, arrivèrent à Carillon dans la soirée du 1er juillet. Ce supplément de vivres assurait la subsistance de notre petite armée jusqu'au 16 ou 17 juillet. Soucieux de ménager ses faibles approvisionnements, Montcalm fixa la ration journalière du soldat à une livre et demie de pain, une demi-livre de lard et une demi-livre de pois. « L'officier avait une livre de pain, et autant à son domestique. De plus une roquille d'eau-de-vie à l'officier. Les officiers avaient moins de pain, parce qu'ils avaient d'autres provisions que celles de la troupe. Cela est fort raisonnable, dit Desandrouins dans son Journal, et l'on doit le supporter sans murmures, dans le cas où nous sommes (2) ».

Les troupes passèrent la journée du 1er juillet à s'installer dans leurs camps et à achever le portage de leurs équipages. Le soir, vers 7 heures, M. de Bourlamaque fit partir deux berges, montées par 30 hommes, pour aller à la découverte sur le lac Saint-Sacrement (3).

Pour suppléer au manque de Canadiens et de sauvages, Montcalm ordonna, le 2 juillet, de former une compagnie de volontaires à chacun des camps de la Chute et du Portage. La première fut commandée par

(1) Le maréchal de camp Desandrouins, p. 158. — A la date du 2 juillet 1758, Montcalm écrit dans son Journal : « Tout ce qu'on peut faire dans le moment présent et que l'on fait, c'est de tracer ces travaux et de faire faire aux troupes de la Chute et du Portage autant de fascines et de palissades que le service de ces camps le leur permettra. Le 3e bataillon de Berry, qui est à Carillon, ne peut fournir que 90 travailleurs. Qu'exécuter avec aussi peu de monde? ».

(2) Le maréchal de camp Desandrouins, p. 157.

(3) Journal de M. de Malartic (A. H. G., vol. 3499, pièce 191).

M. Duprat, capitaine au régiment de La Sarre, a

seconde par M. Bernard, capitaine au régiment de Béarn. De sa personne, Montcalm s'établit au camp de la Chute « pour être plus à portée de la tète du Portage et des mouvements de l'ennemi (1) ».

Une alerte d'une courte durée se produisit dans la matinée du 2 juillet où deux coups de fusil, tirés à un poste avancé du régiment de La Reine, firent prendre les armes aux troupes de M. de Bourlamaque jusqu'à ce que le capitaine, commandant ce poste, eût envoyé « rendre compte que son lieutenant, détaché en avant avec 6 hommes, en cherchant son couteau de chasse, avait trouvé une plume (2) et s'était promptement mis derrière un arbre pour éviter un coup de fusil que lui a tiré un sauvage qui était prêt à foncer sur lui, le casse-tète à la main, s'il ne l'en eût empêché- en le mettant en joue ; que le sauvage a paré le coup en mettant le ventre à terre et n'a pris la fuite que quand l'officier a appelé : « A moi, volontaires (3) ».

Le 3 juillet, Montcalm reçut un renfort de 80 Canadiens et de 38 soldats de la marine sous M. de Raymond, capitaine de la marine. M. Le Mercier arriva aussi pour prendre le commandement de l'artillerie et remit à Montcalm des lettres du marquis de Vaudreuil qui annonçaient l'abandon de l'expédition de Corlar et la prochaine arrivée de M. de Lévis.

Dans la journée du 4 juillet, M. de Bourlamaque employa ses troupes à construire une boulangerie et à établir un pont sur la rivière de la Chute, à proximité du premier rapide de la décharge du lac Saint-Sacrement.

(1) Journal du marquis de Montcalm, p. 387.

(2) Indice de la présence des sauvages. On sait que leur coiffure était ornée d'une toutfe de plumes.

(3) Journal de M. de Malartic (A. H. G., vol. 3499, pièce 191).

IL fit aussi tracer un redan destiné à défendre ce pont. De son côté, Montcalm prescrivit de jeter un pont sur la même rivière, près du moulin à scie, pour faciliter la communication des deux brigades de La Sarre et de Royal- Roussillon, qui travaillèrent encore à confectionner des fascines et des palissades destinées à renforcer la défense de Carillon.

Dans la soirée du 4 juillet, M. de Raymond rejoignit M. de Bourlamaque avec son détachement, et M. de Langy-Montégron, enseigne de la marine, s'embarqua sur le lac Saint-Sacrement à la tète d'une petite flottille de découverte, montée par 150 hommes environ, « dont 104 volontaires de nos bataillons, 25 Canadiens et une vingtaine de sauvages (1) ». L'émulation était telle parmi nos officiers qu'un capitaine et 7 lieutenants marchèrent comme volontaires aux ordres de M. de Langy, bien qu'il fût leur cadet.

Le 5 juillet, vers 3 heures de l'après-midi, une partie des canots de M. de Langy étaient de retour au Portage, avec la nouvelle que le fond du lac Saint- Sacrement était couvert d'une flotte nombreuse d'où 60 berges s'étaient détachées pour leur donner la chasse ; que M. de Langy avait porté résolument sa seule embarcation au-devant des ennemis qui, surpris par cette manœuvre hardie, redoutant quelque piège, avaient ralenti leur poursuite et laissé à nos canots le temps d'échapper à leur vue ; enfin que M. de Langy était demeuré sur le lac pour garder le contact avec les ennemis, dont ces berges constituaient vraisemblablement l'avant-garde (2).

(1) Journal du marquis de Montcalm, p. 388.

(2) Journal de M. de Malartic (A. H. G., vol. 3499, pièce 191), et lettre de M. de Vaudreuil au Ministre de la Marine, Montréal, 28 juillet 1758 (A. M. G., collection Moreau de Saint-Méry, vol. 13).

Sur ces renseignements, M. de Bourlamaque fit aussitôt partir, aux ordres de M. de Trépezec, capitaine dans Béarn, un détachement composé de trois piquets de La Reine, Béarn et Guyenne, de volontaires, de soldats de la marine et de Canadiens, au nombre de 300 hommes environ. Ils devaient gagner une montagne, appelée la montagne Pelée, à 3 lieues du camp du Portage et sur la rive gauche du lac Saint-Sacrement, avec mission d'observer les mouvements des ennemis et de s'opposer à leur débarquement en ce point. M. de Bourlamaque confia encore trois piquets à M. Germain, capitaine au régiment de La Reine, pour surveiller les bords du lac, établir la liaison entre M. de Trépezec et le camp du Portage et soutenir nos gardes avancées.

De retour à la rive Nord du lac Saint-Sacrement vers 5 heures du soir, M. de Langy confirma à M. de Bourlamaque la nouvelle de l'approche des ennemis et s'offrit aussitôt de rejoindre M. de Trépezec et de lui servir de guide dans ce terrain difficile et couvert de bois.

Montcalm ordonna, de son côté, à toutes les troupes de « se tenir alertes », de passer la nuit au bivouac et de commencer à déblayer leurs équipages. Par son ordre, les volontaires du capitaine Duprat (1) furent envoyés sur la petite rivière de Bernetz, affluent de gauche de celle de la Chute ; elle se jetait dans cette dernière, à mi-distance entre le pont du Portage et celui du moulin

(1) Dans sa relation du combat de Carillon (lettre du 28 juillet 1758 adressée au Ministre de la Marine), M. de Vaudreuil mentionne les volontaires de Duprat. Montcalm, dans son Journal, cite les volontaires de Bernard. Il semble établi toutefois, par la suite même du récit de Montcalm, que ce fut bien la compagnie de Duprat qui reçut la mission de garder, dès le 5 juillet, les gués de la rivière de Bernetz. — Voir le croquis donnant la position des troupes de Montcalm le 5 juillet 1758, dans la soirée.

à scie. Comme elle était guéable en plusieurs endroits, l'ennemi pouvait la franchir, une fois débarqué, pour se porter sur Carillon en suivant la rive gauche de la rivière de la Chute.

150 Canadiens et soldats de la marine arrivèrent à Carillon dans la soirée du 5, sous la conduite de trois capitaines, MM. de la Naudière, de Saint-Ours et de Gaspé.

Ainsi que l'avait annoncé M. de Langy, l'arrivée de la flotte anglaise n'était plus qu'une question d'heures. Dans la soirée du 4 juillet, Abercromby avait achevé l'embarquement de son artillerie, de ses munitions, de ses bagages et de ses vivres. Le 5, à la pointe du jour, l'armée mit à la voile, au nombre de 6,367 réguliers et de 9,024 miliciens (1). Officiers etv soldats étaient remplis d'une entière confiance dans le succès de l'expédition, au spectacle de la flotte puissante qui couvrait de ses embarcations toute la largeur du lac : « La splendeur de ce jour d'été ; la beauté romantique du décor ; l'étincellement et l'éclat de ces eaux cristallines ; les îlots innombrables, que couvraient des touffes de pins, de bouleaux et de sapins ; les montagnes avoisinantes, avec leurs cimes pleines de verdure et leurs rochers frappés par le soleil ; l'éclair des avirons et le scintillement des armes ; les étendards, les divers uniformes, les accords du clairon, de la trompette, de la cornemuse et du tambour, répercutés et prolongés dans les bois par des centaines d'échos (2) », tout concourait à faire de cette scène un tableau plein d'enchantement.

L'avant-garde était formée par les coureurs des bois

(1) Extrait d'une lettre du major général Abercromby à M. Pitt, secrétaire d'État, datée du camp du lac Georges, le 12 juillet 1758 (Gazette extraordinaire de Londres, du 22 août 4758).

(2) Montcahn and Wolfe, t. II, p. 92.

du majors Rogers, l'infanterie légère du colonel Gage, les marins du lieutenant-colonel Bradstreet. Le corps principal venait ensuite, sur trois colonnes, celle du centre constituée par les réguliers aux habits rouges, lord Howe et son régiment, le 55e d'infanterie, en tête ; celles des ailes par les miliciens aux habits bleus. A la suite des colonnes, les embarcations chargées des vivres et des bagages, les lourds bateaux plats portant l'artillerie, formaient une division spéciale sous la protection d'une arrière-garde composée de miliciens et de réguliers.

A 5 heures du soir, la flotte avait parcouru les trois quarts de la traversée du lac. Elle fit halte jusqu'à 10 heures pour attendre les bateaux de la dernière division qui avaient marché plus lentement, puis elle se remit en marche et parvint le 6 juillet, au jour, en vue de la rive Nord du lac Saint-Sacrement.

Lord Howe, le lieutenant-colonel Bradstreet et le major Rogers, allèrent de concert reconnaître les abords du Portage. N'y découvrant qu'un faible détachement français, ils rendirent compte aussitôt à Abercromby que rien ne s'opposait à son débarquement.

Vers 9 heures, l'armée anglaise prenait possession du Portage. Son général, espérant investir, le jour même, Carillon par la rive gauche de la rivière de la Chute, formait ses troupes sur quatre colonnes, deux de réguliers au centre, deux de miliciens aux ailes, qui se mirent en mouvement une fois constituées.

Abercromby avait compté sans les difficultés du terrain, couvert d'une épaisse forêt vierge à travers laquelle il fallut se frayer un chemin. N'ayant aucunes vues devant elles, s'avançant sur un sol accidenté et mal connu de leurs guides, les colonnes ne tardèrent pas à se rompre et à se rencontrer. Après une marche confuse, longue et fatigante, l'armée anglaise n'avait gagné que peu de terrain, et elle n'avait pas encore atteint, à

4 heures du soir, les bords de la rivière de Bernetz (1).

Du côté français, la nuit du 5 au 6 juillet s'était passée sans autre alerte, aux postes avancés du capitaine Germain, qu'une courte fusillade avec un parti de « découvreurs » que les ennemis avaient mis à terre et qui tenta vainement d'enlever un caporal et les sentinelles de relève qui l'accompagnaient.

En apercevant, au jour, la flotte anglaise, M. deBourlamaque, qui avait retardé jusque-là le renvoi de ses équipages dans la crainte que cette évacuation « n'eût un air de timidité (2) », en commença le portage. A 7 heures, il fut rejoint par les piquets de M. Germain qui avaient fusillé au passage quelques berges ennemies et fit relever tous ses postes avancés par ses grenadiers. Après avoir différé son départ jusqu'à 8 heures dans la vaine espérance de voir apparaître le détachement de M. de Trépezec, il commença son mouvement de retraite sur le camp de la Chute, brûlant le peu d'équipages qui n'avaient pu encore être renvoyés, et détruisant son pont près du premier rapide de la rivière. Dans le meilleur ordre et sans perdre un seul homme, La Reine, Guyenne etBéarn, vinrent rejoindre Royal-Roussillon et le 2e bataillon de Berry. Montcalm fit alors replier les deux brigades de La Reine et de Royal-Roussillon sur la rive gauche de la rivière de la Chute et rompre le pont établi près du moulin à scie. Après s'être réunis à La Sarre et à Languedoc, les cinq bataillons campèrent sur les hauteurs voisines du moulin (3).

Pendant que s'opérait ce mouvement de retraite,

(1) Lettre d'Abercromby à Pitt, dans la Gazette extraordinaire de Londres, et Parkman, Montcalm and Wolfe, t. II, p. 95.

(2) Journal du marquis de Montcalm, p. 391.

(3) Journal de M. de Malartic (A. H. G., vol. 3499, pièce 191).

tif> MONTCALM AU COMBAT DE CARILLON

MM. de Pontleroy et Desandrouins procédaient, dès 7 heures du matin, à la mise en état de défense de la position reconnue par eux le 1er juillet, et, bien qu'ils ne disposassent encore que de 100 travailleurs du 3e bataillon de Berry, ils employèrent utilement cette journée à commencer un retranchement, à étudier le terrain et à déterminer le tracé des travaux du lendemain.

La journée du 6 juillet se fût achevée sans encombre pour les Français si le détachement de M. de Trépezec avait pu rejoindre M. de Bourlamaque ou Montcalm, mais, coupé de sa ligne de retraite, ce détachement se perdit dans les bois. Malgré son expérience du terrain, M. de Langy, qui le guidait, s'égara. Les quelques sauvages, que Montcalm avait pu lui adjoindre, l'avaient abandonné en cours de route. Vers 4 heures du soir, M. de Trépezec était seulement parvenu sur les bords de la rivière de la Chute, près du confluent de la rivière de Bernetz, sans se douter de la présence, à faible distance, des colonnes anglaises qui continuaient à s'ouvrir lentement un chemin à travers les obstacles presque insurmontables de la forêt.

Lord Howe, avec le major Putnam et 200 coureurs des bois, marchait en tête de la colonne de droite des réguliers quand retentit soudain le cri de « Qui vive! ». « Français ! », répondent les Anglais, sans néanmoins donner le change à leurs adversaires qui ripostent par une décharge meurtrière. Lord Howe tombe, mortellement frappé : la colonne qui le suit flotte un moment et est prête à se débander, mais la ferme contenance des coureurs des bois lui donne le temps de se ressaisir, et le détachement français, accablé par des forces supérieures, se voit contraint, après une vigoureuse résistance, démettre bas les armes en grande partie. U8 prisonniers, dont plusieurs officiers, restent aux mains des Anglais. Environ 50 Français ont perdu la vie dans le

combat, et une centaine parviennent seuls à s'échapper et à rejoindre Montcalm, ramenant M. de Trépezec mortellement blessé (1) et M. de Langy légèrement atteint (2). Les Anglais avaient été moins éprouvés dans le combat, mais la mort de lord Howe était pour eux une perte irréparable. « Avec lord Howe, écrit un contemporain, le major Thomas Mante, il sembla que l'âme de l'armée du général Abercromby venait d'expirer. Dès l'instant funeste où le général se trouva privé de ses conseils, l'ordre et la discipline ne furent plus observés, et une étrange infatuation usurpa la place de la résolution (3) ». Les conséquences de cette perte fatale ne tardèrent pas à se faire sentir. L'armée entière demeura inutilement toute la nuit sous les armes au milieu de la forêt. Au jour, comme les troupes étaient déjà très fatiguées par la traversée du lac, par leur marche pénible à travers bois, par le manque de provisions, « ayant été obligées de jeter ce qu'elles en avaient apporté avec elles afin de s'alléger », Abercromby leur donna l'ordre de regagner les bords du lac Saint-Sacrement, l'endroit où elles avaient débarqué, et elles y arrivèrent le 7 juillet, vers 8 heures du matin.

Montcalm avait vu avec joie que les ennemis commet-

(1) Montcalm, désireux de venir en aide a la veuve et au fils de ce vaillant capitaine du régiment de Béarn, adressait au maréchal de Belle-Isle, du camp de Carillon, le 18 août 1758, un mémoire où il disait : « M. de Trépezec laisse un fils, âgé de 4 ans et quelques mois, qui sera très à plaindre si les bontés du Roi ne viennent à son secours, et je supplie Monseigneur le maréchal de Belle-Isle de vouloir bien lui faire accorder une place à l'École Royale militaire, et, en attendant de

pouvoir y être admis, une gratification annuelle de 100 écus »

(A. H. G., vol. 3499).

(2) Journal du marquis de Montcalm, p. 393; Journal de M. de Malartic (A. H. G., vol. 3499, pièce 191); Le maréchal de camp Desan* drouins, p. 163; Montcalm and Wolfe, t. II, p. 97, etc.

(3) Montcalm and Wolfe, t. II, p. 97»

taient la faute de se jeter à travers la forêt au voile presque impénétrable et de marcher vers la rivière de Bernetz, au lieu de rétablir le pont de M. de Bourlamaque et de se porter droit au camp de la Chute en suivant le chemin facile du Portage. Par cette fausse manœuvre, les Anglais perdaient une grande journée et lui laissaient un répit d'un prix incalculable pour l'arrivée d'un prochain secours et la mise en état d'une position retranchée. Sans connaître la mort de lord Howe, Montcalm, attentif aux mouvements des ennemis, sut y percevoir des signes de trouble et de désarroi. Il eut cette admirable intuition qu'un aveuglement funeste présidait à leurs conseils, et, le soir même, il écrivait à son ami, le commissaire Doreil, ces lignes prophétiques, qui font le plus grand honneur à la perspicacité de son jugement : « J'ai affaire à une armée formidable. Malgré cela, je ne désespère de rien. J'ai de bonnes troupes. A la contenance de l'ennemi, je vois qu'il tâtonne. Si, par sa lenteur, il me donne le temps de gagner la position que j'ai choisie sur les hauteurs de Carillon et de m'y retrancher, je le battrai (2) ».

Averti le 6 juillet, à 5 h. 30 du soir, par les volontaires de Duprat, que l'ennemi poussait une tête vers la

(1) Lettre d'Abercromby à Pitt, dans la Gazette extraordinaire de Londres.

(2) Casgrain, Montcalm et Lévis, t. I, p. 399. — Dans ea lettre au maréchal de Belle-Isle* du 31 juillet 1758, M. Doreil reproduit, à peu près dans les mêmes termes, ce trait qui Ta « frappé d'admiration ». M. le marquis de Montcalm, écrivant, le 6, à M. le marquis de Vaudreuil pour lui exposer le danger de sa situation et lui réitérer ses instances pour qu'il lui envoyât du renfort, avait cependant le ton du vainqueur. Il lui disait : « J'espère beaucoup de la volonté et de la valeur des troupes françaises. Je vois que ces gens-là marchent avec précaution et tâtonnent. S'ils me donnent le temps de gagner la position que j'ai choisie sur les hauteurs de Carillon, je les battrai ».

(A. H. G., vol. 3498).

rivière de Bernetz, Montcalm fit replier sa petite armée sous Carillon. Elle y arriva à 7 heures et passa la nuit au bivouac. Un renfort de 183 Canadiens ou soldats de la marine, sous un capitaine, M. de Gannes, vint compenser en partie la perte éprouvée par nos bataillons à la suite de la défaite du détachement de M. de Trépezec(l).

(1) Journal du marquis de Montcalm, p. 422.

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