‹ Montcalm et le Canada français [microforme] (volume 2)Chapitre 3 sur 24 · CS A · texte numérisé non relu

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la tête de « nos Sauvages ; » l'amitié qui

l'unit aux étranges alliés du roi Louis XV fut si curieuse, qu’il faut y insister un peu: mais d'abord nous jetterons un coup d'œil

rapide sur les relations antérieures des in-

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digènes de l'Amérique avec les Français, et nous dirons combien nos pères se firent aimer d'un peuple courageux et fier qu'ils avaient su vaincre sans l'humilier.

Au moment où les trois petits vaisseaux de Jacques Cartier remontaient au nord de l’Amérique un grand fleuve inconnu, l’immense territoire de forêts qui s'étendait sur les rives de ce cours d’eau et de ses affluents était uniquement habité par une race d'hommes auxquels leur coloration cuivrée fit donner le nom de Peaux-Rouges.

Cette famille humaine se partageait en deux branches, subdivisées elles-mêmes en nombreux rameaux. Des deux groupes principaux, l'un comprenait les peuples dont la belle langue huronne était l’idiome ; dans l’autre, groupe se confondaient les nations parlant les divers dialectes de l’harmonieuse langue algonquine *.

! Les deux peuples du premier groupe étaient les

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Toutes ces nations étaient belliqueuses et F1 disputèrent bravement le sol natal aux « visages pâles », sans interrompre des guerres à; intestines qui duraient depuis des siècles. 1 Nos soldats trouvèrent de précieux alliés dans " les missionnaires français qui, dès le seizième | siècle, avaient entrepris la conversion de 1 l'Amérique et venaient prêcher la paix, le pardon des injures et l'humilité à des sauvages ne respirant que la guerre, la vengeance et l'orgueil.

Pour dominer ces terribles auditeurs qui

Wyandiots ou Hurons fixés à peu près au centre du Canada, aux environs du grand lac qui a gardé le nom de lac Huron, et les Iroquois ou les cing nations alliées, dont la principale était celle des Agniers. Le territoire des Iroquois s’étendait entre les lacs Ontario et Champlain. Les principaux peuples du second groupe étaient les Algonquins, les Montagnais, les Ottawais, les Nippissings campés sur les rives septentrionales du Saint-Laurent, les Micmacs ou Souriquois qui habitaient vers l'embouchure du fleuve près de l’Acadie, les Etchemins et les Abenaquis établis sur le bord de la mer, à côté de la nouvelle Angleterre; les Miamis et les Illinois qui cultivaient à l’ouest de nos possessions de riches contrées entre le Canada et la Louisiane. Ne faisaient pas partie des populations du Canada À proprement dit, les Sioux à l’extrême ouest et les peuples ; Eskimaux au nord.

sui ANS mesuraient l’homme à son mépris de la vie, il fallait non-seulement leur être égal en bravant la mort, maïs supérieur en la bénissant. Un courage angélique fut l'arme de ces religieux, qui s’en allaient au fond des forêts.

au péril de mille vies, recruter des serviteurs pour le Christ et des amis pour la France. Ils trouvèrent peu de catéchumènes, mais beaucoup d'amis, et désarmèrent par leur douceur ceux-là mêmes qu’ils ne persuadaient pas.

Peu à peu cependant, chez les unes, le besoin d'alliance ou le sentiment de leur infériorité évidente, chez les autres, l'influence des missionnaires, rapprochèrent de nous plusieurs peuplades, dont un certain nombre de membres, une fois convertis, quittèrent les forêts et, renonçant à la vie sauvage, prirent dans la colonie le nom de domiciliés !.

Enfin, avec le temps, presque toutes les tribus «enterrèrent le tomahawak» et devinrent nos alliés. Mais la guerre continua contre les cinq nations de la confédération iroquoise

1 La plupart de ces domiciliés s'étaient étabiis sur les rives du Saint-Laurent. Les villages du sault de Saint- Louis et du lac des Deux-Montagnes, bâtis par eux, sub-

sistent encore.

eme. AG qui établies au midi du lac Ontario, séparaient la Nouvelle-France de la colonie hollandaise, plus tard la Nouvelle-York, quand à à les Anglais se furent substitués aux premiers | colons.

Entre nous et les cinq nations, ce fut une guerre implacable dans laquelle les troupes françaises se trouvèrent en face d’adversaires dignes d'elles, guerriers sans peur et sans pitié, stoïciens du nouveau monde se riant de la douleur et, dans leur farouche orgueil, offrant de la dignité humaine un effroyable exemple. À vrai dire, ils furent soutenus par nos rivau:, les Hollandais, et après eux par les Anglais; ils en acceptèrent de la poudre et des armes, mais sans serrer la main qui les leur offrait car ils avaient dans le cœur une haine mortelle contre l'étranger, de quelque rivage qu'il vint, et ils souhaitaient que la civilisation n’eût qu'une tête pour la scalper !.

1 On sait que tous les guerriers des nations sauv:ges de l'Amérique septentrionale avaient la coutume d’arracher la peau du crâne de leurs ennemis vaincus; la chevelure ainsi conquise devenait le plus glorieux des trophées. Quand on avait scalpé un prisonnier dont on

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La guerre contre les [roquois dura un siècle; plusieurs peuplades de nos alliés furent exterminées, entre autres celles des Hurons et des Algonquins, dont les débris tremblants vinrent se réfugier au cœur de la colonie, sous le canon de Québec. Enfin, en 1701, un traité de pacification générale fut conclu : trentehuit députés d'autant de nations vinrent à Montréal fumer le calumet de la paix au milieu de fêtes solennelles et jurer entre toutes les peuplades et avec la France une amitié «qui devait durer aussi longtemps que « les fleuves poursuivraient leurs cours et que «les astres garderaient leurs clartés. »

L'ère du sang fut fermée ; le Canada respira et le demi-siècle qui suivit fut l’époque du véritable développement de la colonisation.

Aussi variés que les tatouages de leurs guerriers étaient les mœurs, les dialectes et l'organisation politique de ces peuples. Les uns sédentaires et laboureurs comme les Iro-

voulait prolonger les tortures, on coiffait le malheureux mutilé avec une sébile remplie de sable brûlant qui arrêtait l'écoulement du sang. Plusieurs des missionnaires chrétiens ont subi, au dix-septième siècle, cet horrible supplice.

quois, les véritables Kabyles du Canada; les autres nomades comme les Algonquins, ne vivant que de la chasse et de la pêche. La démocratie avec tous ses abus agitait la tribu des Sawanais, et les fières nations de la langue huronne s'étaient constituées en républiques aristocratiques, tandis que les Miamis obéissaient à un chef suprême, véritable roi. Ici, derrière les hautes palissades des villages wyandiots, les femmes gouvernaient l'Etat ; ailleurs, dans le wiggam d’un Illinois par exemple, elles n'étaient que les nombreuses esclaves d'un même maître.

Mais, ainsi que l’épiderme cuivré reparaissait semblable chez tous, de même dans le caractère, on retrouvait l’origine commune de la race: tous esclaves de leurs songes, follement mobiles et toujours séduits par l’éloquence, sirène redoutable quand elle a pour instrument une langue comme celle de ces peuples, aussi riche, aussi imagée que la poésie orientale; partout au fond de ces cœurs bronzés par un orgueil et par une cruauté où vint se briser la charité chrétienne elle-

. même, veillait l’idée innée de la justice et

de l’immortalité de l'âme ; partout ces volon-

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tés, qui semblaient indomptables, s’inclinaient à la voix du plus débile vieillard. Pas un Indien n’eût trahi son hôte, pas un n’eût manqué d'honorer les morts, l'hospitalité de la tombe et celle du foyer leur étaient également sacrées. Enfin tous étaient braves et capables de dévouement :.qui le sut mieux que la France! Peu à peu elle avait conquis

ces cœurs volages et, chose plus étonnante,

ils lui restèrent fidèles dans la mauvais

fortune? |

Entre la France et l'Angleterre, les sympathies des indigènes n'avaient guère hésité, elles étaient presque toutes allées vers nous.

Existait-il entre la nature et la nôtre, :

comme les Anglais l’ont dit, une secrète affinité, quelques traits communs d’un caractère aventureux et mobile. Qu'importe un si léger poids dans la balance ; ce qui fit pencher le plateau, ce fut notre cœur. Sans efforts, presque sans calcul et par l’impulsion de notre naturel, nous traitämes ces sauvages en égaux, en amis, ne leur faisant sentir notre supériorité que le mousquet à la main et n'oubliant jamais qu'avec ces peuples enfants la douceur était aussi nécessaire que la force.

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Les Anglais, au contraire, moins bons enfants, qu'on pardonne le mot, les avaient rebutés. « 11 s’étaient trouvés un peu décon- « certés, dit Charlevoix, lorsqu'ayant voulu « prendre avec ces nouveaux venus (les « Anglais) les mêmes libertés que les Fran- « çais ne faisaient aucune difficulté de leur « permettre, ils s'’aperçurent que ces ma-

« nières ne plaisaient pas et lorsqu'ils se

« virent chassés à coups de bâton des maisons « où jusqu'alors ils étaient entrés aussi libre- « ment que dans leurs cabanes. »

Ils s'étaient donc donnés à nous; mais autant par orgueil que par une naïveté touchante, dans le souverain de la France qu'ils appelaient le grand Onnonthio, ils ne saluaient pas le roi, mais le père ; ils étaient des enfants et non des sujets,

Ils ne se trompaient pas, ces pauvres Indiens ignorants, lorsqu'ils croyaient sentir un cœur battre dans la poitrine de nos pères; leur instinct avait dit vrai : ils furent bien les fils adoptifs de la vieille France, écoutez :

Dès les premiers jours de notre domination en Amérique, un édit royal dicté par Richelieu déclara « que tout Indien converti serait

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« censé et réputé naturel français, tout ainsi « que les vrais régnicoles. »

Partout, dans le nouveau monde, les Eu-

‘ ropéens, en face des nations belliqueuses,

usaient de l’eau-de-vie pour désarmer leurs ennemis en les abrutissant : les malheureux avec « l’eau de feu » buvaient leur défaite et leur dégradation. Au plus fort de la lutte contre les cinq nations iroquoises, un édit du 18 mai 1678 prohiba, « sous peines les « plus grièves » la vente des spiritueux aux .

‘sauvages.

Attendez encore : un siècle après, la France va quitter ce continent qu'elle a possédé presque tout entier : elle négocie avec le gouvernement des États-Unis la cession de la Louisiane et, avant de signer, le plénipotentiaire français, Barbé-Marbois, au nom du premier consul, stipule que «les traités antérieu- « rement convenus avec les nations indigènes « seront observés. » Exemple unique dans l'histoire du nouveau monde, de la consécration des droits des tiers, quand ces tiers n’étaient qué de pauvres peuplades désarmées.

Ainsi, dans tout le cours de son règne en Amérique, la France s'inquiète du relèvement

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d’une race humaine et son dernier adieu est une sauvegarde pour les misérables, S'il est une gloire qui soit à nous, toute à nous, gloire si pure qu'on ne peut la ternir, c'est d’avoir tant de fois combattu et stipulé pour la dignité humaine. Voilà pourquoi tant qu'il

y aura dans le monde des faibles et des op-

primés, c’est vers la France qu'ils tourneront les yeux et en elle qu'ils espéreront, fût-elle comme eux faible et opprimée.

Que le lecteur nous pardonne de nous être

ainsi attardé : avant de raconter comment-

nos pères furent vaincus sur la terre d'Amérique, il était doux de dire combien ils y furent aimés ‘.

. 4 L’affection des Indiens pour les Français survécut à la fortune de la France. Voici l’observation d'un voyageur anglais, Isaac Weeds, qui a publié un voyage au Canada dans les années 1795, 1796 et 1797. « La nature « sembie avoir implanté dans le cœur des Français et « des Indiens une affection réciproque : ils s'associent « dans leurs travaux et vivent sur le pied le plus amical. « C’est à cette circonstance plus qu’à tout autre cause -« que l’on doit attribuer le prodigieux ascendant que les « Français ont eu sur les Indiens tant qu’ils ont été mai- « tres du Canada. C'est une chose étonnante et bien « digne de remarque que, malgré les présents considé- « rables distribués chaque année aux Indiens du Haut-

En débarquant à Québec, Montcalm savait déjà de quelle utilité, dans un pays d'eaux et de bois, tel que le Canada, était l'alliance de ces Sauvages appelé par les Anglais « les « chiens de guerre des Français. » Jamais, en effet, service d’éclaireurs ne fut exécuté comme celui des Peaux-Rouges, aux sens subtils et aux ruses inouïes. Guides incomparables à travers les forêts, aussi bons rameurs que pilotes, excellents tireurs et terribles, le tomahawak au poing, ils marchaiïent en campagne sous les ordres d'officiers français et, dans l'intervalle des opérations militaires, ils poussaient sur le territoire ennemi des pointes hardies. Mais Montcalm n'ignorait pas davantage combien de si braves soldats étaient parfois indisciplinés : enfants indociles d'Onnonthio, n'obéissant qu'à leur heure, et toujours tentés de faire dans les bois l’école buissonnière. Les plans de campagne en étaient souvent entravés. « Car,

« Canada par les agents anglais de nation, malgré le res- « pect religieux que ceux-ci ne cessent d’avoir pour leurs « usages et leurs droits naturels, un Indien qui cherche « l'hospitalité préfère, même aujourd’hui, la chaumière « d’un pauvre fermier français à la maison d’un riche « propriétaire anglais, n ù

« écrivait Bougainville, ces peuples indépen- « dants et dont le secours est purement vo- « lontaire, exigent qu’on les consulte, qu’on «leur fasse part de tout et souvent leurs « opinions et leurs caprices sont une loi pour « NOUS, » |

Dans les forêts de l'Amérique peuplées alors d'innombrables serpents, il y avait des hommes assez adroits pour jouer avec les plus redoutables de ces reptiles : on les appelait des charmeurs. Montcalm les vit à l’œuvre et voulut comme eux captiver, en les séduisant, des natures féroces et tenir dans ses mains des volontés ondoyantes et insaisissables. Il y réussit et jamais « visage pâle » n'inspira aux Peaux-Rouges une plus vive affection, un plus entier dévouement. Il faut l'avouer, rien ne lui coûta : Montcalm devint Indien de pied en cap. On vit, avec surprise, cet homme, le plus vif qui fut jamais, gravement occupé, pendant des journées entières, à tirer du fond d’un calumet, sous le toit d’écorce d'une hutte indienne, d'éternelles bouffées de tabac. Autour du feu du conseil étaient assis, près du général, « ses amis rouges » dont il fait à sa mère ce portrait peu

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flatté : « Ce sont de vilains messieurs, même « en sortant de leur toilette où ils passent « leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les « hommes portent toujours, avec le casse- « tête ét le fusil, un miroir à la guerre pour « se faire barbouïller de diverses couleurs, « arranger leur plumet sur la tête, leur pen- « deloques aux oreilles et aux narines, Une « grande beauté chez eux, c’est de s'être fait « déchiqueter de bonne heure l'orbe des « oreilles, de l'avoir allongé pour le faire « tomber sur les épaules, »

Dans cette étrange compagnie « pour gar- « der le sérieux qui sied à un guerrier, et « surtout à un grand chef, » Montcalm dut faire souvent violence à sa gaîté naturelle.

Mais chez ces hommes primitifs, l'horrible est toujours à côté du grotesque, et avant la fin de la seconde campagne, le général d’Onnonthio devait apprendre que la nature sauvage n’abdique jamais, et qu'il vient, tôt ou tard, une heure où elle ressaisit son bien avec une main ensanglantée.

En attendant, il faisait coûte que coûte son métier de charmeur, mais il ne pouvait s‘empêcher d’enrager un peu : « Avec mes amis

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« les Sauvages, souvent insupportables, écrit- «il à sa mère le 16 juin 1756, il faut avoir «une patience d'ange : depuis que jesuis ici. «ce ne sont que visites, harangues et dépu- «tations de ces messieurs : les dames des « froquois, qui ont toujours part chez eux au « gouvernement, en ont été aussi et m'ont « fait l'honneur de m'apporter un collier ‘; «ce qui m'engage à les aller voir et à chanter « Ja guerre chez eux. »

On a vu, d’ailleurs, par la relation du siége de Chouaguen, que les Sauvages furent exacts au rendez-vous que Montcalm était allé leur donner.

1 A défaut de l'écriture, dont ils ignoraient l’usage, les sauvages de l'Amérique, pour transmettre leurs pensées, se servaient de colliers particuliers, appelés colliers de Wampum : c'était un assemblage de petites coquilles dont la disposition, le nombre et la couleur constituaient tout un langage symbolique. Les calumets ou pipes décorés de diverses manières étaient souvent employés dans le même but. On a vu plus haut que pour réclamer un prompt secours la peuplade des Miamis avait envoyé au gouverneur de la Virginie un collier de Wampum et un calumet garni de plumes. |

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Voici l'hiver venu, tel qu'il se montre dans ce rude climat : — toutes eaux gelées, partout sur terre la neige durcie, monde de cristal et de marbre blanc étincelant au soleil. — Avant six mois nulle nouvelle possible de.

la France ni d'ailleurs. Que faire dans cette grande prison, sinon se divertir ? — On danse à Québec, à Montréal, partout :

« Pour ma part, écrit Montcalm à sa femme, «trois grands beaux bals jusqu’au carême :

« outre les dîners, de grands soupers de dames « trois fois la semaine : les jours des prudes, « des concerts; les jours des jeunes, des «violons de hasard, parce qu'on me les « demandait : cela ne menait que jusqu'à « deux heures après minuit et il se joignait «l'après souper compagnie dansante, sans « être priée, mais sûre d’être bien reçue, à « celle qui avait soupé.….. »

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En ce joyeux hiver de 1756 sur les bords glacés du Saint-Laurent, quelle étrange apparition de la France du dix-huitième siècle, frivole et gaie, de la France à la mode, poudrée à blanc, « spirituelle et galañte à Québec, joueuse à Montréal » et partout insoucieuse du lendemain. Là-bas, venant des monts Alleghanys, s'avance un grand nuage sombre :

Ce n'est rien, répondent les violons, c’est le brouillard des lacs que va dissiper le soleil du printemps.

Au milieu de ces plaisirs, d’heureuses expéditions s'effectuent. « A l'ouest, écrit « Montcalm, nos partis de Sauvages vont con- « tinuellement pour lever quelques cheve- « lures aux Anglais qui, de leur côté, ont fait « venir des Catabas, sauvages établis de la « Caroline.» A l’est, de brillants coups de main des Canadiens sur le lac Saint-Sacrement : puis, pour le printemps, des préparatifs qui se font, suivant un plan de campagne à l'étude, et en attendant, réception à Montréal, d’une grande ambassade iroquoise avec femmes et enfants «à l’occasion de quoi «on a tenu ici des grands conseils, c'est-à-dire «une sorte de congrès auquel les nations

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« attachées à la France ont assisté par dépu- « tés. Cette assemblée est la plus mémorable « qu’il y ait jamais eue au Canada tant par le « nombre dé ses membres et la nature des «objets qui se sont agités, que pour les « bonnes dispositions dans lesquelles les cinq « nations iroquoises ont paru être. Non-seu- «lement leurs ambassadeurs s’engagèrent à « garder la neutralité, mais encore ils iou- « lèrent aux pieds les médailles des Anglais. »

Le printemps est revenu, toute la flottille canadienne des canots, des berges, des brigantins est remise à flot le long des rivières encore gonflées par la fonte des neiges. En glissant sur les cours d’eau, seules routes praticables autrefois dans ce pays, l'armée de Montcalm va gagner ses positions stratégiques. « Nous allons nous mouvoir dans « quelques jours, pour l'ouverture de la « campagne : écrit Montcalm à sa mère le « 25 avril 1757, un corps de Canadiens part « pour la Belle-Rivière (l'Ohio) à trois cents « lieues d'ici : des troupes de terre qui ont «passé l'hiver à cent vingt lieues pourront «les suivre. M. de Bourlamaque part aussi «avec des troupes pour le fôrt de Carillon que

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« j'avais mis hors d'insulte et approvisionné, « le reste s’avance sur la frontière, » Pendant que l'inepte généralissime anglais, le comte de Loudon, sous prétexte d’entreprendre la conquête de Louisbourg, dans l’île du cap Breton, séjournait deux mois avec une armée de 10,000 hommes à Chibouctou (aujourd’hui Halifax,) les chefs de la colonie française frappaient le grand coup qu’ils avaient préparé dans les quartiers d'hiver.

Au pied des montagnes qui séparent les bassins de l’Hudson et du Saint-Laurent, un petit lac, en fer de lance, déverse dans le Champlain ses eaux aussi limpides que le cristal, les Indiens l’appelaient Horican, les Frahçais, Saint-Sacrement et les Anglais, Georges. A l'extrémité méridionale du lac, ces derniers avaient bâti le fort Georges ou William Henry, soutenu par un.camp retranché et commandant la route de la vallée de l'Hudson. De cette forte position : ils pouvaient, avec leur flotte qu'ils y abritaient, arriver par le Champlain et ses débouchés aux portes mêmes de Montréal.

Pendant l'hiver un audacieux coup de main «à la française» avait failli nous rendre

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maîtres de William Henry : par un froid de 15 à 20 degrés un détachement de 1,500 Français, Canadiens et Sauvages, sous les ordres de M. de Rigaud de Vaudreuil, frère cadet du gouverneur de la Nouvelle-France, avait traversé sur la glace les lacs Champlain et Saint-Sacrement, « faisant ainsi soixante « lieues la raquette au pied, ay vit des vivres « sur des traîneaux que l’on peut dans les « beaux chemins faire tirer par des chiens, « couchant au milieu de la neige sur la peau « d'ours avec une simple voile qui sert d'abri, «et était arrivé à l’improviste à une petite « lieue de William Henry.» Quand l'expédition canadienne revint sur ses pas, le fort seul demeurait debout au milieu des ruines fumantes : deux cent cin,;unte bateaux de transport, quatre brigant:ns et toutes les dépendances avaient été brûlées.

Il fallait, maintenant, en détruisant la place elle-même, enfoncer la porte nord de la colonie anglaise et s'ouvrir le chemin d’Albany et de New-York. Des messages furent envoyés à toutes les peuplades amies et le 22 juillet 1757, deux cents canots de guerre montés par 2,000 Sauvages ralliaient l’armée de siége en n

formation sous les remparts de Carillon: la

moitié de ces volontaires venaient de trois

cents lieues de là, des pays d'en haut. « Nous ; «voulons essayer sur les Anglais le tomahawk " « de nos pères, afin de voir s’il coupe bien, » dit à Montcalm en le saluant l’oréteur des nations alliées. On devait d'abord passer du lac Champlain au lac Saint-Sacrement qui le domine et on n'avait ni bœufs ni chevaux pour franchir le portage de la rivière qui unit les deux nappes d’eau ‘. Pendant qu'à grand peine « les brigades, colonels en tête » por- $ taient à bras, durant six jours, ie matériel de LA siége et cinq cents bateaux, les Indiens de- Fs vancèrent l'armée sur le bord du lac supé-

rieur ; leurs légers canots d'écorce coururent

sus aux barques anglaises qui le défendaient,

et, si fructueuse fut la chasse aux chevelures, | que la campagne faillit en avorter. Les vain- [} queurs, en effet, allaient se disperser : car on n'eût pas trouvé un Peau-Rouge qui doutât

1 La navigation sur les cours d'eau en Amérique est interrompue par des obstacles naturels qui produisent soit des chutes ou sauts, soit des rapides. 11 fallait autrefois pour passer outre, porter les bateaux au-delà de l'obstacle t c’est ce qu’on appelait « faire portage, »

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qu'après un coup heureux, braver de nouveau le péril ce ne soit tenter « le Maître de la vie, » et, ajoute Bougainville le curieux historiographe de cette expédition, « leur esprit « superstitieux et inquiet à l'excès jonglait, « rêvait et se figurait que tout délai pouvait « leur être fatal. »

Pour combattre ce fantôme, pour arrêter cette panique du succès, que faire? La parole du général d’Onnonthio suffirait-elle à retenir les Sauvages, nos indispensables auxiliaires au milieu de ces déserts : Montcalm, afin de l'essayer, convoqua une assemblée générale.

Avec sa guirlande de forêts aussi vieilles que le monde, « l’Horican, » le plus gracieux des lacs américains, déroule au loin ses replis transparents où se reflètent des îles sans pombre. Autour du feu du Conseil allumé sur la grève, près des pirogues asséchées, les guerriers des trente-deux nations alliées viennentsilencieusement s'asseoir. Ces trentedeux peuplades éphémères, où sont-elles aujourd'hui? Où sont-elles aussi les anciennes neiges du Canada? Pauvres Indiens, race sans avenir, chez qui le culte instinctif des

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tombeaux, semblait trahir le pressentiment d'une courte et fatale destinée !

Après que chaque orateur eut parlé « en « liberté et à son tour, ce qui parmi les Sau- « vages n'est jamais sujet à aucune confu- « sion, » Montcalm se leva, et à la fin de son discours, s'inspirant des usages des Indiens, il montra à l'assemblée un collier symbolique formé d'innombrables petites coquilles, et élevant la voix: « Pars, m'a dit « notre roi, va au delà du grand lac défendre «mes enfants et les rendre heureux et in- « vincibles. Ce collier que je vous offre de « sa part est le gage sacré de ma parole, la « cohésion de ses grains est l’image de notre « union et de notre force. » L'orateur lança alors, au milieu de l'assemblée, le collier de Wampum: un guerrier ottawais, nommé Pennahoel, orné d’un hausse-col et d’une médaille avec le portrait du roi très-chrétren sur une face et sur l’autre Mars et Bellone, releva les coquilles et en les présentant aux assistants : «Voilà maintenant, dit-il, un cercle «est tracé autour de nous par le grand On- « nonthio, notre père: malheur à qui en sor- «tira, le maître de la vie le châtiera, mais

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« que cette malédiction ne retombe jamais «sur toutes ces nations sœurs qui veulent « former ici une union que rien ne puisse «rompre en obéissant toujours à la volonté « de leur père. » Un murmure approbateur couvrit ces dernières paroles : sur la mobile assemblée il passa comme un souffle belliqueux. Puis du sein de la foule frémissante, déjà oublieuse de ses superstitieuses terreurs, une voix, sur un rythme lent et d’un accent guttural, entonna cette invocation aux esprits tutélaires épars dans l’univers : « Manitous, « Manitous, vous tous qui êtes dans les airs, « sur la terre et sous nos pieds, détruisez nos «ennemis, livrez-nous leurs dépouilles et « ornez nos cabanes de leurs sanglantes che- «velures. » Une explosion de hurlements et de cris à peine humains répondit à ce chant:

Montcalm pouvait compter sur ses alliés, toutes les fureurs de la guerre les possédaient.

Deux jours après cette scène, le canon d'alarme du fort William Henry faisait retentir l'écho des montagnes. Le siége com-

. mença le 3 août: les opérations conduites par

l'ingénieur Desandrouins, en sont pittoresquement décrites dans le journal rédigé par

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Bougainville et conservé dans les archives de la Guerre !. Malgré sa garnison de deux mille cinq cents hommes, ses quarante canons et son camp retranché, la place ne pouvait résister; mais au fort Edouard ou . Lydius, à quelques heures de marche vers Albany, le général Webb commandait six mille hommes ; d'heure en heure, le vieux Monro, le défenseur de William Henry, écoutait si le canon ne grondait pas sur la route de l’Hudson : de ce côté les bois restaient silencieux. Une lettre cachée dans une balle creuse fut découverte sur un courrier tué par les Peaux-Rouges, elle était écrite par Webb pour informer son frère d'armes de ne pas attendre son secours, et pour l’engager à capituler sans scrupule. Monro était perdu, Montcalm lui écrivit aussitôt: « Monsieur, «un de mes partis rentré hier au soir, avec « des prisonniers, m'a procuré la lettre que

1 L'ingénieur Desandrouins, de son côté, a écrit un journal tant du siége de William Henry que de celui de Chouaguen. Une gracieuse communication nous a mis à même d'étudier ces documents absolument inédits : il s’y trouve, au point de vue technique, de très-intéressants détails qui complètent utilement le récit de Bougainville.

es De «je vous envoie par une suite de la généro- « sité dont je fais profession vis-à-vis de ceux «avec qui je suis obligé de faire la guerre. » Quelles furent la stupéfaction et la douleur du vétéran écossais en recevant par Bougainville communication du message de Webb: un soldat seul pourrait le bien dire.

Le 9 août, les tambours du fort battirent la chamade ; William Henry se rendait.

Avant de signer la capitulation, Montcalm, autant pour flatter ses alliés que pour les lier par leur intervention même, convoqua les chefs indiens à la conférence dans la tranchée, tous approuvèrent les articles de la Convention et s'engagèrent « à maintenir la jeunesse dans le devoir. » Hélas ! ils se vantaient et la journée du lendemain devait donner à leur parole un sanglant démenti.

Nous voici arrivés à cet épisode déplorable qui, démesurément grossi et dramatisé sous la plume d'un romancier de génie !, est devenu « La Légende du Massacre de William - Henry.» Que de déclamations contre l’armée française cette aventure n’a-t-elle pas susci-

1 Fenimore Cooper, — Le dernier des Mohicans.

et

tées en Amérique : mais qu'est-ce que l’histoire pour qu'un des généraux les plus connus de l’armée fédérale ait paru prendre | au sérieux, dans une publication récente, | M des soupçons dont un juge comme M. Bancroft, l’antifrançais, avait déjà fait cepen- | dant bonne justice !; La vérité sur cet | événement, la voici telle qu’elle apparaît, dans toute sa simplicité, à la lecture des dépêches, tant officielles que secrètes, adressées au gouvernement français par les chefs de la colonie.

La garnison du fort était entre les mains de Montcalm, maïs celui-ci, hors d'état de nourrir près de trois mille prisonniers et voulant, en même temps, honorer la belle défense de Monro, avait consenti à laisser les troupes anglaises retourner dans leur colo- | nie avec armes et bagages, après engagement L pris de ne pas servir contre la France pen- Ÿ? dant dix-huit mois. Déjà, lors de la prise de L: Chouaguen, les Indiens se souciaient peu ï

4 La notice du général Mac-Lellan sur le siége du fort George a inspiré à un écrivain canadien très-distingué, M. Le Moine, une chaleureuse réplique : « La Mémoire de Montcalm vengée. »n À vol, in-32.

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de respecter une capitulation qui les frustrait du pillage, mais à force de présents le général était parvenu à les maîtriser, car, écrivaitil alors au ministre : « Il n'y a rien que je « n’eusse accordé plutôt que de faire une « démarche contraire à la bonne foi fran- « çaise. » William Henry rendu, Montcalm donna sur l'heure des ordres pour qu'avant l'entrée des Peaux-Rouges, tous les tonneaux de spiritueux contenus dans le fort fussent défoncés : c'était le seul moyen de rester maître de nos alliés. Malheureusement cette sage précaution fut rendue inutile par ceuxlà mêmes qu'elle avait pour but de protéger.

Pendant la nuit, les Anglais, croyant se concilier les Sauvages, « dont ils avaient une frayeur inconcevable, » leur versèrent du rhum et de l'eau-de-vie. Mais, au lieu de les désarmer, l'ivresse ne fit qu'allumer dans leur sang une fureur bestiale.

Le lendemain, sous le coup d’une terreur croissante, les Anglais se mettent en route de grand matin pour gagner le fort Edouard où se cachent Webbet son armée : leur longue colonne, dont une foule de femmes et d'enfants embarrasse la marche, atteint en

serpentant la lisière des bois, Là sont des Indiens : c’est d'abord aux bagages qu'ils en veulent « et qui donc dans le monde pourrait « contenir deux mille Sauvages de trente- « deux nations différentes quand ils ont bu?» demande Bougainville.

‘ Les pillards, s'enhardissent et l’horrible clameur de guerre retentit. « A peine, eurent- « ils poussé leurs cris que les troupesanglaises « au lieu de faire bonne contenance, prirent « l’'épouvante et s’enfuirent à la débandade, « jetant armes et bagages et même leurs « habits. » La colonne est rompue : on en voit les débris tourbillonner et s’éparpiller dans la plaine comme des feuilles sous un vent d'orage : un drame horrible commençait entre des fauves bondissant de toutes parts etun troupeau humaïn dispersé, quand Montcalm et ses officiers, accourant hors d’haleine, se jettent au-devant des Peaux-Rouges. Telle était la rage de ceux-ci que « plusieurs de « nos grenadiers y furent blessés, et que nos « officiers y coururent risque de la vie, car,

1 Dépêche du marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada au Ministre de la Marine,

« dans des cas pareils, les Sauvages ne res- « pectent rien!.» Le tumulte cesse ; on donne asile dans le camp et dans le fort aux Anglais éperdus. Les Indiens avaient fait six cents prisonniers : on les rachète et, comme ils étaient nus, les soldats français partagent avec eux leurs vêtements : Montcalm renvoya en sûreté les Anglais au comte de Loudon, auquel il fit tenir une relation fidèle de la catastrophe et des causes qui l'avaient produite. « Je m’estime heureux, disait Mont- « calm en finissant, que le désordre n'ait pas « eu de suites aussi fâcheuses que j'étais en « droit de le craindre. Je me sais gré de « m'être exposé personnellement, ainsi que « mes officiers pour la défense des vôtres qui « rendent justice à tout ce que j'ai fait dans « cette occasion. » | Qu'il s'attendait peu à la réponse du gouvernement anglais, le loyal soldat qui écrivait cette lettre ! Ce que l'équité, ce que le simple bons sens proclamait monstrueux et absurde, fut osé par le besoin de surexciter contre la

1 Dépêche du marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada au Ministre de la Marine.

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* France l'opinion publique et par l’humiliation de l’amour-propre national : le généreux, le chevaleresque Montcaim se vit accusé à Londres d’avoir livré des vaincus aux fureurs de hordes barbares, et dans le premier moment, Ja capitulation fut déclarée nulle par le gouvernement britannique. Mais qui pouvait croire qu’un siècle après l'événement, quand les Anglais eux-mêmes ont traité en héros le prétendu complice des Sauvages canadiens, ce bruit odieux trouverait encore des échos ! Pourquoi nous arrêter davantage ; Montcalm n'est-il pas assez défendu par sa vie et par sa mort ; dans cette fatale journée du 10 août 1757, iln’a rejailli sur lui d'autre sang que celui de ses grenadiers blessés à ses côtés en sauvant les Anglo-Américains !.

Des difficultés toujours grandissantes dont nous parlerons plus loin, et contre lesquelles Montcalm luttait déjà, l’empêchèrent de

1$'il y avait eu préméditation, même, dela part des Sauvages, ceux-ci fussent allés attendre la colonne anglaise au milieu des bois qu’il lui fallait traverser pour gagner le fort Edouard, et non dans la plaine à une demi-lieue du camp français, Dans la forêt, rien ne pouvait sauver les Anglo-Américains, pas un n’eût échappé.

PL. |: PE pousser jusqu'à la vallée de l’Hudson. Néanmoins, le résultat des campagnes de 1756 et 1757 dépassait toute espérance, et l'étoile de la France, près de s’éteindre sur ces lointains rivages, brillait d’un dernier ettrompeur éclat, L'armée anglaise, malgré son énorme supériorité numérique, était convaincue d'impuissance ; elle n'avait rien fait, rien tenté. La flotte des lacs n'existait plus ; la France restait maîtresse de toutes les eaux et, selon l'aveu du ministère en plein Parlement, « toutes les portes lui étaient ouvertes. » Aux yeux des Indiens, quel prestige! Pas une peuplade qui ne s'énorgueillit d’être fille d'Onnounthio. Entre les deux grandes vallées françaises du Mississipi et du Saint-Laurent, voici trois routes libres, et sur tout l'immense territoire possédé par la France, de Québec à la Nouvelle-Orléans, aucun Anglais n'osait poser le pied, À ce moment-là, les destinées du Nouveau-Monde restèrent en suspens : l’Amérique serait-elle Anglaise ou Française ?

Mais ce n'était pas au-delà de l'Atlantique seulement que l'Angleterre déclinait; dans la Méditerranée, Minorque lui était ravie;

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les Anglo-Hanovriens capitulaient à Closter- Seven, et martelée sous les coups des Russes, des Français et des Autrichiens, la dernière armée de Frédéric de Prusse, l’unique allié de George IT, semblait écrasée. Il ne restait plus alors à l'Angleterre, suivant le conseil d'Horace Walpole « qu’à couper ses câbles et à voguer à la dérive vers quelque Océan inconnu. » À cette heure solennelle de l’histoire du peuple anglais, un homme marchant avec peine, accablé sous le poids d’infirmités précoces, monta à la tribune dans la Chambre des Communes et, tous les yeux ardemment fixés sur lui, proféra ce serment : «Je sauverai ce pays et moi seul le peux. » L'orateur qui assumait une telle responsabilité était le nouveau secrétaire d'Etat, William Pitt, devenu le dictateur de l'Angleterre depuis que tous les partis, également impuissants au dedans et au dehors, avaient abdiqué entre ses Mains.

Au milieu de l’apparent effrondrement de la puissance britanique, Pitt reste inébranlable ; avec l’assurance du génie, il a déjà choisi sa conquête : ce sera le Canada. Dans sa pensée profonde, la possession de ce pays était, entre la France et l'Angleterre, le véritable enjeu de la guerre de Sept-Ans, car le Canada, c'était l'Amérique septentrionale tout entière. Pitt avait compris que les Français une fois chassés du nord et de l’ouest, les Anglais resteraient sans rivaux sur un continent, où, notre Louisiane, encore dans l'enfance, et les colonies espagnoles, déjà en décrépitude, ne pouvaient être qu’une proie et non une menace pour leurs voisins.

Conquérir le Canada, c'était assurer à la race anglaise la domination sur la moitié d’un hémisphère.

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Les échecs que Montcalm faisait subir en Amérique aux armées du roi Georges eussent découragé une âme médiocre; ils ne firent que décupler les efforts du grand Pitt et hâter son triomphe.

Le succès, hélas! était plus facile qu'il ne le semblait. En Canada, l'Angleterre avait trois alliés qui la servaient sans subsides : la discorde, la famine et la concussion; son allié d'Europe, le grand Frédéric, lui coùtait plus cher. Il nous faut enfin aborder le pénible récit des maux intérieurs de la Nouvelle-France : on verra au sein de quelles difficultés inouïes se débattait Montcalm ; en connaissant les ennemis qu'il avait derrière Jui pendant ses campagnes, on sentira mieux ce qu'il appelait lui-mème «le critique de sa position. »

Le premier des fléaux de la colonie, c'était l'administration coloniale. Pour l’honneur de notre pays, les scandales dont le Canada fut alors le théâtre n'ont été qu'une monstrueuse exception, et les fonctionnaires de l’ancienne France ont transmis à leurs successeurs un juste renom de probité, véritable patrimoine national, que ceux-ci lègue-

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Dans la nature physique, la corruption monte ou descend, dans l’ordre moral la gangrène n'est jamais ascendante! elle vient toujours d’en haut : un chef seul peut empoisonner un corps entier.

En François Bigot, treizième et dernier intendant de la Nouvelle-France, s’incarnait toute la corruption brillante et audacieuse du dix-huitième siècle. Ses rapines à Louisbourg, lors du premier siége en 1745, avaient déjà provoqué dans la garnison des mutineries qui hâterent la capitulation de la place. Au lieu d’être puni, le coupable, bien apparenté, fut envoyé avec avancement au Canada. Il y porta ses vices, ses séductions et son intelligence. Maître absolu dans tous les services de finances, Bigot créa une administration à son image, et pour voler il eut, comme le géant de la Fable, des mains par centaines; chaque fonctionnaire pillait, depuis l’intendant et le contrôleur « jusqu'au moindre cadet »; dans cette honteuse concurrence, le chef ne reprochait à l'inférieur que « de voler trop

pour sa place. » Sur tout le Canada, il se répandit comme une épidémie de vols : vols sur l'approvisionnement des places, vols sur les transports, vols sur les travaux publics, vols sur les produits de la traite des pelleteries réservés au roi, vols sur les fournitures du matériel de la guerre et de l'équipement | mais c'était sur les marchandises livrées en présents aux Peaux-Rouges, qu'on faisait les plus belles affaires; au fond de sa forêt, le pauvre Sauvage était volé comme dans un bois. Ce n’est pas tout, parfois, le brigandage prenait un autre tour, et les employés de Bigot devenus commerçants opéraient, sous la protection de leur chef, d'immenses accaparement de toutes choses, qu'on re- . vendait ensuite à l'Etat et aux malheureux colons à 150 0/0 de bénéfice. Enfin arriva la famine, ce fut le bon temps, nous en reparlerons !.

Entre cette bande et le marquis de Montcalm, la guerre naquit dès le premier jour :

4 M. Le Moine vient de publier dans le Guide hstorique du Canada de curieux détails sur Bigot et ses associés, y compris leurs femmes : Dernières Années de la domination française : Bigot et son groupe.

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« Quel pays, s’écrie-t-il dans une lettre à « sa mère, tous les marauds y fônt fortune « et tous les honnêtes gens s’y ruinent. »

Peut-être en d'autres temps, eüût-il, avec dégoût, détourné les yeux de ce spectacle, mais, ici, le patriotisme chez Montcalm se révolte encore plus que la probité. Par ces incessantes rapines, la colonie est restée désarmée en face de l'ennemi ; la friponnerie est devenue trahison ; — on donne aux soldats « des fusils de l’ancienne façon, dont les « baguettes cassent comme un verre.» On n'a que des « bicoques » où l'on croit avoir des forts; « celui de Carillon rempli de dé- « fauts, coûte au roi aussi cher que Brisach «et sert à enrichir l'ingénieur du pays. »

À peine débarqué, Montcalm parcourant les quartiers des troupes y trouve « hôpitaux et « ambulances dans un état affreux et nombre «d'articles nécessaires manquant ilans les « magasins.» Ce qu'il redoute dans les friponneries dont les Sauvages sont victimes c’est qu'on ne laisse gagner ceux-ci par les Anglais. Indigné du présent, inquiet de l'avenir, 1 avertit le ministre de la marine de qui relèvent les colonies; il fait écrire aussi par

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l'honnète Doreil, commissaire des guerres (intendant militaire). Autant se plaindre aux vers de la pourriture, Bigot a là-bas un complice: «c'est l'œil même du ministre !. » Les dépêches sont interceptées au passage; on égare jusqu'au rapport sur la prise de William-Henry. Sans doute un jour ces misérables seront confondus et mème châtiés après un grand procès, mais il sera trop tard Montcalm et la Nouvelle-France auront vécu.

Malgré tout, le général, fort de sa bonne cause et de l’indignation publique, eût peutêtre écrasé sur place quelques-uns des vampires du Canada, si les intelligents fripons dont Bigot était le chef n'eussent trouvé un auxiliaire dans un homme qui ne leur ressemblait en rien. A la tête de la colonie, il y avait alors pour gouverneur général un simple capitaine de vaisseau, le marquis de Vau-

1 M. de la Porte, qui depuis plusieurs années, sous des ministères éphémères, dirigeait la marine. Ce fonctionnaire archi concussionnaire, l’un des associés de Bigot, finit par être congédié... avec une pension de 9,000 livre ; d’ailleurs le gouvernement n'avait rien à apprendre sur les scandales du Canada. Les cartons de la marine et de la guerre étaient remplis de révélations et d'avertissements dont on ne tenait aucun compte.

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dreuil, Il était probe et sincèrement dévoué à la France et à la colonie, mais ses lumières et son activité n'égalaient ni son désintéressement, ni son patriotisme; ses irrésolutions surtout étaient fâcheuses, et si son neveu, l'intrépide marin, n'avait pas eu plus de décision, il n'aurait pas reconquis le Sénégal en 1780. « Notre gouverneur veut être gouverné, » écrivait Doreil au ministre en 1756 ; Montcalm s’en fut bien acquitté : malheureusement M. de Vaudreuil abdiqua entre les mains de Bigot. Né dans le pays, il était rempli de préjugés coloniaux et jaloux à l'excès de ses prérogatives : on exploita habilement près de lui les tiraillements, les rivalités inévitables dans les colonies entre les autorités indigènes et les fonctionnaires venant de la métropole. À ce pauvre gouverneur, les misérables qui dévoraient la colonie eurent le talent de faire voir un ennemi de la Nouvelle-France dans le seul homme capable de la défendre.

Une lutte sourde d'abord, puis ouverte, qui dura jusqu’à la mort de Moncalm, s’établit entre celui-ci et le gouvernement colo-

nial. On se dénonça réciproquement à Ver-

sailles. M. de Vaudreuil se plaignait que le « militaire fût parvenu au comble du despo- «tisme.» Il accusait Moncalm de ne pas savoir profiter de ses avantages et insistait pour le rappel Au général. Montcalm, lui aussi, demandait à revenir en Europe, «n'y « tenant plus à exécuter des ordres obscurs « donnés avec duplicité par un chef qui ne « sait pas parler guerre. » En attendant, il s'inclinait devant le gouverneur, dépositaire de l'autorité royale. « Je lui représente, « écrit-il, mais, en même temps, j'emploie «tous les moyens pour la réussite de ses « projets, alors même qu'ils diffèrent des « miens. » D'ailleurs le général ne pouvait rien sans le gouverneur. Sauf pendant les opérations de la campagne, aucun droit ne lui était accordé ni sur les troupes coloniales (ou de la marine), ni sur les Sauvages, ni sur la milice. Jamais il ne put avancer ou reculer d'une heure le départ d'un bâtiment.

Pour la solde, l'équipement, les munitions, le matériel de guerre, l’armée dépendait | à absolument des autorités coloniales, et à la 4 moindre plainte, on la menagçait de lui couper les vivres. Hélas! au Canada, ce mot-là fai-

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sait trembler les plus braves! À qui en eût-on appelé? On était à 1,500 lieues de la France avec blocus des glaces pendant six mois.

« Expatriés, manquant de tout, écrit Bougainville, ne pensant plus qu’à cette espèce «de gloire qu'on acquiert, en se raidissant contre les difficultés de tout genre, haïs, «enviés, ayant tous à souffrir du climat, du «pays et des habitants, nous n'apprenons «ici qu'à être patients. »

C'est ainsi, dans le néant de toutes ressources, que Montcalm lutta quatre années sans relâche, ne trouvant, pour soutenir la colonie croulante, d'autre point d'appui que son grand cœur. Ce qu'il souffrit, pourrait-on le dire ? Quel supplice pour un homme d'une telle valeur de voir sa réputation militaire livrée à tout les hasards par une incapacité toujours hésitante et dont tout dépend. Quelle angoisse et quelle rage de sentir que soimême, l’armée, la colonie tout entière, n’étaient que la vile matière avec laquelle des hommes, qui eussent vendu jusqu’à nos drapeaux, bâtissaient leur exécrable fortune.

L'amour des troupes, le respect et la confiance du peuple, consolaient, fortifiaient

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Montcalm. L'armée l'avait vu avec surprise, pendant les campagnes, coucher sur la terre nue, et, revêtu de son cordon rouge, se contenter de la ration du soldat ; elle l'avait admiré exposant au feu, comme un simple grenadier, son corps couvert de cicatrices. Entre les troupes et le général l'attachement fut inviolable, et dans les débris de cette petite phalange qui revinrent en France, pas un officier, pas un soldat qui, malgré tant de malheurs, ne fût fier d'avoir servi sous le général Montcalm. On sait quel fanatisme il inspira aux Sauvages du Canada : dans leurs wigams, où séchèrent de terribles trophées, vécut longtemps le souvenir du grand chef de guerre qui avait conduit par la main ses enfants rouges à la victoire. Montcalm, après avoir obtenu d'eux de servir sans recevoir ni eau-de-vie, ni équipement, ce qui ne s'était jamais vu, avait le droit de dire : « Pour ce « qui est des Sauvages, j ose croire avoir « saisi leur génie et leurs mœurs. » Il conquit moins vite les Canadiens; entre lui et eux existaient des préventions qui tombèrent quand ils se connurent mieux : l'instinct populaire finit par discerner, en Montcalm,

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le défenseur désintéressé, le véritable ami.

Sa popularité fut bientôt au comble, « Les « Canadiens, les simples habitants, écrit-il « au ministre, me respectent et m'aiment :

« lorsque je voyage, j'ai l'air d’un tribun du « peuple. » Sur son lit de mort, il se souviendra d’eux.

C'était un petit homme de fière mine, à l'allure nerveuse, avèc un nez busqué et de grands yeux noirs étincelants, que la poudre de la coiffure rendait encore plus vifs. Quand l'hiver, sur la route de Québec à Montréal, un traîneau filait au galop, et que du fond d’une pelisse de fourrure deux éclairs avaient brillé. « Voilà le marquis, » disaient les passants. Le trait saillant de son esprit ce fut aussi le coup d'œil, maïs un coup d'œil dont la vivacité n’ôtait rien à la justesse ; la vérité vite saisie, souvent discernée de très-loin, jaillissait avec une lumineuse précision des jugements portés par Montcalm sur les hommes et les événements. Imagination hardie sans chimères, féconde sans rêveries, il fut par-dessus tout un homme d'action et d’action rapide.

Mais allons au but, la grandeur de Mont-

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calm, il ne faut la chercher ni dans ses facultés, ni dans ses talents, elle était dans son âme tout entière subjuguée par le devoir.

Montcalm fut — le soldat —, il en eut toutes les vertus, il en accepta toutes les servitudes, même celle de la mort. Corneille, le grand poëte du devoir, était son auteur, ou plutôt son conseil ; Plutarque, qu'il avait le bonheur de lire dans le texte grec, lui parlait aussi du devoir. Sous le rayon de cette idée fortifiée par la foi religieuse, Montcalm, pendant sa longue agonie, grandit de sacrifice en sacrifice jusqu'à l'heure suprême : lorsqu'elle sonna, il était prêt ; la tête haute, l'âme sereine, il se leva, salua la France et mourut.

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