CHAPITRE IX
impression produite par la victoire de Chouegen. — Rivalités entre Montcalm et Vaudreuil. — Mauvaise administration du Canada.
La prise de Chouegen fut une grande victoire pour la France et un premier succès pour Montcalm. Notre jeune héros, à peine arrivé, se couvrait de gloire et s'annoncait comme le pacificateur d'un pays depuis longtemps désolé etruiné par la guerre, sans cesse en butte aux vexations et aux attiques des troupes anglaises, F' venait de montrer dans ce s'ege toutes les ressources de son ardent patriotisme. Son audace, cette témérité militaire plus utile parfois que la tactique et les plans de guerre les mieux combinés, lui avait fait prendre des dispositions qui tournèrent à notre avant ge, bien qu'elies fussent L contraires aux règles ordinaires. 1,700 hommes,
| 80 officiers, 2 régiments de la vieille Angleterre,
| des drapeaux, des caisses militaires d'argent, des
bouches à feu, des pierriers, des armes, des muni- | Lions, des vivres, des bâtiments de guerre, tombè-
renten notre pouvoir. 3,000 hommes ctaient assurés de leurs provisions de bouche pour un an et pouvaient attendre, sous les ordres de Montcalm, la reprise des hostilités, Les sauvages, enivrés par leur succès, voulurent violer la capitulation de Chouegen, et il fallut la fermeté inébranlable de Montcalm pour les maintenir. Quelques-uns, cependant, se livrèrent au pillage et au massacre. Tous étaient d'avis de tuer les prisonniers faits à Chouegen, mais la vue de Por qu'ils reçurent des mains de leur chef suffit pour les adoucir et calma momentanément leur fureur. Nous verrons plus tard à quelles violences ils se portèrent.
L'Angleterre était vaincue, et ses solides et puissantes combinaisons échouaient en présence de fa défaite que son armée venait d’essuyer. Naguère agresseur redoutable, lennemi se voyait obligé maintenant à se tenir sur la défensive et à réparer ses pertes. Les 15 millions perdus dans la journée du 14 étaient sensibles aux enfants de la cupide
Albion. Désespérés, terrifiés même par ce désastre
inattendu et imprévu, ils pensaient bien arrêter Père
nouvelle de nos victoires et reprendre sous peu l’offensive.
Montcalm, de son côté, tout en savourant le fruit
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de sa victoire, ne se laissait point griser par cet heureux début; 11 partit, le 2 r'août, pour rejoindre le chevalier de Lévis sur les bords du lac Saint- Sacrement, au camp de Carillon, où il arriva le 9 septembre, avec tout le matériel pris à Chouegen, 100 hommes de la Sarre et Goo sauvages destinés a renforcer les forces dont disposait le chevalier de Lévis.
Après avoir inquiété d’abord, défait ensuite quelques détachements anglais établis dans les îles du lie Saint-Sacrement, Montcalm renforca les fortifications du eamp de Carillon. Le 27 octobre, il quitta l’armée pour aller s’entretenir avec M. de Vaudreuil, gouverneur du Canada, des avantages de cette première campagne et des dispositions à prendre pour la continuation des hostilités, dans le cas où les Anglais les reprendraient à bref délar. C'est à ce moment qu'éclatèrent, entre ces deux hommes marquants dans la Nouvelle-France par leur situation respective, des difficultés de loute sorte, des tiraillements, des luttes sourdes, des froissements réciproques et des propos de nature à altérer leurs bons rapports et à détruire la parfaite harmonie de leurs attributions.
On a beaucoup écrit à ce sujet en France et au Ca-
nada. Certains historiens ont pris parti pour Montcalm, d’autres pour Vaudreuil. Chacun d'eux a fait valoir en faveur de son héros préféré des actions d'éclat, une ligne de conduite en tous points conforme aux fonctions dont il était investi et un inaltérable dévouement à la France, flagellant avec violence les accusations et les calomnies qui avaient osé se produire contre lui. Arrivant après la cloture d’un tel débat, nous n'avons pas l'intention de le rouvrir et de donner libre carrière aux accusations multiples dont Montcalm et Vaudreuil furent accablés. Cependant, sans vouloir assumer plus de responsabilité que n’en comporte le but que nous poursuivons dans cette étude, nous nous voyons obligé de dégager du débat les actes qui incombent à chacun et de montrer au grand jour de quelles jalousies, de quelles machinations, Montcalm fut la malheureuse victime.
[est grand temps de faire sortir notre héros de l'impasse où certains fonctionnaires, devenus ses ennemis jurés, essayèrent de lenfermer. EL sans rechercher avec avidité et passion, comme l'ont essayé certains historiens que nous pourrions nommer, à quelles circonstances déterminantes est due
la rupture qui survint entre lui et M, de Vaudreuil,
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a 79 —— nous devons à la vérité de dire que, peu de temps après son arrivée au Canada, après son hardi coup de main donné à Chouegen, au moment même où les Anglais, sentant toute létendue et la gravité de leur défaite, étouffaient en eux leur colère et laissaient ‘revivre plus fortement leur haine pour la France, des Canadiens, des Français, en un mot, conspirèrent contre Montcalm, jalousèrent ce capitaine audacieux, pour lequel la postérité n’a que des éloges et de ladmiration. Nous admettons volontiers qu'il y eut des malentendus entre lui et M. de Vaudreuil, mais nous affirmons hautement et sans crainte d’être démenti, que Montcalm par son honnêteté, sa franchise et son talent, gênait énormément des gens médiocres et fourbes qui avaient lout intérêt, pour arriver à leur but, de le faire démériter dans l'estime publique et le mettre ainsi au ban de la colonie. Jalousie et parti pris accueillirent le héros de Chouegen, le défenseur du Canada. I suffit de lire la correspondance se-
crète du gouverneur du Canada pour se convaincre
jusqu’à quel point lui et son entourage étaient mal
disposés envers Montcalm. Ces lignes confidentielles
indiquent parfaitement les mobiles auxquels obcis-
sait M. de Vaudreuil. Les abus, les malversations,
les faits et gestes des fonctionnaires et administrateurs m’avaient pas échappé à Montcalm, qui s’en plaignit plusieurs fois au gouverneur. Mais celui-ci, animé de bonnes intentions sans doute, n’avait pas la force de caractère nécessaire pour résister à l’influence de son entourage malhonnête et corrompu, qu'il subissait malgré lui.
Le marquis de Vaudreuil était Canadien de naissance. Il avait toujours vécu au Canada; par conséquent il avait pu assister à ses progrès et suivre les agissements des fonctionnaires, en.un mot, connaître la situation de son pays d’origine, et au mal naissant infliger des remèdes efficaces, aux hommes pervers et tarés opposer des hommes honnêtes et probes. Pour agir de la sorte, il aurait fallu que le gouverneur füt un homme doué d’une volonté énergique et d’un caractère sans faiblesse. Or tel n’était point précisément M. de Vaudreuil, qui voyait tout et n’osait rien dire, subissant le joug des responsabilités générales. Des historiens canadiens l’ont représenté comme un homme d’un bon sens politique, sachant toujours résister à toute proposition inconvenante, ayant de l’énergie, de l’empire sur lui-même, qualité qui lui permettait de choisir
le meilleur parti dans les cas difficiles et désespérés.
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Ce jugement fantaisiste, porté sur un homme au caractère faible, est une pure complaisance de la part de ces écrivains, et se trouve démenti et annulé par les lettres nombreuses que des personnages influents et honorables du Canada ont écrites à la cour. Toutes témoignent de là faiblesse du gouverneur, de son incapacité, de son insouciance pour les affaires de la colonie. Quelques-unes l’accusent même de s'être rendu le complice officiel des fautes commises par son entourage.
Tout cela est malheureusement exact, et la preuve de ces assertions a été faite lors du procès de Bigot et de ses complices, sur lequel nous reviendrons. Nous devons dire, toutefois, que *& qui atténue quelque peu les responsabilités du ge . "1 eur, c’est la confiance trop grande qu'il avait accordée à l’intendant Bigot. Cet homme, qui fit plus de mal à la colonie que les Anglais eux-mêmes, prit un tel ascendant sur M. de Vaudreuil, qu'il le soumit à toutes ses volontés et devint le véritable maître du Canada, en même temps qu'il en était le dilapidateur.
Notre colonie n'aurait certainement pas autant souffert, si Bigot et ses complices n’eussent vécu. On est écœuré et l’âme se soulève au récit des mé-
faits, des vols monstrueux et incalculables que cet
re 1
homme sans vergogne, sans dignité, sans palrio- À tisme, sans décence même, commit pendant plu- M sieurs années consécutives. Véritable larron de M profession, fourbe, faussaire, et persévérant dans sa ligne de conduite, celle d'arriver par tous les 4 moyens possibles à la fortune, Bigot avait déjà fait È ses preuves à Louisbourg,où ses rapines multiplessoulevèrent l’indignation de la garnison; mais ses pro- # tections auprès des seigneurs de Versailles lui va- |
lurent de l'avancement, et hu evitèrent le châtiment
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qu'ilméritait, Le Canada était prédestiné, et sa ruine,
accélérée par la misère était l'œuvre del’infäme Bigot, Et aucune voix n’osait s'élever pour protester contre | les agissements de cet homme qui osait tout. Pressurer le peuple, fausser les tarifs, les états; vendre M 4 au compte du roi les pelleteries et le castor à vil prix | * à ses prête-noms, pour opérer et faire des spécula- M ri ons sur la revente, pour empêcher tous les négo- D ciants du Canada qui ne faisaient point partie de sa ça bande de faire des fournitures à l'État; réaliser de % qq
gros bénéfices sur les ouvrages d’argenterie donnés 4 pe aux sauvages en falsifiant l’alliage réglementaire ; refuser aux soldats les subventions auxquellesils avaient
droit, les exploiter ensuite en diminuant les taux
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officiels; corrompre les officiers commandant les
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Joe forts, les ingénieurs; faire figurer sur les livres des transports de vivres et laisser lParmée dans la famine; changer une colonie prospère, honnête et intelligente, en une caverne de brigands, de voleurs officiels, de malheureux : telle est l’œuvre qui a immortalisé Pintendant Bigot. Chaque année, il créait quelque nouveau moyen de s'enrichir. Que lui importaient à lui, homme considéré par le gouverneur, dans lintimité duquel il vivait, les besoins de larmée, les souffrances du peuple, les misères des Canadiens? N’était-ce pas assez de se livrer à ces grandes combinaisons, à cette longue série de vols, de malversations journalières ? Arriver à une fortune prodigieuse, en jouir, en faire parade; être adulé par des voleurs et des brigands comme lui; vivre dans l'orgie, la prodigalité malhonnèête ; gaspiller la nourrilure, lorsque Îes garnisons manquaient de pain : voilà encore l'œuvre de Bigot. Et tout cela se passait sous les yeux de M. de Vaudreuil, qui s’en inquiélait bien un peu, mais qui ne protestait pas, de peur de perdre sa place, Ce général inutile, inca-
pable de dresser un plan de campagne sérieux, vou-
laut se maintenir coûte que coûte; aussi dans ce:
but faisait-1l taire son indignation et ses scrupules,
pour laisser éclater son admiration pour Bigot, qu'il