‹ Montcalm et Lévis, drame historique en cinq actes avec prologue et six tableauxChapitre 13 sur 109 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

GISELLE DE LANAUDIERE

Eh ! bien, chevalier, vous me paraissez soucieux, aujourd'hui, qu'est-ce que vous avez ?

LEVIS

Ce que j'ai ? J'ai 36 ans, mademoiselle, et je me sens vieux.

C'est que les années ont compté double pouf vous, à raison des grandes choses que vous avez déjà accomplies.

LEVIS

Ne vous moquez pas de moi, au moins ; je suis déjà assez triste. Vous ne savez pas combien ils

ACTV. PREMIER 19

sont rares les hommes qui font vraiment de grandeB choses. Non, je n'ai rien fait de grand, et je crains bien de ne jamais atteindre à la grandeur. J*ai guerroyé conune bien d'autres, et c'est tout.

QI8BLLE

Vous êtes entré très jeune dans la carrière militaire ?

LE>'IS

A l'âge de 14 ans.

Ah ! quelle chose terrible ! Il y a 22 ans que vous faites la guerre ?

Mais oui. « t j ti fait quelques rudes campagnes, en Bohême, m Allemagne, en Italie. J'ai versé le sang des autres, et un peu du mien pour la patrie. . .

Eh ! bien, c'est grand cela ?

uevis

On le dit, mais je n'en suis pas convaincu. Après tout, je n'ai fait que mon métier de soldat, et rempli le plus simple des devoirs.

Et VOUS n'êtes pas fatigué de cette rude carrière ?

LEVIS

Non, il parait qu'on se fatigue de l'amour, et non de la guerre.

Je n'ai aucune expérience là-dessus ; mais . . . vous avez abusé de l'amour, peut-être ?

LEVIS

Non, quoique chevalier. En vérité, je ne l'ai guère cherché ; mais il nous guette toujours, vous savez.

f GISELLE

Encore, à 36 ans?

LEVIS

Toujours. C'est comme une fièvre intermittente ; on s'en croit guéri, et cela vous reprend sans crier gare.

Pas en Canada ?

LEVIS

Précisément, je croyais qu'en venant au Canada, j'échapperais à tout danger sous ce

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rapport ; mais aujourd'hui, je ne suis plus rassuré ; je retrouve à Québec tant de filles d'Eve distinguées, jolies, portant de beaux noms, appartenant à de nobles familles, et en tout point charmantes, que je me sens déjà repris.

Mais il n'y a pas là de quoi vous rendre si triste.

Ah, c'est que je crois à la vérité du proverbe oriental :

Semo» l'amour, rt voti- r» «uiiop z (U-h lannos.

Sans doute, ces larmes sont douces d'abord, mais c'est conune notre vin du midi, plus il est doux, et plus il y a de lie au fond.

Chevalier, vous n'êtes pas chevaleresque. Et voulez-vous que je vous dise quel est votre mal ? Vous avez la nostalgie de la vieille France, et la Nouvelle ne suffît pas à vous en guérir.

LSVD

Vous vous trompes, sayes-vous que je lis votre histoire, et que je m'y intéresse comme à la lecture d'un beau poème épique ?

Je n'en suis pas étonnée. Notre histoire est une suite des épopées françaises.

LEVIS

J'en ai lu aujourd'hui l'un des plus joUs épisodes : le beau fait d'armes accompli par une jeune fille de 14 ans, nommé Madeleine de Verchères. Et l'on m'a dit que vous êtes de sa descendance.

Je suis sa petite fille, mais bien dégénérée.

LEVIS

Ah ! non ; je suis sûr que vous pourriez faire comme elle. Mais les temps sont changés. C'est à nous maintenant, et non aux fenunes, de défendre la Nouvelle-France.

Oui, et vous le faites brillamment. M. de Montcalm et vous serez un jour les héros de quelque nouvelle chanson de Geste.

LEVIS

M. de Montcalm, oui, mais moi, je ne sais pas du tout ce que l'avenir me réserve.

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