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On nomma Montcalm lieutenant général, et, suivant une lettre de Doreil, M. de Cremille, adjoint au ministre de la guerre, demanda en plein conseil pourquoi, en raison de services si exceptionnels rendus à quinze cents lieues de son pays, on ne pouvait par déroger aux usages et faire dès à présent Montcalm maréchal de France? Un siècle après, un autre général français, recevait en Amérique, le bâton de maréchal, Montcalm n’y trouva que la mort. Heureux Montcalm !
« Du talent, la tête et le cœur chauds, cela mürira », avait autrefois écrit le général en parlant de Bougainville. Il est curieux de voir dans la correspondance datée de Versailles, combien cela avait vite müri, et avec quelle prudence le jeune aide-de-camp s’avançait sur cette mer inconnue de la cour.
Le futur navigateur ne verra jamais d'océan plus perfide , et pour s’y guider à cette époque, il eût en vain cherché dans un ciel si sombre l'étoile de la France.
Comment parler de Versailles pendant la guerre de Sept-Ans et oublier M"° de Pompadour, dont le nom est encore maudit par les Canadiens, Quels étaient envers Montcalm .
les sentiments de la marquise? D’un mot que prononce le circonspect Bougainville, on peut conclure qu'elle fut longtemps hostile au général. Se souvenait-elle qu'il avait jadis refusé d'épouser une de ses cousines? Ne lui pardonnait-elle pas d'être l'ami de M. d’Arsenson, un ennemi personnel ? « M"° la mar- «quise de Pompadour paraît rendre esfin «à monsieur votre fils toute la justice qu'il « mérite.» Ainsi s'exprime Bougainville, en écrivant à la marquise de Saint-Véran, Dans tous les cas, Montcalm (sa mémoires’en trouve bien) eut l'honneur de n'être pas le protégé de la favorite. Ses amis et ses protecteurs étaient d'une autre race : ils se nommaient Chevert, Conti, d'Argenson,
Une grande mission avait été confiée à Bougainville et à Doreil au nom du Canada mourant : ils devaient raconter à la France, qui ne voulait pas les savoir, les douleurs de ce noble pays, implorer pour lui des secours en hommes, en vivres, en munitions, si la paix était impossible. Bougainville sourit au gouvernement des cartes détaillées du théâtre de la guerre et plusieurs projets appropriés à toutes les hypothèses. L'une
d’elles, hélas! la plus vraisemblable, était le trromphe de l'invasion. Le plan pour cette éventualité, le voici : Québec pris, pas de capitulation, retraite de l’armée sur les lacs, et de là, descente par les fleuves jusqu’à la Nouvelle-Orléans où, notre armée, appuyée à la frontière du Mexique, colonie del'Espagne, notre alliée, continuera au Sud la lutte commencée au Nord. Ce projet d’une étonnante hardiesse, l’auteur dut le concevoir après avoir relu Xénophon. Peut-être si Montcalm eût vécu, aurions-nous une page extraor ‘naire de plus dans notre histoire, car il était, comme le général athénien, aussi capable de raconter que de commander cette autre Retraite des Dix mille.
Le gouvernement délibéra longuement sur la réponse aux cris de détresse de la colonie; on récapitula les ressources disponibles du royaume : recensement fait des arsenaux, des ports, des magasins et des casernes, la mèrepatrie pouvait disposer en faveur de la Nouvelle-France de trois cent vingt-six recrues et du tiers des vivres implorés! « Monsieur, « quand le feu est à la maison, on ne s'oc- « cupe pas des écuries », dit cyniquement à
Bougainville un ministre dela marine nommé Berrier. « On ne di'a pas du moins que vous «parlez en cheval», répliqua le futur amiral. Berrier venait de dire le dernier mot, Ja métropole sacrifiait sa fidèle colonie, la mère abandennait l'enfant.
Etait-il possible en 1759 d’arracher le Canada aux serres de William Pitt? après un premier mouvement d'indignation, on hésite à répondre. La paix que Montcalm conseillait comme la seule chance de salut, n'était pas.
réalisable au moment où le fatal traité dun 30 décembre 1758, venait de nous river davantage à l’Autriche, dont l'intérêt si opposé au nôtre était de Continuer la guerre. D’ailleurs, l'Angleterre triomphante dans les Indes, aux Antilles et au Sénégal, eût-elle consenti à désarmer sans la cession du Canada ? Il fallait donc poursuivre la lutte et, malgré l’'écrasante supériorité de la marine britannique, tenter l'envoi de dix mille hommes à Québec. Certes, pour la flotte de M. de Conflans, mieux valait couler bas, sous les boulets anglais, en vue de la vieille colonie nationale, que de s’enfouir honteusement dans les vases de la Vilaine, ainsi qu'il arriva
quelques mois après. Mais si à force de bonheur et d’exploits, la croisière eût été forcée, si les troupes eussent débarqué ; avec quoi les nourrir dans ce pays déjà épuisé ! Terrible dilemme : sans nouveaux défenseurs, la colonie était perdue ; avec eux, elle risquait de périr affamée.
Du côté de l'opinion publique, nul espoir.
La nation qui allait bientôt demander compte de la perte de l'Amérique française, était alors le témoin muet de son abandon. Voltaire, le vérilable journaliste de cette époque, dans sa prodigieuse correspondance où il parle de tout et de tous, ne prononce pas une seule fois le nom de Montcalm: il se borne à demander, en riant, pendant combien de temps le pauvre genre humain s'égorgera pour quelques arpents de glace au Canada.
Quoi qu il en soit, dequels poignants regrets on se sent envahi quand on songe que si le gouvernement de Louis XV avait pu lutter quelques années de plus, la carte du monde était peut-être changée. Les Français qui parcourent aujourd’hui l'Amérique, seraient entrés par le golfe de Saint-Laurent et sortis par celui du Mexique sans cesser d’être chez:
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eux. En gardant le Canada nous conservions par là même dans le Nouveau-Monde nos territoires de l'Ouest, avec la Louisiane ; pour prix de notre alliance, les Etats-Unis, ‘ lors de la guerre de l'Indépendance, nous en eussent volontiers garanti la paisible posses-sion. La France, restée maïtresse des bassins du Saint-Laurent et du Mississipi, suivant le plan qu'avec un éclair de génie, Vauban avait entrevu dans l'ombre où ces contrées au dixseptième siècle étaient encore cachées! Quels hor‘zons s'ouvrent devant la pensée ! Quelle incalculable puissance dans les affaires du monde. Depuis un siècle quels débouchés de toute nature. Est-ce trop de dire que plus d'une révolution nous eût été épargnée el que l'Amérique française aurait rendu à sa métropole, les services que l'Angleterre demande aujourd'hui à son empire des Indes.
Sur les bords du Saint-Laurent, les mois succèdent aux mois sans qu'aucune nouvelle ait franchi la muraille de glace; d’ailleurs qu'espérer ? Montealm se sait perdu. Du haut du château Saint-Louis qui domine l’horizon, que de fois ses yeux se tournèrent vers l'Orient : c’est le côté de la France. Là-bas, près des flots bleus de la Méditerranée, lui apparaît son Candiac, le nid de la famille, où il ne S’abritera pas de l'orage ; puis ramenant ses regards sur la ville qui s'étend à ses pieds et dont la garde lui a été confiée, il sent sc? àme défaillante se retremper dans
l’idée du devoir et redit avec son cher Corneille :
Sans souhait toutefois de pouvoir reculer, Ce triste et fier honneur m'émeut sans m’ébranier.
Enfin ce mortel hiver s'achève, un pre-
mier bateau va partir et Montcalm écrit, le 12 avril 1758, à sa femme : «... L’ennui ne «tue pas et je le vois bien; ma santé a été « médiocre cet hiver, mais ce n’a été que des « misères. Je me flatte néanmoins de soute- «nir une campagne où il y aura travail d’es- «prit et travail de corps. Je voudrais avoir « un grain de foi suffisant pour multiplier les « hommes et les vivres. Cependant j espère «en Dieu, il a combattu pour moi le 8 juil- « let. Au reste, sa volonté soit faite. Je mène «ici une vie désagréable ; je me ruine et in- « certain toujours si les nouvelles de France «me consoleront, je les attends avec autant «d’effroi que d’impatience : être huit mois « sans en recevoir et qui sait si nous en re- «cevrons beaucoup cette année! Ah! sil « m'arrive quelque récompense et le triste «avantage de figurer une ou deux fois dans «les gazettes, que je l’achète cher !........…. . « Le nouveau général anglais (Amherst) a de « grandes forces et de grands moyens... ; « nous avons sauvé celte colonie l’année der- «nière par un succès qui tient quasi du pro- « dige, faut-il en espérer un pareil ! Il fau- « dra au moins le tenter. Quel dommage que”
«nous n’ayons pas davantage d'aussi valeu- « reux soldats. Le peuple et les Sauvages ont « confiance en moi, j'ai été deux mois à Qué- « bec cet hiver; le bruit ridicule et messéant « a couru (entre nous) de ma mort du poison.
«Il a fallu, comme dans Corneille, leur mon- «trer Hérachus pour les calmer. »
Cette lettre navrante n'est pas la seule qu’il écrivit le 12 avril 1759, il en existe une autre, celle-là chiffrée et adressée au ministre de la ouerre. Toutes les indignations, toutes Îles angoisses patriotiques que Montcalm refoulait depuis cinq mois au fond de son cœur, jaillissent dans cette dépêche en phrases brèves ct saccadées comme des coups de feu. Dans un relief saisissant Les causes de l'inévitable ruine de la colonie apparaissent : ténébreuses voleries, concussions, monstrueuses complici- Lés, sont inondées de lumière. De quels traits ce grand honnête homme peint la curée du Canada aux abois, et l'augmentation des dépenses qui, n'étant que de treize millions de livres en 1757, se sont élevées au double en 1758 et vont monter à trente-six millions, «car, ajoute-t-il, tous se hâtent de faire leur «“lortune avant la perte de la colonie, que
« plusieurs peut-être désirent comme un voile « impénétrable de leur conduite. » Puis, traitantde la direction des affaires, il récapitule les fautes accumulées pendant l'hiver quand il n’en restait plus une àcommettre. Enfin, après avoir comparé les misérables ressources de la colonie aux forces qui vont l'assaillir, il conclut ainsi : « Si la guerre dure, le Canada « sera aux Anglais, peut-être dès cette cam- « pagne ou la prochaine; si la paix arrive, « colonie perdue si tout le gouvernement n’est «pas changé !. »
Le 10 mai, Bougainville, nommé colonel avant son départ de France, débarquait à Québec, apportant aux chefs de la colonie les dépêches des ministres; on sait qu’elles renfermaient un aveu de complète impuissance.
Aussi-faible au-dedans qu’au dehors, ce gouvernement de la décadence ne sévit même pas contre des fonctionnaires dont lés crimes lui étaient révélés depuis tant d'années, Aucun châtiment, aucune révocation ne vint
1 La lettre de Montcalm à sa femme dont nous avons cité un fragment est inédite, celle au Ministre que nous venons de résumer a été extraite des Archives de la guerre et publiée par M. Dussieux.
frapper les coupables. Rien ne fut changé dans le Canada, il n’y eut que l'espérance de moins.
Montcalm reçut des mains de son fidèle aide-de-camp une lettre du secrétaire d'Etat de la guerre, le maréchal de Belle-Isle, dans laquelle celui-ci essaye de justifier par la nécessité l'abandon de l’armée d'Amérique, et trace au général un plan de défensive trèsresserrée. La dépêche tout entière de la main du ministre, se termine par ces lignes fatales : «IT est de la dernière importance de conser- «ver un pied dans le Canada, quelque mé- «diocre qu'en soit l’espace, car si nous «l’avions perdu en entier, il serait comme «impossible de le ravoir. C’est pour remplir «cet objet que le roi compte sur votre zèle, «votre courage et votre opiniâtreté, et que « vous mettrez en œuvre toute votre indus- «trie et que vous communiquerez les mêmes «sentiments aux officiers principaux et tout «ensemble aux troupes qui sont sous vos «ordres... J'ai répondu de vous au roi et je «suis bien assuré que vous ne me démenti- «rez pas et que pour le bien de l'Etat, la «gloire de la nation et votre propre conser-
« vation, vous vous porterez aux plus grandes «extrémités plutôt que jamais subir des con- «ditions aussi honteuses qu'on a faites à « Louisbourg dont vous effacerez le souve- «nir. » C'était la condamnation à mort de Montcalm ; son grand cœur ne s’y méprit pas et voici l'accusé de réception de l'arrêt :
« J'ose vous répondre de mon entier dévoue- « ment à sauver cette malheureuse colonie (« OÙ à Mourir. »
Quelle inexorable destinée, ou plutôt quel amour de cette patrie qui le sacrifiait! Périr pour la France eût semblé doux à un tel homme, mais se sentir livré parelle à la mort, n’était-ce pas mourir deux fois? La victime connaît son sort et elle accepte l’immolation. Une autre angoisse lui était réservée : en quittant le port, Bougainville a appris qu'une des filles de son général venait de mourir, mais 1l ne sait laquelle. « Est-ce Ia pauvre « Mirète qui me ressemblait et que j'aimais «tant! » s’écrie le père. Il l'ignorera toujours.
Aux armes! aux armes! Ce cri retentit tout le long du grand fleuve ; le tocsin sonne dans chaque clocher, pendant qu'au-dessous
montent les chants des prières publiques ordonnées par l’évêque de Québec; les campagnes sont désertes, martes et castors respirent en paix sans crainte du trappeur; les eaux ne sont plus troublées par le filet du pècheur;" en Canada, il n'y a plus que des soldats. On voit des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de douze ans marcher sous le drapeau qui les abrite pour la dernière fois. Dans quelques jours, une proclamation anglaise va leur dire : «Si la folle espérance « de nous repousser vous porte à nous refu- «ser la neutralité que nous vous offrons, at- «tendez-vous à souffrir tout ce que la guerre «a de plus cruel. Il sera trop tard de re- «gretter les efforts de votre courage impru- « dent, lorsque cet hiver vous verrez périr de «faim tout ce que vous avez de plus cher.
« Vous voyez d'un côté l'Angleterre qui vous «tend une main puissante et secourable, de « l'autre côté, la France incapable de vous «soutenir, abandonnant votre cause dans le «moment le plus critique; votre sort dépend « de votre choix.» « Vive la France!» répondront les Canadiens, affamés, ruinés et décimés.
Trois mille deux cents hommes de troupes de France, quinze cents soldats de la colonie, deux cents cavaliers et douze mille miliciens armés de fusils de chasse, voilà les chifires officiels des forces françaises à l’ouverture de la campagne de 1759. Un convoi de dix-sept bâtiments guidé par le capitaine Canon, célèbre corsaire de Dunkerque, qui suivait Bougainville, amena trois cent vingtsix recrues, des munitions et quatre-vingts jours de vivres pour le soldat. « C’est tou- « jours quelque chose, écrivait Montcalm au «ministre, le peu est précieux à qui n'a «rien. » Défendre le fort Niagara qui protégeait le cours du Saint-Laurent en amont; résister, s’il était possible, sur le lac Champlain, pour ne pas laisser l'ennemi couper en deux la colonie; enfin, concentrer sous les ordres de Montcalm les forces principales, environ douze mille hommes, autour de Québec, objectif évident de l'invasion anglaise, tel était le plan de la défense.
Pitt, maitre absolu de l'Angleterre et des colonies, avait résolu d’en finir avec cette poignée d'enfants perdus de la France. L’eflort fut proportionné aux ressources 1m-
menses dont disposait le gouvernement britannique. Comme l'année précédente, l’ennemi entra par trois côtés. Cette fois la pointe de toutes ses baïonnettes fut dirigée vers le cœur de la colonie, Québec, où les trois armées d'invasion devaient se rejoindre. Néanmoins deux attaques échouerent; le général Prideaux venant de l'Ouest, périt à la prise du fort Niagara et son armée s'arrêta court; Amherst, commandant en chef, chargé de descendre à la tête de douze mille hommes, le Champlain et le Richelieu, ne put jamais déloger Bourlamaque, retranché avec deux mille cinq cents Français et Canadiens dans l’île aux Noix, à l'entrée du Richelieu. Mais c’est de l'Est que devait venir, pour notre vieille colonie, le coup mortel.
Vingt-deux vaisseaux de ligne, trente frésates et une multitude de transports ont été rassemblés à Louisbourg; dix mille soldats sont à bord, la flotte et l’armée ont pour chefs des hommes dont la plupart deviendront célèbres. A leur tète est un général de ente-deux ans, James Wolf, choisi entre tous par le grand Pitt lui-même. Pour la première fois, Montcalm rencontre un adversaire
digne de lui. En ces deux rivaux se retrouvaient au plus haut degré les qualités des deux peuples, alors aux prises pour la souveraineté du Nouveau-Monde; mais par le dédain de la vie, par l'amour passionné de la gloire, de la patrie et des lettres, Wolf et son rival appartenaient à la même race, à celle des héros.
Au milieu du mois de mai, presque dans le sillage des navires de Bougainville, la flotte anglaise parut sur le Saint-Laurent.
Dans cette navigation inconnue et pleine de périls, elle était guidée par un pilote canadien, un transfuge, qui a laissé son nom en otage à l'histoire : « Denis de Vitré. »
Chaque marée pousse en avant les navires de l'invasion : ils ont franchi le cap Tourmente, puis la grande île d'Orléans. Un gigantesque rocher de granit et d’'ardoise s’élançant de la rive septentrionale, semble barrer le fleuve. Au pied et sur la cime de ce roc, apparaît aux Anglais, sous les rayons d’un soleil de juin, un étonnart assemblage de clochers en branle, de batteries en feu, d'esplanades verdoyantes, d'arbres séculaires, de dûmes et de toits métalliques, réllé-