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Le défaut de vivres avait été, on se le rappelle, l’une des causes qui arrêtèrent les troupes après la prise de William-Henry.
Depuis 1755, les blés manquaient ; la guerre paralysait les travaux de culture. En 1757, la situation se tendit : le froid de l'hiver 1756- 1757, excessif même pour le Canada, « le thermomètre a été plusieurs fois au-dessous de 27 degrés, » réduisit à néant les nouvelles récoltes. Montcalm, à la fin d’un rapport au ministre, résume ainsi, dès le 18 septembre, l'état des choses : « Manque de vivres, le « peuple réduit à un quarteron de pain. Il « faudra peut-être encore réduire la ration du « soldat. Peu de poudre, pas de souliers. »
Ce n'était que le début. Le gouvernement anglais, qui avait son plan, prohiba rigoureusement l'exportation detoutessubsistances de ses colonies d'Amérique : les malheureux
Canadiens furent donc réduits à leurs propres ressources, en attendant la farine et les salaisons demandées en France, mais qui ne pouvaient arriver avant le mois de mai Cependant il fallait vivre, si c'était possible ; on attaqua le cheval. « Ma maison et ccux qui « ont dîné journellement chez moi au même « ordinaire pourle pain et plusieurs entréesde «cheval, Il y de la fermentation dans le « peuple et les troupes. M. le chevalier de Lé- « vis a bien fait à Montréal; sans un ton aussi « ferme, il y eût eu une sédition : ici, nous « avons moins de peine, » écrivait de Québec, le général, le 20 février 1758. — Mais si les Canadiens souffraienrt, les Acadiens mouraient; deux mille des malheureux proscrits, réfugiés chez leurs frères du Canada, étaient sans ressources, ne demandant que «du pain «et des armes. » La patrie, qui leur coûte si cher, ne peut leur donner que des lambeaux de morue salée : ils expirent de misère sur une terre française! « Il en est déjà mort trois cents, » écrit Doreil au sta ad le 26 février.
La famine : quelle aubaine pour Bigot et sa bande! quels bons coups on faisait avec les
blés, accaparés de longue main! Mais si l’on gagnait de l'argent, il était galamment dépensé. « Malgré la misère publique, des bals «et un jeu effroyable,.» écrit à sa mère Montcalm indigné, et Doreil ajoute dans une dépêche au ministre : « Nonobstant l'ordon- « nance de 1744, pour défendre les jeux de « hasard dans les colonies, on a joué ici chez « l'intendant jusqu’au mercredi des Cendres, «un jeu à faire trembler les plus intrépides «joueurs. M. Bigot y a perdu plus de 200,000 «livres. » Faut-il ajouter que la galanterie était de la fête. Il semblait que tous les vices de la vieille Europe fussent venus se retremper sur la jeune terre d'Amérique.
Plus la saison avançait, plus les privations augmentaient. Que sera-ce si la croisière anglaise intercepte au mois de mai les arrivages de France. « L'article des vivres me fait-frémir, » disait Montcalm. Depuis six semaines, la population, « qui continuait à prendre son mal en patience, » était réduite à deux onces de pain par jour, et quel pain, quand les navires de France parurent. «Il «nous est arrivé, dans la rade de Québec, «une frégate, une prise anglaise que la fré-
« gate a faite chemin faisant, et dix navires « chargés, partis de Bordeaux, portant des « vivres arrivés au dernier moment, le peu- « ple commençant à brouter et la subsistance « du soldat réduite à demi-livre de pain en- « core pour un mois. » Pour la malheureuse colonie, ce fut un rayon de bonheur; on mangeait du pain, du vrai pain! — Cependant l'ennemi avait capturé plusieurs bâtiments français, entre autres le Foudroyant, sur lequel étaient embarquées une partie des provisions personnelles du pauvre Montcalm. « Les douze caisses, venues de Mont- « pellier, ont la mine, écrit-il d’être hous- « pillés; je crois que plus de la moitié de «mes provisions est prise, je m'en console, « l'argent me touche peu. »
Avec les vivres, les bateaux apportent les lettres d'Europe, les éloges sur les succès de Montcalm devaient y abonder. « Le ministre écrit, que ce n'est plus que d'Amérique que le roi reçoit des bonnes nouvelles, »
Mais ce qu'il faut chercher surtout dans des lettres de famille, n'est-ce pas le sentiment domestique? La nature si énergique, si résistante de Montcalm fut-elle suscep-
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tible des émotions tendres et des épanchements délicieux du foyer! Au risque de dépoëtiser un peu notre héros nous avouerons qu'il ne fut pas ce qu'on appelait au dix-huitième siècle un homme sensible.
Sévèrement élevé et soldat dès l’âge de treize ans, il paraît avoir introduit dans sa maison quelque chose qui ressemblait à la discipline militaire ; il fut un peu mari et père sans phrases, comme il était soldat. Cependant cet homme si laconique, si absolu, si maître, s'incline profondément devant une grande figure qui plane sur sa vie, la marquise de Montcalm Saint-Véran, sa mère. Vis-à-vis de sa femme, « sa très-chère et très-aimée, » il ne se montre d’abord qu'époux fidèle et protecteur ; mais à mesure que le ciel s’assombrira, à mesure que l'esp‘:ance mourra dans son cœur, des soupirs étuuflés sortiront de ses lettres : d'année en année l’exilé deviendra plus tendre, plus expansif, jusqu’à s'écrier une fois : « Mon cœur, je préférerais «le plaisir de t'embrasser à celui même de « battre le général Abercromby. » Le jour où ces mots parvinrent à leur adresse dut être le plus beau de la vie de madame de Mont-
calm, timidement, mais éperdûment épriso de son vaillant mari. Parmi ses enfants, il ne se préoccupe guère que des garçons, et surtout de l'aîné, le futur chef de la race : à vingtans, voilà cet aîné colonel et « en belle passe, » le cadet est l’aide de camp de Chevert. Ils font campagne en Europe, à 1,500 lieues de leur père : quand il s'informe de leur sort, on sent parfois: trembler sa main.
.. Avec les nouvelles du foyer, affluent celles de la grande famille, du cher Languedoc ; il y à là sur la vie provinciale au dix-huitième siècle des échappées de vue pittoresques.
Les compatriotes de Montcalm prennent leur part de ses succès; le public de Montpellier « claque des mains en son honneur ; » l’intendant de la province, M. de Saint-Priest, «le préconise en pleins Etats. » Mais quelle médaille n’a son revers? plus d’un bon méridional se persuada que le Saint-Laurent passait sous le pont du Gard : Montcalm est assailli au fond de l'Amérique de pétitions et même de pétitionnaires : il lui tombe sur les bras jusqu'à un boulanger de Lodève. Un boulanger en Canada? « C'est ici un meuble bièn utile, » écrit Bougainville; « cependant
on l’a placé dans le service du munitionnaire général ; « mais, ajoute avec ironie l’aide-de- « camp, difficilement y fera-t-il une grosse « fortune s’il n’y est que boulanger. »
Les secours venus de France pour la colonie étaient dérisoires en comparaison des immenses besoins. Quelques vivres, soixantequinze recrues. « De la poudre, envoyez au moins de la poudre, » écrira Montcalm « il est « impossible d’en éviter la consommation à « la guerre. Sans les munitions, que. nous ont « fournies successivement la Belle-Rivière, « Chouaguen et le fort Georges, je n'aurais eu. « ni assez pour attaquer, ni assez pour me « défendre. » Le génie voit loin et pense à l'avenir ; la décadence et l'égoïsme ont la vue courte ; lg France de Louis XV, égoïste comme son roi, n apercevait dans les charges de la guerre en Amérique, qu’un surcroît de dépense inutile. Ce rôle si doux, si charmant de nourrice de la pauvre petite colonie qui souffrait tout pour l’amour d'elle, souriait peu à cette frivole mère patrie. À vrai dire personne ne savait le prix du Canada, il fallut la paix de Paris pour ouvrir les yeux aux Français. On comprit alors qu'une colonie
que le vainqueur, suivant l'expression de Chesterfield, payait 80,000,000 liv. sterling, avait peut-être quelque valeur. Quoi qu'il en soit, telle était l'horreur inspirée alors aux Canadiens par le joug de l’Angleterre, si admirable se montrait notre petite armée, que si quelque secours fût venu de l'Europe, tout était encore possible en 1758 ; mais il ne vint d'outre-mer qu'une nouvelle armée anglaise.
Les victoires de Frédéric II à Rosbach et à Leuthen à la fin de 1757, avaient relevé la fortune de l'Angleterre sur le continent européen. La France, au lieu de s'en tenir à la lutte nationale et toute défensive entreprise contre l'Angleterre, s'était laissée fourvoyer par des intrigues féminines dans la fatale guerre d'Allemagne. Ce gouffre dévorait tout : les talents des Estrées, des Broglie, des Chevert, étaient aussi inutiles que le dévouement de d'Assas, tandis que Pitt disposait des troupes anglaises pour conquérir nos colonies. À peine au pouvoir, il envoya en Amérique deux mille montagnards jacobites d'Ecosse, rebelles dans leur pays et serviteurs fidèles au dehors. De nombreux bataillons réguliers avec un immense matériel les sui-
virent sur une flotte commandée par l'amiral Boscaven. Mais ce n'était pas assez pour Pitt : dans sa pensée, la conquête de la Nouvelle- France devait être une grande œuvre nationale : il appela aux armes les Anglo-Américains, et ils se levèrent à sa voix. « Le génie de « Pitt, dit l'historien des Etats-Unis, M. Ban- « croft, et son respect pourles droits des colo- « nies, la perspective de conquérir le Canada « et l'Ouest, cet de vagues et infinis présages « de grandeur à venir éveillèrent en elles le « zèle le plus ardent.» A l’ouverture dela cam- pagne de 1758, vingt mille miliciens étaient sous les armes. Les levées de la Nouvelle-Angleterre, du New-York et du New-Jersey, furent destinées à agir sur la frontière du Nord, pendantqueles Pensvlvaniens et les Virginiens opéreraient du côté de l'Ohio. La flotte et une partie des troupes réglées reçurent pour mission de prendre Louisbourg, dans l’île du Cap Breton ou île Royale, la clé du golfe Saint-Laurent.
Pour résister à la formidable invasion qui se préparait sur trois points, quelles étaient en Amérique les forces de la France? À Louisbourg, cinq vaisseaux et une garnison de six
mille hommes. Dans le Canada, sous les ordres de Montcalm, sept mille soldats des troupes de France et de la colonie, les Sauvages et les miliciens. Un mot sur ces der- *’ niers: grands, robustes, accoutumés en cas de nécessité à vivre de peu, bons tireurs, rom, is à la vie des bois, issus pour la plupart de familles militaires, les Canadiens semblaient éminemment propres à la guerre. Et cependant Montcalm les comptait pour peu; off dier de la vieille école. il ne ge fiait qu'aux bataillons de ligne. Selon lui « des soldats qu'on ne « peut garder cinq mois en campagne, ne «, pourront jamais lutter contre ds troupes « régulières. »
On lui fit un crime de cette opinion.
A l'égard de la valeur, répondit- 1 au ministre en se justifiant, nulneren aux Canadiens plus de justice que moi etes Français, mais je ne les emploierai que dans leur genre et je chercherai à étayer leur bra-
« voure de l'avantage des bois et de celle des « troupes réglées !. » La levée en masse lui
1 Dépêche du 19 février 1758, extraite des Archives de la Guerre, et publiée par M. Dussieux.
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inspira jusqu à la fin peu de confiance et il paya de sa vie le seul essai qu'il fit en opposant des milices à des régiments de ligne.
Montcalm était un classique en art militaire comme en littérature.
Dans l'hiver qui venait de s’écouler, la disette avait tout paralysé. Comment les soldats affaiblis par tant de privations auraientils pu soutenir les terribles fatigues d’une campagne sur les glaces? On s'était donc borné à lancer des partis de Peaux-Rouges sur les frontières de New-York, du Massachusetts et de la Pensylvanie; ils y avaient levé des chevelures » et saccagé les défrichements... « J'étais allé au printemps dernier, « écrit Montcalm, chanter la guerre et fes- « tiner avec mes enfants les Iroquois, les « Algonquins et les Nippissings, je suis allé « cet hiver faire même cérémonie chez les « Hurons et Abenakis. Les Sauvages m'ai- « ment vraiment beaucoup, et moi je leur « trouve souvent plus de vérité qu'à ceux qui « se piquent de police. » Dès le printemps, nos belliqueux alliés, « qui avaient pris goût aux expéditions, » pressaient Montcalm en
plein conseil, « Sommes-nous des femmes
ou des guerriers? » demandaient-ils. Avec quelle joie il les eût menés jusqu’à New-York ou à Philadelphie. Son génie actif, hardi et plein de ressources, était fait pour une telle entreprise. Hélas! c'était un rêve. A peine avec les forces dont la Nouvelle-France dispose pourra-t-elle défendre son propre territoire; Montcalm ne franchira jamais la frontière : une armée française, cependant, entrera victorieuse dans Philadelphie, mais ce sera vingt-trois ans plus tard. — Le 18 avril 1758, Montcalm écrit à sa mère : « Nous ne « pouvons douter que les Anglais qui ont reçu « du renfort en automne, n'ayent dans l'Amé- « rique septentrionale, avec leurs monta- « gnards d’Ecosse, vingt-trois bataillons de « troupes de la vieille Angleterre bien com- « plets;s Quand même nous ne ferions qu'une « défensive, pourvu qu'elle arrête l'ennemi, « elle ne sera pas sans mérite. Imaginez que je « ne puis être en campagne avec des forces « médiocres avant six semaines, et toujours « obligé de licencier moitié de mon armée « pouf larécolte.Ne serai-je jamais en Europe « à la tête d’une armée où ces obstacles ne « se rencontreront pas ! Pour cette année-ci,
« je croirai faire beaucoup de parer à..tout : « ainsi n’attendez rien de brillant; je veux « être Fabius plus qu'Annibal, et c’est néces- « saire, . . . . . ». Montcalm était trop modeste, il pouvait promettre du brillant et même du très-brillant. La bataille de Carillon que nous allons raconter est un des faits d'armes les plus étonnants et les plus inconnus accomplis par la vieille infanterie française.
Où les Anglais frapperaient-ils le grand coup ? C'était le secret du plan de campagne. On finit cependant par savoir que le nouveau généralissime Abercromby concentrait l'armée d'invasion au pied même des ruines de William-Henry.Les troupes. réguhères, koyal- Américain, lés: bataillons écossais,: les. régi ments de ligne avec leurs grenadiers : s'yrètidaient par la vällée de l'Hudsbn; -2 Déjà des corps de partisans, des Sauvages alliés, et dix mille miliciens y étaient réunis. A ces volontaires venant, presque tous, des quatre colonies puritaines de la Nouvelle-Angleterre, à ces fils des ardents et sombres Indépendants, on montre de loin le Canada français, papiste et féodal : on leur prêche, au milieu du noue
| sat Huneens