‹ Montcalm et le Canada français [microforme] (volume 3)Chapitre 4 sur 20 · LE · texte numérisé non relu

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guerre de la ligue d'Augsbourg ensanglanta le territoire sans rien changer aux délimitations des frontières ; c'est l’époque des grands exploits du chevalier d'Yberville, l’intrépide marin, et du comte de Frontenac, ce gouverneur de la Nouvelle-France, qui sommé, en 1690, de rendre Québec, répondait, suivant son mot, « par la bouche de ses canons. »

Malheureusement, la guerre de la succession d'Espagne eut des conséquences plus fatales et nous enleva les contours de la baie d'Hudson, l'ile de Terre-Neuve, et, à l'entrée du golfe Saint-Laurent, la fertile Acadie. L'Acadie, quel souvenir touchant de fidélité et de malheur son nom réveille ! Elle était la plus ancienne de nos colonies françaises en Amérique : son peuple naïf, aux mœurs patriarcales, coupable seulement de ne pas haïr la France, la terre des aïeux, était suspect au maitre étranger. Déporter ces laboureurs et ces pasteurs ne le rassurait pas assez: il fallait les disperser. Un jour de l’année 1755, il y avait un demi-siècle que les Acadiens obéissaient docilement à l'Angleterre, on les rassemble par cantons comme de vastes troupeaux : ce qui put s'échapper s'enfuit dans

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les forêts, mais le reste au nombre de 12,000 hommes, femmes et enfants, est embarqué sur des navires anglais, puis jeté au hasard sur les côtes des deux Amériques : la mère ici, là le père, les enfants partout.

Pauvre Acadie, son nom même a disparu sous celui de Nouveau-Brunswick : de sa capitale, Port-Royal, les Anglais, sujets de la reine Anne, ont fait Annapolis, et la baïe Française est devenue la baie de Fundy.

Ainsi tout a changé de nom,la terre et l'eau; seul le rapt d'un peuple innocent s'appelle et s’appellera partout de même, car la conscience de l'humanité ne parle qu'une langue .

Le contre-coup d'une dernière conflagra-

4 Beaucoup des Acadiens qui s'étaient évadés rentrèrent dans leur pays après de longues années d’exil : ils retrouvèrent, entre des mains étrangères, les champs que leurs pères avaient défrichés, et se remirent à l'œuvre pour cultiver les terres dédaignées par les vainqueurs. Leurs descendants sont aujourd’hui au nombre d'environ cent mille, répartis dans le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, l’île du Prince-Edouard et l’île du: Cap-Breton, tous catholiques, ne parlant que la langue française et ne se mariant qu'entre eux. M. Rameau prépare une histoire complète de l’Acadie. Je signale aussi, sur ce sujet, une remarquable série d’articles publiés dans ia Revue Canadienne de 1875.

tion européenne, soulevée par la guerre de la succession d'Autriche, avait de nouveau bouleversé les deux colonies voisines quand intervint, en 1748, le traité d’Aix-la-Chapelle, qui stipula qu'en Amérique toutes choses seraient rétablies sur le même pied qu'avant les hostilités.

Chacune de ces luttes, sans cesse renaissantes, remettait aux prises les colons des nations ennemies; mais à défaut des querelles des deux couronnes, la rivalité des races, des religions et des intérêts commerciaux, surtout pour la traite des pelleteries, suffisait, et au-delà, pour pousser les uns contre les autres, Anglo-Américains et Canadiens. Avec cette haine séculaire entre les deux peuples, il n'était douteux pour personne en Amérique, que la paix ac-delà de l'Atlantique ne serait qu’une trève en deçà, et que tôt ou tard, les colonies anglaïses, vingt fois plus peuplées, abuseraient de leur force pour jeter au fond du Saint-Laurent la colonie rivale. La flamme couvait en Amérique sous les traités de paix européens et allait bientôt les dévorer.

Parmi toutes les luttes entre la France et

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l'Angleterre, la guerre de Sept-Ans, dont la conquête du Canada fût un épisode, présente à ses débuts un côté original; les gouvernements ne donnèrent pas le signal des hostilités et les deux nations, la France, du moins, furent conduites malgré elles dans l'arène déjà ensanglantée. La guerre naquit au loin d'une espèce de génération spontanée; elle sortit tout armée du sol américain.

Nous avons dit plus haut que, d'après le traité d’Aix-la-Chapelle, les choses devaient être remises en Amérique sur le même pied qu'avant la guerre; dans ce continent, si vaste qu’on n'en connaissait pas encore les bornes, et dont un coin à peine était peuplé, on trouva le moyen de se disputer quelques lieues carrées. Quelles étaient les véritables frontières de l’Acadie, cédée à l'Angleterre par la paix d'Utrecht? Cette délimitation fut le premier prétexte de querelle eutre les deux colonies. Mais là n’était pas la question brûlante; la véritable partie, celle dont l'enjeu fut le Canada, se jouait sur les bords de l'Ohio.

Le lecteur sait que la chaîne des monts Alleghanys ou Apalaches, était la frontière

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naturelle des possessions anglaises qu'elle séparait des nôtres aussi nettement que les Pyrénées isolent l'Espagne de la France. Du haut des rochers stériles de leurs montagnes, les colons anglo-américains avaient entrevu à leurs pieds, du côté de l'Occident, des espaces sans fin et un océan de verdure :

c'était l'Ouest, tel qu'il apparaissait alors dans l'éclat et la fraîcheur de son premier réveil « avec ses prairies vierges, couvertes « de seigle sauvage, d'herbes bleues et de « trèfle blanc, au milieu desquelles paissaient « ensemble des troupeaux de buffles. » C'était l'Ouest « avec ses campagnes ouvertes, plantées d'arbres fruitiers et délicieusement arrosées par des cours d'eau, » Entre tous les paysages de cette terre enchantée, s’il en est un riant et plantureux, c'est l'immense vallée au fond de laquelle coulent, pendant trois cents lieues, vers le Mississipi, les eaux de l'Ohio ou « la Belle-Rivière. »

À qui, de la France ou de l'Angleterre, appartenait cette vallée? Il faudrait, pour éclaircir ce point, exroser la théorie des principes qui, en Amérique, réglèrent entre Européens le droit de souveraineté et d’après

us à lesquels la propriété d’un territoire résultait de l'exploration suivie d’une possession effective. C'était, depuis soixante-dix ans le cas des Français sur les rives de l'Ohio, et la vallée qui commence près du lac Erié et aboutit au Mississipi, était devenue pour eux la plus courte voie de communication entre le Canada et la Louisiane. Maïs, sous prétexte qu'en 1496 le Vénitien Sébastien Cabot, naviguant pour le compte de Henri VII, roi d'Angleterre, aurait longé la côte orientale de l’Amérique, sans même y débarquer, les Anglais qui, de ce côté, n'avaient jamais posé le pied au-delà des Alleghanys, prétendirent, vers le milieu du siècle dernier, à la propriété de la vallée de l'Ohio !. Parlons net : l'invasion de ce territoire ne fut pas une

! Voici en quels termes un éminent esprit, M. Ed. Laboulaye, dont les sympathies pour la race anglo-américaine ne sont pas douteuses, s'explique sur cette question : « Les Anglais réclamaient l'Ohio, parce qu’il était « compris, disaient-ils, dans la charte de concession de « la Virginie. Cette charte n’est rien moins que la con- « cession d’un terrain connu et limité. On accorde un « espace indéfini; tant de degrés de latitude; c’est en « vertu d’une concession aussi vague et appuyée sur un « titre aussi précaire que celui de la reconnaissance « faite à plusieurs centaines de lieues de distance, que les

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question de droit, mais elle fut peut-être une loi de nécessité, une condition de vie ou de de mort, pour les futurs Etats-Unis. Thomas Ponwal, un des gouverneurs des colonies anglaises, l’avouait franchement quand il disait, dans un mémoire adressé à son gouvernement : « Un établissement dans Ja « vallée de l'Ohio donnera de la force et de « l'unité à notre empire d'Amérique et nous «assurera la possession du pays. Mais par- « dessus tout. la chose est nécessaire : les «plantations anglaises sont à bout : elles « sont colonisées jusqu'aux montagnes. »

L'Ouest, c'était l'avenir.

Les planteurs de la Virginie commencèrent par créer une association de défrichements

« Anglais nous firent une guerre sanglante et qui ne se « termina que le jour où le drapeau français disparut de « l'Amérique. »

Les Anglais d’ailleurs sentaient si bien que le droit qu'ils invoquaient n'existait pas, qu'ils essayèrent de s'en créer un autre, et M. Bancroft raconte qu’en 1744, moyennant 400 livres sterling, les députés des cinq nations Iroquoises et les Tuscaroras, reconnurent le droit du roi d'Angleterre « à la propriété de toutes les terres « qui sont ou doivent être comprises dans la colonie de « la Virginie, d'après la désignation de Sa Majesté,

qui prit le nom de Compagnie de l'Ohio et obtint en 1750, du gouvernement britannique soi-disant propriétaire, la concession de 600,000 acres de terre à prendre dans la vallée.

Cette même année, la nouvelle compagnie lança ses agents de l’autre côté des Alleghanys avec mission de soulever contre les Français les peuplades sauvages de ce pays, Iroquois, Miamis, Mingos, Delawares.

« Nos chefs ont levé la hache de guerre, « nous avons tué et mangé dix Français et « deux de leurs negres; nous sommes vos «frères, venez à notre aide : les Français « ont chanté leur chanson de guerre. » Voilà ce que bientôt, en apportant un collier de wampum, une chevelure fraîchement scalpée et un calumet orné de plumes, l’envoyé des Miamis venait dire au gouverneur de la Virginie, l'habiie Dinwiddie qui menait l'affaire. La Virginie, avec des Peaux-Rouges pour avant-garde et sentant derrière elle toutes les colonies, n'hésita plus : elle ouvrit une route à travers les défilés des montagnes et envoya des ouvriers pour construire un fort à la fourche formée par la rivière des

Alleghanys et par la Monogahéla, quand, en se réunissant, elles donnent naissance à

l'Ohio. La marche du peuple américain vers

l'Ouest commençait : elle ne devait plus s'arrêter avant que les fils de Pen n'eussent atteint les rivages alors ignorés de l'océan Pacifique.

Les Français, de leur côté, prenant les devants, construisirent eux-mêmes, à la place et sur les plans adoptés par la Compagnie Virginienne, un fort auquel on donna le nom de Duquesne, alors gouverneur de la Nouvelle-France ; c'est là que s'élève aujourd’hui la grande ville de Pittsburg. Désormais les événements vont grandir et se précipiter.

A lanouvelle des travaux exécutés à la fourche de l'Ohio, un régiment de volontaires américains, quise tenait aux ordres d’un ardent jeune homme de vingt-deux ans, lieutenant-colonel äans les milices virginiennes, descend avec des canons, dans la vallée ; grossi par des guerriers Mingos, lecorps expéditionnaire marche sur le nouveau fort. Le 25 mai 1754, date fatale dans l’histoire communce des Etats-Unis et de la France, un feu

de peloton, au lever du soleil, retentit dans les « Grandes Prairies : » une petite troupe française vient d'être surprise au bivouac et les trente hommes qui la composent ont été, sans sommation, tués ou faits prisonniers. Au milieu du feu, un des Français avait essayé de donner lecture d’un papier, il était tombé

mort sur les cadavres de ses compagnons. C'é-

taitunofficier, nommé Villiers de Jumonville,

envoyé comme parlementaire à la rencontre |

des Anglais : ceux-ci se réfugient derrière les remparts du fort de la Nécessité, construit sur le bord de la Monogahéla. La vengeance court sur leurs pas: le frère de Jumonville, le parlementaire, avec six cents Canadiens, se ruent sur le fort et imposent à ses défenseurs une capitulation au bas de laquelle le chef de l'expédition anglaise, appose comme signature le nom inconnu de « Georges Washington, » |

Malgré cette fâcheuse entrée en campagne, les Anglo-Américains pouvcient se féliciter,

ils avaient atteint le but poursuivi par eux!

depuis dix ans : la trouée était faite, il n’y

avait plus d’Alleghanys. L'honneur national |

des deux métropoles, engagé dans l'engre-

nd

nage ainsi mis en mouvement, n'en sortira plus qu'avec des flots de sang : la question de l'Ouest était posée.

Les coups de feu tirés en pleine paix dans les « Grandes Prairies, » avaient retenti de l'autre côté de l'Atlantique : les deux nations rivales tressaillirent, l'une d’indignation, l’autre de joie, car l'Angleterre souhaitait une nouvelle guerre qui lui permit d'achever la destruction de la marine française. Chacun des deux gouvernements se mit à l’œuvre pour soutènir sous-main ses colons. Pendant que l'Angleterre envoyait en Amérique le général Braddock avec deux nouveaux régiments, on embarquait à Brest, pour Québec, 3,000 hommes de bonnes troupes. En vue de Terre- Neuve, trois bâtiments français, qui s'étaient séparés du gros de l’escadre, furent accostés, le 8 juin 1751, par la flotte anglasett "à bout portant, sans signal, criblé iC

Cependant la paix officielle Ji

feu. En Acadie, dont on venkit den la population, les forts, cof su ts par les Français en travers de l’Isthnf vés par les Anglais. Dans la va

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Braddock et ses deux régiments marchaient sur le fort Duquesne, quand ils furent attaqués au milieu des bois, par une poignée de Canadiens et par six cents sauvages leurs alliés. Les deux tiers du corps d'expédition, le général et tout son état-major périrent, il n'échappa qu’un officier : Georges Washington. C'est la rencontre qui a pris dans l'histoire le nom de bataille de la « Belle-Rivière ou de l’Ohio » (9 juillet 1755). Sur le lac Champlain, Ia fortune nous fut moins favoble : les opérations de ce côté étaient dirigées par le commandant en chef des troupes francaises en Canada, le baron de Dieskau. C’était un ami du maréchal de Saxe, mais, comme talents militaires, il n'avait rien acquis dans le commerce de ce grand capitaine. Le 41 septembre 1755, il se fit maladroitement battre, blesser et prendre, près du lac Saint- Sacrement, par les milices de la Nouvelle- Angleterre.

En Europe, la paix durait toujours ; situation étrange, peut-être unique dans l’histoire. Depuis deux années, le sang anglais et français rougissait l'herbe des forèts d'Amérique, et les ambassadeurs des deux nations étaient

de toutes les fêtes à Versailles et à Saint- James. Hélas ! le gouvernement français, qui sentait son incurable faiblesse, se rattachait désespérément même à une ombre de paix. Mais un jour, «au mépris du droit des gens, « de la foi, des traités et des coutumes des na- «tions civilisées, » à un signal parti de l'Amirauté de Londres, de tous les coins de l’horizon, les vaisseaux anglais fondent sur nos navires de commerce et de guerre, sur nos bäteaux pêcheurs, sur nos baleiniers, sur nos caboteurs. En un mois, 300 bâtiments avec 8,000 hommes d'équipage tombaient au pouvoir de l'ennemi et étaient remorqués en triomphe dans les ports de la Grande-Bretagne. Le glorieux écusson de l'Angleterre en est resté marqué d’une tache que ne saurait laver toute l’eau de l'Océan, théâtre de ces pirateries. Louis XV, Louis XV lui-même, ressentit l'affront et redevint un instant le roi de Fontenoy. Il écrivit à Georges I une lettre indignée pour lui demander réparation, et cette paix mensongère, qui n’abritait que des guets-apens, fut officiellement rompue le 18 mai 1756. :

Quelle était alors la situation respective

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des deux colonies qui allaient se mesurer dans un duel à mort? Les plantations anglaises, avec leurs 1,500,000 habitants, étaient à cette époque vingt fois plus peuplées que le Canada, qui n’en comptait encore que 80,000. En même temps, leur territoire, mieux rassemblé et infiniment moins vaste que celui de la Nouvelle-France, se trouvait plus facile à défendre ; il était, en outre, adossé à la mer et en communication directe avec la Métropole, tandis que, depuis la perte de l’Acadie, le Canada n'avait d'autre avenue que le Saint-Laurent. À ces avantages de la situation et du nombre, ajoutez-en un autre; les colonies britanniques étaient plus riches, plus florissantes. A quelle cause attribuer leur supériorité sur nos établissements cependant plus anciens? A l’essor fécondant des libertés politiques et religieuses, répond de Berlin et de Boston certaine école qui, sous prétexte de célébrer dans la chute de la domination française en Amérique, la défaite du despotisme par la liberté, n’exalte au fond que la victoire de la race germanique sur la race latine !. Quelle

| Cette explication que prétendent imposer au public

que fût la cause de l'infériorité du Canada vis-à-vis des colonies anglaises dans l'industrie et l’agriculture, peu importe : ce qui n'est pas contestable, c'est qu'au point de vue militaire, notre désastre a été le résultat de la pénurie d'hommes. Dans une lutte soutenue contre un peuple vingt fois plus nombreux, inévitable est la défaite, et quand même le Canada eût joui alors de toutes les

M. Bancroft et ses disciples, au nombre desquels se distingue M. Francis Parkman, l’auteur du livre intitulé : « The old regime in Canada » est vivement discutée en ce moment par les publicistes franco-canadiens : suivant eux, c'est à d’autres causes, surtout à l'énorme supériorité numérique de la population qu’on doit attribuer les progrès plus rapides de la colonisation anglaise : ce qui, manqua à la Nouvelle-France pour développer ses éléments de richesses, ce fut d’avoir 41,590,000 habitants comme les plantations voisines au heu de 80,000. De 1606 à 1700, c’est-à-dire pendant presque tout le dixseptième siècle, les colonies anglaises ont recueilli 100,000 | émigrans anglais ou allemands et durant la même période le Canada reçut 5,500 colons et l’Acadie 500 : semblable proportion s'est maintenue dans le siècle suivant. La | race gauloiss, qui possède de si précieuses qualités pour colonisrr, est absolument rebelle à l'expatriation qui en est la sremière condition. Sous Louis XV, il fallait recourir à l& violence pour peupier la Louisiane : de nos jours, l'Algérie, presque en vue de nos côtes, est encore déserte,

ET

libertés du monde, il n’en eût pas moins perdu la sienne. Jamais lutte ne fut plus inégale et le nombre plus décisif; notre colonie ne fut pas vaincue, écrasée, mais submergée par l'invasion et, au cri de : « Vive la France, » elle s’engloutit dans les flots avec son pavillon.

Cependant, au début des hostilités, les Canadiens possédaient sur leurs redoutables voisins, un avantage, l'unité, puissante machine de guerre. Les ressources de la Nouvelle-France étaient faibles, mais elles partaient toutes d’un mème centre et, dès lors les mouvements avaient plus d'ensemble et de rapidité. Chez les Anglo-Américains, rien de tel : les treize colonies qui devinrent, vingt ans plus tard, les treize premiers Etats- Unis, étaient encore fort désunies en 1756, quoiqu'ayant en commun certains principes religieux et politiques. Chacune des plantatations avait été fondée par une charte distincte ; toutes avaient des lois particulières, souvent des intérêts opposés. Les mœurs, les tempéraments et quelquefois l'origine des habitants n'étaient pas semblables *.

i Pour ne parler que des nationalités différentes, les

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La main du gouvernement britannique, écrasante dans les questions commerciales et industrielles, était légère en politique; les gouverneurs royaux laissaient à peu près les colonies s’administrer elles-mêmes, et ils se gardaient bien de mettre fin à des rivalités qui, en divisant les Etats d'Outre-Mer céjà trop puissants, faisaient la force de la Métropole. De leur côté, les treize plantations isolées les unes des autres par tant de causes, n'avaient pas encore senti le besoin de s'unir pour le triomphe de la chose publique, ou plutôt jusqu'alors, la chose publique n’existait pas.

La nouvelle guerre fera naître et grandir l'idée fédérative et, sous la pression des événements, tous les Anglo-Américains en arriveront à mettre en commun leurs finances, leurs soldats et leurs passions. Ce jour-là, la France perdra le Canada, et, le lendemain

Hollandais étaient les premiers colons des Etats de New- York et New-Jersey, qui furent d'abord connus sous le nom des Nouveaux Pays-Bas, avec la Nouvelle-Amsterdam (aujourd’hui New-York) pour capitale. Le Delaware avait été colonisé par les Suédois, et un grand nombre d’Allemands s'étaient établis en Pensylyanie,

EE, l'Angleterre luttera contre ses vieilles colonies d'Amérique : elles auront signé la cé-

lèbre déclaration d'indépendance du 4 juillet 1776.

Versailles, 25 janvier 1756, à minuit.

« Peut-être ne vous attendiez-vous plus, « Monsieur, à recevoir de mes nouvelles au «sujet de la dernière conversation que j'ai «eue avec vous le jour que vous m'êtes venu « dire adieu à Paris. Je n'ai pas cependant «perdu de vue, un instant, depuis ce temps- « là, l'ouverture que je vous ai faite alors, et « c’est avec le plus grand plaisir que je vous « en annonce le succès. Le roi a donc déter- « miné sur vous son choix pour vous cnarger «du commandement de ses troupes dans « l'Amérique septentrionale et il vous hono- «rera à votre départ du grade de maréchal « de camp. »

C'est ainsi que M. d’Argenson, un ministre qui n'avait d'autre ambition, disait-il, que de faire jouer à son pays le rôle d’un honnête

homme, annonça à un colonel-brigadier,

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presque inconnu à la Cour sa nomination au poste laissé vacant par la triste aventure du baron de Dieskau. M. d’Argenson avait deviné en lui un des rares officiers qui, à cette époque de décadence, « se portaient encore « vers le grand », selon l'expression du maréchal de Noailles.

Louis-Joseph, marquis de Montcalm, était né le 28 février 1712, au château de Candiac, prés de Nîmes. Sa famille, une des plus antiques du Rouergue, savait répandre son sang pour la France; «la guerre, suivant un vieux « dicton du pays, est le tombeau des Mont- « calm. »

L'éducation de l'enfant fut confiée à un maître célèbre dans l’enseignement, Louis Dumas, l'inventeur du bureau typographique, curieux procédé qui, dans des rains habiles, a plus d’une fais donné de prodigieux résultats, témoin le frère cadet de Louis-Joseph, mort à sept ans, parlant l’hébreu, le grec et le latin. A peine entré dans sa quatorzième année, le jeune Montcalm quitta l'école pour l'armée, mais sans cesser l'étude. Du camp d'Otrebach, en 1734, il écrit à son père :

« J'apprends l'allemand... et je lis plus de

on «grec, grâce à la solitude, que je n'en avais | « lu depuis trois ou quatre ans ».

A vrai dire, ce goût des langues anciennes il le cultivera loute sa vie : peu de lettrés ont possédé l'antiquité mieux que cet homme de guerre, qui, par ce trait, comme par une indomptable énergie, ressemble plus aux capitaines du seizième siècle qu'à ceux de son temps.

Il fit sa première campagne avec le maréchal de Berwick déjà vieillissant, mais toujours victorieux. Quelques années plus tard, la uerre de la succession d'Autriche le conduiait enBohème; il y connut en 1741, le héros e l'escalade de Prague, le modeste, l'intréide Chevert : alors se noua entre eux une troite amitié digne de leurs grands cœurs et ui ne s'éteignit que quand l’un de ces deux œurs eut cessé de battre ‘. De la Bohème, lontcalm passa en Italie, où il parut sur presue tous les champs de bataille; il comman-

1 Par suite d’une disposition récemment concertée tre le Ministre de la Guerre et celui de l’Instruction Llique, une statue va être élevée, près des Invalides, Chevert, l’un des hommes qui ont le plus honoré la ance et ses armées,

dait le régiment d’Auxerrois-Infanterie lors de ia défaite des Français devant Plaisance (1746) : sa carrière faillit s'arrêter là. « Nous « avons eu hier, écrit-il à sa mère, une affaire « des plus fâcheuses. Il y a nombre d'officiers « généraux et colonels tués ou blessés. Je « suis des derniers avec cinq coups de sabre. « Heureusement aucun n’est dangereux, à ce « que l’on m’'assure, et je le juge par les forces « qui me restent, quoique j aie perdu de mon « sang en abondance, ayant une artère cou- « pée. — Mon régiment, que j'avais deux fc;

« rallié, est anéanti. » L'année suivante, à peine guéri, le voici à la tête de son régiment pour le conduire à l'assaut du Col d'Exilles, où le téméraire chevalier de Belle-Isle alla se faire tuer avec 4,000 hommes de son armée.

Dans cette affaire insensée Montcalm reçut de nouvelles blessures. :

Entre deux campagnes il s'était marié, épousant par hasard la petite nièce de ce Talon qui fut le véritable fondateur de l’administration royale en Canada. Auparavant que d'aller mourir solitaire à quinze cents lieues des siens, il avait connu les joies du foyer domestique, mais aussi les anxiétés et les dou-

leurs de ces saintes affections. « J'ai eu dix «enfants, écrivait-il dar: son journal au «commencement de 1752, il ne m'en reste «que six... Dieu veuille les conserver tous «et les faire prospérer et pour ce monde et « pour l’autre. »

Avant d’être appelé, en 1756, au commandement envié des troupes d'Amérique, Montcalm n’avait pas encore rencontré l'occasion.

Il était jusqu'alors inconnu. La fortune enfin, va lui apparaître avec un sourire, mais dans

ses mains perfides, elle n'apportera au nou-

veau général, que l'angoisse, l'abandon et la défaite. 11 lui dut cependant une faveur, —

la mort. — Par son immolation après des prodiges de courage, il imposa au vainqueur

l'admiration du vaincu. Il eut ce suprême

honneur, de graver à l’une des extrémités de la terre, dans le rocher de Québec, le respect impérissable du nom de la France; de cette France toujours plus belle, toujours plus respectée, quand les malheurs ajoutent à sa gloire « ce je ne sais quoi d’achevé » dont Bossuet couronne un héros.

Montcalm envoyé en Amérique, s’embarqua à Brest, le 3 avril 1756, sur la frégate la

Licorne. Comme aide de camp il emmenait un officier de vingt-sept ans, chez qui se trouvait l'étofle de plusieurs hommes remarquebles : à ‘dix-huit ans, il avait débuté au barreau du Parlement de Paris avec un éclat singulier, puis sans interrompre ses travaux sur la géométrie qui le firent admettre un jour à l’Académie des sciences, il était entré dans l’armée. Là, Chevert discerna aussitôt ses talents etrecommanda à son ami Montcalm cet extraordinaire capitaine de dragons qui, en s’embarquant pour la première fois, allait, par hasard, trouver sa véritable voie, car il était né marin : il se nommait Bougainville ‘.

La seconde frégate du convoi portait un autre officier appelé également à une grande

illustration, le chevalier de. Lévis, depuis

maréchal de France, l'élève de Montcalm et son successeur à la tête des troupes du Canada.

La Licorne, après avoir échappé à une tempête de quatre-vingt-dix heures, aux Anglais, aux brumes, aux bancs flottants de

1 Le père du célèbre amiral était notaire à Paris et devint l’un des écaevins de la ville. Il avait un autre fils qui fut membre de l’Académie française et secrétaire de l'académie des Inscriptions.

ace, déposa à Québec, le 13 mai 1756, ontcalm et son état-major qui avaient occupé s loisirs de la traversée par la lecture de ouvrage célèbre que le Père Charlevoix veait de publier sur l'Histoire de la Nouvellerunce,

Trois mille huit cents hommes, tel était le iffre officiel des troupes régulières dont le énéral prenait le commandement. L'année ivante, un convoi, arrivé à bon port, en ena 4,500 de plus, en tout 5,300. Cinq s après, il en restait vivants 2,200! Koyaloussillon, Languedoc, La Reine, Artois, uyenne, La Sarre, Béarn et Berry, voilà les oms, autant oubliés que les exploits de ces ieux régiments français, qui, au bout du onde, accomplirent obscurément de si rands devoirs. À cet effectif, ajoutons 2,000 Idats des troupes de la marine, les continents des milices canadiennes et de « nos uvages. » Avec une telle armée, mal nourie, à peu près sans souliers et sans sclde, ayant guère d'autres munitions que celles rises sur l'ennemi, il fallait garder une ontière de plusieurs centaines de lieues, couper vingt forts et faire tête partout à

l'invasion, dont les forces finirent par s'élever au chiffre officiel de 60,000 hommes.

Etonnantes campagnes, dont aucune guerre d'Europe ne donne l'idée. Pour théâtre, des lacs, des fleuves, des forêts sans limites succédant à d'autres lacs, à d’autres forêts, à d’autres fleuves. Pour adversaires, des troupes étranges, où le highlander écossais et le grenadier de France qui porte la queue et l'habit blanc combattent près de l’'Iroquois et du Huron à la plume d’aigle. Tantôt la hache à la main, le fusil en bandoulière, les soldats de ces armées cheminent sous bois.

tantôt ils portent à bras, au-delà des rapides écumants, les bateaux où ils se rembarquent, et l'hiver, des raquettes aux pieds, la peau d'ours au dos, ils suivent sur la neige des traîneaux de campagne attelés de grands chiens.

Guerre remplie de surprises, de massacres, de combats corps à corps, dans laquelle les décharges de l'artillerie et le roulement des tambours répondent aux hurlements des Peaux-Rouges et aux fracas des cataractes.

La guerre du Canada a deux phases: la première, presque offensive, de 1756 à 1758;

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seconde, toute défensive et de désespoir, e 1758 à 1760. Le théâtre des opérations se éplaça avec la fortune ; la frontière fut le remier champ de bataille : puis, quand cettegne fut forcée par l'invasion, le Saint-Launt, dans toute sa longueur, devint le smoin de la lutte.

Montcalm à peine débarqué débuta par un up de maitre.

Sur la côte méridionale äu lac Ontario, presue en face du fort de Frontenac construit ir la rive du nord, les Anglais avaient, sans cun droit, bâti en 1727 un fort nommé houaguen ou Oswego, qui leur avait ouvert ccès de la grande nappe d’eau d’où sort le int-Laurent. « Ce poste, dit un Mémoire du temps, mettait les Anglais à même d’envahir le commerce des lacs que les Français n'avaient partagé jusque-là avec aucune nation européenne et qui formait leur principale richesse. De là il était facile de couper la colonie par le centre et d'arrêter immédiatement toutes ses communications avec les postes qui en dépendent. Tous les pays d'en haut et la Louisiane entière se trouvaient ainsi complètement isolés. Les

D «tribus sauvages de ces contrées, parn « lesquelles la France comptait des ami « nombreux et fidèles, ne pouvaient plus # . « concerter avec elle, et le Canada .

« une conquête facile. »

Dans le premier conseil de guerre tené depuis l’arrivée du général, on décida qu'a enlèverait cette place; et Montcalm fut chars de l'exécution du plan. |

Il fallait d'abord tromper le comte À Loudon, généralissime anglais, qui avait cor centré 12,000 hommes sur l'Hudson à Alban; Chouaguen était à l’ouest de cette ville Montcalm se transporte à l’est, au camp Carillon, sur le lac Champlain et attire det côté toutes les forces anglaises. L’ennen fourvoyé, le général se dérobant, vole à pl de cent lieues prendre le commandeme# de 3,500 hommes, soldats de ligne, can diens et sauvages qu’on a rassemblés au fo de Frontenac sur l'Ontario. Le corps d’exp dition traverse le lac, débarque au pied à Chouaguen et le siége commence : il fut men avec une célérité, an bonheur, un brio inoui Le commandant anglais tué, vingt pièt portées à bras et mises en batterie, on somi

les assiégés de se rendre, en leur donnant une heure pour délibérer. « Les hurlements « de nos Sauvages, écrit Montcalm à sa mère, «les firent promptement se décider. Ils se «sont rendus prisonniers de guerre au nom- «bre de 1,700, dont quatre-vingts officiers, « deux régiments de la Vieillé-Angleterre. Je «leur ai pris cinq drapeaux, trois caisses « militaires d'argent, cent vingt-et-une bou- « ches à feu, y compris quarante-cinq pier- «riers, un amas de provisions pour 3,000 « hommes durant un an, six barques armées «et pontées depuis quatre jusqu'à vingt «canons. Et comme il fallait dans cette expé- «dition user de la plus grande diligence pour «envoyer les Canadiens faire les récoltes et «ramener les troupes sur une autre frontière, «du 15 au 21, j'ai démoli ou brûlé leurs «trois forts, et amené artillerie, barques, « vivres, et prisonniers. »

Avant de quitter le rivage, par les ordres de Montcalm, une colonne fut dressée avec l'écusson de France et cette inscription : « Mambus date lilia plenis. Apportez des lys à pleines mains. » Le 21 août, la flottille française eva l'ancre et saluant une dernière fois l'é-

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phémère monument de sa victoire, elle disparut au large : alors dans la solitude infinie du rivage et des eaux, le bruit des flots sur la grève troubla seul le silence des ruines de Chouaguen.

Tandis qu'aux chants du Te Deum on suspendait sous les voûtes des églises de Québec, de Montréal et de Trois-Rivières, les drapeaux conquis par Montcalm, celui-ci crut devoir en quelque sorte s’excuser d’avoir vaincu, tant sa campagne était hardie. « C'est « peut-être la première fois, écrit-il au mi- « nistre, qu'avec 3,000 hommes et moins « d'artillerie que l'ennemi, on en a as$iégé « 1,800 qui pouvait être promptement se- « courus par 2,000, et s'opposer à notre dé- « barquement avec une supériorité de ma- « rine sur le lac Ontario. Le succès a été au- « delà de tout espérance. La conduite que « j'ai tenue en cette circonstance et les dis- « positions que j'avais arrêtées sont si fort « contre les règles ordinaires, que l'audace « qui a été mise dans cette entreprise doit} « passer pour de la témérité en Europe. Ens « tout événement j'aurais fait ma retraite, È « sauvé l’armée et l'honneur des armes du roi.

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Aussi je vous supplie, Monseigneur, pour toute grâce, d'assurer Sa Majesté que si jamais elle veut, comme je l'espère, m'employer dans ses armées, je me conduirai par des principes différents. »

En même temps, il adresse à la marquise

de Montcalm ce preste billet : « Voilà une

assez jolie aventure, ma très-chère, je vous prie d’en faire dire une messe dans ma chapelle; j'ai encore un bon bout de campagne à faire. Je pars pour aller rejoindre avec un renfort de troupes le chevalier de Levis au lac Saint-Sacrement, à quatre-vingts lieues d'ici. Je n’écris qu’à vous, à notre mère, aux Molé, à Chevert et aux trois ministres, à personne d'autre;

« ma foi, suppléez-y, je suis excédé de tra-

vail : que ma mère et vous m'aimiez, et que je vousrejoigne tous l’année prochaine.

J'embrasse mes filles; on ne peut vous aimer plus tendrement, ma très-chère. »

C'est dans la campagne de Chouaguen que

Montcalm se trouva, pour la première fois,

la tête de « nos Sauvages ; » l'amitié qui

l'unit aux étranges alliés du roi Louis XV fut si curieuse, qu’il faut y insister un peu :

mais d’abord nous jetterons un coup d'œil rapide sur les relations antérieures des indigènes de l'Amérique avec les Français, et nous dirons combien nos pères se firent aimer d'un peuple courageux et fier qu'ils avaient su vaincre sans l’humilier.

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Au moment où les trois petits vaisseaux de .

Jacques Cartier remontaient au nord de l’Amérique un grand fleuve inconnu, l'immense territoire de forêts qui s’étendait sur les rives de ce cours d’eau et de ses affluents était uniquement habité par une race d'hommes auxquels leur coloration cuivrée fit donner le nom de Peaux-Rouges.

Cette famille humaine se partageait en deux branches, subdivisées elles-mêmes en nombreux rameaux. Des deux groupes principaux, l’un comprenait les peuples dont la belle langue huronne était l’idiome ; dans l’autre, se confondaient les nations parlant les divers dialectes de l’harmonieuse langue algonquine !.

! Les deux peuples du premier groupe étaient les

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Toutes ces rations étaient belliqueuses et disputèrent bravement le sol natal aux « visages pâles », sans interrompre des guerres intestines qui duraient depuis des siècles. Nos soldats trouvèrent de précieux alliés dans les missionnaires français qui, dès le seizième siècle, avaient entrepris la conversion de l'Amérique et venaient prêcher la paix, le pardon des injures et l'humilité à des sauvages ne respirant que la guerre, la vengeance et l'orgueil.

Pour dominer ces terribles auditeurs qui

Wyandiots ou IHurons fixés à peu près au centre du Canada, aux environs du grand lac qui a gardé leur nom, et les Iroquois ou les cinq nations alliées, dont la principale était celle des Agniers. Le territoire des Iroquois s'étendait entre les lacs Ontario et Champlain. Les principaux peuples du second groupe étaient les Algonquins, les Montagnais, les Ottawais, les Nippissings campés sur les rives septentrionales du Saint-Laurent, les Micmacs ou Souriquois qui habitaient vers l'embouchure du fleuve près de l’Acadie, les Etchemins et les Abenaquis établis sur le bord de la mer, le long de la nouvelle Angleterre; les Miamis et les Illinois qui cultivaient à l’ouest de nos possessions de riches contrées entre le Canada et la Louisiane. Ne faisaient pas partie des populations du Canada proprement dit les Sioux à l’extrème ouest et les peuples Eskimaux au nord,

En

mesuraient l’homme à son mépris de la vie, il fallait non-seulement leur être égal en bravant la mort, mais supérieur en la bénissant. Un courage angélique fut l'arme de ces religieux, qui s'en allaient au fond des forêts, au péril de mille vies, recruter des serviteurs pour le Christ et des amis pour la France. Ils trouvèrent peu de catéchumènes, mais beaucoup d'amis, et désarmèrent par leur douceur ceux-là mêmes qu'ils ne persuadaient pas.

Peu à peu cependant, chez les unes, le besoin d'alliance ou le sentiment de leur infériorité évidente, chez les autres, l'influence des missionnaires, rapprochèrent de nous plusieurs peuplades, dont un certain nombre de membres, une fois convertis, quittèrent les forêts et, renonçant à la vie sauvage, prirent dans la colonie le nom de domiciliés *.

Enfin, avec le temps, presque toutes les tribus « enterrèrent le tomahawak » et devinrent nos alliés. Maïs la guerre continua contre les cinq nations de la confédération Iroquoise

! La plupart de ces domiciliés s'étaient établis sur les rives du Saint-Laurent. Les villages du sault de Saint- Louis et’du lac des Deux-Montagnes, bâtis par eux, subsistent encore,

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qui, établies au midi du lac Ontario, séparaient la Nouvelle-France de la colonie hollandaise, plus tard la Nouvelle-York, quand les Anglais se furent substitués aux premiers colons.

Entre nous et les cinq nations, ce fut une guerre implacable dans laquelle les troupes françaises se trouvèrent en face d’adversaires dignes d'elles, guerriers sans peur et sans pitié, stoïciens du nouveau monde se riant de la douleur et, dans leur farouche orgueil, offrant de la dignité humaine un effrovable exemple. À vrai dire, ils furent soutenus par nos rivaux, les Hollandais, et après eux par les Anglais; ils en acceptèrent de la poudre et des armes, mais sans serrer la main qui les leur offrait, car ils avaient dans le cœur une haine mortelle contre l'étranger, de quelque rivage quil vint, et ils souhaitaient que la civilisation n'eût qu'une tête pour la scalper !.

1! On sait que tous les guerriers des nations sauvages de l’Amérique septentrionale avaient la coutume d’arracher la peau du crâne de leurs ennemis vaincus; la chevelure ainsi conquise devenait le plus glorieux des trophées, Quand on avait scalpé un prisonnier dont on

La guerre contre les [roquois dura un siècle; plusieurs peuplades de nos alliés furent exterminées, entre autres celles des Hurons et des Algonquins, dont les débris tremblants vinrent se réfugier au cœur de la colonie, sous le canon de Québec. Enfin, en 1701, un traité de pacification générale fut conclu : trentehuit députés d'autant de nations vinrent à Montréal fumer le calumet de la paix au milieu de fêtes solennelles et jurer entre toutes leurs peuplades toutes et avec la France une amitié « qui devait durer aussi longtemps « que les fleuves poursuivraient leurs cours et « que les astres garderaient leurs clartés. »

L'ère du sang fut fermée ; le Canada respira et le demi-siècle qui suivit fut l'époque du véritable développement de la colonisation.

Aussi variés que les tatouages de leurs guerriers étaient les mœurs, les dialectes et l'organisation politique de ces peuples. Les uns sédentaires et laboureurs comme les I[ro-

voulait prolonger les tortures, on Coiffait le malheureux mutilé avec une sébile remplie de sable brûlant qui arrètait l'écoulement du sang. Plusieurs des missionnaires chrétiens ont subi, au dix-septième siècle, cet horrible cupplice.

quois, les véritables Kabyles du Canada; les autres nomades comme les Algonquins, ne vivant que de la chasse et de la pêche. La démocratie avec tous ses abus agitait la tribu des Sawanais, et les fières nations de la langue huronne s'étaient constituées en républiques aristocratiques, tandis que les Miamis obéissaient à un chef suprême, véritable roi. Ici, derrière les hautes palissades des villages Wyandiots, les femmes gouvernaient l'État; ailleurs, dans le wiggam d’un Illinois par exemple, elles n'étaient que les nombreuses esclaves d’un même maître.

Mais, ainsi que l’épiderme cuivré reparaissait semblable chez tous, de même dans le caractère, on retrouvait l’origine commune de la race : tous esclaves de leurs songes, follement mobiles et toujours séduits par l'éloquence, sirène redoutable quand elle a pour instrument une langue. comme celle de ces peuples, aussi riche, aussi imagée que la poésie orientale ; partout au fond de ces cœurs bronzés par un orgueil et par une cruauté où vint se briser la charité chrétienne ellemême, veillait l'idée innée de la justice et de l’immortalité de l'âme; partout ces volon-

tés, qui semblaient indomptables, s’inclinajient à la voix du plus débile vieillard. Pas un Indien qui eût trahi son hôte, pas un qui eût manqué d’honorer les morts, l'hospitalité de la tombe et celle du foyer leur étaient également sacrées. Enfin tous étaient braves et capables de dévouement : qui le sut mieux que la France! Peu à peu elle avait conquis ces cœurs volages et, chose plus étonnante, ils lui restèrent fidèles dans la mauvaise fortune.

Entre la France et l’Angleterre, les sympathies des indigènes n’avaient guère hésité, elles étaient nresque toutes allées vers nous.

Existait-il entre leur nature et la nôtre, comme les Anglais l'ont dit, une secrète affinité, quelques traits communs d’un caractère aventureux et mobile. Qu'importe un si léger poids dans la balance ; ce qui fit pencher le plateau, ce fut notre cœur. Sans efforts, presque sans calcul et par l'impulsion de notre naturel, nous traitâmes ces sauvages en égaux, en amis, ne leur faisant sentir notre supériorité que le mousquet à la main et n'oubliant jamais qu'avec ces peuples enfants la douceur était aussi nécessaire que la force.

— Les Anglais, au contraire, moins bons enfants, qu'on pardonne le mot, les avaient rebutés. «Ils s'étaient trouvés un peu décon- « certés, dit Charlevoix, lorsqu’ayant voulu « prendre avec ces nouveaux venus (les « Anglais) les mêmes libertés que les Fran- « Ççais ne faisaient aucune difficulté de leur « permettre, ils s’aperçurent que ces ma- «nières ne plaisaient pas et lorsqu'ils se « virent chassés à coups de bâton des maisons «où jusqu'alors ils étaient entrés aussi libre- «ment que dans leurs cabanes. »

Ils s'étaient donc donnés à nous; mais autant par orgueil que par une naïveté touchante, dans le souverain de la France qu ils appelaient le grand Onnonthio, ils ne saluaient pas le roi, mais le père; ils étaient des enfants et non des sujets.

Ils ne se trompaient pas, ces pauvres Indiens ignorants, lorsqu'ils croyaient sentir un cœur battre dans la poitrine de nos pères; leur instinct avait dit vrai : ils furent bien les fils adoptifs de la vieille France, écoutez:

Dès les premiers jours de notre domination en Amérique, un édit royal dicté par Richelieu déclara « que tout Indien converti serait

uv d décden Li domalnnns mi daté duéetenidh dd) nu di li ou né à à | dd té dé. dé dé US A Sd Sd nd aué té

.« censé et réputé naturel français, tout ainsi

« que les vrais régnicoles. »

Partout, dans le nouveau monde, les Européens, en face des nations belliqueuses, usaient de l’eau-de-vie pour désarmer leurs ennemis en les abrutissant : les malheureux avec « l’eau de feu » buvaient leur défaite et leur dégradation. Au plus fort de la lutte contre les cinq nations iroquoises, un édit du 18 mai 1678 prohiba « sous peines les « plus grièves » la vente des spiritueux aux sauvages.

Attendez encore : un siècle après, la France va quitter ce continent qu'elle a possédé presque tout entier : elle négocie avec le gouvernement des Etats-Unis la cession de la Louisiane et, avant de signer, le plénipotentiaire français, Barbé-Marbois, au nom du premier consul, stipule que «les traités antérieu- «rement convenus avec les nations indigènes « seront observés. » — Exemple unique dans l’histoire du nouveau monde, de la consécration des droits des tiers, quand ces tiers n’étaient que de pauvres peuplades désarmées.

Aïnsi, dans tout le cours de son règne en Amérique, la France s’inquiète du relèvement

d'une race humaine et son dernier adieu est une sauvegarde pour les misérables. S'il est une gloire qui soit à nous, toute à nous, gloire si pure qu’on ne peut la ternir, c’est d'avoir tant de-fois combattu et stipulé pour la dignité humaine. Voilà pourquoi tant y …'il y aura dans le monde des faibles et des op- . primés, c’est vers la France qu'ils tourneront les yeux et en elle qu’ils espéreront, fût-elle comme eux faible et opprimée.

Que le lecteur nous pardonne de nous être ainsi attardé : avant de raconter comment nos pères furent vaincus sur la terre d'Amérique, il était doux de dire combien ils y furent aimés !.

1 L’affection des Indiens pour les Français survécut à la fortune de la France. Voici l'observation d’un voyageur anglais, Isaac Weeds, qui a publié un voyage au Canada dans les années 1795, 1796 et 1797. « La nature « semble avoir implanté dans le cœur des Français et « des Indiens une affection réciproque : ils s’associent « dans leurs travaux et vivent sur le pied le plus amical. “ C’est à cette circonstance plus qu’à toute autre cause « que l’on doit attribuer le prodigieux ascendant que les « Français ont eu sur les Indiens tant qu’ils ont été mai- « tres du Canada. C’est une chose étonnante et bien « digne de remarque que, malgré les présents considé- « rables distribués chaque année aux Indiens du Haut-

En débarquant à Québec, Montcalm savait déjà de quelle utilité dans un pays d'eaux et de bois, tel que le Canada, était l'alliance de ces Sauvages appelés par les Anglais « les «chiens de guerre des Français. » Jamais, en effet, service d’éclaireurs ne fut exécuté

comme celui des Peaux-Rouges, aux sens

subtils et aux ruses inouïes. Guides incomparables à travers les forêts, aussi bons rameurs que’ pilotes, excellents tireurs et terribles le tomahawak au poing, ils marchaïent en campagne sous les ordres d'officiers fran-

çais et, dans l'intervalle des opérations mili-

taires, ils poussaient sur le territoire ennemi des pointes hardies. Mais Montcalm n'ignorait pas davantage combien de si braves soldats étaient parfois indisciplinés : enfants indociles d'Onnonthio, n'obéissant qu'à leur heure, et toujours tentés de faire dans les bois l'école buissonnière. Les plans de cam-

pagne en étaient souvent entravés. « Car,

« Canada par les agents anglais de nation, malgré le res- « pect religieux que ceux-ci ne cessent d’avoir pour leurs « usages et leurs droits naturels, un Indien qui cherche { l'hospitalité préfère, même aujourd’hui, la chaumière « d’un pauvre fermier français à la maison d’un riche « propriétaire anglais. »

« écrivait Bougainville, ces peuples indepen- « dants et dont le secours est purement vo- « lontaire, exigent qu’on les consulte, qu’on « leur fasse part de tout et souvent leurs « opinions et leurs caprices sont une loi pour (€ NOUS. »

Dans les forêts de l'Amérique peuplées alors d'innombrables serpents, il y avait des hommes assez adroits pour jouer avec les plus redoutables de ces reptiles : on les appelait des charmeurs. Montcalm les vit à l’œuvre et voulut comme eux captiver, en les séduisant, des natures féroces et tenir dans ses mains des volontés ondoyantes et insaisissables. Il y réussit et jamais « visage pâle » n'inspira aux Peaux-Rouges une plus vive affection, un plus entier dévouement. Il faut l'avouer, rien ne lui coûta : Montcalm devint Indien de pied en cap. On vit, avec surprise, cet homme, le plus vif qui fut jamais, gravement occupé, pendant des journées entières, à tirer du fond d'un calumet, sous le toit d’écorce d’une hutte indienne, d’éternelles bouffées de tabac. Autour du feu du conseil étaient assis, près du général, « ses amis rouges » dont il fait à sa mère ce portrait peu

flatté : « Ce sont de vilains messieurs, même «en sortant de leur toilette où ils passent «leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les «hommes portent toujours, avec le casse- « tête et le fusil, un miroir à la guerre pour « se faire barbouiller de diverses couleurs, arranger leur plumet sur la tête, leurs pen- « deloques aux oreilles et aux narines. Une grande beauté chez eux, c’est de s'être fait « déchiqueter de bonne heure l’orbe des « oreilles, de l'avoir allongé pour le faire «tomber sur les épaules; souvent ils n'ont «pas de chemise, mais un habit galonné « par-dessus. »

Dans cette étrange compagnie « pour gar- « der le sérieux qui sied à un guerrier, et «surtout à un grand chef, » Montcalm dut faire souvent violence à sa gaîté naturelle, Mais chez ces hommes primitifs, l'horrible est toujours à côté du grotesque, et avant la fin de la seconde campagne, le général d'Onnonthio devait apprendre que la nature sauvage n'abdique jamais, et qu'il vient, tôt ou tard, une heure où elle ressaisit son bien avec une main ensanglantée. ;

En attendant, il faisait coûte que coûte son

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métier de charmeur, mais il ne pouvait s’empêcher d’enrager un peu : « Avec mes amis « les sauvages, souvent insupportables, écrit- «1l à sa mère le 16 juin 1756, il faut avoir «une patience d'ange : depuis que je suis ici « ce ne sont que visites, harangues et dépu- « tations de ces messieurs : les dames des « Jroquois, qui ont toujours part chez eux au « gouvernement, en ont été aussi et m'ont « fait l'honneur de m apporter un collier «ee qui m'engage à les alier voir et à chanter « la guerre chez eux. »

On a vu, d'ailleurs, par la relation du siége de Chouaguen, que les Sauvages furent exacts au rendez-vous que Montcalm était allé leur donner.

1 A défaut de l'écriture, dont ils ignoraient l'usage, les sauvages de l'Amérique, pour transmettre leurs pensées, se servaient de colliers particuliers, appelés colliers de Wampum : c'était un assemblage de petites coquilles dont la disposition, le nombre et la couleur constituaient tout un langage symbolique. Les calumets ou pipes décorés de diverses manières étaient souvent employés dans le même but, On a vu plus haut que pour réclamer un prompt secours la peuplade des Miamis avait envoyé au gouverneur de la Virginie un collier de Wampum et un calumet garni de plumes.

Voici l'hiver venu, tel qu'il se montre dans ce rude climat : — toutes eaux gelées, partout sur terre la neige durcie, monde de cristal et de marbre blanc étincelant au soleil. — Avant six mois nulle nouvelle possible de la France ni d’ailleurs. Que faire dans cette grande prison, sinon se divertir ? — On danse à Québec, à Montréal, partout :

« Pour ma part, écrit Montcalm à sa femme, «trois grands beaux bals jusqu’au carême :

«outre les dîners, de grands soupers de dames « trois fois la semaine : les jours des prudes, «des concerts; les jours des jeunes, des «violons de hazard, parce qu’on me les « demandait : cela ne menait que jusqu’à « deux heures après minuit et il se joignait «l'après souper compagnie dansante, sans «être-priée, mais sûre d’être bien reçue, à «celle qui avait soupé.…. »

En ce joyeux hiver de 1756 sur les bords glacés du Saint-Laurent, étrange apparition de la France du dix-huitième siècle, frivole et gaie, de la France à la mode, poudrée à blanc, « spirituelle et galante à Québec, joueuse à Montréal » et partout insoucieuse du lendemain. Là-bas, venant des monts Alleghanys,s’avance un grand nuage sombre :

Ce n'est rien, répondent les violons, c’est le brouillard des lacs que va dissiper le soleil du printemps.

Au milieu de ces plaisirs, d'heureuses expéditions s'effectuent. « À l’ouest, écrit « Montcalm, nos partis de Sauvages vont con- « tinuellement pour lever quelques cheve- « lures aux Anglais qui, de leur eôté, ont fait « venir des Catabas, sauvages établis de la « Caroline. » A l’est, de brillants coups de main des Canadiens sur le lac Saint-Sacrement : puis, pour le printemps, des préparatifs qui se font, suivant un plan de campagne à l'étude, et en attendant, réception à Montréal, d’une grande ambassade iroquoise avec femmes et enfants «à l’occasion de quoi « on a tenu ici des grands conseils, c'est-à-dire «une sorte de congrès auquel les nations

«attachées à la France ont assisté par dépu- «tés. Cette assemblée est la plus mémorable «qu'il y ait jamais eue au Canada tant par le «nombre de ses membres et la nature des «objets qui se sont agités, que pour les «bonnes dispositions dans lesquelles les cinq « nations iroquoises ont paru être. Non-seu- «ment leurs ambassadeurs s’engagèrent à «garder la neutralité, mais encore ils fou- «lérent aux pieds les médailles des Anglais. »

Le printemps est revenu, toute la flottilie canadienne des canots, des berges, des brigantins est remise à flot le long des rivières encore gonflées par la fonte des neiges. En glissant sur les cours d’eau, seules routes pralicables autrefois dans ce pays, l’armée de Montcalm va gagner ses positions stratégiques. « Nous allons nous mouvoir dans «quelques jours, pour l'ouverture de la «campagne : écrit Montcalm à sa mère le €25 avril 1757, un corps de Canadiens part «pour la Belle-Rivière (l'Ohio) à trois cents ‘ lieues d'ici : des troupes de terre qui ont ‘passé l'hiver à cent-vingt lieues pourront ‘les suivre. M. de Bourlamaque part aussi

avec des troupes pour le fort Carillon que

« j'avais mis hors d’insulte et approvisionné. «le reste s’avance sur la frontière. » Pendant que l’inepte généralissime anglais, le comte de Loudon, sous prétexte d'entreprendre la conquête de Louisbourg, dans l'ile du cap Breton, séjournait deux mois avec une armée de 10,000 hommes à Chibouctou (aujourd'hui Halifax,) les chefs de la colonie française frappaient le grand coup qu'ils avaient préparé dans les quartiers d’hiver.

Au pied des montagnes qui séparent les bassins de l’Hudson et du Saint-Laurent, un petit lac, er fer de lance, déverse dans le Champlain ses eaux aussi limpides que le cristal, les Indiens l’appelaient Horican, les Français Saint-Sacrement et les Anglais Georges. À l'extrémité méridionale du lac, ces derniers avaient bâti le fort Georges ou William Henry, soutenu par un camp retranché et commandant la route de la vallée de l'Hudson. De cette forte position : ils pouvaient, a.ec leur flotte qu'ils y abritaient, arriver par le Champlain et ses débouchés aux portes mèmes de Montréal.

Pendant l'hiver un audacieux coup de main «à la française » avait failli nous rendre

maîtres de William Henry: par un froid de 15 à 20 degrés un détachement de 1,500 Français, Canadiens et Sauvages, srus les ordres de M. de Rigaud de Vaudreuil, frère cadet du gouverneur de la Nouvelle-France, avait traversé sur la glace les lacs Champlain et Saint-Sacrement, « faisant ainsi soixante « lieues la raquette au pied, ayant des vivres «sur des traineaux que l’on peut dans les «beaux chemins faire tirer par des chiens, «couchant au milieu de la neige sur la peau « d'ours avec une simple voile quisert d’abri, «et était arrivé à l'improviste à une petite «lieue de William Henry. » Quand l'expédition Canadienne revint sur ses pas, le fort seul demeurait debout au milieu des ruines fumantes: deux cent cinquante bateaux de transport, quatre brigantins et toutes les dépendances avaient été brülées,

Il fallait, maintenant, en détruisant la place elle-même, enfoncer la porte nord de la colonie anglaise et s'ouvrir le chemin d’Albany e de New-York. Des messages furent envoyés à toutes les peuplades amies et le 22 juillet 1757, deux cents canots de guerre montés par 2,900 Sauvages ralliaient l'armée de siége en

formation sous les remparts de Carillon : la moitié de ces volontaires venaient de trois cents lieues de là, des pays d’en haut. « Nous « voulons essayer sur les Anglaiïs le tomahawk « de nos pères, afin de voir s’il coupe bien, » dit à Montcalm en le saluant l'orateur des nations alliées. On devait d’abord passer du lac Champlain au lac Saint-Sacrement qui le domine et on n'avait ni bœufs ni chevaux pour franchir le portage de la rivière qui unit les deux nappes d’eau !. Pendant qu’à grand peine « les brigades, colonel en tête » portaient à bras, durant six jours, le matériel de siége et cinq cents bateaux, les Indiens devancèrent l’armée sur le bord du lac supérieur ; leurs légers canots d’écorce coururent sus aux barques anglaises qui le défendaient, et, si fructueuse fut la chasse aux chevelures, que la campagne faillit en avorter. Les vainqueurs, en effet, allaient se disperser: car on n'eût pas trouvé un Peau-Rouge qui doutàt

1 La navigation sur les cours d’eau en Amérique est interrompue par des obstacles naturels qui produisent soit des chutes ou saults, soit des rapides. Il fallait autrefois pour passer outre, porter les bateaux au-delà de l’obstacle : c’est ce qu’on appelait « faire portage. »

qu'après un coup heureux, braver de nouveau le péril ce ne soit tenter « le Maître de la vie, » et, ajoute Bougainville, le curieux historiographe de cette expédition, « leur esprit «superstitieux et inquiet à l'excès jonglait, «rêvait et se figurait que tout délai pouvait «leur être fatal. »

Pour combattre ce fantôme, pour arrêter cette panique du succès, que faire? La parole du général d’Onnonthio suffirait-elle à retenir les Sauvages, nos indispensables auxiliaires au milieu de ces déserts: Montcalm, afin de l'essayer, convoqua une assemblée générale. :

Avec sa guirlande de forêts aussi vieilles que le monde, « l'Horican, » le plus gracieux des lacs américains, déroule au loin ses replis transparents où se reflètent des îles sans nombre. Autour du feu du Conseil allumé sur la grève, près des pirogues asséchées, les guerriers des trente-deux nations alliées viennentsilencieusement s'asseoir. Ces trentedeux peuplades éphémères, où sont-elles aujourd'hui? Où sont-elles aussi les anciennes neiges du Canada ? Pauvres Indiens, race sans avenir, chez qui le culte instinctif des

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tombeaux, semblait trähir le pressentiment d'une courte et fatale destinée !

Après que chaque orateur eut parlé « en «liberté et à son tour, ce qui parmi les sau- «vages n’est jamais sujet à aucune confu- «sion, » Montcalm se leva, et à la fin de son discours, s'inspirant des usages des Indiens, il montra à l'assemblée un collier symbolique formé d'innombrables petites coquilles, et élevant la voix : « Pars, m'a dit « notre roi, va au-delà du grand lac défendre «mes enfants et les rendre heureux et in- « vincibles. Ce collier que je vous offre de «sa part est le gage sacré de ma parole, la « cohésion de ses grains est l’image de notre « union et de notre force. » L’orateur lança alors, au milieu de l’assemblée, le collier de Wampum : un guerrier ottawais, nommé Pennahoel, orné d’un hausse-col et d'une médaille avec le portrait du roi très-chrétien sur une face et sur l’autre Mars et Bellone, releva les coquilles et en les présentant aux assistants : « Voilà maintenant, dit-il, un cercle «est tracé autour de nous par le grand On- « nonthio, notre père : malheur à qui en sor- «tira, le maître de la vie le châtiera, mais

«que cette malédiction ne retombe jamais «sur toutes ces nations sœurs qui veulent «former ici une union que rien ne puisse «rompre en obéissant toujours à la volonté «de leur père.» Un murmure approbateur .

couvrit ces dernières paroles : sur la mobile assemblée il passa comme un souffle belliqueux. Puis du sein de la foule frémissante, déjà oublieuse de ses superstitieuses terreurs, une voix, sur un rhythme lent et d'un accent guttural. entonna cette invocation aux esprits tutélaires épars dans l'univers : « Manitous, « Manitous, vous tous qui êtes dans les airs, «sur la terre et sous nos pieds, détruisez nos «ennemis, livrez-nous leurs dépouilles et « ornez nos cabanes de leurs sanglantes che- « velures. » Une explosion de hurlements et de cris à peine humains répondit à ce chant : Montcalm pouvait compter sur ses alliés, toutes les fureurs de la guerre les possédaient.

Deux jours après cette scène, le canon d'alarme du fort William Henry faisait retentir l'écho des montagnes. Le siége commença le 3 août : les opérations en sont pittoresquement décrites dans le journal rédigé par Bougainville et conservé duns les

archives de la Guerre. Malgré sa garnison de deux mille cinq cents hommes, ses quarante canons et son camp retranché, la place ne pouvait résister; mais au fort Edouard ou . Lydius, à quelques heures de marche vers Albany, le général Webb commandait six mille hommes; d’heure en heure, le vieux Monro, le défenseur de William Henry, écoutait si le canon ne grondait pas sur la route de l'Hudson : de ce côté les bois restaient silencieux. Une lettre cachée dans une balle creuse fut découverte sur un courrier tué par les Peaux-Rouges, elle ‘était écrite par Webi pour informer son frère d'armes de ne pas attendre son secours, et pour l'engager à capituler sans scrupule. Monro était perdu, Montcalm lui écrivit aussitôt : « Monsirur, « un des mes partis rentré hier au soir, avec « des prisonniers, m'a procuré la lettre que « je vous envoie par une suite de la généro- « sité dont je fais profession vis-à-vis de ceux « avec qui je suis obligé de faire la guerre. » Quelles furent la stupéfaction et la douleur du vétéran écossais en recevant par Bougainville communication du message de Webb : un soldat seul pourrait le bien dire.

Le 9 août, les tambours du fort battirent la chamade; William Henry se rendait.

Avant de signer la capitulation, Montcalm, autant pour flatter ses alliés que pour les lier par leur intervention même, convoqua les chefs indiens à la conférence dans la tranchée, tous approuvèrent les articles de la Convention et s’engagèrent « à maintenir la jeunesse dans le devoir. » Hélas! ils se vantaient et la journée du lendemain devait donner à leur parole un sanglant démenti.

Nous voici arrivés à cet épisode déplorable qui, démesurément grossi et dramatisé sous la plume d'un romancier de génie !, est devenu «La Légende du Massacre de William Henry.» Que de déclamations contre l’armée française cette aventure n’a-t-elle pas suscitées en Amérique : mais qu'est-ce que l’histoire pour qu'un des généraux les plus connus de l’armée fédérale ait paru prendre au sérieux, dans une publication recente, des soupçons dont un juge comme M. Bancroft, l’antifrançais, avait déjà fait cependant bonne justice *. La vérité sur cet

! Fenimore Cooper. — Le dernier des Mohicans. * La notice du général Mac-Lellan sur le siége du fort

événement, la voici telle qu’elle apparaît, dans toute sa simplicité, à la lecture des dépêches, tant officielles que secrètes, adressées au gouvernement français par les chefs de la colonie.

La garnison du fort était entre les mains de Montcalm, mais celui-ci, hors d'état de nourrir près de trois mille prisonniers et voulant, en même temps, honorer la belle défense de Monro, avait consenti à laisser les troupes anglaises retourner dans leur colonie avec armes et bagages, après engagement pris de ne pas servir contre la France pendant dix-huit mois. Déjà, lors de la prise de Chouaguen, les Indiens se souciaient peu de respecter une capitulation qui les frustrait du pillage, mais à force de présents le général était parvenu à les maîtriser, car, écrivaitil alors au ministre: «Il n’y a rien que je « n’eusse accordé plutôt que de faire une « démarche contraire à la bonne foi fran- «çaise. » William Henry rendu, Montcalm

George a inspiré à un écrivain canadien très-distingué, M. Le Moine, une chaleureuse réplique : « La Mémoire de Montcalm vengée. » 1 vol, in-32.

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donna sur l’heure des ordres pour qu'avant l'entrée des Peaux Rouges, tous les tonneaux de spiritueux contenus dans le fort fussent défoncés : C’élait le seul moyen de rester maitre de nos alliés. Malheureusement cette sage précaution fut rendue inutile par ceuxlà mêmes qu'elle avait pour but de protéger.

Pendant la nuit, les Anglais, croyant se concilier les Sauvages, « dont ils avaient une frayeur inconcevable , » leur versèrent du rhum et de l’eau-de--vie. Mais, au lieu de les désarmer, l'ivresse ne fit qu'allumer dans leur sang une fureur bestiale.

Le lendemain, sous le coup d’une terreur croissante, les Anglais se mettent en route de grand matin pour gagner le fort Edouard où se cachent Webb et son armée : leur longue colonne, dont une foule de femmes et d'enfants embarrasse la marche, atteint en serpentant la lisière des bois. Là sont des Indiens : c'est d'abord aux bagages qu'ils en veulent «ét qui donc dans le monde pourrait «contenir deux mille Sauvages de trente- « deux nations différentes quand ils ont bu ?» «demande Bougainville.

Les pillards s’enhardissent et l’horrible

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clameur de guerre retentit. « A peine, écrit « M. de Vaudreuil au ministre, eurent-ils « poussé leurs cris que les troupes anglaises « au lieu de faire bonne contenance, prirent « l'épouvante et s’enfuirent à la débandade, « jetant armes et bagages et même leurs «habits. » La colonne est rompue : on en voit les débris tourbillonner et s’éparpiller dans la plaine comme des feuilles sous un vent d'orage : un drame horrible commençait entre des fauves bondissant de toutes parts et un troupeau humain dispersé, quand Montcalm et ses officiers, accourant hors d’haleine, se jettent au-devant des Peaux-Rouges. Telle était la rage de ceux-ci que « plusieurs de « nos grenadiers y furent blessés, et que nos «officiers y coururent risque de la vie, car, « dans des cas pareils, les Sauvages ne res- « pectent rien. » Le tumulte cesse; on donne asile dans le camp et dans le fort aux Anglais éperdus. Les Indiens avaient fait six cents prisonniers : on les rachète et, comme ils étaient nus, les soldats français partagent avec eux leurs vêtements : Montcalm renvoya en sûreté les Anglais au comte de Loudon, auquel il fit tenir une relation fidèle de la

catastrophe et des causes qui l'avaient produite « Je m'’estime heureux, disait Mont- «calm en finissant, que le désordre n’ait pas «eu de suites aussi fâcheuses que j'étais en «droit de le craindre. Je me sais gré de «m'être exposé personnellement, ainsi que «mes officiers pour la défense des vôtres qui «rendent justice à tout ce que j'ai fait dans «cette occasion. »

Qu'il s'attendait peu à la réponse du gouvernement anglais, le loyal soldat qui écrivait cetie lettre ! Ce que l'équité, ce que le simple bon sers proclamait monstrueux et absurde,

fut osé :- te besoin de surexciter contre la Frac» ‘on publique et par l'humiliation de l'amoi p-e national : le généreux, le

chevaleressuie Montcalm se vit accusé à Lon- | dres d’avoir livré des vaincus aux fureurs de hordes barbares, et dans le premier moment, la capitulation fut déclarée nulle par le gouvernement britannique. Mais qui pouvait croire qu'un siècle après l'évènement, quand les Anglais eux-mêmes ont traité en héros le prétendu complice des Sauvages Canadiens, ce bruit odieux trouverait encore des échos ! Pourquoi nous arrêter davantage; Montcalm

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