‹ Montcalm et LévisChapitre 50 sur 111 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

messager de Malborough. — Aux nouvelles que j’apporte vos beaux yeux vont pleurer. Car la partie principale de notre mission a déplorablement échoué.

On nous a fait un accueil très sympathique et même enthousiaste. On nous a parlé beaucoup des exploits de notre général, et surtout de Carillon; et l’on ne voulait voir en nous que des messagers de victoires.

Il parait que la guerre est moins heureuse en Europe, et que les armes françaises n’y sont pas souvent couronnées de lauriers.

C'était donc une grande joie à la Cour de savoir qu’au Canada la gloire suit encore le char de la France et qu’on y fait encore des exploits comme au temps des Turenne et des Condé.

J'ai confirmé ces bonnes nouvelles qu’ils avaient déjà reçues, et j'ai fait l’éloge de nos troupes. Mais j'ai dit aux ministres de Sa Majesté : cela ne peut durer toujours. Plus nos efforts sont grands et glorieux et plus nos forces s’épuisent. Il faudrait remplacer les morts, et fournir aux vivants des munitions et des vivres.

Décimés dans trente batailles, nous n’avons pas retrouvé dans la victoire les forces perdues; et ce n’est pas la gloire qui peut nous nourrir. Les ennemis sont plus nombreux et plus forts que jamais. Ils ont des vaisseaux de guerre, et nous n’avons pas de marine. Dès le mois de mai prochain, ils entreront dans le fleuve Saint-Laurent comme chez eux. Québec tombera fatalement en leur pouvoir si des secours puissants en hommes, en munitions, et en vivres ne nous sont pas envoyés.

— Quelles forces voulez-vous donc, m’a dit M. Berryer, le ministre de la marine.

— Dix mille hommes, (ai-je répondu) et de quoi les nourrir.

— Dix mille hommes! y songez-vous? a repris

M. Berryer.

— C’est ce qu’il faudrait pour sauver la Nouvelle-

France, et nous serions encore bien inférieurs en nombre

à nos ennemis.

— Alors, dit le ministre il faut la sacrifier. Quand le

feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries!

BOURLAMAQUE Honte! honte!

BOUGAINVILLE

Savez-vous ce que j ai répondu?

VAUDREUIL Dites-le nous.

BOUGAINVILLE

J’ai répondu : M. le ministre, on ne dira pas au moins que vous parlez en cheval.

VAUDREUIL ET LES AUTRES Très bien! Très bien!

LEVIS

Et 1l ne vous a rien répliqué!

BOUGAINVILLE

Non, mais il m'a tourné le dos, tandis que les autres ministres se regardaient en riant.

J’ai terminé en leur disant : Messieurs, retenez bien ceci : Le Canada perdu, c’est l’ Anglais maître des mers, et de la moitié des continents.

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