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Les échecs que Montcalm faisait subir en Amérique aux armées du roi Georges eussent découragé une âme médiocre; ils ne firent que décupler les efforts du grand Pitt
et hâter son triomphe.
Le succès, hélas! était plus facile qu'il ne le semblait. En Canada, l'Angleterre avait trois alliées qui la servaient sans subsides : la discord?, la famine et la concussion ; son allié d'Furope, le grand Frédéric, lui coûtait plus cher. Il nous faut enfin aborder le pénible récit des maux intérieurs de la Nouvelle-France: on verra au sein de quelles difficultés inouïes se débattait Montcalm ; en connaissant les ennemis qu'il avait derrière lui pendant ses campagnes, on sentira mieux ce qu’il appelait lui-même « le critique de sa position. »
Le premier des fléaux de la colonie, c'était l'administration coloniale. Pour lhonneur de notre pays, les scandales dont le Canada fut alors le théâtre n'ont été qu'une monstrueuse exception, et les fonctionnaires de l’ancienne France ont transmis à leurs successeurs un juste renom de probité, véritable patrimoine national, que ceux-ti
Li = lègueront, avec leur propre exemple, ‘aux administrateurs à venir.
Dans la nature physique, la corruption monte ou descend, dans l’ordre moral Ja gangrène n'est jamais ascendante; elle vient toujours d'en haut : un chef seul peut empoisonner un Corps entier.
En François Bigot, treizième et dernier intendant de la Nouvelle-France, s’incarnait toute la corruption brillante et audacieuse du dix-huitième siècle. Ses rapines à Louis- bourg, lors du premier siége en 1745, avaient déjà provoqué dans la garnison des mulineries qui hâtèrent la capitulation de la place. Au lieu d’être puni, le coupable, bien apparenté, fut envoyé avec avancement au Canada. Il y porta ses vices, ses séductions et son intelligence. Maitre absolu dans tous les services de finances, Bigot créa une administration à son image, et pour voler il eut, comme le géant de la Fable, des mains par centaines; chaque fonctionnaire pillait, depuis l’intendant et le contrôleur « jusqu’au moindre cadet » ; dans cette honteuse concurrence, le chef ne reprochait à l'inférieur que « de voler trop
pour sa place. » Sur tout le Canada, il se répandit comme une épidémie de vols, vols sur l’approvisionnement des places, vols sur les transports, vols sur les travaux publics, vols sur les produits de la traite des pelleteries réservés au roi, vols sur les fournitures du matériel de la guerre et de l'équipement; mais c'était sur les marchandises livrées en présents aux Peaux-Rouges, qu'on faisait les plus belles affaires ; au fond de sa forêt, le - pauvre Sauvage était volé comme dans un bois. Ce n’est pas tout, parfois, le brigandage prenait un autre tour, et les empioyés de Bigot devenus commerçants opéraient, sous la protection de leur chef, d'immenses accaparements de toutes choses, qu’on revendait ensuite à l'Etat et aux malheureux colons à 150 0/0 de bénéfice. Enfin arriva la famine, ce fut le bon temps, nous en reparlerons *.
Entre cette bande et le marquis de Monicalm, la-guerre naquit dès le premier jour:
1 M. Le Moine vient de publier dans le guide historique du Canada de curieux détails sur Bigot et ses associés, y compris leurs femmes. Dernières Années de la domination française : Bigot et son groupe.
«Quel pays, s'écrie-t-il dans une lettre à «sa mère, tous les marauds y font fortune «et tous les honnêtes gens s’y ruinent. »
Peut-être, en d'autres temps, eût-il, avec dégoût, détourné les-yeux de ce spectacle, mais, ici, le patriotisme chez Montcalm se révolte encore plus que la probité. Par ces incessantes rapines, la colonie est restée
désarmée en face de l'ennemi; la friponnerie ‘est devenue {rahison; — on donne aux sol-
dats « des fusils de l’ancienne façon, dont les « baguettes cassent comme un verre. » On n'a que des « bicoques » où l’on croit avoir des forts; « celui de Carillon rempli de dé- « fauts, coûte au roi aussi cher que Brisach «et sert à enrichir l'ingénieur du pays. » A peine débarqué, Montcalm parcourant les quartiers des troupes y trouve «hôpitaux et «ambulances dans un état affreux et nombre «d'articles nécessaires manquant dans les « magasins. » Ce qu'il redoute dans les friponneries dont les Sauvages sont victimes c’est qu’on ne laisse gagner ceux-ci par les Anglais. mdigné du présent, inquiet de l'avenir, il avertit le ministre de la marine de qui relèvent les colonies; il fait écrire aussi par
l’honnète Doreil, commissaire des guerres (intendant militaire). Autant se plaindre aux vers de la pourriture, Bigot a là-bas un complice : «c’est l'œil même du ministre !. » Les dépèches sont interceptées au passage; on égare jusqu au rapport sur la prise de William-Henry. Sans doute un jour ces misérables seront confondus et mème châtiés apres un grand procès, mais il sera trop tard, Montcalm et la Nouvelle-rrance auront vécu.
Malgré tout, le général, fort de sa bonne cause et de l’indignation publique, eût peutêtre écrasé sur place quelques-uns des vampires du Canada, si les intelligents fripons dont Bigot était le chef n'eussent trouvé un auxiliaire daus un homme qui ne leur ressemblait en rien, A la tête de la colonie, il y avait alors pour gouverneur général un simple capitaine de vaisseau, le marquis de Vau-
1 M. de la Porte, qui depuis plusieurs années, sous des ministères éphémères, dirigeait la marine. Ce fonctionnaire archi-concussionnaire, l’un des associés de Bigot, finit par être congédié... avec une pension de 9,000 livres; d’ailleurs le gouvernement n'avait rien à apprendre sur les scandales du Ganada. Les cartons de la marine et de la guerre étaient remplis de révélations et d'avertissements Gont on ne tenait aucun compte,