CHAPITRE IV
Voici l’hiver venu, tel qu’il se montre dans ce rude climat : toutes eaux gelées, partout sur terre la neige durcie, monde de cristal et de marbre blanc étincelant au soleil. — Avant six mois nulle nouvelle possible de la France ni d’ailleurs. Que faire dans cette grande prison, sinon se divertir ? — On danse à Québec, à Montréal, partout. Le général écrit à sa femme : «Pour ma part, trois grands beaux bals jusqu’au » carême ; outre les diners, de grands soupers de » dames trois fois la semaine ; les jours des prudes, » des concerts; les jours des jeunes, des violons de » hasard, parce qu’on me les demandait : cela ne » menait que jusqu’à deux heures après minuit et » il se Joignait, après souper, compagnie dansante, » sans être priée, mais sûre d’être bien reçue, à » celle qui avait soupé.…. »
En ce joyeux hiver de 1756, sur les bords glacés du Saint-Laurent, quelle étrange apparition de la France du dix-huitième siècle, frivole et gaie, de la France à la mode, poudrée à blanc « spirituelle et galante à Québec, joueuse à Montréal », et partout insoucieuse du lendemain. Là-bas, venant des monts Alleghanys, s'avance un grand nuage sombre. Ce n’est rien, répondent les violons, c’est le brouillard des lacs que va dissiper le soleil du printemps.
Au milieu de ces plaisirs, d’heureuses expéditions s'effectuent. « À l’ouest, écrit Montcalm, nos partis de » sauvages vont continuellement pour lever quelques » chevelures aux Anglais, qui, de leur côté, ontfaitve-
» nir des Catabas, sauvages établis en Caroline, l’une.
» des colonies anglo-américaines au sud de la Vir- » ginie. » À l’est, de brillants coups de main des Canadiens sur le lac Saint-Sacrement ; puis, pour le printemps, des préparatifs qui se font suivant un plan de campagne à l'étude, et, en attendant, réception à Montréal d’une grande ambassade iroquoise avec femmes et enfants, « à l’occasion de quoi on a » tenu ici des grands conseils, c’est-à-dire une sorte » de Congrès auquel les nations attachées à la France “ ont assisté par députés. Cette assemblée est la plus » mémorable qu'il yait jamais eue au Canada, tant par » le nombre de ses membres et la nature des objets » quise sont agités, que pour les bonnes dispositions » dans lesquelles les cinq nations iroquoises ont paru » être. Non seulement leurs ambassadeurs s’enga- » gèrent à garder la neutralité, mais encore ils fou- » lérent aux pieds les médailles des Anglais. »
Le printempsestrevenu, toute la flottille canadienne, des canots, des berges, desbrigantins, est remise à flot le long des rivières encore gonflées par la fonte des neiges. En glissant sur les cours d’eau, seules routes praticables autrefois dans ce pays, l’armée va gagner ses positions stratégiques. « Nous allons nous mou- * voir dans quelques jours, pour l'ouverture de la cam- » pagne, écrit Montcalm à sa mère, le 25 avril 1757 ; » un corps de Canadiens part pour la Belle-Rivière » (l'Ohio), à trois cents lieues d'ici; des troupes de » Lerre, qui ont passé l’hiver à cent vingt lieues pour- » ront les suivre. M. de Bourlamaque part aussi avec
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» des.troupes pour le fort de Carillon, que J'avais mis » hors d’insulte et approvisionné; le reste s’avance » sur la frontière. » Pendant que l’inepte généralissime anglais, le comte de Loudon, sous prétexte d’entreprendre la conquête de Louisbourg, dans l’ile du Cap-Breton‘, séjournait deux mois avec une armée de 10 000 hommes à Chibouctou (aujourd’hui Halifax), les cheis de la colonie frappaient le grand coup qu’ils avaient préparé dans les quartiers d'hiver.
Au pied des montagnes qui séparent les bassins de l’'Hudson et du Saint-Laurent, un petit lac, en fer de lance, déverse dans le Champlain ses eaux aussi limpides que le cristal; les Indiens l’appelaient Horican, les Français Saint-Sacrement, et les Anglais George. A l'extrémité méridionale du lac, ces derniers avaient bâti le fort George ou William Henry, soutenu parun camp retranché et commandant la route de la vallée de l’Hudson. De cette forte position, ils pouvaient, avec leur flotte qu’ils y abritaient, arriver par leChamplain et ses débouchés aux portes mêmes de Montréal?,
Pendant l’hiver, un audacieux coup de main ç à la française » avait failli nous rendre maîtres de William Henry: par un froid de 15 à20 degrés, un détachement de 1500 Français, Canadiens et Sauvages, sous les ordres de M. de Rigaud de Vaudreuil, frère cadet du gouverneur de la Nouvelle-France, avait traversé sur la glace les lacs Champlain et Saint-Sacrement, « faisant ainsi soixante lieues la raquette au pied, ayant des vivres sur des traîneaux que l’on peut, dans les beaux chemins, faire tirer par des chiens, couchant au milieu
1, L'ile Royale ou du Cap-Breton est située entre l’Acadie et l'ile de: Terre-Neuve. Voir la carte n° 1, à la fin du volume. 2. Voir la carte n° 2.
de la neige, sur la peau d'ours, avec une simple voile qui sert d’abri, et était arrivé à l’improviste à une petite lieue de William fIlenry. » Quand l’expédition canadienne revint sur ses pas, le fort seul demeurait debout au milieu des ruines fumantes : deux cent cinquante bateaux de transport, quatre brigantins et toutes les dépendances avaient été brûlés.
Il fallait maintenant, en détruisant la place ellemême, enfoncer la porte nord de la colonie anglaise et s’ouvrir le chemin d’Albany et de New-York. Des messages furent envoyés à toutes les peuplades amies. Le 922 juillet 1757, deux cents canots de guerre montés par 2000 sauvages ralliaient l’armée de siège en formation sous les remparts de Carillon : la moitié de ces volontaires venaient de trois centslieues de là, des pays d’en haut. « Nous voulons essayer sur les Anglais le tomahawk de nos pères, afin de voir s’il coupe bien, » dit à Montcalm, enle saluant, l’orateur des nations alliées. On devait d’abord passer du lac Champlain au lac Saint-Sacrement qui le domine et on n'avait ni bœufs ni chevaux pour franchir le portage le long de la rivière qui unit les deux nappes d’eau‘. Pendant qu'à grand’peine « les brigades, colonels en tête », portaient à bras, durant six jours, le matériel de siège et cinq cents bateaux, les Indiens devancèrent l’armée sur le bord du lac supérieur; leurs légers canots d’écorce coururent sus aux barques anglaises qui le défendaient, et, si fructueuse fut la chasse aux chevelures, que la campagne faillit en
4, La navigation sur les cours d’eau en Amérique est interrompue par des obstacles naturels qui produisent soit des chutes ou saults, soit, des rapides ou cascades. Il fallait autrefois, pour passer outre, porter, les bateaux au delà de l'obstacle : c'est ce qu'on appelait « faire portage ». Aujourd’hui on opère l'ascension au mov’: des écluses et des canaux.
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