CHAPITRE XIL
On paraît se réjouir en France de la victoire remportée par Montcalm au fort William-Henry.— Sentiments exagérés des compatriotes de Montcalm. — Hiver rigoureux, famine et découragement des Acadiens. — Fêtes bruyantes dans la colonie. — Arrivée des vivres.
On ne resta pas insensible en France aux succès remportés par nos troupes au fort William-Henry. Le 22 du mois de décembre 1757, l’abbé de Bernis, devenu ministre, écrivit à Montcalm une lettre élogieuse au sujet de sa belle victoire. Voici d’ailleurs cet important document : « J’ai vu avec bien du plaisir les succès que vous avez eus, et j'en ai lu volontiers les détails dans les lettres que vous m’avez fait l'honneur de m'écrire le 20 du mois d’août dernier. Tout est dû à la sagesse de votre conduite et à l’habileté de vos combinaisons. On vous rend justice ici; j’admire, pour moi, celle que vous prenez plaisir à rendre aux officiers qui vous ont secondé dans vos ‘opérations; il y a tout à espérer
des suites qu’elles doivent avoir; j'y compte beaucoup et je vous en félicite de tout mon cœur (1). »
En Languedoc, on suivait avec une attention toute particulière les faits d’armes de Montcalm. Ses compatriotes se réjouissaient de ce succès nouveau, comme ils s'étaient réjouis en 1756 de la victoire de Choucgen. On vantait son habileté, son courage, son patriotisme. Le public de Montpellier claquait des mains en son honneur. M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc, faisait l'éloge de Montcalm devant les états réunis. À Candiac, on chantait un Te Deum à Poccasion de la victoire qu'il venait de remporter. À Vauvert, on donnait des fêtes. Certaines personnes, à l’imagination exaltée et vivace,
regardaient déjà le brillant officier comme un potentat, comme un véritable roi d'Amérique, et k À 1 allaient jusqu’à lui écrire des lettres pour implorer 4 : sa protection (2).
Cette exagération spontanée des sentiments et de Î ; ° r + 1° à l'enthousiasme de nos braves méridionaux se com- NW : prend et s'explique aisément, Elle dédommageait " À ( (1) Cette lettre appartient au marquis de Montcalm. — Comme 4 € on servait autrefois, par P. Sommervogel (1 vol. in-18, Albanel, 7 ; Paris), pages 99 et suiv. ; (2) Montcalm etle Canada français, par Charles de Bonnechose, à c
1 vol. in-18 ; Paris, Hachette.
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— 117 — Montcalm de beaucoup de déboires et lai rappelait le pays natal, qu'il ne devait plus revoir. On est heureux de constater que plusieurs Français, qu’une province toute entière, aient suivi avec un si grand intérêt les nouvelles d'Amérique et surtout celles de Montcalm.
La cour et le roi lui-même négligeaient absolument le Canada. Malgré les deux brillantes victoires qu'il avait remportées, Montcalm n'avait pu trouver grace pour la colonie auprès de Louis XV et de ses ministres. Ces derniers surtout semblaient s'intéresser à notre colonie, et en fait ils ne faisaient rien pour elle. À chaque demande de secours, en envoyait une poignée d'hommes qui ne débarquaient pas toujours sur le continent américain et qui périssaient le plus souvent pendant la traverse. Montcalm réclamait sans cesse des munitions et de
la poudre, et n’en recevait que quelques centaines
de livres alors qu’il en eût fallu des milliers de kilos.
M. de Vaudreuil, Doreil et tous les chefs de la colo-
nie plaidaient la cause du Canada, qui se débattait
dans les angoisses de la famine et qui agonisait pres-
que; mais rien n’était assez puissant pour fléchir le
cœur de cette courtisane vile et méprisable qui diri-
geait les affaires de la France. Si une voix patrioti- VE
2 os PRÉ
que, celle du ministre de Bernis, conseillait la paix,
elle valait une disgräce a son auteur,
N’avait-on pas refusé, en 1756, à Bougainville,
envoyé spécialement par Montcalm en France, les
renforts qu'il réclamait pour le Canada, qui allait
nous échapper si l’on n'y prenait garde? L'histoire
a enregistré la réponse que ce courageux patriote,
cet homme de génie reçut du ministre. La posté-
rité ne l’oubliera jamais : « Ma foi! quand la maison brüle, on ne s'occupe pas des écuries. — On ne dira pas du moins, Monsieur, reprit Bougainville, que vous parlez comme un cheval. (1) »
Ainsi le Canada, cette riche colonie que l’on méconnaissait de parti pris et sur le compte de laquelle on s’aveuglait, malgré les rapports des gouverneurs qui sy succédaient, des généraux qui la défendaient courageusement, ne faisait pas partie de la nation française!
Il était bien téméraire, ce ministre qui jugeait ainsi un pays où la civilisation française avait pris
racine, où le commerce encouragé aurait pu rap-
porter tant de richesses, où l’industrie laissée à son propre essor aurait acquis une force nouvelle, où
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(1) Larousse, tome IT, lettre C, Canada. Le ministre s'appelait
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l’agriculture favorisée par l'administration aurait produit beaucoup plus que la France entière. C'était vraiment méconnaitre tous les avantages que nous avions à notre disposition, anéantir notre puissance coloniale en Amérique et appeler à notre succession notre ennemi séculaire, l'Angleterre, qui de son côté faisait tout pour compromettre notre colonie. Triste complicité du gouvernement français de l’époque, négligences coupables, imprévoyances politiques, tout concourait à ruiner le Canada!
Et, malgré cet abandon tacite de la mère patrie, notre colonie faisait des prodiges de valeur pour rester française. Il fallait, assurément, que ceux ci Phabitaient cussent un profond amour pour la France pour surmonter les difficultés, lutter avec un ennemi dix fois supérieur et affirmer toujours leurs sympathies pour la mère patrie!
L'hiver arrivait à grands pas. Déjà les premiers froids se faisaient sentir et paralysaient les manœuvres et les mouvements de troupes. Depuis plusieurs années, le blé manquait; le froid de l'hiver précédent avait tué les récoltes, celui de 1757-1758 fut encore plus long et plus rigoureux. La famine fit des ravages épouvantables dans le Canada. Les
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Anglais, toujours disposés à nous nuire, prohibèrent exportation de toutes subsistances de leurs colonies d'Amérique. Notre colonie en fut réduite à se nourrir elle-même. On vit alors des choses hideuses se produire : des Acadiens réfugiés chez leurs frères du Canada mouraient littéralement de faim. Ils se plaignaient au gouverneur, aux fonctionnaires, et c'est à peine si on leur donnait quelques onces de pain ou de morue sèche. Les Canadiens souffraient de la misère publique. On mangeait du cheval sans pain. La farine manquait complètement, ct quelques marchands et fournisseurs la détenaient dans des greniers pour la vendre à des prix fabuleux.
Un cri de douleur s'élevait de tous les cotés de la colonie. On s’épouvantait en se voyant réduit, pour plusieurs mois, à la misère et à la famine la plus cruelle. Les secours, les vivres promis et demandés depuis longtemps, n’arrivaient pas. Les Anglais, mis au courant de la situation, cherchaient à barrer la route aux bâtiments qui arrivaient de France. Le Canada était enseveli sous la neige et dans le désespoir. Le peuple, impatient et affamé, se révoltait à Montréal et se plaignait à Québec. Les
troupes étaient nourries misérablement., Et cepen-