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dreuil. Il était probe et sincèrement dévoué à la France et à la colonie, mais ses lumières et son activité n'égalaient ni son désintéressement, ni son patriotisme ; ses irrésolutions surtout étaient fâcheuses, et si son neveu, l'intrépide marin, n'avait pas eu plus de décision, il n'aurait pas reconquis le Sénégal en 1780. « Notre gouverneur veut être gouverné, » écrivait Doreil au ministre en 1756; Montcalm s'en fût bien acquitté : malheureusement M. de Vaudreuil abdiqua entre les mains de Bigot. Né dans le pays, il était rempli de préjugés coloniaux et jaloux à l'excès de ses prérogatives : on exploita habilement près de lui les tiraillements, les rivalités inévitables dans les colonies entre les autorités indigènes et les fonctionnaires venant de la métropole. A ce pauvre gouverneur, les misérables qui dévoraient la colonie eurent le talent de faire voir un ennemi de la Nouvelle-France dans le seul homme capable de la défendre.
Une lutte sourde d’abord, puis ouverte, qui dura jusqu’à la mort de Montcalm, s’établit entre celui-ci et le gouvernement coionial, On se dénonça réciproquement à Ver-
sailles. M. de Vaudreuil se plaignait que le « militaire fût parvenu au comble du despo- «tisme. » Îl accusait Montcalm de ne pas savoir profiter de ses avantages et insistait pour le rappel du général. Montcalm, lui aussi, demandait de revenir en Europe, « n’y «tenant plus à exécuter des ordres obscurs « donnés avec duplicité par un chef qui ne.
« sait pas parler guerre, » En attendant, il s’inclinait devant le gouverneur, dépositaire de l'autorité royale. « Je lui représente, «écrit-il, mais, en même temps, j'emploie «tous les moyens pour la réussite de ses «projets, alors même qu'ils diffèrent des « miens. » D'ailleurs le général ne pouvait rien sans le gouverneur. Sauf pendant les opérations de la campagne, aucun droit ne lui était accordé ni sur les troupes coloniales - (ou de la marine), ni sur les Sauvages, ni sur a milice. Jamais il ne put avancer ou reculer d’une heure le départ d’un bâtiment.
Pour la solde, l'équipement, les munitions, le matériel de guerre, l’armée dépendait absolument des autorités coloniales, et à la moindre plainte, on la menaçait de lui couper les vivres. Hélas ! au Canada, ce mot-là fai-
sait trembler les plus braves ! A qui en eûtonappelé ? On était à 1500 lieues de la France, avec blocus des glaces pendant six mois.
« Expatriés, manquant de tout, écrit Bou- «gainville, ne pensant plus qu'à cette espèce «de gloire qu'on acquiert, en se raidissant «contre les difficultés de tout genre, haïs, «enviés, ayant tout à souffrir du climat, du «pays et des habitants, nous n’apprenons «ici qu à être patients. »
C'est ainsi, dans le néant de toutes ressources, que Montcalm lutta quatre années sans relâche, ne trouvant, pour soutenir la colonie croûlante, d'autre point d'appui que son grand cœur. Ce qu’il souffrit, pourrait-on le dire ? Quel supplice pour un homme d’une telle valeur de voir sa réputation militaire livrée à tous les hasards par une incapacité toujours hésitante et dont tout dépend. Quelle angoisse et quelle rage de sentir que soimème, l’armée, la colonie tout entière, n’étaient que la vile matière avec laquelle des hommes, qui eussent vendu jusqu'à nos drapeaux, bâtissaient leur exécrable fortune.
L'amour des troupes, le respect et la confiance du peuple, consolaient, fortifiaient
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Montcalm. L'armée l'avait vu avec surprise, pendant les campagnes, coucher sur la trrre nue, et, revêtu de son cordon rouge, se contenter de la ration du soldat ; elle l’avait admiré exposant au feu, comme un simple grenadier, son corps couvert de cicatrices. Entre les troupes et le général l'attachement fut inviolable, et dans les débris de cette petite phalange qui revinrent en France, pas un officier, pas ur soldat qui, malgré tant de malheurs, ne fût fier d’avoir servi sous le général Montcalm. On sait quel fanatisme il inspira aux Sauvages du Canada : dans leurs wigams, où séchèrent de terribles trophées, vécut longtemps le souvenir du grand chef de guerre qui avait conduit par la main ses enfants rouges à la victoire. Montcalm, après avoir obtenu d'eux de servir sans recevoir ni eau-de-vie, ni équipement, ce qui ne s'était jamais vu, avait le droit de dire : « Pour ce « qui est des Sauvages, j'ose croire avoir saisi « leur génie et leurs mœurs. » Il conquit moins. vite les Canadiens ; entre lui et eux ex'staient des préventions qui :9mbèreni quand ils se connurent mieux : l'instinct populaire finit par reconnaître, en MC. 'calm,
le défenseur désintéressé, le véritable ami.
Sa popularité fut bientôt au comble. « Les «Canadiens, les simples habitants, écrit-il «au ministre, me respectent et m aiment :
«lorsque je voyage, j'ai l'air d’un tribun du « peuple. » Sur son lit de mort, il se souviendra d'eux.
C'était un petit homme de fière mine, à l'allure nerveuse, avec un nez busqué et de vrands yeux noirs étincelants, que la poudre de la coiffure rendait encore plus vifs. Quand l'hiver, sur la route de Québec à Montréal, un traineau filait au galop, et que du fond d’une pelisse de fourrure deux éclairs avaient brillé. « Voilà le marquis, » disaient les passants. Le trait saillant de son esprit ce fut aussi le coup d'œil, mais un coup d'œil dont la vivacité n’ôtait rien à la justesse ; la vérité vite saisie, souvent discernée de très-loin, jaillissait avec une lumineuse précision des jugements portés par Montcalm sur les hommes et les événements. Imagination hardie sans chimères, féconde sans rêveries, il fut par-dessus tout un homme d'action et d'action rapide.
Mais allons au but, la grandeur de Mont-
calm, il ne faut la chercher ni dans ses facultés, ni dans ses talents, elle était dans son âme tout entière subjuguée par le devoir.
Montcalm fut — le soldat —, il en eut toutes les vertus, il en accepta toutes les servitudes, même celle de la mort. Corneille, le grand poëte du devoir, était son auteur, ou plutôt son conseil ; Plutarque, qu’il avait le bonheur de lire dans le texte grec, lui parlait aussi du devoir. Sous le rayon de cette idée fortifiée par la foi religieuse, Montcalm, pendant sa longue agonie, grandit de sacrifice en sacrifice jusqu'à l'heure suprême : lorsqu'elle sonna, il était prêt; la tête haute, l’âme sereine, il se leva, salua la France et mourut.
Le défaut de vivres avait été, on se le rappelle, l’une des causes qui arrêtèrent les troupes après la prise de William-Henry.
Depuis 1755, les blés manquaient; la guerre paralysait les travaux de culture. En 1757, la situation se tendit : le froid de l'hiver 1756- 1757, excessif mème pour le Canada, « le thermomètre a été plusieurs fois au-dessous de 27 degrés, » réduisit à néant les nouvelles récoltés. Montcalm, à la fin d'un rapport au ministre, résume ainsi, dès le 18 septembre, l’état des choses : « Manque de vivres, le «peuple réduit à un quarteron de pain. Il «faudra peut-être encore réduire la ration du «soldat. Peu de poudre, pas de souliers. »
Ce n’était que le début. Le gouvernement anglais, qui avait son plan, prohiba rigoureusemeni l'exportation de toutes subsistances de ses colonies d'Amérique : les malheureux
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Canadiens furent donc réduits à leurs propres ressources, en attendant la farine et les salaisons demandées en France, mais qui ne pouvaient arriver avant le mois de mai.
Cependant il fallait vivre, si c'était possible; on attaqua le cheval. «Ma maison et ceux qui « ont diné journellement chez moi au même «ordinaire pour le pain et plusieurs entrées de « cheval. Il y a eu de la fermentation dans le « peuple et les troupes. M. le chevalier de Lé- « vis à bien fait à Montréal ; sans un ton aussi « ferme, il y eût eu une sédition : ici, nous « avons moins de peine,» écrivait de Québec, le général, le 20 février 1758. — Mais si les Canadiens souffraient, les Acadiens mouraient; deux mille des malheureux proscrits, réfugiés chez leurs frères du Canada, étaient sans ressources, ne demandant que « du pain «et des armes. » La patrie, qui leur coûte si cher, ne peut leur donner que des lambeaux de morue salée : ils expirent de misère sur une terre française! « Il en est déjà mort trois cents, » écrit Doreil au ministre, le 26 février.
La famine : quelle aubaine pour Bigot et sa bande ! quels bons coups on faisait avec les
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blés, accaparés de longue main! Mais si l'on gasnait de l'argent, il était galamment dépensé. « Malgré la misère publique, des bais «et un jeu effroyable, » écrit à sa mère Montcalm indigné, et Doreil ajoute dans une dépèche au ministre : « Nonobstant l’ordon- « nance de 1744, pour défendre les jeux de «hasard dans les colonies, on a joué ici chez « l'intendant jusqu'au mercredi des Cendres, «un jeu à faire trembler les plus intrépides «joueurs. M. Bigot y a perdu plus de 200,000 «livres. » Faut-il ajouter que la galanterie était de la fête. Il semblait que tous les vices de la vieille Eurcpe étaient venus se retremper sur la jeune terre d'Amérique.
Plus la saison avançait, plus les privations augmentaient. Que sera-ce si la croisière anglaise intercepte au mois de mai les arrivages de France. « L'article des vivres me fait frémir, » disait Montcalm. Depuis six semaines, la population, « qui continuait à prendre son mal en patience, » était réduite à deux onces de pain par jour, et quel pain, quand les navires de France parurent! «Il «nous est arrivé, dans la rade de Québec, ‘une frégate, une prise anglaise que la fré-
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«gate a fait chemin faisant, et dix navires « chargés, partis de Bordeaux, portant des «vivres arrivés au dernier moment, le peu- « ple commençant à brouter et la subsistance « du soldat réduite à demi-livre de pain en- « core pour un mois.» Pour la malheureuse colonie, ce fut un rayon de bonheur; on mangeait du pain, du vrai pain, — que les” Parisiens du siége se souvienngnt (quoiqu'il fût bien amer, notre pain blanc octroyé par l'étranger.) — Cependant l'ennemi avait capturé plusieurs bâtiments, entre autres le Foudroyant, sur lequel étaient embarqutes une partie des provisions personnelles du pauvre Montcalm. «Les douze caisses, ve- « nues de Montpellier, ont la mine, écrit-il « d’être houspillées; je crois que plus de la « moitié de mes provisions est prise, je m'en « console, l'argent me touche peu. »
Avec les vivres, les bateaux apportent les lettres d'Europe, les éloges sur les succès de Montcalm devaient y abonder, « Le ministre écrit, que ce n'est plus que d'Amérique que le roi reçoit de bonne nouvelle. » |
Mais ce qu'il faut chercher surtout dans ‘ des lettres de famille, n'est-ce pas le senti-