‹ Montcalm et le Canada français [microforme] (volume 3)Chapitre 3 sur 20 · LEE · texte numérisé non relu

LEE

révéla peut-être à plus d’un Canadien, jusqu’alors insouciant de son origine, quel sang coulait dans ses veines.

Hélas! qui l'oublie? Depuis cette première séparation, d'autres pays aimés nous ont été

ravis; d'autres lambeaux de notre chair nous ont été arrachés pour payer un inexorable créancier. La patrie a connu de nouveaux adieux, de nouvelles douleurs. Mais, ainsi que sur les bords du Saint-Laurent, on s’est souvenu, ailleurs on se souviendra : l'image de la France vaincue reste longtemps assise au foyer de ses enfants exilés, puisque, à 1,500 lieues de nos côtes, après un siècle écoulé, l'Angleterre compte encore un million de sujets dont elie n’a pu faire des Anglais.

De ce côté-ei de l'Atlantique comment ressources dans les publications franco-canadiennes. Aux grands travaux historiques des Holmes, des Garneau, des Ferland, des Faribeau ont succédé, dans ces dernières années, d’autres œuvres du plus vif intérêt. MM. Le Moine, Casgrain, Gagnon, C'Dunn, Laverdière, Chauveau,Tanguay, Verreau, pour ne citer que quelques-uns des annalistes

Canadiens, continuent avec autant de talent que de patriotisme l'étude des questions historiques et politiques (a).

(a) La plupart des ouvrages historiques, littéraires ou scientifiques publiés depuis quelques années en Canada se trouvent en dépôt à la librairie Canadienne, 41, rue du Bac, à Paris.

eussions-nous Jamais oublié un pays où, disent nos voyageurs, notre image se reflète comme dans un miroir !! Cependant l'histoire de cette cruelle séparation de la France et du Canada était peu connue. On savait en gros qu’à une triste époque de nos annales, alors que les drapeaux français étaient souvent abaissés, celui de l'armée d'Amérique fut tenu haut et ferme : on savait encore que s'il tomba lui aussi, ce fut pour servir de linceul au général de cette vaillante armée. Mais les détails de la catastrophe dans laquelle sombra notre grande colonie, les péripéties de ce drame poignant, ont été longtemps ignorés.

Aujourd'hui, grâce à la publication des

!'Tous nos voyageurs ont constaté, avec émotion, cette persistante ressemblance entre les deux branches de la vieille famille française. Ces jours derniers, M. de Molinari dans sa brillante correspondance d'Amérique, mettait en relief la puissante vitalité de notre race en Canada, Mais parmi nos écrivains aucun plus que l’auteur des « Lettres sur l'Amérique » n’a été frappé de cet inaltérable attachement à la mère-patrie. La re nnaissance envers « ce noble Canada » vient d'inspirer encore à M. Xavier Marnier les pages les plus touchantes de son dernier volume : « En pays lointains, »

on —

archives de la Guerre et de la Marine, grâce aux travaux des historiens canadiens, et à la découverte d’une précieuse correspondance de famille, la lumière s’est faite, et le dévouement de Louis de Montcalm et de ses troupes nous apparait avec une étonnante grandeur.

Pour ia France, hier encore, vêtue de deuil, n'est-ce pas maintenant l'heure de se souvenir, l'heure de s’incliner pieusement devant toutes les grandes victimes de l'honneur national? Si ce n’est aujourd'hui, quand donc notre pays honorera-t-il la mémoire de ses soldats? qu'importe que leurs ossements aient déjà blanchi : les serviteurs fidèles qui expirèrent jadis pour la France, l’aimaientils moins que les bien-aimés de la patrie qui sont morts hier?

Avant d'aborder le sujet de cette étude, en expliquant par quel enchaînement de fautes et de malheurs le Canada fut perdu, il n'est pas inutile de rappeler au lecteur, d'après les derniers travaux historiques, ce qui a précédé dans ce pays la conquête anglaise.

Un point surtout mérite l'attention. C’est

l'origine assez obscure de la fatale querelle *

mn

qui nous :coûta notre colonie nationale. On sait que la guerre de Sept-Ans eut l'Amérique pour berceau, mais on peut ignorer comment elle naquit : sera-ce une consolation de savoir que jamais guerre ne fut plus inévitable pour la France, que jamais notre pays ne fut plus provoqué, plus menacé, et qu'en vérité nos adversaires abusèrent de la permission accordée à Fontenoy quand, en les saluant, on leur avait dit: « Messieurs les « Anglais tirez les premiers ! »

En jetant les yeux sur les vieilles cartes de l'Amérique septentrionale, dressées au dix-septième siècle par les Delisle, on est frappé d’étonnement de voir qu'à cette époque les deux tiers de ce continent appartenaient à la France. Dans un coin de l'immense espace, enfermé entre les terres arctiques et la frontière du Mexique, voici, sur le bord de la mer Atlantique et en dedans du demicercle décrit par les Monts-Alleghanys ou Apalaches, le petit groupe des colonies anglaises, noyau des futurs Etats-Unis; le reste, tout le reste, sauf la Floride encore aux Espagnols, était à nos pères, aux compatriotes des Cartier, des Champlain, des Marquette et des Cavelier de la Salle,

- Un peu diminuée par les cessions exigées lors de la paix d'Utrecht, notre colonie du

continent américain était encore, au milieu du dix-huitième siècle, grande comme la moitié de l’Europe. A l'ouest et au sud, la Louisiane, c’est-à-dire tout le bassin du Mississipi entre les Alleghanys et les Montagnes- Rocheuses, au nord le Canada et le Labrador, constituaient le nouveau monde français. Sans doute, rien encore dans nos vastes possessions méridionales,n’eñt fait prévoir. à cette époque, leurs merveilleuses et prochaines destinées.

La Louisiane ne comptait qu'une ville, la Nouvelle-Orléans, et en remontant vers l'ouest les rives du Mississipi, on ne rencontrait que des établissements clair-semés, jalons de l'avenir au milieu des déserts.

Cependant une ligne de postes militaires reliait nos possessions du Midi à celles du Nord, la Louisiane à la Nouvelle-France, les deux colonies sœurs, appelées en cas de danger à se prêter un appui mutuel : à vrai dire la civilisation n'était assise que dans le Canada dont la capitale était Québec.

Exploré, en 1535, par «un chercheur de mondes, » Jacques Cartier, de Saint-Malo, colonisé dans les premières années du dixseptième siècle par Samuel de Champlain, le

Le

Canada, avait reçu de Henri IV le nom de Nouvelle-France. Sous le règne de Louis XIV, la main du grand Colhert donna à la colonisation une vigoureuse impulsion, encore sersible cinquante ans plus tard. Des relations étroites se nouèrent entre la colonie et la Métropole; la coutume de Paris devint le code du pays. Deux villes neuves, Montréal et Trois-Rivières, s'élevèrent le long du Saint- Laurent au-dessus de Québec. La Nouvelle- France, administrée comme une province du royaume, avait alors pour gouverneur un lieutenant général, le vaillant comte de Frontenac, et pour intendant un homme d'Etat éminent, J.-B. Talon, petit-neveu du célèbre magistrat Omer Talon. Enfin, en 1671, on créa à Québec un évêché dont le premier titulaire fut un Montmorency-Laval.

C'était un beau fleuron de la co:ronne de France que le Canada, avec ses trois villes et ses florissants villages semés sur les rives du Saint-Laurent, avec ses forteresses, ses comptoirs, sa flotte, ses pêcheries, ses entrepôts

regorgeant de toutes les pelleteries de la baie

d'Hudson, et sa ceinture de peupiades amies

ou soumises. Et puis, là, quel amour pour la

mère-patrie ! Dans ce pays, sans rassé historique, sur cette terre vierge à pune effleurée par les pas errants de quelques tribus sauvages, rien n'existait qui ne fût fran sais. Pas une maison qui n'eûùt été bâtie, pas un champ qui n'eût été défriché par des mains gauloises : tout y était né par la France, tout y vivait pour elle. C'était bien moins une colonie qu'une provinee d'outre-mer, ou plutôt c'était la Nouvelle-France f.

A peine naissante, notre conquête nous fut disputée par d’autres Européens, d’abord des Hollandais, puis des Anglais; et les anciens maîtres de ces grèves et de ces bois, les sauvages vengés, contemplèrent, d’un œil étonné et joyeux, « les visages pâles » venant de si loin à travers « le grand lac » pour s’égorger sous les érables des forêts américaines. A la paix de Saint-Germain, en 1632, Richelieu se fit rendre l’Acadie ct le Canada, que l'Angleterre avait conquis une première fois. La

1 Nous sommes heureux de reconnaître que la ville de Paris vient d'honorer la mémoire des grands hommes de notre colonie nationale en donnant à des rues nouvelles les noms de Jacques Cartier, de Champlain et de Montcalr.

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