CHAPITRE VIII
Départ de Montcalm. — Son arrivée au Canada. — Organisation des forces militaires. — Débuts heureux de Montcalm. — Victoire de Chouegen.
Le il mars 17 50, Montcalm arrivait à Brest. Une agitation indescriptible, un mouvement inaccoutumé , une fièvre générale régnaient depuis plusieurs mois dans cette ville et surtout dans le port. Les préparatifs de départ auxquels se livraient les troupes désignées pour le Canada étaient poussés avec vigueur et attiraient l'attention de tous les habitants. La flotte comprenait trois grands vaisseaux armés en flûte : le Héros, Y Illustre, le Léopard, portant chacun de 60 à 70 canons. Elle avait, en outre, trois frégates de 3o canons : la. Licorne, la Sauvage, la Sirène. Dès le 21 et le 26, près de 1,200 hommes, formant l'effectif des troupes, s'embarquèrent pour l'Amérique. La Licorne, qui portait Montcalm , ne quitta Brest que le 3 avril, retenue dans le port par les vents contraires. C'é-
tait une frégate neuve et fort solide, capable de résister à la furie des flots. Montcalm y avait pris place avec une grande confiance, car elle était commandée par un capitaine de port de Québec, nommé Pélegrin , marin distingué s'il en fut , et rompu depuis très longtemps aux difficultés de la mer. Les deux autres frégates portaient le chevalier de Lévis et M. de Bourlamaque, colonel d'infanterie et ingénieur remarquable. De Bougainville, capitaine de dragons et aide de camp de Montcalm , faisait partie de l'expédition. La traversée fut longue et pénible. De gros coups de vent et une tempête de quelques jours assaillirent la flotte française. Un seul matelot mourut. Presque tout le monde se trouva incommodé par la mer; seul, Montcalm résista à ses coups répétés. On eût dit que ce brave parmi les braves méprisait tous les éléments.
Le 1 1 mai , la flotte se trouvant au mouillage à dix lieues de Québec, le commandant en chef de nos forces en profita pour donner de ses nouvelles à sa famille. Il écrivit à la marquise de Saint-Véran une longue lettre dans laquelle il racontait ses impressions de voyage avec un luxe de détails piquants. On voyait éclater dans ces lignes, écrites
— o7 — au courant de la plume, la joie de notre héros sur le point de fouler le sol canadien. Et, au milieu de ces plaisirs si goûtés par les voyageurs au terme de leur voyage, Montcalm laissait entrevoir à sa mère les difficultés innombrables auxquelles il allait se trouver exposé. Les conversations qu'il avait eues avec des marins français , vieux lutteurs habitués aux dangers des guerres d'Amérique, l'avaient mis au courant du genre particulier que revêt la guerre sur ce nouveau continent. Montcalm pronostiquait des malheurs sans nombre destinés à fondre sous peu sur la Nouvelle-France. C'est à coup sur le don des grandes âmes de pénétrer dans l'avenir et de pouvoir connaître ce que les humains ignorent absolument. Ce diagnostic particulier est commun aux guerriers. La veille d'une bataille, ils prévoient souvent les résultats de la lutte et en devinent les conséquences.
Le i3 mai, nos troupes débarquaient à Québec. Dès son arrivée, Montcalm envoya un courrier à M. de Vaudreuil, qui se trouvait à Montréal , et, après s'être remis un peu des fatigues causées par cette longue traversée, il se rendit auprès de lui. L'accueil affectueux et bienveillant qu'il en reçut le toucha profondément.
Le 12 juin, il signalait, dans une lettre importante, ses bonnes relations avec le gouverneur, dont il se voyait comblé de politesses. Il lui reconnaissait de l'autorité et une véritable suprématie dans les affaires de la colonie. Montcalm paraissait content d'obéir aux ordres de M. de Vaudreuil, qu'il avait jugé un peu trop à la légère. Au bout de quelques semaines, il ne tarda pas, en effet, à se persuader que le gouverneur était un homme trop doux et d'un caractère trop faible pour un général. Sa première impression surlui fut modifiée complètement, et les événements qui suivirent ne firent que le confirmer dans cette opinion, émise souvent, qu'il n'y avait rien à attendre d'une personne aux hésitations faciles et aux tergiversations continuelles.
Montcalm n'eut pas beaucoup de peine à juger la situation du Canada. Sa déception fut grande et sa surprise immense en présence de l'effectif dérisoire de nos forces militaires. 2,000 hommes de milice canadienne, renforcés par une centaine de sauvages, formaient, avec les secours arrivés de France, une armée de près de 4,ooo soldats, divisés en 8 bataillons. C'était peu pour défendre une colonie menacée et pour lutter contre les forces bien supérieures de l'ennemi. Mais on espérait toujours au Canada
que la cour de Versailles, mise au courant des périls nombreux avec lesquels la colonie était sans cesse aux prises, enverrait un jour des renforts plus considérables. Espérances chimériques et illusoires, confiance déplacée, rêves vainement caressés!
Evidemment la situation était mauvaise et difficile à améliorer. La Nouvelle-France, délaissée par la France, abandonnée à ses administrateurs et à ses propres forces , courait fatalement à sa perte, et l'on se demandait anxieusement, dans le groupe des hommes clairvoyants et sages, quel était le délai a atteindre avant sa ruine. Montcalm, cet officier déjà célèbre, se montrait plein de promesses et ranimait par sa présence le courage abattu, les espérances presque éteintes. Tous les regards se tournaient vers lui. On le considérait comme un envoyé providentiel, un libérateur. On commentait ses premiers exploits guerriers. On proclamait son dévouement , sa fidélité inaltérable à la cause nationale. Les colons, les sauvages eux-mêmes avaient raison de se fier à cette «âme loyale, à ce capitaine indompté, à ce courageux défenseur des droits sacrés de la patrie. Son passé déjà glorieux, sa jeunesse, sa bravoure, ses connaissances militaires très approfondies, son patriotisme, étaient pour
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eux le gage certain d'un avenir meilleur. Avec Montcalm, c'était éloigner la chute si imminente, si inévitable de la colonie. Lui combattant, c'était se couvrir de gloire et remporter des victoires , lutter énergiquement contre un ennemi redoutable et puissant , le repousser pour quelques années et défendre, avec toute l'énergie de la résistance armée, le sol colonial, la Nouvelle-France. Cette défense héroïque, Montcalm la dirigera , il en sera l'âme. Dans cette résistance il déploiera avec opiniâtreté les ressources de son vaste et remarquable génie. Il épuisera son ardent courage et son patriotisme. C'est lui qui prolongera la vie du Canada, comme le médecin habile prolonge les jours de son malade. On lui reprochera son impétuosité, son entraînement; on le traitera d'audacieux, d'imprudent, et ceux-là mêmes qui porteront sur notre héros ces critiques déplacées et injustes seront les premiers à louer sa bravoure, et se verront dans la nécessité de reconnaître et de constater que les victoires remportées par nos troupes sont dues entièrement à cette puissante énergie, à cette vivacité méridionale et vraiment française qui était la qualité dominante de Montcalm.
Montcalm se trouva bien vite face à face avec
les difficultés et les situations embarrassées qu'il avait prévues et auxquelles il faisait naguère allusion.
D'un coté, des entreprises audacieuses, le plus souvent confiées au hasard de la guerre, des positions critiques, des attaques et des retraites difficiles à opérer ; de l'autre, des rivalités incessantes parmi les fonctionnaires, des tiraillements dans les diverses branches de l'administration , sans compter encore les tracasseries causées par les sauvages , avec lesquels il fallait user des plus grandes précautions, Montcalm prétendait que le soldat avait trop d'argent et qu'il voyait autour de lui des exemples contagieux. Les officiers de la colonie n'aimaient point les officiers de terre, et cette antipathie inexplicable et très regrettable devenait funeste pour l'armée et pour la Nouvelle- France.
Un luxe effréné régnait dans la colonie. Les dépenses de plus en plus excessives et folles auxquelles tout le monde se livrait, inquiétaient le gouverneur, qui, par sa faiblesse persistante, n'osait remédier à un état de choses aussi déplorable que dangereux. Montcalm , à qui tous ces vices étaient connus, déplorait en silence le malheureux
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sort (le notre colonie et entrevoyait pour elle, dans un avenir peu éloigné, des dangers sans nombre, des catastrophes épouvantables. Il cherchait par quels moyens on pourrait arriver à la sauver. La lutte qui existait entre l'élément civil et militaire l'attristait profondément; aussi employa-t-il toute sa persévérance, sa douceur, son tact et l'habileté dont il était doué, à réconcilier deux partis puissants et systématiquement opposés qui , formés dans l'ombre, venaient d'apparaître subitement au grand jour.
Ces deux partis compromettaient les bons rapports des colons, et entretenaient dans le Canada les germes d'une animosité dangereuse et de rivalités funestes pour la tranquillité publique.
Une entrevue importante avait eu lieu à Montréal entre M. de Yaudreuil et Montcalm. Tous les deux dressèrent le plan de la nouvelle campagne et arrêtèrent les décisions a prendre pour les opérations militaires.
Trois camps furent créés : l'un a Carillon, situé à quatre-vingts lieues de Montréal; l'autre à Frontenac, à soixante lieues; le troisième à Niagara, à cent quarante.
Le chevalier de Lé vis alla prendre possession du
camp de Carillon, établi autour du fort de ce nom. Montcalm l'y accompagna, et c'est le 3 juillet que ces deux chefs y arrivèrent avec 2,000 hommes, au nombre desquels se trouvaient près de i,5oo réguliers. Montcalm visita dans tous ses détails le fort de Carillon, situé près du lac Champlain ; il le trouva en très mauvais état, mal construit, peu solide et trop petit pour contenir les troupes qu'il désirait y installer.
Sur son ordre, on le fortifia, on l'approvisionna, ou y établit un hôpital, des magasins à vivres et à munitions. Une garnison solide en prit possession. En même temps, Montcalm faisait des reconnaissances aux alentours du nouveau camp, afin de se rendre compte de la situation stratégique de l'endroit. Des postes disséminés aux environs protégèrent le nouveau camp. Non content d'assurer la sécurité du pavs, Montcalm chercha encore à gagner les sympathies ou, tout au moins, la neutralité des sauvages qui l'habitaient. Sa mission terminée, il partit, le 16, pour Montréal, laissant de Lévis et ses soldats maîtres d'une position importante.
La direction du second camp, établi à Frontenac, fut confiée à de Bourlamaque, auquel se joignirent
M. de Rigaud de Vaudreuil, frère du gouverneur du Canada, ainsi que des ingénieurs habiles et expérimentés. i,5oo hommes, recrutés parmi les milices canadiennes et les sauvages, formaient, avec les bataillons de la Sarre, Guyenne et Béarn, l'effectif qui devait occuper le camp de Frontenac et tenter un débarquement auprès de Chouegen, fort important défendu par les Anglais et situé sur les bords du lac Ontario.
A quelques lieues du lac, on avait posté un détachement français, ayant à sa disposition une petite flottille destinée à inquiéter les barques angjaises qui circulaient sur le lac. M. de Yiliers eut l'habileté de se masquer, un jour, derrière des massifs d'arbres et d'incommoder par la mousqueterie de sa faible troupe les frêles embarcations de l'ennemi. Les sauvages qu'il avait sous ses ordres furent, dans cette circonstance, d'une énergie remarquable et presque téméraire.
Au moment où les barques anglaises, surprises par cette attaque imprévue, voulurent se soustraire par la fuite au feu de nos soldats, les sauvages se jetèrent à la nage, les poursuivirent et en atteignirent quelques-unes qu'ils coulèrent. Cette escarmouche coûta la vie à plusieurs soldats anglais et
nous fit faire quelques prisonniers. Mais elle eut un grand résultat, celui de relever le moral de nos sauvages.
Montcalm partit, le 21 juillet, pour Frontenac, où il se trouva au bout de quelques jours de marche pénible. Il visita les défenses naturelles du camp, rechercha les moyens les plus favorables à l'attaque du fort de Chouegen, et fit faire les préparatifs pour cette expédition , dont la réussite pouvait amener la victoire à nos armes.
Le troisième camp, établi à Niagara, sur les bords du Saint-Laurent, dans l'intervalle compris entre les lacs Ontario et Erié, fut occupé par M. Pouchot, ingénieur d'un grand mérite, qui améliora la situation du fort déjà construit en cet endroit.
On le voit, Montcalm, grâce à son génie, venait, par la création de ces trois camps importants, de déjouer les combinaisons des Anglais qui tendaient à nous ravir le monopole du commerce des grands lacs et anéantir les relations constantes entre Québec et les forts de l'Ohio. Evidemment ces trois positions occupées par nos troupes immobilisaient une grande partie de l'effectif militaire , mais leur défense était merveilleusement organisée et pré-