Partie des ruines de Louisbourg : les casemates
plus d'audace. Déjà il avait écrit à son père : « Nous avons été bien lents dans nos opérations; j'espère toutefois que nous aurons encore assez de beau lem|)s pour l'rapper un autre coup..., le plus tôt sera le mieux. »
Et dans une lettre à son oncle, le major ^Valter ^Yolfe : « Si nos forces avaient été bien conduites, c'eût été la fin de la colonie française dans rAméri(|ue du Nord; car nous avons, outre nos matelots et nos troupes de mer, près de quarante mille hommes sous les armes. »
Enlin, II' 7 août, il disait ironifiuemenl dans une lettre à son père : « Nous cueillons des fraises et autres fruits sauvages de ce pays, sans avoir l'air de nous occuper de ce qui se passe dans les autres parties du monde. »
Wollé ne fut tiré de cette inaction que pour être chargé d'une besogne (pii révoltait sa nuble naliuv : celle d'incendier et de di'liiiire les établisseiuents français du golfe Sainl-Laurenl , depuis Miramichi jusqu'à Gaspé; d'en enlever les habitants et de les embarquer sur des navires qui les transporteraient en Europe. Lord Hollo était parti avant lui, avec plusieurs vaisseaux, pour exécuter les mêmes ordres sur l'ile Sainl-.Jean. Ces mesures, plus nuisibles (priililes à l'Angleterre, étaient d'autant plus barbares qu'elles étaient prises contre les restes de l'iid'orlunée population acadienne qui, trois ans auparavant, avait été expulsée de ses foyers par les Anglais eux-mêmes.
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« Sir Charles Hardy cl moi, ôcrivail WollV à son père, le 21 aoùl, mnis iioiis jiii'pai'oiis à Yoior aux |)è("li('urs leurs filels et à lirnlei' leurs eliaumièies. (Juaud ce i;raii(i ouvraijc sera fini, je retournerai à Louisl)ouri;' el de là en Anglelern.' , à moins que d'ici là il ne m'arrive des ordres qui me relienneii(. d
D'a|près le lapiKirl niènic de Hollo, il n'y avait pas moins de (|ualie mille cent habitants dans File Saint -Jean, avec dix mille tèles de bélail et beaucoup de terres en culture. 11 v avait éi;alement une jjojiulation considérable el de beaux établissemenl>; au sud du r.ap-lJrefon, à l'Ardoise, au Port-Toulouse, dans l'ilc Madame, etc.
Le fer et le l'eu i'uieul promeui''s sans merci d'une exln'uiité à l'auli'e de celte résjiioii. Tous les villages et justpi'anx moindres constructions ajjerçus de l'ennemi lurent rasés, les familles ([u'on put atteindre enlevées, les autres chas.'jées dans les bois, où \Mie partii' péiii de misère. L(> reste ne survécut que pour être soumis à di' nouvelles di'jxirlalions.
A son retour à Louisbourg, Wolfe ne put s'empêcher d'ex|)rimer à Amhei'st la répuiinance (pi'il avait ('[prouvée à exécutei- l'odieuse besogne dont il l'avait chargé. Ce général venait d'ariiver à New- York, où il s'était bâté de se rendre avec une partie de ses troupes, eu a])prenanl la dél'aile d'.Vbei'crond)y. « Vos ordres ont él(! exécutés, lui l'cril Wolfe. Nous avons fait beaucou|i de mal el réqiandu la terreur des armes de Sa Majesti'! dans toute l'i'tendue du golfe; mais nous n'avons rien ajoute'' à sa ré])ulalion. »
Kn Angleterre, où la prise de la forteresse française avait soulevé l'enthousiasme public, le surnom de bi'ros ili' Louisbourg était sur toutes les lèvres, ([uand Wolfe arriva à Londres, où il reçut les compliments de Pitl et les embra.^semenls de .si mère. Sa santé était plus (pie jamais altérée par les fatigues de la guerre et de la liaveisée; il ne lui ie>|;iil cependant ipie Irois mois avant de s'einbarepier pour sa dernière et immortelle campagne.
ÉT.VT DKSESPÉRli HE LA COLO.NIK
Li' luii de Kronlenac éliiii >ous le eommandenieni de M. de Noyan, gentilhomme rie Normandie, âgé' et iidnnie, mais conseivant dans sa vieillesse toute son énei'gie et va liberté d'espiil, eapabli' de laiie liinineur à ini po'-le ipi'on lui donnerait à ilé'léndie avec des forces suffisantes.
Averti par le chef iroquois de la Pr'éseniatioii (|ue le puissant corps d'aruK'e du iienlenant- colonel lîradstreel n'é'Iail plus (|u'à ipMl(|nes jours de {''lonleirac , il dépêcha courrier sur courrier à M. de Vaiidiciiil pour lui dcmairdcr' du .secours. L'alar-me à Morrtréal fut alors aussi grande (ju'i'lle avait été tardive. On battit la générale et (m ordorrira une levée de (jirinze eerrls hommes de milice, dont le commandement fut confié à M. lluple.ssis-Falperl , major de la ville.
Hradsireet, qui était en marche sui' Krorrienac, avait médité cette revanche penihint la dé'ioute de l'armée anglaise après la journée de Carillon. Cet officier, qui
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Iciiait du major Rogers pour la hardiesse, avait dijjà soumis ce projet à lord Loudoii, qui l'avait arccplé, puis à Abercromby, qui, malgré les instances de lord Howc, l'avait ajminié. Bradstrect inollla du momciil m'i ce général dévoiail en silence la honte de sa délaile à la tète du lac George pour relever par celte entreprise le moral de l'armée. Il en montra l'opportunité plus grande que jamais, par le lait, reconnu de tous les éclaireurs, que les milices canadiennes accouraient en mass(! au secours de Mcnilcalin. Fronli'uac, dont li^s fortilicalions n(^ valaient rien, ne devait renfermer en ce moment qu'un petit nombre de défenseurs. Le conseil de guerre réussit à vaincre l'opposition d'Abercromby, et Rradstreet partit avec (rois mille hommes, la plupart miliciens, et qnaranle-deux sauvages conduits par Tète- Ronge, chef ononlagui'. Il i-enionla la rivière Mohawk, et le 21 août ses tentes étaient dressées dans le même désert morne et désolé de Chouaguen, où peu de jours auparavant M. de Longuenil avait replié les siennes en prenant congé d'une ambassade irocpioise.
La tlollille (11' bateaux et de berges longea, sans rencontrer un seul ennemi, la rive sud du lac Ontario, et vint aborder le 25 dans la baie de Cataracoui, à moins d'un mille du fort Frontenac. Ce fort, bâti autrefois par le comte de Frontenac, qui lui avait donné son nom, n'élail qu'une miséralile bicocpie formée de (piairo bastions carrés, armés de ipu'bjues canons et l'eliés par des courtines di' cent vingt iiieds chacune, percées de meurtrières. Les murs, qui en étaient vieux et ruinés, n'étaient protégés ni par des fossés ni par des palissades.
Lors de l'expédition contre Chouaguen, lu fort Frontenac avait servi de base d'cqii'-rations à Monlcalm, qui avait lait élever sous la protection du canon des remparts un camp retranché donnant sur le lac. Ce camp retranché existait encore; mais il était plus miisible qu'utile, faute de trouiies pour le déléndie. La garnison se réduisait à une trentaine de soldats de la marine et quelques Canadiens, en tout quatre-vingts hommes. La négligence de M. de Vaudreuil à fortifier et à protéger ce poste était d'autant plus impardonnable, ([u'il él;iit renirepùt de toutes les fournitures destinées aux postes de l'ouest. Ses magasins étaient en ce moment remplis de maichandises, de vivres et de nmnitions de guerre.
Toute la flotte du lac Ontario se trouvait réunie dans le port; mais des neuf vaisseaux ipii la composaient, il n'y avait d'armées (pie deux bai(pies ; la Marquise de Vaudreuil, de seize canons, et la Huraxdt , de huit, a\ec dix ou douze hommes d'équipage chacune. Les autres étaient sans agrès.
Dès (pie M. de Noyan avait appris l'approche des Anglais, il s'était employé jiiur et nuit avec sa gaiiiison à l'airi' li's r('|iai'aliiins les pins urgentes et à inelire en ('tat de service le peu de pièces d'artillerie qui se trouvaient sur li'S renqjarts.
Le 25 au soir, le colonel Bradstrect avait tei'uiiné le débarquement de ses troupes et de ses munitions. Dans la jiMuiiée du 26. plusieurs canons, débarqués dès l'aurore, commencèrent à hallre le tort en brèche. M. de .Noyan répondit aussi bien (pi'il le |iul a\ec la puigni'c d'hommes dont il disposait. Les pièi'es étaient lellemenl (h'h'i imi'es , (pu' (piel(pies-uni\«! ciwèr'ent et tuèrent des canonnieis.
Durant la niiil, luie trentaine de lieiges anglaises avaient leiili' de s'emparer des deux barques armées; nuiis elles avaient été vaillamment repoussées par les équipages. Les Anglais avaient profité de la même nuit pour élever, à deux cents verges de la place, deux retranchements ouverts d'embrasiues armées de canons,
(jiii commciicèn'iil au jour à fiiiro fou sur les n'inparls. Ils vinreni alors on colonne, soutenus de quatre jiièees de douze el de deux morliers, s'élahlir dans le eamp retranché, dont ils firent aisénienl une jiarallèle, el d'où ils lirèrenl à un(^ courte portée.
Le malin du "21 , une batterie ériiiée durant la nui! préeédenle fit un feu écrasant sur la ]ilaee. Les l)arques s'aiiprociièrent pour la démonter; mais elles furent si cruellement maltraitées, qu'elles durent se retirer.
AvanI midi, la lnèelie l'-tail devcMue |irali(al>li" au hasiion de la droite; une partie des canons avaient été démontés, el la poudrière découverte.
Une plus grande résistance en de telles conditions eût été insensée, et M. de Novan arbora le drapeau parlementaire. Toute la garnison, dont le chiffre total, en y comprenant les voyageurs, les artisans et les journaliers, ne s'élevait qu'à cent cinquante hommes, fut faite prisonnière de guerre et renvoyée inimT-diatement à iMonliéal, à la condition que le même nombre de prisonniers anglais, y compris le colonel Schnyler, cajUif depuis la prise de Chouaguen , seraient mis en liberté et conduils sous bonne escorte aux avanl-jiostes du général Abercromby. Toute la flotte du lac Ontario tomba au pouvoir des Anglais. Les équipages avaient eu le temps de s'échapper avant la signature de la capitulation. Pas un Anglais n'avait été tué durant le siège. Le colonel Bradstreet se fit honneur par ses bons procédés à l'égard des prisonniers français. Il n'y eut qu'un blessé, dont la jambe avait été emportée {)ar un boulet, qui fut scalpé par Tète-Rouge. M. de Noyan fut blâmé de ne pas avoir brûlé et rasé le fort à la première nouvelle de l'ajjproche de trois mille Anglais, et de n'avoir pas pris le large et regagné Niagara avec les barques qu'il aurait pu armer après avoir mis le feu aux autres.
!{radstreet, conforniémenl aux ordres qu'il avait reçus d'Abercromby, fit sa\iler le fort cl inirndier les magasins avec les a|)provisionnements, toutes les constructions (|ui >!• Iiduvaiinl à l'iulérieur et l'extérieur du fort, ainsi (|ue les vais.seaux, à rcxccplidii (le la Marquise el d'un hiigaulin, don! il se servit pour le transport du butin. Quand, après sa facile victoire, son escadrille, chargée de dépouilles, sortit de la baie de Calaracoui, il ne restait plus du fort Fronlenac et de sa petite bourgade (pie des monceaux de ruines fiunautes.
L'expédition ne s(5journa à Oswé'go (pic le Icmjis de déchargci" li'> deux vaisseaux el d'y mettre le feu; puis elle repril la loiile d'Albany.
La |ieiif! de Frontenac élail presipie aussi d(''saslreusc dans ses consé(pieiices que celle de Loiiisboiirg. Outre (pie les IVonlières du (laiiada se Irouvaient (l(''Sormais ouveiies à l'diiesl aussi hieii (|ii';'i l'es!, le lac Oiilaiio iii' lui ap]>arleiiaiil plus, l(!S communications avec les pays d'en haut étaient interrompues, et du même coup était aïK'-anlie noire puissance sur les tribus sauvages. Celles qui inclinaient de notre c(Jlt'' allaieiil devenir neiilres, el celles (pii cliaiicelaieiit lever la liadie coiilre nous. Le fort Du(|U(;SII(', plus l'aiMe euenre (|iie l'idilteliac el plivi' (le loill Secours, devait forcément être abandonné à l'a]i]ir(i( lie de l'armée Ibi'midable (pii le menaçait. Il ne resterait plus à la France dans loiiles ces immenses solitudes (priin seul apjiiii imiioriant : le foi-| Niagara, ipii allait èlrc défendu, il est vrai, jiar un officier d'intelligence el de cœur, le cajiilaiiie l'uuclinl, mais à ipii il aurait fallu de puissants secours que Vaudreuil, complètement abandonné par Versailles, était absolument incapable de lui Joui'nir. Un officii>r Irançais, écrivant à sa famille à la fin de la lainpagrie, iV'surnail en un mol ce (jui se disait tout bas d'une extrémité à
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l'aiilro (le la colonie, et ce que l'on criait hicn liaul au (ielà dr la tronlière: Finis novas Francis?.
M. Duplcssis-Fahert n'étail encore ({u'au village de la Présentation lorsqu'il apprit la reddition du ibrt Fronlenae. Le messaiier qu'il dépêcha à Montréal pour demander de nouveaux ordres trouva M. de Yaudreuil tout déconcerté, appréhendant avec raison que Bradsireel, fier de sa victoire, n'eût remonté le lac Ontario et mis le siège devant le fort Niagara. 11 fil dire à Al. Dnplessis d'y envoyer à marche forcée cinq cents hommes d'élite, sous le commandement de M. de Montigny, le même officier que Montcalm qualifiait d'admirable, mais ]iillard.
Quoique les habitants de Québec et des Trois- Rivières fussent en pleine récolte, le gouverneur en fit monter quinze cents, qu'il dirigea sur la Présentation. Un autre corps de milice de deux mille hommes allait bientôt grossir la petite armée de Montcalm, menacée d'une nouvelle attaque.
La nouvelle de la perte de Frontenac arriva à Carillon le même jour qu'un courrier de Québec confirma la prise de Louisboin-g (6 septembre). Ces deux coups de foudre éclatant à la fois trouvèrent .Montcalm aussi impassible que Lévis. On verra par quelques-unes de leurs lettres combien peu le courage de ces deux hommes en fut ébranlé.
Yaudreuil manda Montcalm en toute diligence pour conférer avec lui sur les mesures à prendre.
« Le médecin après la mort! » s'écriait le général en partant. Le soir même, à neuf heures et demie, le canot qu'il montait suivi de quelques-uns de ses officiers, parmi lesquels Pontleroy et Bougainville, glissait silencieusement dans l'ombre projetée par le promontoire de Carillon, et disparaissait vers le nord dans les vapeurs que les fraîcheurs de septembre faisaient monter du lac Champlain. Les voyageurs pouvaient encore voir en se retournant les lumières qui brillaient aux casernes du fort Carillon, où les officiers ignoraient le départ de leur général. Montcalm avait ordonné le secret sur son voyage, de crainte que les ennemis, toujours en nombre supérieur à la tète du lac George, apprenant son absence, n'en profilassent pour descendre à Fiiaproviste et essayer de prendre une revanche du 8 juillet.
Montcalm présenta au gouverneur trois mémoires sur la défense des trois points principaux par où le Canada pouvait être attaqué : le lac Ontario, le lac Champlain et Québec. Ses vues s'accordèrent en somme avec celles de Yaudreuil et avec les mesures que celui-ci venait de prendre. Leurs relations parurent moins tendues, et les amis de l'union et de la concorde eurent quelque espoir d'un rapprochement. Le premier à s'en réjouir, le chevalier de Lévis mandait au prince de lîeauvau : « M. de Montcalm a demandé son rappel au mois de juillet par un mécontentement avec M. de Yaudreuil; depuis ce temps ils sont de meilleure intelligence, et il a demandé à rester... Quant à moi, j'ai trouvé le moyen de bien vivre avec tout le monde. »
Sur l'avis de Montcalm , l'ingénieur Pontleroy alla immédiatement examiner ce qui restait du fort Frontenac, afin déjuger s'il était susceptible d'être réparé.
Quelques travaux y furent faits , et deux barques destinées à porter du canon mises sur les chantiers.
Montcalm, se croyant toujours sur le point d'être attaqué, avait précipité son retour à Carillon, où il était arrivé dans la nuit du 16, après dix jours d'absence
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seulement. Le chevalier de Lévls avait fait ériiicr une seconde ligne de relranclienaents en arrière de la première, afin de proléger l'embarquement de l'armcc en cas d'une retraite. L'arrivée à New -York de plusieurs régiments amenés de Louisbourg par le général .\mherst, dont un déserteur révéla la marche vers le camp (r.\bercromliy, acheva de convaincre Montcalm d'un prochain retour de l'ennemi ; mais il élait si bien préparé à le recevoir derrière les nouvelles fortifications, auxquelles il n'avait cessé de faire travailler avec une activité incroyable, qu'il fit arrêter à Saint- Frédéric les deux mille miliciens que lui avait envoyés le gouverneur. « Je ne doute pas, écrivait de son côté Lévis le 8 septembre, que si les ennemis viennent nous allaquer de vive force, en quelque nombre qu'ils puissent être, nous ne les battions comme nous avons déjà fait. »
Les berges anglaises, qui sillonnaient le lac George et venaient quelquefois faire le coup de fusil jusqu'aux avant-postes français, tenaient l'armée dans de continuelles alertes.
« Notre situation est critique, écrivait Montcalm à sa mère, le 16 octobre, et plus nous irons, plus elle doit le devenir; mais nulle inquiétude. Dieu surtout et l'honneur seront toujours conservés de ma part en tout événement, (lomme je resterai en campagne jusqu'au 15 novembre, et que les vaisseaux partiront de Québec, qui est à cent vingt lieues d'ici, du i au 0, voici ma dernière Icllrcde cette année, ■l'ai toujours cru que l'ennemi viendrait m'atlaquer une seconde fois; mais je commence à croire, vu la saison avancée, qu'il n'en sera rien.
« Je viens de recevoir, il n'y a que quelques jours, vos deux lettres du 18 mai et 20; j'en ai reçu une de seize pages de mon lils, bien écrite, un peu style du siècle; les détails militaires bien.
« M. de la Bourdonnaye m'écrit que le chevalier est grand comme un chêne, un peu ellilé. Croyez -vous que je ne suis pas un peu inquiet de n'avoir aucune nouvelle? .Ma santé assez bonne, malgré des fatigues grandes.
« Hougainville passe en France; Dieu veuille qu'il y arrive! en ce cas, il nous écrira; .M. Doreil, commissaire -ordonnateur, y passe aussi. Dans les circonstances il fallait des lettres vivantes. Parviendront-elles?
« J'ai grand besoin de repos, je dois dix mille écus, et je vieillis bien. Je compte n'être à Montréal qu'avec les glaces du 20 au 25 novembre. Je vais me reposer jusqu'à Noël; de là à Québec, janvier et février; mars avril, à Montréal; sans doute revenir ici où une affaire qui sera décisive. Les .\nglais sont au moins six contre un. Quelle dilTérence de moyens!...
8 J'embrasse tendrement la très chère, que j'aime au delà de toute expression. Je ne vous envoie rien cette année; je n'ai pas eu le temps d'y songer. J'embrasse ma (iiieet suis entièrement à vous, ma mère, avec autant d'attachement (pic de respect. j>
Le 27, il ajoutait à sa femme : « Enlin, ma très chère et bien-aimée, les ennemis commencent à abandonner leur camp de la tète du lac Saint -Sacrement et défilent pour leurs quartiers, suivant quelques déserteurs. Je me dispose à commencer de faire défiler nos bataillons, troupes de la rolonie, ele., du l'-r au 8 que je ferai l'arrière-garde, et je Iai.sserai mes deux forts de Carillon et Saint-Frédéric, que j'ai couverts toute la campagne avec des forces bien inégales, avec leurs garnisons bien approvisionnées et de bons blindages. En voilà. Dieu merci, jusqu'aux premiers jours de mai; car, si Dieu n'y met la main, il faudra se battre courageusement la campagne prochaine.
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« Nous avons, le. 13 septembre, baltu une avant-garde de neuf cents hommes à la Belle- Rivière; c'est à trois cents lieues d'ici; mais nous sommes inquiets que les six mille n'aient pris leur revanche.
î Adieu, mon cœur, aimez -moi; je songe fort à vous, je vous aime beaucoup et ma mér(>. J'embrasse ma fille. Quand reverrai-je mon Candiac? 11 faut que ma santé soit bonne; mais elle s'use par le travail, car il faut être ici tout et de tout métier. Je t'aime plus que jamais. »
Au moment où Montcalni, rassuré sur « la partie de Ciarillon », reportait sa pensée inquiète du côté de la Belle-Rivière, le commandanl du fort Duquesne, M. (les Ligneris, un des héros de la Monongahéla, venait de foire revivre le souvenir de cette glorieuse journée par un coup d'éclat accompli sur les bords de cette même rivière, où blanchissaient sans sépulture les ossements des soldats de Braddock. Le marquis de Montcalm, à qui la première annonce de ce succès était parvenue, s'en réjouissait sans toutefois se faire illusion sur la position de M. des Ligneris.
Quand on a visité le site où la rivière Monongahéla se jette dans l'Ohio, on n'est pas surpris que les Français aient donné à ce dernier cours d'eau le nom de Belle- Bivière. Dans cette partie de son cours, elle longe à droite une chaîne de montagnes fort élevées, abruptes, dont l'aspect est presque aussi sauvage aujourd'hui qu'au siècle dernier. C'est à l'endroit même où s'élève la grande et industrieuse ville de Pitt'^burg que le marquis Duquesne avait fait élever, en i75i, un petit l'ort auquel il légua son nom. (le gouverneur avait eu un double but en choisissant ce point stratégique et en y entretenant une ganiisdn avec des comptoirs : c'était d'abord de li'nir en échec les Anglais, qui commençaient à descendre le ver- .^anl des Alleghanvs pour y faire des établissements; ensuite d'accaparer le commerce des nombreuses tribus sauvages de cette région contre les tialiquants anglais qui essayaient de s'en emparer, avec moins d'influence sur les Indiens, il est vrai, mais avec beaucoup jilus de ressources matérielles.
Le fort Duquesne, dont la construction fut commencée le 8 avril, était « en bois équarri d'une épaisseur de douze pieds du côté de terre; l'épaisseur remplie de terre, avec un fort paraprj et trois bastions garnis chacun de quatre canons, avec un profond fossé en dehors' ».
Les successeurs de M. de Contrecœur, MM. Dumas et des Ligneris, complétèrent les premières forlitications et commencèrent des ouvrages extérieurs qui n'étaient pas encore tinis lors de l'aliandoii de la place.
L'assassinat de Jumonville, survenu peu de temps après la fondation du fort Du(piesne, et la revanche qu'en prit son Irère Co\ilon de Villiers, sur Washington, furent le signal des incursions de sauvages, (|ui msanglantèrent les frontières jusqu'à la fin de la guerre, et dont le récit seul fait frémir.
La défaite du général Braddock à Monongahéla par une troupe de milice et d'Indiens, commandés par un brave Canadien, le cajiitaine de Beaujeu, en fut le princijial épisode.
Il y avait trois ans (pie duraient ces déprédations, quand Vaudreuil écrivait à M. de Massiac, alors ministre de la marine : « M. des Ligneris, conformément à mes ordres, a toujours la plus grande attention à fain^ harceler les Anglais. »
* VDijage au Canada /'ail de l'an l~il à 1701, par i.-C. li.
Il éniimt'Tiiil cnsiiilt" li^ iionihiv âo prisoiiniors ommi^nés ot do rhcnoliiros lovôos par divers p.ii'lis de liiiciic, puis il ajoiilail : « Les Loups dos moiila^iios viiirout avorlir, le 10 juin, rdllicior (pio M. dos Li^iioris avail au \illat;i' do la Founlio, quo los Anglais drvaicul so mclliv m uiacoho vers lo louips do la rooollo poui' venir assiéger le tort LhKpiosiio... Il rosullo du rapport des prisonuiors, oonliiiiio-l-il, ipi'ils ont une quanlilc prodigiouso do sauvages ipii so rassoniblont an loii Cundioiiaiul, et qu'ils ont ouï dire que les Anglais se luollraienl hiiMilôt on nianho.
'( J'ai iirovu, malgré notre triste situation, à la sécurité do la Padlc-Rivièrc. Le convoi dos Illinois v est hourousonient arrivé. Du reste, j'ai envoyé à M. des Ligneris environ trois oonl oin(pianto Canadiens; il recevra tous les secours des poslos qui sont à proxinnité, tant on Français quo sauvages. Je m'attache aoluolleniont à taire passer alioiidanuni'ul dos vivres dans oollo partie. »
L'aiini'o (pii nianliail sur le tort Diupiosno était composée do troupes levées dans los États do l'onsylvanio, do Virginie, du Maryland et de la tlaroline du Nord, d'une partie du légiinont de Royal -Américain et de douze cents montagnards d'Ecosse, formant un ofToclif do six à sopl mille hommes. Le général Forbes, qui conunandail oollo arnu'o, avait dos traits de ressemblance avec le g('ui(''ral Wolfe. Ruiné do santé connue lui, il était oonmie lui inqiéluoux, irascible ot d'un(^ fermeté de caractère (pii lui avait valu lo surnom do Tête-de-Fer (//mrf of Irun). Il lit celle canq)agne au milieu do soullrances (pii le ii''duisaient ])arfois à l't agonie », et d'une faiblesse (pii l'obligeait à se faire lrans]iorter dans une lilièie.
La lontoui' dos mouvements do son armée, duo au diMaul d'oiganisation et à la mauvaise (pialilé des milices provinciales; colle lonlour, (pii avait été auparavant une cause de défaite, lit pn'cisi'ment le succès de celte expédition, ipii, au reste, se réduisit à luie simple marche à travers la l'orèt.
Pondant que Forbes, à Philadelphie, s'occupail d'organiser l'o.\|)édilion, oL (jue Washington, au fort Cumbcrland, rassemblait ses Virginiens, le li(Mitenant-colonel Iloni'y l!ou(juel, ol'tioior suisse d'un courage ot d'un mérite éprouvés, (pii oonuuandait l'un des (piaire bataillons du Royal -Américain , s'était avancé juscpi'au polit village de Raystown, aujourd'hui ISodford, où il formait l'avanl-gaido do l'armée. Ce ne fut (pi'on juillet (pie For'bos, loujoui'S on ynm à d'atroces souffrances, atteignit C.arli^lc, lii'ii (11' rallicnienl assign(' à ses divers c()r|is. 11 trouva là tous les éléments d'un désastre : des miliciens do la plus grossière espèie, au dire d(! Forbes lui-même, dont plusieurs n'avaient jamais tiré un coup de fusil, n'ayant pas la moindic idée de la discipline militaire, encore moins de la guerre d'omi)uscade et de sur-]iiisi' (pi'ils allaient liilrepicndiv ; (1rs oflioioi'S don! la pluparl ni' valaient pas mieux, choisis parmi les hôteliers, les maipiignons, les trali(piants; point ou prescpu' point de sauvages pour (''olairor la marche de ces masses tontes prèles pour une ]iani(pio, ot dont la disci|iline aliail se ii'duii'o à peu ]n'ès à so frayoi' une roule à liaveis un pa\s dr UKUilagnes '. 11 osl rrilain (pie si elles So lussent pri''SonléeS à colle date s(jus 1rs nuus du fort Duqnosn(!, M. d(,'s Lignoiis aurait ou (jnchpie chance de icnouveloi- la j(jurni''o do Monongahéla. Mais Forbes, instruit |)ar le désastre do lîraddock, so garda bien do s'avonluier avo(; la même témérité. Ktrangor comme lui aux izuerres d'Aini'riipie, il sut niiiii.\ profiter dos conseils du jeune mais sage W'asliinglini , diml le nom ol rexpi'i'ienco comnieni;aienl à faire autorité.
' r.f. Bou'iiiel lo h'urhes, -15 mars I7I)X, (Jarlisle ; lirilisli Muséum, Uuuquel l'opers.
Il 110 crut ropemiaiil jms devoir suivre l'avis ([ii'il lui dumia de [ireiidre la route tracée par liraddock, et iiri''l'éra eu frayer une [dus eourte par la r\'nsylvanie. Au lieu de SI' l'aiie suivre d"uiie longue traînée de bagages, aussi encombrants que dangereux pour le moment du combat, il établit de distance en distance des postes lurtiliés, munis de tous les besoins de l'armée, alin qu'ariivé à proximité du fort Du(piesiie, il put y pousser une pointe vigoureuse et décisive. Ces opérations lentes, mais sûres, lui donnaient de jilus le temps de s'aboucher avec les tribus sauvages,
Le capitaine de lieaujeu, surnommé le héros de Monongahéla
qui jusque-là avaient répandu tant de carnage et de dévastations sur les établissements anglais, mais que les derniers événements commençaient à faire vaciller.
Par une claire journée du mois d'août, un groupe d'Indiens et de blancs gravis.saient une hauteur connue depuis sous le nom de Grant's Hill, voisine du fort Duquesne. C'était un détachement d'éclaireurs du général Forbes, aux ordres d'un oflicier virginien. Cachés derrière d'épais buissons, ils purent observer à loisir la place et le camp qui l'environuail. Li' drapeau de France flottait au-dessus d'une enceinte de remparts de très petites dimensions, mais paraissant bien fortifiés et armés. En face du fort et à sa gauche, les rivières Ohio et Monongahéla traçaient deux traits de lumière sur le fond obscur du pay.'^age. En deçà des fossés, sur les glacis et dans l'éclaircie du teriain, plusimirs lentes entourées d'un village de wigwams étuilaient le gazon. Au delà du fort Duquesne, en remontant l'Ohio, s'échelonnaient le long de la berge une soixantaine de maisonnettes, tandis que sur l'autre rive une espèce de parallélogramme indiquait quelques travaux de fortifications. Dans l'intérieur du eainp indien, d'où s'élevaient de légères colonnes de fumée, grouil-
laii'iil (ios altronponionls d'onfanis et do sqiiaws, ol loul un poiiple do i^uoiTicrs et de lilanes, voyaijoiii;;, soldats ou ofiiciers, circulant dans le voisinage cl dans rencointo du Ibii. Tout auprès, on arrière, ol comme sorvani do cadre à ce coin de terre animé, se dressaient à pic et ininiol)iios, dans leur majosié primilive, les escarpements do la rivière, drapes dans leur verl manloan do lonillaiio clialoyant au licarul soleil d'oie.
il parui ovidi'Ul aux oclairenrs que les Iroupes donl ilisposail M. Dos Ligneris étaient beaucoup moins considéral)les que ne l'avait imaginé le général Forbes, d'après les rapports presque toiijours mensongers des sauvages. Un agent du général, onvové auprès dos tribus do l'Oliio, avait appris à son passage qu'elles ne complaioni qin' qualoizo oonis lionimos, ce qui l'Iail oncoro au-dessus de la vérité. Il est vrai que lîigot avait écrit à la cour qu'il se livrait trois mille cinq cents rations par jour au fort Duquosno; mais là, comme ailleurs, l'intondant laissait souvent los garde-magasins gonflor le cliifTrc des dépenses pour en partager avec eux les profits.
Forbes avait rencontré dans sa marche des difficultés qui lui avaient foit presque regretter de n'avoir pas suivi l'avis de Washington. Au commencement do septendjre, son avant-garde était encore à seize liout's du fort Duquosno, à mi onilruit nommé Loyalhannon, où Bouquet faisait conslniirc un rani)> rolramlié pour y mettre le dernier dépôt des provisions.
Le major Grant, du régiment dos montagnards d'Ecosse, qui faisait partie de l'avant-gardo, officier aussi bravo que liradduck et non moins téméraiio, impatient de se distinguer, arracha iiliilôt qu'il n'obtint du ooloiir] Bouquet l'autorisation d'aller faire une l'oconnaissanco et tenter un coup t\i' main conlro Ir fdil Duquosno'. Il partit le 10 septembre do Loyalhannon avec huit cent Vinq honmios ol Ironlosopt officiers tirés des régiments d(,'S monlagnards, du Royal-Américain et dos troupes de milices, et suivit en bateaux le cours du Kiskiminilas, un des affluents de l'Ohio. Après trois jours de man lir il arriva à onze milles du fort Duquosno, où il fit halto jusqu'à trois heures do l'après-midi. Parvenu à deux nulles du fort, il laissa ses bagages à la garde de cinquanto-doux hommes aux ordres du capitaine lîidlot, et s'avança jusqu'à un demi-mille à ]iou près du iiirl. A onze heures du soir il était élabli sur l'éminonce qui, à partir de oc jnur, allail s'appeler Granl's Ilill. L'obscurité do la nuit et les vapi-urs li'-gèros qui, s'olovaiil dos doux rivières, enveloppaient li' promoidoire avaient complètement dérobé .sa marche aux Français. Le .Mience le plus profond régnait dans le fort aussi bien que dans le camp indien. Grant rassembla ses officiers cl leur communiqua son plan d'allaquo. Le major Lewis, du corps des Yirginiens, devait descendre dans la plaine avec quatre cents hommes et (iiire une brusque iuciu-sion sur lo camp .sauvage, y répandre la t(;rreur et le désordre. Pendant ce tenips, Grant, avec son corps de Iroupes, .se mettrait en embuscade sur la liauli nr. Lewis soutiendrait le premier olnic dos Indiens revenus de leur panique et se replierait ensuite lentement vers la haulour, où, réuni à Grant. ils accableraient ensemble les a.-^saillants par une attaque simultanée. Le corps de Lewis descendit la côte et se perdit bientôt dans la brumeuse obscurité. Peu après les derniers bruits de pas et de Iioi.ssements des broussailles s'éteignirent, et Grant avec ses compagnons attendit, au milieu d'un silence mèl('' do coiduince et d'anxiété.
' nritish Muséum, Bou(/uet l'apers, lettre ilc Bouquet à Forbes, 17 septembre 1758.
Les heures s'écoulèrent, et aiuiine rumeur ne rompit le calme de la nuit. Les premières blancheurs de l'aube commençaient à dessiner la cime des arbres, et pas un coup de fusil, pas un cri n'avaient relenli. Enfin de nombreux bruits de pas parurent monter de la plaine en se rapprocliant, sans qu'on pût rien voir, car les vapeurs de la nuit s'étaient condensées en une épaisse brume. Au grand désespoir de Grant, c'était le corps de Lewis qui revenait après s'être égaré au milieu des taillis ensevelis dans les ténèbres et après avoir erré de droite et de gauche dans un état de confusion tel, qu'il avait fallu à la fin renoncer à l'attaque. L'éveil n'avait pas même été donné aux sauvages ni aux sentinelles. Le coup était manqué; du moins Grant le crut. 11 eût liien mieux valu renouveler la même lactique que d'exécuter le plan insensé qu'il adopta. Il conmiença par envoyer cinquante montagnards, sous la conduite de deux officiers, mettre le feu à un grand magasin bâti dans la clairière, à quatre arpents du fort. Il détacha ensuite deux cents hommes, moitié du Royal-Américain, moitié des Virginiens, avec le major Lewis, poui' aller se mettre en embuscade à l'endroit oîi il avait laii^sé ses bagages, s'imaginant que les Français seraient tentés d'aller en faire le pillage. Pendant cet intervalle, l'aurore avait paru et le brouillard s'était en partie dissipé. Grant commit alors l'imprudence de subdiviser sa petite armée déjà affaiblie, comme s'il eût cru que les Français n'étaient qu'une poignée dans le fort. Peu de jours auparavant, il y était arrivé un renfort de deux cent quarante hommes conduits par un officier d'une grande intelligence et d'une plus grande valeur, le capitaine Aubry, des troupes de la Louisiane. Le chiffre total de la garnison était en ce moment de mille Français.
Le capitaine Mackenzie fut envoyé avec quatre cents hommes, la plupart montagnards, pour côtoyer à gauche la rivière Monongahéla, en s'avançant vers le fort, tandis que le capitaine Macdonald, avec un faible détachement, marcherai! à droite, au bord de l'Ohio, en faisant battre la générale, afin d'attirer l'attention des Français et leur l'aire croire que la principale attaque venait de ce côté. Grant espérait par celte ruse faire évacuer le fort et donner le temps à son principal corps de s'y avancer, et, sinon de le surprendre, du moins de faire beaucoup de prisonniers. A peine les premiers coups de tambour eurent-ils éclaté, que d'immenses cris de guerre retenlirent dans tout le camp indien et ilans l'intérieur du fort, dont la garnison, dit M. du Yernys, fut sur pied et prèle à marcher « en moins de six minutes n. Mais les sauvages, saisis de panique, ne songèrent d'abord qu'à se sauver de l'autre côté de la rivière avec leurs effets. 11 l'allul tous les efforts de M. du Vernys et de quelques autres officiers pour les amener au combat. Les Canadiens qui logeaient dans le village échelonné près de l'Ohio, réveillés par la lueur de l'incendie, étaient accourus pour l'éteindre et avaient découvert l'ennemi. Une troupe de deux cents d'entre eux essayèrent de couper la retraite au détachement de Macdonald, qui eut beaucoup de peine à se replier vers Grant, resté sur l'éminence avec une centaine d'hommes. Macdonald tomba raide mort, pendant cette fuite, avec plusieurs de ses soldats.
Le capitaine .Vuliry était sorti du fort avec un détachement de cinq cents hommes, et, sans se laisser tromper par le bruit du tambour et des fifres, marcha droit contre le corps de Mackenzie, en suivant le bord de la Monongahéla. Plusieurs des Français s'étaient armés si précipitamment, qu'ils étaient sortis en chemise.
L'ongagomoiil do ro cùli'' t'iil dis plus vifs. Los Ecossais, u'ayanl jamais oomiialhi on giK'iillas, smiliiiroiil lo iIhh- dans la |ilaiiio (tuvorlo avec lonr inli(''|iidii('' ordinaire. Les Caiiadioiis, so (iis]ioi'Saiil sur la lisière de la Inrèl, les déeimèroiil avec une oITioyablo rapidilé.
L'oiraiigolé do ootto silualion loido iiouvollo pour los montagnards, los liurlomonls dos Indiens, (pn l'aisaionl Irossailiir los ôolios, la vue do oos monslros mis, à panaclics do plumos, assommanl li's Messi'.-- ol leur levanl la ehovelure, los glacèrent d'ôpouvMiile. Ils làciièronl |)iod ol s'onfuironl vers l'oniinonce dans un dôsocdio indoscripliblo. Graiit aoeourui ])Our los rallier ol donna l'oxemiilo du oouraifo, mais ni los ordres ni les o\li(irlalions no i'uroni écoulés. L'impindonl majoi' vil alors ipi'il élait perdu. Il ivpril le iliomin coupé dans la lorèl (pi'il avail suivi la miil précédente, espérant l'ojoindro ses bagages avec son arrière -garde, fortifiée du di''tacliemont dn major Lewis. Mais (piollo fut sa consternation do n'y trouver en aiaivant (pie los cimpianto hommes do Bullel ! Lewis, onlondani une fusillade jirolongée (pii se ra|iprocliail , avait comiiris (|ue le coi|)s de (iraiil l'Iail eu danger cl b.illail en reiraile. Il lil alors volte-lace pour courir à son secours, ol , atiri d'y arriver jilus vile, il maiclia on ligne droite à travers la forêt au lieu dr suivre lo détour (pie faisait lo cliemin, no soupçonnant pas (luo los deux délacliomonts allaient ainsi se croiser sans se voii-. 11 lut bientôt arrêté ot assailli do front et de côté par dos escouades do Canadiens ol de sauvages.
Son délacliomoul , cidbuh' eu di'sordio, fut acculé à l'Oliio, oîi une partie de ses uens se préciintèroul alfolé^s ol se imyèreul; quolrpios-uus réussirent à atteindre la rive opposée et s'échappèroni ; le icsic piii la Inile vois los bagages. Ils y Irouvèroiit les di'bris du roips (b' Gianl el le pi(piel de Viiginions de Bullel , cpii se défendait vaillanuueni el proli'goail la reiraile. La ]ilus grande partie de ce piquet se laissa abattre sans vouloir se rendre, el donna ainsi lo temps aux fuyards de regagner les bateaux. Grant et Lewis fureiil lails prisonniers. Leurs ingénieurs étaient au nombre dos morts. Dos Lignons avait diiigé l'action générale avec le même sang-froid (pi'il avail inoniré devant rainii''e de l'raddoek.
L'autour du Voyage au Canada, qui piit pari à l'action, dil « (pi'on lit trentecinq prisonniers, dont sept par les sauvages, qui les donnèionl au commandant du fort. Les Français n'euivnl (ju'un homme de lui' el cinij blessés. Le motif de ce j)eu de perte do la paii dos Français, ajouto-t-il , c'est qu'ils comballaionl derrière les arbres, tandis ipio l'ennemi, pailiculiôromoni les Ecossais, était à découvert i. Les Anglais, (|ui moltaioiit toujours au ])lus bas le chiffre de leurs pertes, avouèrent (pi'ils avaient eu deux cent soixante-treize hommes lui's, blossé's ou perdus.
Dans cette affaire, il n'y eut d'égale à la ténu rih' de Gianl tpio l'intrépidité dos Canadiens. Piis j)ar suiprise, ils ne poidiioid jias un instant leui- présence d'esprit, ne se contenteront pas de garder la défensive, mais « l'oncèronl » sur leurs assaillants, iju'ils mireni en d(''roule. Les Anglais purent se convaincre une fois de plus cpie les (!lanadions n'avaient }ias do rivaux dans ce genre de guerre.
Les sauvages, si'loii leur coutume, regagnèrent leurs villaees « après avoir lait leur cou|i sans (pie l'on |iûl les arrêter'».
Forbes, «pii n'avait pas i'U\ pri'venii de l'oxpiMlilion , on lil dos reproches à Iiou(piet, se bornant à aj<iiiler (|uo sou ami (iraiil avail dû coiiainomonl perdre la tète.
• Lettre de M. ri» Vcrny.
MiiNTCALM ET I.EVIS 211
il. Di's Liiinoris prulila de l'ciilraiii iniiniiiiL' à ses Iroupes par ce succès povir lancer do nouveaux partis de iiiiene aliii de s'assurer de la marche de l'armée anglaise. C.elni ddiil 1rs cxiilnils eun'iil le pins d'^'clal lui un corps de six ceiils hommes, Canadiens el Loups, qui, sous la conduile du capitaine Aubry, se porta sur le camp retranclu'' de Loyalhannon. Il commença par enlever une énorme quantité de chevaux el tuer deux cents bestiaux; il défit ensuite un détachement envoyé à sa rcncouliv, h' ]ioursui\il jusipi'à une première ligue de défense dont il s'empara après en avoir chassé deux mille hommes, et tint bloqué pendant deux jours le camp retranché lui-même. Il ne se retira que devant les régiments soutenus di' l'arlillerie, a])rès avoir enterré ses morts, qui, au reste, étaient peu nombreux, el fuipiirh'' ses blessés. Ils avaieiil fait dmizc )irisiuuiii'rs. Les Anglais s'étaient imagin('' avoir affaire à douze cents Français et deux cents sauvages. Les troupes de l'expédition s'en reiournèrent presque toutes à cheval.
Un peu plus lard, une autre bande de quarante-cinq Canadiens et sauvages, sous M. de Coi'bièrc, lil aux envii'ons di' Rayslown uni' centaim' di' chevelures el sept prisonniers.
« Ces événements, remarque le capitaine PoucIhiI, doivent paraître extraordinaires; mais on en concevra la possibilité- si on considère que les Anglais ne se portaii'ul en avani (|u"i'n Ircnihlant; que, lorsqu'ils l'Iaieiil alla(|ni''S, ils ne pouvaii'nl presque pas juger du nombre de leurs ennemis, parce (pie nos gens étaient toujours dispersés et cachés derrière des ai'bres. Les .Vnglais, au contraire, n'osant s'épar]iiller dans un pays inconnu, demeurant toujours en corps, étaient écrasés par \f pi'u d'iiiunmcs (pii liiaiml Ir'ès juste. »
Les deux expéditions de Grant et d'Aubry donnent la mesure des qualités respectives des deux armées. Grant, avec huit cents hommes des meilleures troupes anglaises, est abîmé et mis en complète déroule devant le Ibrl Ehupiesne; Aubry, avec six cents Canadiens el di'ux cents sauvages, \a bloquer Loyalhannon, di'l'endu par des Ibrces écrasantes, tue ou enlèv(^ une grande quantité d'animaux et se reliie triomphant sans être entamé ni poursuivi.
Forbes V(>nait alors de convoquer à Fasion, t]c cdiicerl avec le gouverneur de la Pensylvanie, William Di'uny, un grand conseil des sauvages, auquel assistaient les délégués des Cinq-Kalions, d'une partie des Loups ou Mohicans et de plusieurs autres tribus. Le déploiement des Ibrces que le général poussait devant lui avait produit son effet sur l'iniaginalion des Indiens qui, rôdant sans cesse du ibrl Duquesne au camp anglais, se rendaient plus ipie jamais comj)le de la faiblesse des Français et sacriliaient leurs sympathies à leurs intérêts. Durant les séances interminables du conseil, il y eut ibrce discoui's, force protestations d'amitié, acceptation de branches de porcelaine.
Les craintes (pi'avail exprimées Vaudrenil au ministre" peu de temps au])aiavant s'étaient réalisées. Le général Forbes avait attendu poui- paraître devant le fort Duquesne (pie les sauvages, ennuyés d'un trop long si'jour, s'en fussent retirés. Les vivres et les muuilions, seuls moyens de les retenir, avaient commencé à manquer depuis la jnise de Frontenac. Le brave capitaine Aubry venait lui aussi de repartir avec son convoi pour les Illinois.
M. Des Ligneris, qui n'avait il'aiilre déraiit rpie celui de s'enivrer quel((uelbis,
' Vaudreuil à M. île Massiac, luinislre île la marine, l'i octoliie 1758.
s'élail montré aussi artif f|irintn''|ti(lc. Mais que pouvail-il maintonant avec les trois on quatre rents soldais (]ui lui restaient eoutre une ainiéi' de six à sept mille liommes, m\uiie d'une jinissanle arlilierie'?
Le soir du 1 i novembre, la petite garnison du fort Duquesne, entassée sur des bateaux et des canots d'écorce, remontait la ISelle-Hivière, gonflée par des pluies torrentielles. Au-dessus de la flotlille passaient des bandes de gibier d'automne, jetant par intervalles leurs cris stridents aux cimes des deux lives taclielées de blanc par les premières neiges. Tout à coup d'épouvantables détonations firent trembler les écbos. Des Ligneris avait cliargé, en parlant, M. de Corbière de mettre le feu à toutes les constructions et de faire sauter le fort, puis de venir le rejoindre par terre. Il fil rebrousser chemin à l'un de ses canols pour s'assurer que l'œuvre de destruction avail éli' bien aerom]ilie. Son dessein élail d'Iiiverner au lorl Mailiaull, en écbelonnant ses troupes sur la ligne des forts qui reliaient ce poste avec Niagara.
L'avant-garde de Forbes, qui n'était guère qu'à trois lieues de Huquesne, entendit distinctement les coups de loiuierre des mines. Les éclaireurs indiens vinrent avertir ce Efénéral cpie If fort élait abandonné et incendié, et (pie des nuages de fumée flottaient au-dessus du promontoire. Telle était la terreur qu'inspirait encore le souvenir de la défaite de liraddock et celle de (irani , que le gV'néral n'en voulut rien dire à l'armée cl continua sa marche avec un redoublement de circonspection. Le soir, la tète de la colonne, composée des miliciens, s'engagea dans la trouée ouverte dans la forèl par où Grant avait opéré sa retraite quelques semaines auparavant. Les soldats furent saisis d'bnrrenr à la vue du spectacle qui s'offrit à leurs yeux. Des cadavres restés sans si'pulliu'e, à demi dévorés par les bêles sauvages, jonchaient le sol. De chaque côté du chemin, des bâtons déponilh's de leur écorce étaient fixés en terre, et sur chacun d'eux les sauvages, en dérision des Ecossais, qu'ils avaient sninommés les guerriers en jupes, avaient plant('' des tètes scalpées de monlagnarils avec leurs kilts autour du cou. Les provinciaux, par égard pour les Highianders, ne voidurent pas murmurer trop haut; mais quand ceux-ci aperçurent les horribles trophées, restes de leurs compatriotes, une explosion de rage partit de leurs rangs. Jetant leurs fusils et brandissant leurs daymoies, ils bondirent en avant, ressemblant moins à des hommes, dit le capitaine Craighead, qu'à « des sangliers enragé-s » traqués par des chasseurs, et jurant d'égorger tous les Français et tous les sauvages (|u'ils renconlreraienl. L'armée doubla le pas pour échapper à cette affreuse vue, et déboucha dans l'éclaircie au delà de la(pielle fumaient encore les ruines de ce qui avail été le fort Duquesne. Quehjues Indiens fouillant parmi les décombres étaient les seuls êtres animés sur ce coin de terre que les Anglais avaient eu tant de peine à conquérir.
M. Des Ligneris s'était bien donné garde de renouveler la faute commise par .M. de .Noyan à Frontenac, en laissant quoi que ce fût derrière lui qui pût servir à l'ennemi : il avait distribué aux sauvages tous les vivres et toutes les munitions (|u'il n'avait pu emporter.
Le général Forbes avait épuisé le reste <le ses forces dans celte expédition. Il ne s'arrêta que deux jours au fort Duquesne pour donner ses derniers ordres et confier les deux cents hommes de garnison qu'il y laissait au commandement du lieutenantcolonel Mercer. Toujours étendu dans sa litière portée entre deux chevaux, il reprit péniblement la route de IMiiladelphie, où il languit tout l'hiver et mourut dans les premiers jours du printemps. Sa conquête n'avait pas été plus brillante que celle
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(le Bradslreel ; mais elle avait poilr un coup plus di'cisif, en ralliant à la cause britannique les tribus sauvajies. Depuis l'oriLtine de la guerre, le l'orl Duquesne avait été l'épine la plus cruelle dans le flanc des colonies.
Quand Forbes l'eut arrachée, un immense soupir de soulagement partit des bords de riludson et se répéta jusqu'aux sources du Roanoke. Le nom de Forbes, rendu plus cher par une fin prématuiée, fut béni dans toutes les l'amilles et n'a pas été oublié.
La campagne do 1758 se termina avec la journée du "25 novembre. La petite armée française s'était noblem.enl défendue sur toute la ligne des frontières, depuis Louisbourg jusqu'à Duquesne; mais, écrasée par le nombre, elle avait été enfoncée sur les deux ailes; le centre seul avait résisté par un prodige de bravoure et un bonheur inespéré. Les trois portes par où l'Angleterre pouvait pénétrer au Canada n'en étaient pas moins ouvertes. Les petits forts de Carillon et de Niagara, abandonnés à eux-mêmes, ne pouvaient qu'arrêter quelques jours les masses qui allaient s'y porter. La défense n'était possible qu'au centre même de la colonie, en réunissant autour de Québec toutes les forces du pays. Montcalm et Vaudreuil, séparés désormais par des haines invétérées, s'accordaient sur un point et poussaient le même cri: la paix! seul moyen de sauver la colonie. Sa situation leur paraissait tellement grave, qu'ils avaient décidé d'un commun accord d'envoyer un exprès à Versailles, pour réveiller, si c'était possible, le roi et ses ministres de leur torpeur, et leur faire comprendre que, s'ils n'envoyaient pas les secours que demandait le marquis de Vaudreuil, la colonie était perdue. Leur choix tomba sur lîougainville. Le commissaire des guerres Doreil, rappelé en France pour des affaires de famille, fut chargé d'appuyer ses demandes à la cour. Bougainville el lui devaient partir sur des vaisseaux différents, afin que, si l'un était pris, l'autre au moins eût la chance d'arriver. Montcalm et Vaudreuil avaient, oulie les motifs d'intérêt général, des raisons particulières d'envoyer un émissaire en France : le premier, pour se justifier des plaintes portées contre lui par Vaudieuil; le second, pour dégager sa responsabilité des concussions commises par liigot et ses complices, et détourner de sa tète l'orage qui s'amoncelait sur eux à Versailles.
bougainville acceptait en apparence ce double rôle; mais en réalité il allait se faire l'avocat de son ami Montcalm. Vaudreuil, en annonçant sa mission à .M. de Massiac, disait à ce ministre : « Itans la vue de condescendre aux désirs de M. le marquis de Montcalm et de me servir de toutes les voies pour maintenir l'union avec lui, j'ai accordé à M.M. Doreil et liougainville une lettre de créance; mais je dois avoir l'honneur de vous observer, monseigneur, que ces messieurs ne connaissent point assez parfaitement la colonie et ses vrais intérêts pour pouvoir avoir l'honneur de vous en parler pertinemment. Vous pourrez cependant, monseigneur, être persuadé que, sous quelque couleur qu'ils vous dépeignent notre situation, ils ne pourront assez vous exprimer combien elle est triste et à tous égards critique, par le manque d'hommes, de vivres et de munitions de toute espèce.
<t Je dois d'ailleurs, monseigneur, vous prévenir que ces messieurs, étant créatures de .Al. de .Montcalm, abondent entièrement dans ses sentiments. Je m'attends qu'ils tâcheront d'éteindre, ou du moins de diminuer les actions de la colonie, dans l'unique vue d'attribuer aux troupes de teire tous les avantages que nous avons eus sur l'ennemi. »
Dans la li'tlre de créance remise à llougamville lui-même, Vaudreuil taisait toute
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réserve : « La silualion actuelle de la colonie m'ayant. paru exip:er que j'envoyasse un olïîcicr capable d'en bien représenlei- (outes les circonslances, j'ai rlioisi, de concerl avec M. le marquis de .Monicalm, M. ISoui^ainville, aide-maivchal des logis de celte armée... Il est à tous égards plus en (Mat que personne de remplir cet objet. »
« Quant à .M. Doreil, tout le monde l'aime ici, » disait le gouverneur en lui prodiguant les mêmes éloges.
«Je suis [iarli, écrivail liougainvillc, le 3 novembre (i(; Monln'al, dans un balraii ii)ii(iui>aiil iiM(| (il'Iiiii'i'S anglais à Qu(''iii'c, où je suis aiiivi' Ir (i au soir, après a\oir lail nauliagi' au-dessous des EcimimiIIs. J'y ai passé la nuit échoué au large sur une roche élevée di' |ilus di' six pieds au-dessus de l'eau à luaiN'e basse. J'ai été contraint d'abandonner le haleaii (pie la liaule mer a brisi', el de gagner la côte au poini du jcin-, laisaiil |ilus de liois (piaris de lieue dans IVaii, allendu (fue la mer couuuencail à uKuiler. 11 y avail (l('jà des iKu-dages de gla(i\.. (Juel pays! Quel voyage! Il laul être citoyen! »
Roiigaiuviilc, relanb' |iar les dernières di''])è(hes du gouveiiieur, n'avail pu faire voile (pie le li uo\cud)re. Malgré son extrême impatience de revoir la France, les joui's d'allenle qu'il avail dû ])asser à Quéljcc ne lui avaieiil pas paru hop longs, grâce aux prévetiauees dont il était entouré chez son cousin de Vienne. <f Lui, sa femme et sa belle-lille m'ont gâté en me donnant trop mes aises, écrivail-il auparavant. 11 est fori bien ici : sa maison est une des plus jolies el des mieux meublées de Québec'. » En même lenips (pie Bougaiuville, élail parti, sur la llùte l'Outarde, Doreil, accompagné de MM. de la lirclèche cl de (larlaii, oflicicrs blessiîs à la bataille de Carillon.
Dans les dernières notes tracées |iar Itoiigainvilh; sur sou caruel avant son départ, il semble avoir empruiil('' le foiiel de Juv(Mial |iour llagellei' les ennemis intérieurs du Canada, plus lalals à ce pays (pie ceux du dehors.
« ...Malgré l'exigence d'un j»(''r"il exirème, dil-il, au lieu de composer les convois des articles relatifs à la diMéiise de la lidiilièi'e, la (liaiide Socii'h', jilus puissante que le gouverneur général, lait passer de jirélérence à Niagara et Toronto les objets né(!essaires à son commerce. Tout le momie le voil, le sait; le cri est général. Qu'importe à ces concii.ssionnaires (pii se joueni de l'aiilorilé? Séparés du trône jiar un iuler\alle de (|uiiize ceiils lieues, sûrs jiis(prà piV'seiil de riiiipuiiih', parce qu'ils avaient osé sc' l'aire des conq)lices juscpie dans le sancluaire de la suprême puissance-, ils ont accoutumé le commerce, les paiiiculiers, le peu|ile, à loul voir, à loul souffrir, à èlre l'instrument de leur fortune. Depuis dix ans le jiays a changé de l'ace. AvanI ce temps (ui y (''lail beiiiciix, parce (jira\(-'c peu ou avail eu abondance toutes les choS(-'S nécessaires à la vie; ou ne désirail |)as d'èliv riche, on n'avait pas même l'idée des richesses; personne n'('lail pauvre.
<! Verres ariive; eu construisant r('>dilice d'une forluiie immense, il associe à ses lapines tpiehiut's gens nécessaires à ses vues ou à ses ])laisirs. La masse d'argent augmente, el conséquemment le i)rix des denrées dans la colonie. La simplicité première rougit d'abord, paice qu'elle trouve à se comparer avec un superflu plus recherché; le luxe s'introduit, et avec lui la cornrptiorr des mœurs el des seirti-
' Lettre de Boiir/ainviUe à son frère, h juin IT.ïB. 2 M. lie l.i Poilf. !<pr-ivlairf' au miiiisléii' dp I.m maiinn
MdNTCAI.M ET LKVIS
mi'iils, l'avarii-o, l'avidité, l'csiiril de ra|iiiie. .Le moyen de l'aire sa roiir est de paraiUe désirer de l'aire l'orluue. La délieatesse sur les moyens est publiquement bafouée, traitée de sottise. L'exemple du chef produit son effet ordinaire, c'està-dire beaueoup d'imitateurs. Toul li' monde veut eommercer; les états sont confondus; le commerce, écrasé par les privilèges exclusifs et par les privilégiés toutpuissants, gémit, se plaint; mais sa voix impuissante, étouffée, ne peut se faire entendre. Il faut qu'il subisse une loi (|iii \a l'anéaniir... La concussion a levé le
Le coluiiel lie lioutçainville.
masque; elle ne connaît plus de bornes. Les entreprises augmentent, se rmilliplient; une société seule absorbe toul le commerce intérieur, extérieur, toute la substance (lu pays qu'elle dévore. Elle se jinic di' la \ic des hommes. Les habitants, l'crasés par des travaux excessifs, consommi'iil en pure perle pour eux leurs forces, leur temps, leur jeunesse. L'agriculture languit, la population diminue, la guerre survient, et c'est la Grande Société qui, par des attentais utiles à ses intérêts seuls, fournit aux vues ambitieuses des Anglais le prétexte d'en allumer le flambeau. Une colonie épuis('?e n'en peut soutenir la fatigue et les frais.
<r Les concussionnaires seuls ne se lassent point. Le péril du ("anada, qui devient celui de rKtal , ne change rien à leur système, dette terre desséchée ne. peut plus rien fournir à leur avidili'. Eh bien! c'est aux richesses de l'Etat même qu'ils en veulent. Tout est mis en œuvre pour voler le roi; des moyens auxquels on ne peut donner de noms, parce que jusqu'à ce jour on n'en a pas eu l'idée. Enlin, (hoM:- inouïe, crili' Société, juge et partie, sr rend munitionnaire général;
(■'(■si (^ll(>-m('mi' (jiii Oiil son prix. On IralKiiic luMn' siiltsistancc, luili'c vie. N'y a-l-il fioiic aucun rcmèii(i à cv, mal (|ui est cxtiijnK^? El l'audia-l-il (|u'iiii seul liommc t'îpnisc les (inanct's de la France, insulle à nos dangers et à noire misère, et eompromelle la gloire de la nalion'? »
A la veille de ([uillcr ('.ai'ilinn, Monlealm /■paneliail dans son Journal h^s mêmes imprécalions. Li> peupl(\ l'arme^e, olïiciers el soldiits, n'(''laienl pas moins exasp(^,r(''s que Monicalm, sans pouvoir plus ([ue lui trouver de renKÎde au mal-.
Pour arr(5ter le loi'rent des abus, il aurail l'allu ici luic main di' l'cr l'orli'niciil appuvi'^e par le roi el s(\< minisires. .Mais (|ue pouvail le l'aihle Vaudreuil conhv le loul-puissani lîigol, soulcnu par ses pari'iils, à la cour, par M'"<^ de Pompadour elli^-mème?
Vaudreuil ('(ail olK^édé el conipromis par cerlains nienilin's de sa propre famille. Son irère Rigaud, propri('laiiv du posie de la Baie-Verte, avait présenté à lui seul à l'inlendance (1758) pour ciM([ ccnl mille livres de eertilicals de dépenses. Vaudreuil n'avait voulu signer celle année (|ne pour cent mille l'cus de cerlilicals. Monicalm. en rendant ce témoignage au gouverneur, lui lâche à la lin la llèche du Parihe : « Il se laissera gagner', s
Quand Vaudreuil apprenait les accusations que porlait conire lui Monicalm, parce qu'il n'exlirpail pas ces abus, il répondait: « (Jue n'arrêle-l-il lui-même le jeu ellVoyable au(|uel se livi'enl les ofliciiM's de son armée? x> Si Vaudreuil ne l'ut pas enveloppé dans la condamualion (|ui frappa les plus gi'ands coupables à leur relour en France, c'est que, comme Monicalm, il élail resié pauvre au milieu de celle conise effrénée à la foilune.
L'extrémité du danger, qui aurait dû rapprocher ces deux honniies, acheva de
• On icstp conft(^rné pour l'honneur i]o Bougainville en apprenant (ju'au momont nu'mo oii il éonvait ces invectives saisissantes de vérilé. et ([u'il s'en allait dénoncer Bii^ot en Erance, il feignail (ri>tre vis-à-vis lie lui dans les termes' de la meilleure amitié et lui demandait des faveurs pour son cousin de Vienne. .■\ plusieurs reprises, il l'avait sollicité de lui procurer de l'avancement. Il lui avait mfrae fait écrire par sa parente, M"" Hérault de Séclielles, alors toute -puissante aupivs de M. de Moras, ministre de la marine. Dans sa réponse, Bigot écrivait à M""^ de Séclielles : « 11 suffit que vous vous intéressiez à ce ([ui le regarde (.M. de Vienne) pour que j'aie l'honneur de rendre compte à .M. île Moras de son mérite... Je loge à Québec, pour ainsi dire sous le même toit, avec .M. de Bougaiuville; cela nous donne occasion de nous voir très souvent, (".'est un aimahle cavalier, rempli d'esprit, et dont je cultiverai, autant qu'il me sera possiMe, l'amitié. » Lettre île llii/ot à M"" Hérault de Séclielles, 12 août I7.')S.
' Il faut cejrendant convenir, remarque .Monicalm à ce sujet, " (|ue la conduite di' l'officier a été jus(iu'ici conlradidolre ; la bonne chère de sa table, soit en campagne, soit eu garnison; le ton d'ostentation et de magnificence qu'il a pris vis-à-^ns les colons, quoique la [jlupart aient une fortune des plus médiocres en France, et que beaucoup abusent de la facilité à leur prêter. »
Bougainville renchérit encore sur Moiitcalm : i< Xavoue, dit-il, que juscpi'à présent une partie des officiers a vécu comme dans h' sein de la paix et de la plus grande abondance; que leur jeu était énorme, leur table recherchée, et (|u'enfin, aux dépens, à la vérité, ou de leui- patri(Uoine ou de leurs créanciers, le lu.\e. la bonne chère, les aisances de la vie paraissent occuper uniquement des gens cpii ne devraient l'être que de la gloire. » Bougainville, qui joue ici ;ï la vertu, ne dit pas iiue lui-même était un des plus forcenés joueurs. Il n'avait jias besoin de chercher longtemps i>our trouver l'explication de l'énigme i|u'il se posait à lui-même. «Les Canadiens et les l''ran(;ais, quoii|uc ayant la même origine, les mêmes intérêts, les m('mes principes de religion et de gouvernement, un danger pressant devant'Ies yeu.\, ne peuvent s'accorder : il semble ipie ce sont deux corps qui ne peuvent s'amalgamer ensemble. » Bougainville a raconté quelle était son attitude vis-à-vis du clergé : elle était assez comique, si elle parait peu sincère. A lire ses pré-férences pour les doctrines rigoristes des jansénistes, on serait loin de croire que dans la pratique il empruntât les ma-urs de son ami Bigot. Voir à ce sujet le Journal des Inspecteurs de M. de Sarlines. Paris, édition de IS6:i, particulièrement p. aO'J.
' -Malgré son antipathie pour Vaudreuil, Doreil convenait de l'impossibilité où il était d'arrétei- le torlent. o .M. de Vaudreuil est bien éloigné d'approuver ce c|ui se passe; il n'eu ignore pas la moindre chose; il s'est ouvert à moi jusqu'à m'en parler en détail. Il eu gémit , mais je con(;eis qu'à moins d'un éclat ce sera (mujouis de même. » (Horeil un ininislre , is uclidne I7.i5.;
les exaspérer ruii conlre l'autre. De secrèlc qu'elle avail, élé d'abord, leur querelle élail deveiuie puhli(|uc ri Taisait le sujet de toutes les eonversations. Jamais peutêtre di'ux natures pins anlipalhiljUl■^ ne s'étaient vues eu présence. C'était, au moral, le eomliat du tigre el du lion. Vaudreuil, esprit borné, tempérament lymphatique, jaloux de l'éclat que jetait Monlealm sur son épéc, concentrait sa colère en lui-niimK^ et gardait toujours des formes au milieu des entrevues les plus orageuses. .Monlealm, au contraire, plein d'esprit, d'une pétulance loute méridionale, jaloux du premier rôle que jouait Vaudreuil, le méprisant profondément, .se laissait au premier monieni emporh'i à un déluge de paroles et oubliait toutes les bornes de la prudence. Monlealm a raconté lui-même, dans sa correspondance intime avec lionrlamaque, une des .scènes qu'il lit au châleau du gouverneur. Vaudreuil revenait toujours sur la prétendue faute ([u'avait commise le général en ne marchant pas sur Ir fort Edouard aussitôt après la prise de William-Henry. Celui-ci énuméra de nouveau les excellentes raisons qu'il avait eues de ne pas courir ce risque.
« A la tin, avec beaucoup di> modération, je lui dis qu'il ne l'allail pas se repaître de chimères. Je conclus pai' lui dire modestement que je faisais de mon mieux à la guerre, suivant mes faibles lumières; qui', quand on n'élail pas content de ses seconds, il fallait faire la campagne en personne pour exécuter ses propres idées. Les larmes lui vinrenl aux yeux, et il mâcha entre ses dents que cela pourrait èlre. La conversation (luit de ma part : «. J'en serai comblé, et j'y servirai volonc tiers. î
« M'"e de Vaudreuil voulut s'y mêler: « Madame, permettez que, sans sortir du « respect qui vous est dû, j'aie l'honni'ur' de vous dire que les dames ne doivent « parler guerre. » Elle voulut conlinuer. i Madame, sans sortir du lespecl ([ui « vous est dû, permettez que j'aie l'honneur de vous dire que si Mn"= de Monlealm « l'Iait ici, et qu'elle nous entendît parler guerre avec M. le marquis de Vaudreuil, « elle garderait silence.» Cette .scène, devant huit ofiiciers dont trois de la colonie, .>iera brodée et rebrodée: la voilà telle... Le chevalier de Lévis, ijui eiilra, ne se serait pas doulé de la convi-rsalion vu mon aii' lran([uille. El j'y fus le soir à mon ordinaire, et ce malin je porte un bel œillet, (ju'ou m'envoie dans le moment, à Mme la marquise de Vaudreuil; mais c'est odieux... Ah! quand quitteions-nous ce pays-ci!... Je donnerais, je crois, la moitié de mon bien pour m'en aller dans ma patrie jouir de mes travaux el aspiivr à ce à (juoi le C.auada ne peni jamais mener... Passez cette digression à un mélancolique; ce n'est pas «pie je n'aie encore des restes de gaieté, mais ce qui paraîtrait eu être pour un aulre est mélancolie pour un Lauguedoden... Je dirai toujours : Heureux qui,
Libre du joug siip(M'l)c où je suis aUaclié , Vit dans Ictat obscur où tes dieux font placé.
« Quand est-ce qu(^ je serai au chàleau de Candiac, avec mes plaiilalions, mon bois de chêne, mon moulin à l'huile, mes miîriers? Oh! bon Dieu, honsoii-, ne doutez pas de mon atlachement. lîrùlez ma lettre'. »
A Carillon, l'activité de l'armée ne s'élait pas ralenlie jus(pi','i la levi'e du camp. Les courses à l'ennemi n'avaieni pa^ lail Irève. Aux yeux i\r!i Anglais, le canq) île
' MiiHtvaliii ti D'Jiirlaiiiaijiii', il iIitimuIjH' ITiN. Hi'siiiin- ih' i|iii'lini(.'S aulii'S lrllii>