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chissant la lumière comme autant de miroirs; ville couronnée par une citadelle aux baslions à pie, que domine à son tour un cap de mille pieds de hauteur, sortant tout droit du fleuve. Eblouissant tableau, qui se reflète dans l'onde d’un bassin assez immense pour contenir cent vaisseaux de ligne à cent vingt lieues de la mer. C'était la capitale de la Nouvelle-France.
A deux reprises déjà, les vaisseaux anglais étaient venus saluer de leurs canons la ville de Champlain, mais cette troisième fois des hurrahs de victoire se mêleront aux dernières bordées et les mâts seront pavoisés au retour.
Dès 1758, Montcalm écrivait au ministre :
«I y a deux ans que je ne cesse de parler «de l’entreprise et de la descente que l’en- «nemi peut faire à Québec; on ne veut rien «prévoir ni rien ordonner. » Dans sa dépêche du 12 avril 1759, le général dit encore. « À Québec, l'ennemi peut venir si «nous n'avons pas d'escadre et la capitale “prise, la colonie est perdue : cependant, “nulle précaution. J'ai écrit, j'ai fait offre “de mettre de l’ordre pour empêcher une
« fausse manœuvre à la première alarme:
« la réponse : nous aurons le temps. »
La flotte anglaise en rivière, on avait dû cependant aviser à la défense. Soutenir un siége dans Québec eut été folie, car la ville, imprenable par eau, était à peine close du côté de la terre ferme : il fallait donc à tout prix, en s’opposant à un débarquement, empêcher l'ennemi de tourner la place.
A gauche, à partir de l'embouchure du Saint-Charles, au pied même de Québec, la côte du Saint-Laurent est d’un accès facile; en toute hâte on y construisit un retranchement long de deux lieues et aboutissant au ravin par lequel l’écumeux Montmorency se précipite de 300 pieds de hauteur, dans le grand fleuve, Au milieu de cet immense camp retranché qui prit le nom de Beauport, village voisin, l’armée française dressa ses tentes ; elle communiquait par un pont de bateaux avec Québec situé de l’autre côté de la rivière Saint-Charles. A droite de la ville, en remontant le Saint-Laurent, ce ne sont que gigantesques falaises dentelées, partout à pic, sauf quelques rampes escarpées et bien fortifiées, du haut desquelles une por-
gnée d'hommes suffit à pousser dans l’abime des régiments entiers. Si cette ligne de défense n’était pas forcée avant la mauvaise saison, Québec était sauvé pour un an. Wolf avait trois mois pour s'immortaliser.
L'été était fini, septembre commençait; des deux généraux partis pour rejoindre Wolf, aucun n'avait paru; on sait pourquoi. Les restes de Québec brülaient sous une pluie de feu, lancée depuis deux mois par des batteries établies de l’autre côté du fleuve, à la pointe de Lévis : dans l'ile d'Orléans et sur les côtes voisines, pas une créature vivante, pas une maison debout. Cinq cents des plus braves soldats de Wolf étaient couchés au pied des redoutes du Montmorency; là avait échoué le 31 juillet, une furieuse attaque, soutenue pendant sept heures par le tir de quatre-vingts pièces d'artillerie ; non moins inutiles trois autres descentes tentées au-dessus de Ja ville. En vain Cook, le grand marin, avait-il muitiplié ses merveilleux sondages, pas un pouce de terre n'avait été conquis sur Montcalm. Devant les Anglais partout le fer où le roc. Jamais l’activité du défenseur de Québec ne se montra plus étonnante que dans
celte lutte de deux mois avec un ennemi, qui, maître absolu du fleuve, y exécutait à la faveur des marées et de Ia nuit, des mouvements continuels et rapides.
Inquiet pour la retraite de ses innombrables bâtiments aux approches de l'hiver canadien, l'amiral Saunders avait convoqué à son bord un conseil de guerre et le 20 septembre la flotie devait lever l’ancre.
Wolf, âme de feu dans un corps frêle, était miné par la fièvre du désespoir. Remontant et redescendant sans cesse le fleuve, l'œil attaché sur l’inaccessible muraille, il enviaié les ailes des oiseaux du rivage; mais le génie n'a-t-il pas aussi les siennes.
A une demi-lieue au-dessus de la ville, s'ouvre dans la falaise une petite baie qu portait alors le nom d’anse du Foulon. De là on atteint au sommet par un sentier étroit tt escarpé. De tous les accès au plateau c'était le plus impraticable; ce fut celui-là mème que choisit Wolf pour son dernier assaul, devinant par une heureuse inspiration que c'était le chemin le moins bien gardé. Dans la soirée du 12 septembre plusieurs vausseaux anglais jetèrent l'ancre en face ‘du
cap Rouge à trois lieues au-dessus de Québec. Bougainville, détaché au camp de Beauport avec trois mille hommes pour surveiller les opérations de cette flotte, bivouaqua en face d’elle, sur le haut de la falaise. Nuit mémorable dans l'histoire. Aussitôt les ténèbres descendues sur le fleuve, Wolfe et cinq: mille soldats d'élite s’'embarquent dans des chalands cachés à bord de ces vaisseaux et se laissent dériver avec la marée baissante.
« Qui vive! » crient les sentinelles échelonnées sur la côte : « France ! bateaux de vivres, » répondent les barques, car les Anglais savaient qu'ordre avait été donné aux postes français de laisser cette nuit-là descendre par eau des provisions du cap Rouge à Québec.
Pendant que ie courant emporte vers l’anse du Foulon ces étranges vivandiers, Wolfe, l'âme toujours enivrée du grand, récite à demi-voix le chef-d'œuvre élégiaque que Thomas Gray venait d'achever et qui se termine par ces mots prophétiques : « Le chemin de « la gloire ne conduit qu’au tombeau. » Puis s'adressant à sex compagnons il leur dit :
« Je préférerais la gloire d’avoir écrit de si «beaux vers à celle de vaincre demain. »
Enfin les barques s'arrêtent ; une agile avantgarde saute à terre, escalade à tâtons et dans un silence de mort la terrible falaise, surprend le poste qui la gardait négligemment et facilite l'accès du plateau à Wolfe et à ses régiments suspendus, au milieu de Ja nuit, entre le ciel et la terre. Les premiers rayons du soleil levant coloraient à peine les rochers du cap aux Diamants, que déjà quatre ou cinq mille Anglais étaient rassemblés derrière Québec, pendant qu'à Beauport le tambour réveillait en sursaut le camp français.
Bourlamaque était dans l’île aux Noix, Bougainville au cap Rouge et Lévis aux rapides du Saint-Laurent. Quelques milliers d'hommes, la plupart miliciens ou sauvages, formaient l'armée de Montcalm, le 13 septembre 1759 !.
1 Quelles furent les forces que Montcalm mit en ligne? c’est ce qu’il est impossible de savoir. Les bataillons de France étaient dégarnis de leurs compagnies d'élite parties avec Bougainville, et les corps de la milice se trouvaient très-incomplets, un grand nombre de paysans étant allés faire la récolte. Dans chaque relation le chiffre varie : les historiens ne sont pas mieux d'accord que les rédacteurs des rapports officiels. Le chiffre probable paraîit être de cinq mille combattants environ; c'était aussi le nombre des Anglais. On s’entend mieux sur le moh-
Au travers d’une inévitable confusion, le général donne rapidement ses ordres, monte à cheval, et l’épée à la main, marche à l’ennemi en franchissant la vallée du Saint-Charles. Les Anglais l’attendaient, rangés en bataille dans les plaines d'Abraham, en face des fortifications ébauchées de Québec. Ce fut au milieu de ces champs à demi défrichés, connus sous le nom de leur possesseur, un obscur pilote du Saint-Laurent, que se décida l'avenir de l'Amérique; ce fut là que la race celtique se vit arracher sa conquête, et que l'œuvre de deux siècles fut anéantie en un éclair.
En attaquant sur l'heure, avec des troupes douteuses en rase campagne, un ennemi éprouvé et déjà maître du terrain, Montcalm ne se laissa-t-il pas emporter par l’impétuosité de son courage? Ne pouvait-il pas attendre le corps de Bougainville, retardé dans sa marche ? Tout enfin ne valait-il pas mieux que de jouer le sort du Canada sur un coup
tant es pertes subies par les deux armées aux prises : sept ou huit cents hommes de part et d'autre restèrent sur le champ de bataille, parmi eux les généraux et presque tous les brigadiers et les officiers supérieurs.
de dé ? Question complexe, que des hommes spéciaux discutent encore aujourd’hui et dont l'étude des circonstances et du terrain peut seule livrer la clé !. Nous dirons que dans sa carrière militaire, le vainqueur de Carillon a donné assez de preuves de talent et qu'il était, suivant l'expression du major-général, «trop lumineux » pour n'avoir pas différé la bataille si c’eut été possible. « On se fusilla «pendant longtemps, dit un témoin ocu- « laire *; enfin, vers dix heures, M. le mar- « quis de Montcalm voyant l'ennemi se gros- «sir de plus en plus et quelques pièces de « Canon qui tiraient, jugea à propos de ne pas « leur laisser le temps de se fortifier davan- «tage et donna le signal pour charger l’en- «nemi. Les troupes s’ébranlèrent avec beau- «coup de légèreté, ainsi que les Canadiens, « mais, après quelques pas en avant, le petit
| Dans l'étude publiée récemment par le coionel anglais Bcatson, du corps royal du génie, l’auteur, qui connait les lieux pour avoir été Jongtemps en garnison à Québec, n'hésite pas à approuver l’attaque soudaine de Montcalm: « Les raisons du général français, n’ayant jamais été ni « bien comprises ni bien appréciées. »
2 Relation du sieur Joannès, major de Québec.
«bouquet de bois qui s’allongeait sur la «droite, servit de retraite aux miliciens, qui « laissèrent marcher seuls les cinq bataillons, «ce qui occasionna un peu de flottement.
« Enfin, après s'être approché à la portée du «pistolet etavoir fait et essuyé trois ou quatre « décharges, la droite plia et entraina le reste « de la ligne.» Les grenadiers de Louisbourg chargent alors à la baïonnette : Wolfe est à leur tête. Déjà une balle l’a frappé au poignet, une seconde, puis une troisième l’atteignent à la poitrine ; il chancelle : « Soutenez- «moi, dit-il, que le soldat ne me voie pas «tomber. » On l'emporte; le mourant entend dire : «Ils fuient! — Qui? demandat-il. — Les Français, lui répondit-on. — Je meurs heureux, » murmure le héros, et il expire après avoir donné l’ordre de couper la retraite à l'ennemi par la vallée du Saint-Charles.
Pendant que les agiles montagnards Ecossais « avec leurs plaids flottants et leurs « larges claymores, poursuivent comme des «démons furieux, les fuyards sur la colline « Sainte-Geneviève » legénéral de cettearmée vaincue revenait lentement à cheval, soutenu de chaque côté par un grenadier et entrait,
tout sanglant, à Quéhec par la porte Saint- Louis. Deux fois touché dans la mêlée, il avait, en ralliant les tirailleurs pendant la retraite, reçu une balle dans les reins. « Com- «bien de temps à vivre? » demande“t-il au chirurgien qui sonde sa blessure. « Quelques « heures seulement, mon général. » — «Tant « mieux, je ne verrai pas les Anglais à Québec.
Ainsi qu'il se couchait dans son manteau, le soir d’une bataille, Montcalm s'étend paisiblement sur son lit de mort: la journée du soldat a été rude, mais la campagne est finie, Ramesay, gouverneur de Québec et le commandant de Royal-Roussillon, lui demandent ses ordres. «Mes ordres, répondit-il, je n’en «ai plus à donner; j'ai trop à faire à ce grand «moment et mes heures sont très-courtes.
«Je vous recommande seulement de ménager « l'honneur de la France. »
Montcalm croyait sa tâche accomplie, mais travers la grande ombre quidéjàl’environne, un devoir inachevé lui est apparu : un peuple a espéré en lui, un peuple l’a aimé, qui est menacé par la vengeance d’un ennemi irrité.
Ces pauvres Canadiens, lemourantne peut plus
les défendre, mais il peut encore intercéder pour eux, et il se fait suppliant afin de donner aux vaincus le reste de sa vie. « Général, « écrit-il à Townshend, le successeur de Wolfe «dans le commandement, l'humanité des « Anglais me tranquillise sur le sort des pri- «sonniers français et sur celui des Canadiens. «Ayez pour ceux-ci les sentiments qu'ils «m'avaient inspirés: qu'ils ne s’aperçoivent «pas d'avoir changé de maitre. Je fus leur «père, soyez leur protecteur. » Puis il implore humblement pour lui-même la clémence d’un autre vainqueur, le seul qu'il puisse maintenant redouter, reçoit avec ferveur les sacrements et expire à quarantesept ans, le 14 septembre au matin.
Il fut enterré le soir du même jour, au bruit de la cannonade et à la lueur des flambeaux, dans l’église des Ursulines, la seule à Québec qui ne fût qu'à moitié détruite par les projectiles. La tradition veut que son corps ait été déposé dars l’excavation formée par l'explosion d’une bombe anglaise. Le fait n'est pas prouvé; mais qu'importe, Montcalm n'a-t-il pas été enseveli, comme il l'avait juré, sous les ruines de la Nouvelle-France.
Dans son agonie, il s'était écrié: « Ma conso- « lation est d’avoir été vaincu par un ennemi « aussi brave. » L'Angleterre a retenu cet « hommage d’un héros mourant, et en 1827, elle a fait élever à Québec un obélisque de soixante pieds de hauteur, sur lequel on lit ces deuxnoms:WoLrEe-MonTcaALu. C'était, avec sa dette, payer celle de la France où pas une pierre ne garde le souvenir de Louis de Montcalm.
L'homme de guerre, assez brave pour recevoir cinq blessures le même jour, le général qui calmait par sa parole la sédition de ses soldats affamés et remportait avec eux la victoire de Carillon, avait atteint « le grand ; » il touchait à la gloire, la mort l'arrêta en chemin et il n’est demeuré que le martyr de l'honneur national. Est-ce assez pour le serviteur fidèle qui, voué par son pays à la mort, ne laissa échapper contre lui, ni plainte, ni murmure, expirant ainsi sans reproche, comme il avait vécu sans peur.
Si la France n’élève des statues qu'aux victorieux, elle devait au moins à Montcalm un tombeau. Les Canadiens s’en sont souvenus pour elle. Essayez de chasser de l’histoire la
poésie, il y a une place d’où l’on ne peut la bannir, c’est le cœur de l’homme : Montcalm tombant sous les muürs de Québec est resté et restera pour le peuple qui fut vaincu avec lui, comme le dernier défenseur, comme le dernier ami. Dans cette victime chevaleresque, les Canadiens n’ont pas cessé de voir l'image de la patrie perdue, de leur pauvre France à qui l’on pardonne beaucoup parce qu'elle a beaucoup aimé. Le tombeau que la mère patrie devait à son héroïque représentant, a été élevé par souscription nationale des habitants de Québec et béni le 14 septembre 1859, anniversaire centenaire de la mort du vaincu. La Nouvelle France et Montcalm : le malheur avait autrefois uni ces deux noms, l'histoire ne les séparera jamais.
Pendant que leur général expirait, les troupes françaises dispersées et sans chefs (les deux brigadiers généraux ayant été tués), s'étaient enfuies dans le camp de Beauport, puis, à la nuit, elles avaient rallié le corps de Bougainville. La petite armée ainsi reformée, battit en retraite en remontant le long du fleuve jusqu'au fort Jacques-Cartier. C'est là que le chevalier de Lévis accourant des rapides du Saint-Laurent, rejoignit le 17 septembre les débris dont la mort de Montcalm lui donnait le commandement. Cet officier, d'une bravoure iéonine, enleva le jour même ses troupes et marcha sur Québec pour faire lever le siége, À quatre lieues de la ville on apprit qu'elle était depuis la veille au pouvoir de l'ennemi; le lâche Ramesay, ce gouverneur à qui Montcalm mourant recommandait
de ménager l'honneur de la France, avait capitulé sans attendre un coup de canon. L’hiver qui approchait suspendit les opérations militaires.
Cernée dans un coin de terre de quelques lieues carrées, isolée du monde entier, sans argent, presque sans pain et sans poudre, au milieu des terribles rigueurs d’un hiver canadien, à quoi songeait une poignée de vaincus ? A préparer la revanche, à reprendre Québec!
À la fin d’avril, le dégel ne laissant ouvert qu'un canal au milieu du fleuve, les deux frégates françaises, l’A/alante et la Pomone, suivies de quelques transports, descendirent de Montréal avec un petit matériel de siége : les troupes les accompagnèrent par la route de terre enfonçant jusqu'au genou dans la neige fondante. On espérait surprendre l’ennemi, un hasard lui révéla notre marche; un canonnier de la flotte, tombé à l’eau, parvint à se hisser sur un glaçon que le courant emportait ; devant Québec les Anglais recueillirent ce soldat évanoui sur son radeau de glace; entre leurs mains il se ranima un instant, trahit involontairement le secret et expira. Quatre mille hommes, sous les ordres
du général Murray, avec vingt-deux pièces d'artillerie, sortirent aussitôt de la ville pour écraser pendant sa marche l’armée française alors composée de trois mille soldats de ligne et de deux mille Canadiens et sauvages, avec un couteau emmanché au bout du fusil, faute de baïonnette. Le choc eut lieu, le 28 avril 1760, dans ces mêmes plaines d'Abraham, sept mois auparavant, théâtre de la défaite de Montcalm. Une magnifique charge, furieuse, désespérée, décida la victoire. Les Anglais, culbutés, enfoncés, s’enfuirent derrière les murs de Québec, laissant sur place toute leur artillerie et douze cents morts et blessés. De notre côté gisaient à terre tous les grenadiers et cent quatre officiers, parmi lesquels le vaillant Bourlamaque qui avait conduit la charge. C'est la mémoire de ce combat héroïque, que le peuple franco-canadien, peuple des traditions et des souvenirs, à voulu perpétuer en élevant en 1862 « aux (braves de 1760 » une colonne monumertale, digne pendant de celle que les Anglais avaient érigée en l'honneur des combattants de 1759.
Le siége de Québec commenca : les pièces
de nos batteries avaient vingt coups à tirer par vingt-quatre heures, mais l'espérance soutenait tout; « un seul vaisseau francais « paraissant devant la ville aurait suffi à en « obtenir la reddition.» Le 15 mai, à l’horizon, des voiles parurent sur le fleuve, elles s’approchèrent sans que, pendant longtemps.
on pût distinguer quel pavillon flottait aux mäts : ce n'était pas celui de la France; les assiégés, « debout, sur les remparts, en face des tranchées, et élevant en l’air leurs chapeaux, avec des hurrahs frénétiques, » l'apprirent aux Français. Les vaisseaux anglais s'élancèrent sur nos deux frégates qui, gagnées de vitesse, se jetèrent à la côte. Dans ces derniers jours du Canada tout est épique ; l’Atalante, commandée par Vauquelin, brüla sa dernière gargousse et fut prise, sans avoir amené son pavillon; à bord il n’y avait pas un homme qui ne füt blessé ; quand on héla le navire silencieux, Vauquelin répondit seulement : « Si j'avais de la poudre, vous m’entendriez bien. » Lévis, le désespoir dans le cœur, se replia de Québee sur Montréal.
« Heureux, heureux jour! Ma joie et mes «transports sont inexprimables, » écrivait à
la nouvelle de ces événements, Pitt qui avait tout prévu, tout dirigé.
Sous l'empire d'une idée fixe, les défenseurs du Canada étaient-il devenus fous?
l'héroïsme peut-il aller jusque-là? On se le demande en lisant les dépèches de Lévis et de ses lieutenants, « Nous n'avons de la «poudre que pour un combat, disait Lévis à «la fin de juin, et il est surprenant que nous «existions encore, mais si les ennemis neme- «surent pas leurs mouvements, nous en profi- «terons pour combattre le corps qui avancera «le premier, c’est l'unique ressource qui nous «reste. » Et en même temps Bourlamaque écrivait, « menacés de trois côtés par des for- «ces infiniment supérieures, nous attendons « que l'ennemi ait achevé de décider ses mou- «vements pour l'aller combattre... » Mais Ambherst, le généralissime anglais, ne voulait pas risquer une bataille : il attendait pour avancer que la Nouvelle-France n’eût plus dans les veines une seule goutte de sang.
Enfin, au mois d'août, les Anglais s’ébranlérent. Le général Murray, avec une flotte de cinquante - deux bâtiments remonta vers Montréal s’arrêtant en face des villages pour
désarmer les habitants et brüler les maisons. « Je prie Dieu, écrivait-il à son gou- « vernement, que cet acte de rigueur contre «un peuple infortuné, soit le seul, car «cette partie de ma tâche me révolte. »
Deux autres armées venant, l’une par le Champlain, l'autre par l'Ontario, se rapprochaient en même temps de Montréal : Le fort Lévis et celui de l'Ile-aux-Noix, dernières barrières de la colonie. furent réduits en poussière par le feu « de l'immense artillerie que trainait chacune de ces armées » et le 6 septembre trois corps formant ensemble une armée de 20,000 hommes de troupes régulières, étaient réunis autour de Montréal défendu par douze mauvaises pièces. « Mont- « réal, dit une relation officielle, est une ville «environnée d'une simple muraille aour la « mettre à couvert contre les Sauvages, plutôt «que contre des troupes; elle était pleine «d'un peuple infini qui s’y était refugié «après la ruine de Québec et les incendies «des campagnes; ce peuple courut en foule cimplorer M. de Vaudreuil pour sauver leur «vie et leurs biens; il ne fallait qu’une nuit «à l'ennemi pour mettre la ville en cendres,
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« toutes les maisons, étant en bois, selon «l'usage du pays. » Le Canada avait assez souffert, le gouverneur consentit à sauver les restes de l’infortunée colonie : On hissa le drapeau blanc. M. de Vaudreuil et le général Ambherst signèrent une capitulation en cinquante-cinq articles, qui a été le véritable traité de cession du Canada à l'Angleterre.
On obtint pour les habitants le libre exercice de la religion catholique, la paisible disposition de leurs biens et la promesse de n'être pas transmigrés comme les malheureux Acadiens. ;
Mais l’orgueil anglais demandait une victime, il la voulait glorieuse. En pouvaitil choisir une plus belle que l’armée de Montcalm et de Lévis? Ces soldats dont les noms devraient être inscrits dans un livre d'or, n'avaient pas sauvé le Canada, mais, par un long martyre, ils avaient racheté, ce qui vaut mieux qu'une colonie, l'honneur de là patrie. Amherst, — l’héroïque Wolf n’eût pas été si brave, — eut le courage d'exiger que ce débris d'armée, tout mutilé, mit bas les armes devant vingt mille Angiais; des huit bataillons venus de France il restait
vivant « tout compris, malades, blessés et invalides » deux mille deux cents hommes.
On les empila sur des navires trop étroits, puis on descendit vers la mer au milieu d'une perpétuelle tourmente, presque sans exemple : les flots du fleuve canadien semblaient se soulever pour retenir nos pères.
Ainsi partirent les Français : il y avait deux cent trente-quatre ans que Jacques-Cartier avait planté sur le continent américain le drapeau aux trois lys d’or.
En France, on accueillit Lévis comme un héros et il le méritait ; il devint plus tard maréchal, Bourlamaque, le rude soldat, tout mutilé, fut nommé gouverneur de la Guadeloupe ; là, il pouvait encore faire tête aux Anglais; le brillant Bougainville embrassa la carrière maritime, devint un célèbre navigateur, membre de l’Académie des sciences, et mourut à quatre-vingt-trois ans, amiral et sénateur. Qu'advint-il de Bigot et de ses complices? La plupart de ces honnêtes gens étaient revenus en France avec le projet d'y vivre grassement et honorablement de ce qu'ils appelaient leurs économies. Après avoir dévoré le Canada, ils comptaient bien
le digérer en paix; mais, du fond d'un trou de bombe à Québec sortait une voix accusatrice qui leur demandait compte de la ruine de la colonie. Les officiers, les soldats et les rares fonctionnaires, rentrés en France les mains nettes, ne se taisaient pas; l'opinion publique s’émut à tel point qu'il fallut bien se décider à lui faire quelque sacrifice : un arrêt du conseil d'État institua une commission de magistrats au Châtelet, présidée par M. de Sartines, lieutenant de police, pour juger souverainement « les auteurs des prévarications commises au Canada ; » Bigot et cinquante-cinq autres accusés comparurent :
l'instruction, chargée d’éclaircir ces mystères d'iniquités, dura près de deux ans. Enfin les coupables furent condamnés à restituer douze millions; en outre, Bigot et son subdélégué, Varin, étaient bannis à perpétuité. Ces gens experts en bonnes affaires, n’en avaient jamais fait une meilleure, car ils méritaient la corde. Les juges s’excusèrent sur l'absence d'un texte qui punit de mort leur crime :
pour l'honneur de la France, ce genre de trahison n'avait pas été prévu.
Au commencement de l’année 1763, la paix
avait été conclue; la France cédait à l’Angleterre non-seulement le Canada, mais encore l'ile du cap Bretonet toute la rive gauche du Mississipi, moins la ville de la Nouvelle- Orléans. Tel fut le traité de Paris que Louis XV signa, sans que l'histoire ait recueilli une larme ou un soupir de l’indigne descendant du fondateur de la Nouvelle- France, le grand Henri.
Le 20 janvier, la veille du jour où, selon l'usage, les héraults d'armes annoncèrent au peuple de Paris, la signature officielle de la paix, on avait inauguré sur la place que Gabriel venait de dessiner entre les Tuileries et les Champs-Elysées, la statue équestre du roi couronné de lauriers. Était-ce la main indignée d’un Canadien qui traça, sur le piédestal, cette inscription qu'on y lisait le lendemain de la fête :
Il est ici, comme à Versailles, Il est sans cœur et sans entrailles.
L'Angleterre a gardé le Canada, mais sa conquête lui a coûté cher. Pour tout esprit sagace, il était évident que dans la soumission des colonies Anglo-Américaines à la mé-
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tropole, le souci d'une invasion « des turbulents gaulois », entrait pour une grande part. Une fois les planteurs rassurés, l'Angleterre aurait dû redoubler de précautions vis-à-vis d'eux. Pitt, « idolâtré dans les colonies »
l'avait bien compris; mais, à peine eût-il quitté les affaires, à peine la paix fut-elle signée, que le gouvernement britannique énivré par le succès, entreprit d'exploiter, au point de vue fiscal, les colons américains :
ceux-ci, déjà fatigués du joug commercial que la métropole leur imposait, se regardèrent, se comptèrent et l'on sait le reste: l'épée de bington était à deux tranchants.
“ciqu'il en soit, entre nous et notre vieille \ à nationale, la séparation devait-être éternelle; avouons-le, en finissant ce dou- Joureux récit, le Canada méritait mieux de la France : il avait payé de presque tout son sang le droit de lui rester uni. |
Ah ! quel ressentiment aurait pu gonfler le
cœur d'un peuple ainsi méconnu et quelle vengeance pour lui que de se donner au vainqueur à qui on le livrait! I] n’en fut rien et de toutes les douleurs de ce peuple infortuné, l: plus cruelle, fut alors d'être
séparé de ce pays qui semblait le trahir.
Malaisément ces délaissés ont perdu l’espérance : pendant combien d'années, le long de leurs rivages ruinés, ils cherchèrent, d’un œil avide, sur les eaux du Saint-Laurent, l'apparition d'une voile française ! à chaque bruit venant d'Europe ils prêtaient l'oreille : n'était-ce pas le signal du retour? Comme tous les exilés, ils se sont fiés à l'impossible et ils ont bercé leurs chères illusions au murmure des chants populaires,
Chante, rossignol, chante Tu as le cœur à rire
Moi je l’ai à pleurer
J'ai perdu ma maîtresse Sans pouvoir la trouver,
Quelle naïveté mélancolique, quelle grâce touchante dans cette vieille chanson nationale des bateliers canadiens et n'y entendezvous pas comme l'écho d’un soupir qui s'envole vers la France, la bien-aimée perdue.
Plus d’un siècle s’est écoulé depuis lors, les guerres et les révolutions ont bouleversé les deux mondes. Le Canada devenu, avec l'immigration anglaise, une nation quasi-indé-
pendante de près de quatre millions d’âmes, poursuit au-delà de l'Atlantique le cours de ses belles destinées, mais «le vieux pays »
comme ilsl’appellent, est toujours vivant dans la mémoire des descendants des premiers colons.
Notre langue, ils n'en parlèrent jamais d'autre; nos vieilles coutumes ils les ont pieusement conservées ; tous sontrestés fidèles à la religion de leurs pères qui dans les épreuves les avait consolés et soutenus: hier, au jour marqué pour nos malheurs, ils étaient fiers d’apparten : à la race des vaincus.
À notre tour, soyons fiers d'eux : sujets de l'Angleterre, riverains des Etats-Unis, sous une double étreinte ils n'ont pas laissé étoulfer leur passé, notre passé commun :
franco-canadiens ils étaient; franco-canadiens ils sont demeurés : mais à quel prix!
Un publiciste de Montréal le raconte avec ces mâles paroles: « Voilà deux cent cin- « quante ans que nous habitons ce pays. Du- «rant tout ce temps on nous a trouvés en « lutte avec la forêt et avec les hommes, « défrichantle sol, fondant des villes, ouvrant « des routes, établissant des villages, des
écoles ct des colléges. Les guerres contre les Indiens nous ont coûté et du sang et des peines. Les guerres contre les Anglais nous ont écrasés parce que la France nous abandonnait contre des forces dix fois supéricures. La conquêle venue, les persécutions ont commencé contre nous. Nous nous sommes réfugiés sur nos terres, sur ce sol arrosé des sueurs et du sang de nos pères, nous sommes devenus les parsans, le corps et la force du pays. Malgré la tyrannie, malgré notre pauvreté, il nous restait assez de cœur pour entreprendre les luttes politiques. Nous les avons entreprises résolument; elles ont duré soixantequinze ans, et pied à pied durent cette longue période nous avons rega,- le terrain perdu par la faute de notre ancienne mèrepatrie, nous nous sommes refaits politiquement, commercialementetcomme nation'.»
Que de choses dans la page qu'on vient de
lire. Ah si jamais au milieu des langueurs et des angoisses de l'heure présente, quelqu'un de nous osait douter de l’avenir «du vieux
\ Benjamin Sulte, — Le Canada en Europe.
pays, » qu'il regarde sur les rives du Saint- Laurent, ce que le malheur a su faire d'une poignée de Français. Quels jets a poussé ce petit rameau transplanté et que doit être le chêne où il fût coupé ! Mais pourquoi craindre? Ce n'est pas d'aujourd'hui que la France connaît l’adversité, notre histoire est remplie de douleurs, mais nos épreuves, quelques cruelles qu'elles fussent, n’ont jamais été longues.
Dans ces tristes temps de la fin de Louis XV, comme à d’autres époques de nos annales, tout semble en décadence : Il faut céder, souffrir et laisser faire la fortune de la France, de cette étrange nation, tour à tour et si vite, au faite des choses humaines ou dans les abîmes.
Tout à coup le génie de la Gaule, qui semblait éteint, se ravive au souffle d'un vent nouveau ; il brille et son éclat éblouit encore une fois le monde. Vingt ans après la signature de l’humiliant traité de Paris, la France dictait à Versailles avec une généreuse grandeur la paix de 1783,