LL
ment domestique ? La nature si énergique, si résistante de Montcalm fut-eile susceptible des émotions tendres et des épanchements délicieux du foyer! Au risque de dépoëtiser un peu notre héros, nous avouerons qu'il ne fut pas ce qu'on appelait au dix-huitième siècle, un homme sensible.
Sévèrement élevé et soldat'dès l’âge de treize ans, il paraît avoir introduit dans sa maison quelque chose qui ressemblait à la discipline militaire ; il fut un peu mari et père sans phrases, comme il était soldat. Cependant cet homme si laconique, si absolu, si maitre, s'incline profondément devant une grande figure qui plane sur sa vie, la marquise de Saint-Véran, sa mère, Vis-à-vis de sa femme, «sa très-chère et très-aimée, » il ne se montre d'abord qu'époux fidèle et protecteur ; mais à mesure que le ciel s’assombrira, à mesure que l'espérance mourra dans son cœur, des soupirs étoaffés sortiront de ses lettres : d'année en année, l’exilé deviendra plus tendre, plus expansif, susqu'à s’écrier une fois : « Mon cœur, je préfèrerais «le plaisir de t'embrasser à celui même de «battre le général Abercromby.» Le jour
où ces mots parvinrent à leur adresse dut être le plus beau de la vie de M"° de Montcalm, timidement, mais éperdûment éprise de son vaillant mari. Parmi ses enfants, il ne se préoccupa guere que des garçons, et surtout de l’ainé, le futur chef de la race: à vingt ans, voilà cet aîné colonel et «en belle passe, »
le cadet est l’aide de carip de Chevert. Ils font campagne en Europe, à 1,500 lieues de leur père : quand il demande de leurs nouvelles on sent parfois trembler sa main.
Avec les nouvelles du foyer, affluent celles de la grande famille, du cher Languedoc; il y a là sur la vie provinciale au dix-huitième siècle des échappées de vue pittoresques.
Les compatriotes de Montcalm prennent leur part de ses succès; le public de Montpellier « claque des mains en son honneur; » l'intendant de la province, M. de Saint-Priest, « le préconise en pleins Etats. » Mais quelle médaille n'a son revers? plus d'un bon méridional se persuäda que le Saint-Laurent passait sous le pont du Gard : Montcalm est assailli au fond de l'Amérique de pétitions et même de pétitionnaires : il lui tombe sur les bras jusqu'à un boulanger de Lodève, Un
boulanger en Canada! « C’est ici un meuble bien utile, » écrit Bougainville; « cependant on l’a placé dans le service du munitionnaire général; « mais, ajoute avec ironie l’aide-de- «camp, difficilement y fera-t-il une grosse fortune s’il n'y est que boulanger. »
Les secours venus de France pour la colonie étaient dérisoires en comparaison des immenses besoins. Quelques vivres, soixantequinze recrues. « De la poudre, envoyez au moins de la poudre,» écrira Montcalm «il est «impossible d’en éviter la consommation à « la guerre. Sans les munitions, que nous ont «fournies successivement la Belle-Rivière, « Chouaguen et le fort Georges, je n'aurais eu “assez ni pour attaquer, ni assez pour me «défendre.» Le génie voit loin et pense à l'avenir; la décadence et l’égoïsme ont la vue courte ; la France de Louis XV, égoïste comme son roi, n apercevait dans les charges de la guerre en Amérique, qu'un surcroît de dépense inutile. Ce rôle si doux, si charmant de nourrice de la pauvre petite colonie qui souffrait tout pour l'amour d'elle, souriait peu à cette frivole mère patrie. A vrai dire personne ne savait le prix du Canada, il fal-
lut la paix de Paris pour ouvrir les yeux aux Français. On comprit alors qu'une colonie que le vainqueur, suivant l'expression de Chestertield, payait 80,000,000 liv. sterling, avait peut-être quelque valeur. Quoi qu'il en soit, telle était l'horreur inspirée alors aux Canadiens par le joug de l'Angleterre, si admirable se montrait notre petite armée, que si quelque secours fût venu de l'Europe, tout était encore possible en 1758; mais il ne vint d'outre-mer qu une nouvelle armée anglaise.
Les victoires de Frédérie IT à Rosbach et à Leuthen à la fin de 1757, avaient relevé la fortune de l'Angleterre sur le continent européen. La France, au lieu de s'en tenir à là lutte nationale et toute défensive entreprise contre l'Angleterre, s'était laissée fourvoyer par des intrigues féminines dans la fatale guerre d'Allemagne. Ce gouffre dévorait tout: les talents des Estrées, des Broglie, des Chevert, des Castries. étaient aussi inutiles que le dévouement de d’Assas, tandis que Pitt disposait des troupes anglaises pour conquérir nos colonies. À peine au pouvoir, il envoya en Amérique deux mille montagnards jacobites d'Écosse, rebelles dans leur pays et serviteurs |
fidèles au dehors. De nombreux bataillons réguliers avec un immense matériel les suivirent sur une flotte commandée par l'amiral Boscawen. Mais ce n’était pas assez pour Pitt : dans sa pensée, la conquête de la Nouvelle- France devait être une grande œuvre nationale : il appela aux armes les Anglo-Américains, et ils se levèrent à sa voix, «Le génie de « Pitt, dit l'historien des Etats-Unis, M. Ban- «croit, et son respect pour les droits des colo- «nies, la perspective de conquérir le Canada .« et l'Ouest, et de vagues et infinis présages «de grandeur à venir éveillèrent en elles le «zèle le plus ardent. » A l'ouverture de la campagne de 1758, vingt mille miliciens étaient sous les armes. Les levées de la Nouvelle-Angleterre, du New-York et du New-Jersey, furent destinés à agir sur la frontière du Nord, pendantqueles Pensylvaniens etles Virginiens opéreraient du côté de l'Ohio. La flotte et une partie des troupes réglées reçurent pour mission de prendre Louisbourg, dans l'ile du cap Breton ou île Royale, la clé du Canada.
Pour résister à la formidable invasion qui se préparait sur trois points, quelles étaient en Amérique les forces de la France ? À Louis-
bourg, cinq vaisseaux et une garnison de six mille hommes. Dans le Canada, sous les ordres de Montcalm, sept mille soldats des troupes de France et de la colonie, les Sauvages et les miliciens. Un mot sur ces derniers : grands, robustes, accoutumés en cas de nécessité à vivre de peu, bons tireurs, rompus à la vie des bois, issus pour la plupart de familles militaires, les Canadiens semblaient éminemment propres à la guerre. Et cependant Montcalm les comptait pour peu; officier de la vieille école, il ne se fiait qu'aux bataillons de ligne. Selon lui « des soldats qu’on «ne peut garder cinq mois en campagne, ne « pourront jamais lutter contre des troupes « régulières. » |
On lui fit un crime de cette opinion.
«A l'égard de la valeur, répondit-il au mi- « nistre en se justifiant, nul ne rend aux Ca- «nadiens plus de justice que moi et les Fran- «Çais, mais je ne les emploierai que dans « leur genre et je chercherai à étayer leur bra- «voure de l’avantage des bois et de celle des « troupes réglées !. » La levée en masse lui
En
! Dépêche du 19 février 1758, extraite des Archives de la Guerre, et publiée par M. Dussieux. ‘
inspira jusqu à la fin peu de confiance et il paya de sa vic le seul essai qu'il fit en opposant des milices à des régiments de ligne.
Montcalm était un classique en art militaire comme en littérature.
Dans l'hiver qui venait de s’écouler, la disette avait tout paralysé. Comment les soldats affaiblis par tant de privations auraient-ils pu scutenir les terribles fatigues d'une campagne sur les glaces? On s'était donc borné à lancer des partis de ?eaux-Rouges sur les frontières du New-York, du Massachusett et de la Pensylvanie; « ils y avasent levé des chevelures » et saccagé les défrichements... « J’étais allé au printemps dernier, «écrit Montcalm, chanter la guerre et fes- «tiner avec mes enfants les Iroquois, les «Algonquins et les Nippisings, je suis allé «cet hiver faire mème cérémonie chez les « Hurons et les Abenakis. Les Sauvages nr’ai- «ment vraiment beaucoup, et moi je leur «trouve souvent plus de vérité qu'à ceux qui «se piquent de police. » Dès le printemps, nos belliqueux alliés, « qui avaient pris goût aux expéditicns, » pressaient Montcalm en
plein conseil: « Sommes-nous des femmes G
ni ne
ou des guerriers? » demandaient-ils. Avec quelle joie il les eût menés jusqu'à New-York ou à Philadelphie. Son génie actif, hardi et plein de ressources, était fait pour une telle entreprise. Hélas! c'était un rêve. A peine avec les forces dont la Nouvelle-France dispose pourra-t-elle défendre son propre territoire; Montcalm ne franchira jamais la frontière : une armée française, cependant, entrera victorieuse dans Philadelphie, mais ce sera vingt-trois ans plus tard. — Le 18 avril 1758, Montcalm écrit à sa mère : « Nous ne «pouvons douter que les Anglais qui ont reçu « du renfort en automne, n’ayent dans l'Amé- «rique septentrionale, avec leurs monta- « gnards d'Ecosse, vingt-trois bataillons de « troupes de la vieille Angleterre bien com- « plets. Quand même nous ne ferions qu'une « défensive, pourvu qu'elle arrête l'ennemi, « elle ne sera pas sans mérite. Imaginez que je «ne puis être en campagne avec des forces « médiocres avant six semaines, et toujours « obligé de, licencie: moitié de mon armée « pour la récolte. Ne serai-je jamais en Europe « à la tête d’une armée où ces obstacles ne «se rencontreront pas! Pour cette année-ci,
«je croirai faire beaucoup de parer à tout:
«ainsi n’attendez rien de brillant: je veux «ètre Fabius plus qu'Annibal, et c’est néces- «saire. . . . . . » Montcalm était trop modeste, il pouvait promettre du brillant et même «du plus grand brillant, » La bataille de Carillon que nous allons raconter est un des faits d'armes les plus étonnants etles plus inconnus accomplis par la vieille infanterie française.
Où les Anglais frapperaient-ils le grand coup? C'était le secret du plan de campagne.
On finit cependant par savoir que le nouveau généralissime Abercromby concentrait l’armée d’invasion au pied même des ruines de William-Henry. Lestroupesrégulières, Royal- Américain, les bataillons écossais, les régiments de ligne avec leurs grenadiers s’y rendaient par la vallée de l'Hudson. — Déjà des corps de partisans, des Sauvages alliés, et dix mille miliciens y étaient réunis. A ces volontaires venant, presque tous, des quatre colonies puritaines de la Nouvelle-Angleterre, à ces fils des ardents et sombres Indépendants, on montre de loin le Canada français, papiste et féodal : on leur prêche, au milieu du camp,
« le renouvellement des jours où Moïse, la « verge de Dieu à la main, envoyait Josué «contre Amalec. »
Le lieu de concentration connu, le plan d'invasion est révélé, Du lac du Saint-Sacrement, les Anglais descendront dans le Champlain, et par la rivière Richelieu qui le continue, ils déboucheront dans le Saint-Laurent près de Montréal, coupant ainsi en deux la colonie française. Mais pour le succès de cette campagne, il fallait d’abord enlever Carillon. Ce fort commandait la courte rivière de la Chute par laquelle les eaux du lac Saint-Sacrement, après avoir écumé sur des rapides, se déversent dans le Champlain, C'est devant Carillon que Montcalm va attendre les Anglais.
Son plan était aussi simple qu'ingénieux.
Sur la lisière des bois qui, sauf du côté du lac, entourent le fort, s'élève à une demiportée de canon devant la place, un mamelon qui la domine. C'était la clef de la position. On décida d’'enfermer cette éminence, ainsi que le fort lui-même, dans un retranchement bastionné construit avec des troncs superposés ; en même temps on déboi-
serait les entours et les arbres abattus là resteraient à terre, leurs branches aiguisées servant de chevaux de frise. Avant tout, il fallait gagner du temps pour achever l'enceinte et pour attendre les renforts que Montcalm suppliait le gouverneur d'envoyer sans perdre une heure, Il n’y avait alors, autour de Carillon, que deux mille huit cents soldats de France et quatre cent cinquante Canadiens. Le gros des forces françaises, y compris les Sauvages, était campé aux portes de Montréal ou réparti dans les garnisons. Cependant la descente de l'ennemi était imminente : neuf cents bateaux, cent trente-cinq grandes chaloupes, étaient amarés devant William-Henry : l’artilierie et le matériel déjà chargés sur les radeaux.
Par une marœuvre audacieuse, Montcalm se porte en avant, et, s'établit sur le bord du lac supérieur, comme s’il voulait prendre l'offensive. — Abercromby, dérouté, retarde de quatre jours le départ de ses troupes et attend jusqu'au 6 juillet pour oser traverser le lac avec ses vingt mille soldats !. Devant
‘ Le rapport officiel d’Abercromby adressé à Pitt avoue le chiffre de 17,000 hommes, — Les Français ont
les Anglais, ia retraite se fit le long de ia rivière de la Chute avec une telle audace et un tel ordre, qu'on n'eût pas perdu un homme, si, un corps détaché de trois cents volontaires, s’égarant dans les bcis, ne fût tombé au milieu d’une colonne ennemie qui l’extermina. Cet unique succès coûta cher aux Anglais, car la première balle française tua le brigadier général, lord Howe, l’âme de l'expédition, dont Abercromby n'était que le chef officiel.
Pendant la retraite, Montcalm avait jugé son adversaire et il écrivit, chemin faisant, à Vaudreuil ce billet : « J’espère beaucoup de «ia volonté et de la valeur des troupes fran- « çaises : je vois que ces gens-là marchent « avec précaution et tâtonnent : s’ils me don- «nent le temps de gagner les hauteurs de « Carillon, je les battrai. »
En s'arrêtant le 6 juillet au soir sous le canon du fort, les troupes aperçurent le nouveau retranchement de huit à neuf pieds de hauteur : il suivait les sinuosités du sol et
prétendu que le nombre des Anglais était de 25,000 ; le chiffre de 20,000 paraît être exact,
tous ses bastions de bois se flanquaient réciproquement. Des batteries improvisées et ie canon du ‘ort balayaient le bord de l’eau et, à droite, quelques trouées qu'on n’eut pas le temps de fermer. Maïs l’abatis projeté pour défendre les approches restait à faire.
« Le lendemain, les officiers, la hache à «la main, donnent l'exemple, les drapeaux «plantés sur l'ouvrage. » Les érables tombent sur les bouleaux, les hêtres pourpres sur les pins. L'armée travaillait de bon cœur, cependant elle cherchait des yeux le brave Lévis : « Où est Lévis? » Enfin, le voici:
« Vive Lévis », il accourait du pays des Cinq- Nations avec quatre cents soldats d'élite, — Grâce à ce renfort, le seul qui parvint à temps, le nombre des combattants sera de trois mille cing cents.
On couche au bivouac : dès l'aube, la générale réveille les bûcherons et la hache de frapper encore, A midi et demi, un coup de canon retentit, c'était le signal. Chaque bataillon, l’arme au bras, est dans son bastion, Royal- Roussillon au centre, avec son | drapeau d'ordonnance rouge et bleu. Le soleil de juillet brûlant en ce climat, « un
soleil de Naples », calcinait les rives du Champlain. « Mes enfants, la journée sera « chaude, » dit Montcalm en jetant à terre son habit. Déjà, aux sons aigus du fifre et de la cornemuse, les Anglo-Américains s'élançaient dans la clairière en quatre colonnes, grenadiers en tête et chasseurs sur les flancs.
L'ennemi était à cinquante pas du retranchement, les fusils français jusqu'alors immobiles, s’abaissèrent sur toute la ligne : trois mille balles sifflèrent à-la fois; décharge foudroyante au milieu des rangs déjà rompus par les obstacles des abords. — Les Anglais vacillèrent sous le plomb, reculèrent, puis revinrent intrépidement à la charge, pour reculer encore et revenir pendant six heures de suite. Effroyable va-et-vient, entremêlé de sorties à la baïonnette, au milieu de l’abatis d'arbres enflammé par la fusillade. |
Dans l'intervalle des attaques, quand la fumée s'était éclaircie, l’on entrevoyait des fantassins en uniforme blanc, sauter du haut des bastions, pour éteindre le branchage er feu : puis cà et là, plantés sur le parapet, des drapeaux dont le vent du lac soule-
vait la soie trouée par les balles. Devant les retranchements, partout des morts et des blessés en habits rouges, culbutés ou accrochés dans les branches de l’abatis : à droite, aboutissant au pied même du bastion, un monceau de cadavres aux jambes nues, aux vêtements higarrés : c'était là que les monftagnards écossais avaient donné l'assaut.
Le canon gronda aussi du côté de la rivière : vingt pontons armés descendus à la chute, s’'approchèrent pour jeter à terre des troupes de débarquement, mais Montcalm avait tout prévu : des volontaires postés le long de la rive reçurent « de bonne grâce » les embarcations, et le canon du fort en ayant coulé deux, les autres s’enfuirent à force de rames.
Vers sept heures du soir les attaques cessèrent, le feu continua sur la lisière de la forêt, à huit heures, il s’éteignit. — Etait-ce possible ? les Français ne purent croire d’abord à leur succès. Toute la nuit se passa à compléter le retranchement qu’on s'attendait à voir attaqué le lendemain par l'artillerie. Mais l'ennemi ne revint pas, le découragement des troupes qui s'étaient crues assurées
d’une facile victoire, l'ineptie du général, l'ombre de ces grands bois si redoutables dans les ténèbres avaient changé l'arrêt en retraite, la retraite en panique. Les Anglais s'étaient précipités vers leurs bateaux et traversaient déjà le lac Saint-Sacrement, laissant derrière eux plus de quatre mille morts ou blessés, les ‘Ecossais seuls avaient perdu neuf cent cinquante soldats et presque tous leurs officiers. Pour cette année-là, le Canada était sauvé. « L'armée, et trop petite « armée du roi, ecrivait Montcalm à Doreil « le soir même de la bataille, vient de bat- « tre ses ennemis, quelle journée pour la France ! Si j'avais eu deux cents Sauvages « pour servir de tête à un détachement de « mille hommes d'élite dont j'aurais confié « le commandement au chevalier de Lévis, « il n’en serait pas échappé beaucoup dans « leur fuite. — Ah! quelles troupes, mon « cher Doreil, que les nôtres! Je n’en ai « jamais vu de pareilles *. »
Le rapport officiel rédigé par le vainqueur
1 Le texte de ce billet a été imprimé dans le Mercure de France de 1760, après la mort de Montcalm.
sur cette brillante affaire-est émpreint d'une simplicité antique. Après que chacun a reçu sa part d'éloges, après avoir dit que « M. de « Lévis, avec plusieurs coups de feu dans ses « habits, et M. de Bourlamaque dangereuse « ment blessé, ont eu la plus grande part à «la gloire de cette journée, » il ajoute :
« Le succès est dû à la valeur incroyable de « l'officier et du soldat; pour moi, je n'ai eu «que le mérite de me trouver général de « troupes aussi valeureuses. » Le succès était grand, mais chèrement payé. Dans les deux journées du 6 et du 8, les Français avaient perdu plus de sept cents combattants, chiffre énorme dans une si petite armée, où, le prix d'un homme se multipliait par le carré des disiances entre la France et l'Amérique.
Bougainville était blessé à la tête, Bourlamaque avait l'épaule brisée. Malgré mille dangers bravés, Montcalm restait sain et sauf : après avoir choisi comme quartier-général, le sommet du mamelon central, pour embrasser toute l’action, il s’était, de là, précipité, tour à tour, avecles piquets de réserve, à chaque point du retranchement où la résistance avait chancelé.
A la nuit, des cris formidables firent retentir les voûtes de la forêt canadienne : c’était l’armée française qui, à la lueur des torches de pins, saluait son général. A cette heure-l de sa vie, Montcalm connut le délire de kh.
victoire; mais son cœur était trop fortement trempé pour ne pas être à l'épreuve des surprises enivrantes de la fortune. Deux jour après la bataille, se dressait sur le mamelon une grande croix de bois avec cette inscription pleine d’humilité et composée par ke général :
Quid dux ? quid miles ? quid strata ingentia ligna ? En signum ! En victor ! Deus hic, Deus ipse triumphat,
Telle fut la bataille de Carillon, fait d’armes aussi héroïque qu'inconnu. Pauvre victor délaissée dont l’histoire de France gardei peine la trace. Son souvenir semble s'êtr envolé avec le bruit des cloches qui en sornèrent le Te Deum. La forteresse, témoin dt cette lutte épique a été détruite par Français eux-mêmes : où fut Carillon, l& Anglais ont bâti Tincondéroga. Comme ves tige de la journée du 8 juillet 1758, il reste qu'un vieux drapeau français, retrou
\ Québec au fond d'un grenier. Dans leurs êtes nationales, les Franco-Canadiens qui, eux, n'ont rien oublié, portent aujourd'hui wec orgueil le vieux guidon sous lequel les iieux ont combattu pour la patrie.
Cependant le général victorieux crut avoir e droit de demander une récompense, la eule qu'il sollicite, c'est d'être rappelé :
« Si jamais, écrit-il au ministre le 12 juillet, il y a eu un corps de troupes digne de «grâces, c'est celui que j'ai l'honneur de commander, aussi je vous supplie, Monseigneur, de l'en combler. Pour moi, je ne vous en demande d'autre que de me faire accorder par le roi, mon retour : ma santé s'use, ma bourse s’épuise. Je devrai 10,000 écus au trésorier de la colonie, et plus que tout encore, l'impossibilité où je suis de faire le bien et d'empêcher le mal, me détermine à supplier avec instance Sa Majesté de m'accorder cette grâce, la ‘seule que j'ambitionne; jusqu'alors je donnerai volontiers le dernier souffle de ma vie pour son service. » En attendant ju on connût la volonté du roi, il fallait rester son poste et {eniren échec l’armée d’Aber-
cromby. Ralliée près des ruines de William- Henry, elle s’y était fortifiée et encore quatre fois supérieure en nombre, menaçait toujours d'un retour offensif la petite armée de Montcalm dans son camp de Carillon.
Pendant ce temps, de graves événement s’accomplissaient à trois cents lieues de là : le cercle de l'invasion que la défaite des Anglais sur les bords de Champlain, avait détendu au centre, s'était resserré aux extrémités. Le Saint-Laurent, ce prodigieux cours d’eau, tour à tour, lac, fleuve, cataracte, océan, était alors comme aujourd’hui, grande artère du Canada, mais à cette époque, il était en outre l'unique accès du pays. Pour y assurer l'entrée à leurs vaisseaux, les Fran- .Çais avaient construits, à grands frais, dans l’île Royale ou du cap Breton, qui commande l'entrée du golfe Saint-Laurent, une place forte, ville de quatre mille âmes, avec un vaste port, c'était Louisbourg, le Dunkerque de l'Amérique. Depuis les premiers jours de juin 1758, la ville était assiégée par terre € par mer. Au bout de deux mois, onse rendit à l'amiral Boscawen et au général Amhersi.
Dès lors le Saint-Laurent fut ouvert aux An-
— Al — ;lais en même temps qu'il se fermait pour les Français. La citadelle était retournée contre la place. Louisbourg devenait le geôlier du Canada:
Un mois après cette catastrophe, un partisan américain Bradsteet, à la tête de trois mille de ses compatriotes, s'embarquait sur le lac Ontario, près des ruines du fort détruit par Montcalm en 1756, et s’en allait venger Chouaguen sur Frontenac, défendu par une garnison de soixante-dix hommes. « Les en- « nemis, écrit Montcalm, se sont emparés du «fort de Frontenac, qui, à la vérité, ne va- «lait rien, mais ce qu il y a de plus fâcheux, «ils ont pris beaucoup de vivres, beaucoup «de marchandises, quatre-vingts canons «grands et petits et détruit la marine, qui «était due à ma prise de Chouaguen en brû- « lant cinq de nos bâtiments et en emme- «nant deux ; cette marine nous assurait la «supériorité sur le lac Ontaric que nous «perdons en ce moment. » En même temps à l'Ouest, un corps de six mille hommes, sous les ordres du général Forbes et du cololonel Washington, s’approchait du fort Duquesne. Peu à peu, on remarquait dans le pays
d'en haut le refroidissement des Sauvages ; les Anglais leur offraient une grosse prime par chevelure et les comblaient de présents qui n'étaient pas en argent faux, comme les ouvrages que Bigot faisait fabriquer. Les Iroquois, nos vieux ennemis, se renfermaient dans une neutralité menaçante : déjà beaucoup de leurs guerriers avaient paru dans le camp anglais.
À la nouvelle de tous ces désastres et de tous ces périls, Montcalm oublie ses déceptions, ses humiliations, ses pressentiments : il se relève, il se retrouve. Aux grands courages, il faut les grands dangers. « J'avais « demandé, écrit-il au ministre, mon rappel «après la glorieuse journée du 8 juillet, « mais puisque les affaires de la colonie «vont mal, c'est à moi à tâcher de les répa- «rer ou d'en retarder la perte le plus qu'il «sera possible. » En d’autres termes «jy suis, j y reste. »
Ce n'est pas que Montcalm eût la moiadre illusion. Le 1” septembre, il exposait ainsi au ministre, par dépèche chiffrée, le véritable état du Canada à cette époque:
« Monseigneur, la situation de la Nouvelle-
« France est des plus critiques, si la paix ne «vient pas au secours. Les Anglais réunis- «sent avec les troupes de leurs colonies, «mieux de cinquante mille hommes; no- « nobstant l’entreprise de Louisbourg, ils en «ont eu trente mille qui ont agi cette cam- «pagne vis-à-vis le Canada. Qu'opposer à «cela? huit bataillons qui font trois mille « deux cents hommes ; le reste, troupes de « la colonie, dont mille deux cents seulement «en campagne, le surplus à Québec, Mont- «réal, la Belle-Rivière, Pays d'en haut; puis «les Canadiens : il n'y en a eu cette année «en campagne qu'environ mille deux cents.
«J'appelle en campagne ceux qui l’ont faite «entière. On a prêté deux mille quatre cents « Canadiens depuis le 13 juillet qu’on n'en «avait plus besoin jusqu'au 12 août qu'on «les a demandés pour la récolte. Pourrait- «on en tirer meilleur parti? je le crois : ce- Cpendant, on n'en pourra jamais tenir pen- «dant cinq moisau-delà de trois mille, sans «ruiner le pays. Les Sauvages, bons pour les “courses, il ne faut pas compter sur eux «pour le fond d’une armée. Avec si peu de « lorces, comment garder sans miracle, de-
« puis l'Ohio jusqu'au lac Saint-Sacrement, «et s'occuper de la descente à Québec, chose « possible. Qui écrira le contraire de ce que « j'avance trompera le roi : quelque peu « agréable que cela soit, je dois le dire com- « me citoyen. Ce n'est pas découragement de « ma part ni de celle des troupes, résolus de “ pous ensevelir sous les ruines de la colo- « nie; mais les Anglais mettent sur pied trop « de forces dans ce continent pour croire que « les nôtres y résistent et attendre une conti- « nuation de miracles qui sauve la colonie « de trois attaques !. »
! Dépôt de la guerre, 1 vol. 8,498.
Le froid a paru : déjà les bandes d’outardes et les autres troupes émigrantes, se hâtant vers les chaudes Florides, ont passé au-dessus du camp de Carillon, l'hiver est proche, la campagne va finir. Avant de quitter le théâtre de sa victoire, Montcalm écrit à sa flemme et il laisse entrevoir une partie de la vérité qu'il a revélée au ministre.
«En voilà, Dieu merci! jusqu'aux premiers «Jours de mai, car si, Dieu n’y met la main, «il faudra se battre courageusement la cam- «“pagne prochaine. Nous avons, le 13 sep- «tembre, battu une avant-garde de neuf « cents hommes à la Belle-Rivière, mais nous “sommes inquiets que les six mille sous « Forbes n'aient pris revanche. Les Anglais «ont eu cette année à Louisbourg, ici, ou à «la Belle-Rivière, de cinquante à soixante
« mille hommes en campagne, et nous, je « n’ose l'écrire. Adieu! mon cœur, je sou- « pire après la paix et toi; aimez- moi tous. « Quand reverrai-je mon Candiac? Il faut que «ma santé soit bonne, mais elle s’use par le « travail, car il faut être ici tout et de tout « métier, bonne école pour le détail. Je t'aime « plus que jamais. »
En regagnant ses quartiers d'hiver, l'armée essuya sur le lac Champlain une violente bourrasque suivi d’un froid soudain qui menaça d'enchaïîner au milieu des glaces la pauvre flottille. Chacun y courut quelque risque, « mais pour moi, ajouta gaiement Montcalm, « j'avais au milieu de la tempête le bateau « qui portait César et sa fortune. » Dans ce mot échappé à sa plume, Montcalm s'est-il trahi ? Ses ennemis, on sait à son éternel honneur qu'il n'en manquait pas, ont essayé de faire de lui un ambitieux. On a même vu un historien canadien se laisser égarer dans cette voie. Montcalm rêvait, dit-on, le bâton de maréchal de France. C’est vrai! et jamais le bâton fleurdelisé n’eût été dans une main plus digne. Par malheur la France n'eut pas alors beaucoup d’ambitieux comme lui.
Toutes les nobles ambitions il était digne de les éprouver. Cet homme de guerre, tant épris des beautés de l'antiquité et d’un esprit si cultivé, aspirait à un autre honneur, à une place à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres. Mais Montcalm n’obtiendra de cette Académie qu'une épitaphe !.
H y avait peut-être pour la cclonie quelque chose de plus affreux que l'avenir, c'était le présent. Tout commerce, toute industrie avaient cessé; le Canada n'était plus qu'une place assiégée; la monnaie obsidionale, le papier, se dépréciait chaque jour davantage ; la ruine partout et pour tous. Le pire était que le Canada avait encore faim; le terrible hiver de 1758 et une culture insuffisante, suite du manque de bras, avaient fait avorter la nouvelle récolte comme la précédente. De loin en loin un navire, franchissant à tire d'ailes l2 croisière anglaise, apportait quelques vivres que Bigot vendait à Québec dans une maison à laquelle est resté le surnom de « la
Cette épitaphe, composée par l’Académie des Inscriptions en 1760, a été gravée sur le tombeau érigé à Montcalm, en 1859, par les habitants de Québec.
Friponne ; » puis il fallait attendre de nouveau que l'insouciante métropole jetât un morceau de pain à cette fâcheuse colonie qui mangeait (trop. Quand Paris avait bien diné, le Canada était rassasié.
Le cœur de Montcalm se déchirait; au milieu de la misère publique, le général était le témoin de détresses inconnues. Les simples soldats souffraient; cependant mis en pension chez l'habitant aisé, ils vivaient à peu près. Mais les officiers! depuis deux ans leur chef, endetté lui-même de 26,000 livres, par la dépense exorbitante d'un état de maison obligatoire, soliicite, implore pour eux quelque supplément de solde, ou du moins le paiement en espèces. « Les réclamations sont restées sans effet et même sans réponse.» Ces officiers victorieux vivent d’expédients et de charités secrètes dans la colonie qu'ils ont sauvée. L'histoire le croirat-elle : il y a eu les pauvres honteux de Carillon! Qui saura jamais ce qu’un uniforme usé peut recouvrir de souffrances, de résignation et de désintéressemeut! Enfin la misère est telle que Montcalm somme l'intendant de payer 20 sous par jour à chaque
lieutenant. « Vous avez, lui écrit-il, secouru « l’année dernière le peuple; l'officier chargé «de le défendre devient peuple toutes les « fois que ses appointements ne lui donnent «pas de quoi vivre !. »
Vers la fin de l’automne Montcalm eut une joie; qu'elles étaient rares alors. Il parvint à faire partir à la fois pour la France l'honnête Doreil et le fidèle Bougainville : il donna à chacun ses instructions. Enfin un rayon de lumière va pénétrer dans l’ombre où se traitent les affaires de la colonie.
Voici comment il présente Bougainville au ministre de la guerre.
« Vous avez là un officier capable de vous «instruire de tout sans réserve. Il importe
1 Nous trouvons dans une lettre inédite de Montcalm à la marquise de Saint-Véran, l'indication du prix de quelques denrées de première nécessité : pour se rendre compte aujourd’hui du prix réel il faut au moins doubler : bœuf, la livre, 30 à 40 sous ; pain, 10 sous; sel, 45 fr. le minot; la pinte de vin, 10 francs; les œufs, la douzaine, 3 francs; souliers, 30 à 40 francs la paire. « Le lieute- « nant, ajoute-t-il, meurt de faim avec ses 115 francs par « mois, ainsi que son général avec ses 25,000 francs par « an, qui en doit autant, et mange. La barrique de Bor- « deaux à 800 livres! » — 1759,
au bien de l'Etat qu'un ministre comme « vous soit instruit d'un pays d’où la vérité
«n’a Jamais paru. Ce ne sera pas le sieur « Pean, capitaine de la colonie, envoyé au «mois d'août, qui vraisemblablement l'y «aura fait parvenir. Cet homme, bras droit « de M. Bigot, riche à millions, est l’auteur « du commerce exclusif. Ma naissance, ma «place, mon caractère ne me permettent « pas d’être l'écho des clameurs publiques, «sur lesquelles l'habileté des intéressés « ferait échouer les preuves juridiques, mais « citoyen et serviteur de mon roi, j expose « avec confiance mes gémissements à mon « seul ministre. »
En même temps il annonce à sa famille l'arrivée de ses deux amis : « Bougainville « passe en France, M. Doreil y passe aussi.
« Dans les circonstances il fallait des lettres « vivantes. Parviendront-elles? »
Un dernier bateau part le 21 novembre et Montcalm écrit encore : « Vous me saurez «gré, ma mère, de vous écrire jusqu’au « dernier moment, pour vous répéter cent « fois, qu'occupé du destin de la Nouve!le- « France, de la conservation des troupes,
nn =
«de l'intérêt de l'Etat et de ma propre «gloire, je songe toujours à vous tous.
« Nous avons fait de notre mieux en 1756, «1757 et 1758, ainsi soit en 1759, Dieu «aidant, si vous ne faites la paix en Euurope. Je combattrai au mieux avec ce «que j'aurai, un contre six! » Puis la porte de glace se referme sur le prisonnier. Pendant six mois pas une lettre ne partira ni n'entrera.
Quel hiver! Qu'il était loin ce joyeux carnaval de 1756!
A la fin de l’année, le bruit se répand que le fort Duquesne est évacué, que Duquesne a sauté. En elfet l'armée de Forbes s'avançant prudemment à travers ces forêts, où, Braddock avait péri cinq ans auparavant, était arrivée près de la fourche de l'Ohio.
L'avant-garde anglaise avait été battue le 23 septembre, mais à l'approche du gros de l'armée, M. de Ligneris, commandant de la place, envoya par eau l'artillerie au poste des llinois et remonta avec sa garnison de trois cents hommes au « prétendu fort Machaull »
vers le lac Erié.
Avant de dire pour jamais adieu à la Belle-
Rivière, les Français firent sauter le trop fameux fort Duquesne. Aïnsi disparut dans les flammes, le berceau de la guerre de Sept- Ans. Les rivages déserts de l'Ohio changèrent de maîtres sans le savoir; Louisville, Cincinnati, Pittsburg et tant d’autres grandes citées nées sur les bords du beau fleuve exploré par nos pères ne furent jamais à nous. C'est sou vent le sort de notre France : avec le fer de l'épée ou de la charrue, elle ouvre le sillon, puis d’autres nations viennent derrière qui sèment et qui récoltent.
Pendant ce temps, le sort de Montcalm et de la Nouvelle-France s'agitait à Versailles. Bougainville et Doreil, chacun de son côté, arrivés à bon port, s’acquittaient de leur mission. La cour, si habituée à des défaites, accueillit avec faveur et non sans curiosité, ces Français qui avaient vu des victoires.
«M. de Montcalm étonne ici.» C'est la première impression que reçoit Bougainville et qu'il transmet à la marquise de Saini-Véran.
Tout ce qu’il demandait au nom de son général, il l'obtint : « Récompenses pour l’ar- « mée, augmentation de solde, et toutes les «facilités de faire le bien sans être barré «dans ses opérations. Malheureusement , « continue Bougainville, il est bien tard et je
«crois que c’est le cas du médecin après la « mort. »