‹ Montcalm et Lévis (volume 2)Chapitre 14 sur 28 · MdNTCAI.M KT I.KVIS · texte numérisé non relu

MdNTCAI.M KT I.KVIS

Carillon devait resseml)ler à un de ces nids de ijiirpcs assailli, dont les essaims exaspérés partent comme la loudre l'I \oiH piquer leurs dards de tous côtés. La seule énumération des partis lam^'s à la lin di' la campagne es! l'ahuleuse. Durant les trois dernières semaines iroelolire seulenieni, on eomple l'expinlilion de M. de Langy au l'ond du lar C.liamplain ; eelle des sauvasses domicilies sur le corps de Bradstreet ; celle de .M. de Saiid-Uome pai' le nord du lac George; celle d'IIolchig, le fameux chef népissing, ([ui va l'aire un jirisonnier sous les murs même d'Alhany; celle de M. de Kluriniond, ({ui snipiviid les traînards de l'armée d'Abercromhy en retraite; celle de M. Marin vers le Massachusells; celle de M. de Charly sur le camp déserté de William-Heiu-y ; celle de M. de l.apause pour en trouver les caches et en ramener les provisions el les munitions qu'on y avait découvertes.

« Il ne fera pas bon sous la loile dans un mois, » écrivait le 29 septembre M. Le Mercier au rlie\aliei' de L(''vis. L'armée de Carillon y élail encore la veille de la Toussaint. Il élail tombé de la ni'ige dès le 4 octobre, et l'hiver s'annonçait précoce. Sous les images k'rnes ([ui plauaii'ul au-dessus du lac. et s'eni'oulaienl autour de la montagne du serpeni à Sonnettes, passaient de longues bandes de barnaches et d'outardes qui rasaient le promontoire, en jelanl par iiileivalles leurs cris rauques au\(juels n'poudaieul li's coups de fusil des eliasseuis. Les senlinelles grelollaienl sous les lioides rafales qui balayaient les lénilli's mortes; et quand, le malin, le soldai sortait de sa tente ou de la ca.serne, il trouvait le sol couvert de givre et le bord du lac blanchi par une frange de glaçons. Un murmure de joie passa dans tous les rangs de l'armi'e cpiand, le jour de la Toussaint, le général annonça la levée du camp. La garnison de Carillon devait se composer de trois cents hommes de la ligne el de cent di' la colonie, aux ordres du vigilant et brave d'IIébécourt, à qui échéait encore celte année ce poste avancé. M. de Lusignan commanderait cent (pialie- vingts hommes à Saint- Frédéric.

Dans la rade déserte de Québec, un dernier navire, la Sérieuse, attendait à l'ancre pour aller à tout ris(|ue jjorter un Fiance les adi(nix des exilés, avant que les glaces de l'hiver les eussent séparés pour sept à huit mois du reste, du monde. Le 14 novembre, Monhalm l'crivail à sa leninie : « Quoique nos troupes soient parties de meilleure heure, ma très chère et bien-aimée, qu'en 1755 et 1756, nous avons éprouvé, sur le lac Champlain, un coup de vent qui a dispersé noire flotte de bateaux conmie ceux de Sainl-Cloud. Ci^la a élé suivi d'un froid qui nous a fait craindie de ivsli'i' dans les glaces; mais. Dieu merci, avec beaucoup de misères, d'embarras, tout est rentré dans ses quartiers, et la misère oubliée. J'ai lâché de remédier, autant qu'il m'a été possible, au mal-être de l'oflicier et du soldat; il ne m'en coule ((ue quatre soldats et quelques fiais d'équipage, mais r()bj(!t n'eu vaut pas la ])eiui'. Le ilii'valiei' de Lévis a couru persouuellenieni (piebpie ris(jne ; pour moi, j'avais au milii'U de la lempiHe le bateau (jui portail Ci'sar et sa fortune... En vérité, il semblait que mon bateau i.'ùl quelque avantage sur les autres. J'ai toujours été, malgré la violence du veid , et ai devancé de ((uarante-huit heures mon chevalier avec qui je suis parti ; mais nous voici enlin Iraiiquilles ju.squ'en mai.

« Nous avons fait de nolie mieux en 175b -'1757 -1758. .\insi soit en 1759! Dieu aidant, si vous ne faites la paix en Europe... Je souhaite (|ue mon lils se soit bien tin', ijne le rhevaliiT l'tudie bien, tpie mes lilles se porteul à merveille, ma mère et vous tous, ma très chère, que j'aime tindremeiit pour toujours... Quand

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irai-ji' en carrosse, au lieu de liatnau et de tiaiiieau, et quand vous verrai-je'? »

Avec la renlréc des troupes dans leurs quartiers d'hiver, la besogne du soldat était finie; mais celle du peuple recommençait. (Tétait sur lui que retombait le fardeau de loger et de nourrir l'armée, sans autre compensation, on le sait, que dix sous par jour par soldai. Depuis le printemps, les [rois quarts de la population valide avaient été enlevés à leurs champs, soit pour le service militaire, .soit pour le transport des troupes et des munitions. C'était la quatrième année que le gouverneur avait fait appel à leur patriotisme, et ils étaient accourus sous les drapeaux avec le même élan incomparable. Ils avaient enduré avec la même patience tous les dangers, toutes les privations, toutes les fatigues de la guerre. A leur retour au foyer, ils avaient rencontré la misère à leurs portes. Le peu de semences jetées en terre, récoltées trop tard faute de bras, avaient peu produit... Les étables étaient presque vides de bestiaux , et une grande partie des chevaux avaient été tués pour servir de nourriture. Les habitants, exposés à se voir enlever au nom du roi, comme cela se fit, le peu de grains qu'ils avaient, en étaient réduits à le cacher dans la crainte de mourir de faim. Jamais hiver ne s'était présenté sous un aspect plus menaçant. Cependant la constance du peuple ne se démentait pas ; son dévouement et son courage croissaient avec le danger. 11 sentait que la crise suprême était venue, et il s'apprêtait à l'alTronter avec l'entêtement du désespoir. Le héros qui domine tous les autres dans ce drame, c'est l'obscur milicien qui n'a ni trêve ni relâche, et qui va courir au-devant des balles dans la forêt ou sous les murs de Québec.

Durant les quelques semaines que Montcalm passa à Montréal après son retour de Carillon, il éprouva le même ennui qui lui faisait répéter à Bourlamaque sous une nouvelle forme : « La vie d'ici est aussi plate qu'ennuyeuse, et c'est bien du temps perdu... Je sors peu; jamais reclus n'a mieux gardé la retraite, s

Quelques jours après, le marquis ajoutait : « J'ai regretté et je regrette, dans mes accès d'imagination folle et romanesque,... de ne m'être pas fait chevalier de Malte pour mourir grand maître. C'est le sang des Gozon qui coule dans mes veines. j>

Montcalm avait hâte de quitter Montréal pour être débarrassé de la présence de Vaudreuil, et aussi pour retrouver le petit cercle de familles canadiennes qui l'avaient captivé ; car, disait-il à Bourlamaque : « Je suis attaché sans réserve à toute la rue du Parloir. »

Il était de retour à Québec dans les derniers jours de décembre et recommençait ses promenades habituelles de la me des Rem[)arls à cette petite rue, où il oubliait une partie de ses déboires dans des amusenienis ({u'il se reprochail parfuis à lui-même, car ils ne seyaient ni à sou âge ni à sa position, encdie moins à l'heure piésenir. Il reprit en nuMiie temps avec son ami Lévis cette cdriespondaiice où, sans y songer, il a ti'aeé un lalileau si vivant de la société qui gravitait aulciur «le lui. Dès son arrivée, il note dans son Journal : « Misère affreuse au gouvernement de Québec. »

Les premiers jours de l'année 17.j9 furent signalés par un soulèvement populaire (pu n'attendait (pi'unc occasion pour éclater. La ]ialience du peuple était à bout. Di'jà on a entendu, l'année précédente, Montcalm jusliliei' la défiance publique dans une autre occasion : celle où les soldais avaient ét('' cxcilés à l'insu-

' Lettres à Af"'« la marquise île Aluntcabn ft n il. de la Boi/rdonnaye.

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l)or(linntion. L'irritalioii du |iru|ilc .ivail hnijoiiis rli' (li'|uiis en s'accroissani , ot l'on eûl (lil (jiic l'arislcuialic civile cl mililaiie avail pris à làclie de la IbiTieiiii'i' on lui doiuiaiil jouniellL'niuiil le sjteclacle des i(''jouissaiice.s scandaleuses, du jeu effroyable el des excès de tout genre au\(|uels elle se livrait. A mesure (|uc la misère publique aujimenlail, ces plaisirs el ces désordres deveuaii'nl plus effrénés. En vain la voix de l'l']i;lise s'('tail l'ait enlcndre. En vain l'évèipie de Québec avait tonné du liaul de la chaire el publié des mandements pour exhorter tout le monde à détourner la colère du ciel par un retour à de meilleurs sentiments. Sa voix s'était perdue dans le tourbillon des l'êtes. Du moins ses exhortations avaient-elles eu pour effet d'enhardir le peuple.

Une ordonnance de rinlcndaut, annoncaiit une nouvelle ivduclion dans la distribution des vivres, acheva d'exas|)érer la population. Les hommes, n'osant se Illettré en émeute dans les rues, où ils aiiiaieni é'ii' immédiatement balayés par les troupes qui t;ardaienl la ville, ent;a Lièrent leurs femmes à faire une démonstration publique. Quatre cents de ces femmes vinrent en tumulte assiéger le palais de l'intendant, et lui tirent entendre des menaces si formidables, qu'il en fut intimidé et relira son (inK}iinance.

Alontcalm en dit un mot à son ami dans le passage suivant :

« Le i janvier 1759. — ... Dieu l'ait. bien tout ce qu'il iail; le contraire de Montréal. Nullité dans ma persomie, tant mieux.

« ... La misère excessive ici; rinleiidaiit voulait nous mettre au quarteron; quatre cents femmes l'ont fait trembler hier; il a cédé à la deiui-livn!. »

En entrant dans cette année de 17,")!), ipii s'annonçait si menaçante, Monlcalm fut pris d'une immense tristesse, comme s'il avait eu le pressentiment de sa mort prochaine.

« Ah! s'écrie- 1- il dans l'extrait (pi'on va lire, que je vois noir! »

La suite de sa correspondance contient d'autres expressions ipii indiquent les .sombres pensées dont son esprit l'Iait olisé'dé.

« Souvenez-vous que, faute de vivres, trois à (jiialre mille liommi;s à Carilliin au plus à la lin de mai... La paix, ou tout ira mal. 1759 sera pis que 1758. Je ne sais comment nous ferons. Ah! cpie je vois noir! M. de Vaudreuil et un peu l'intendant attendent des miracles. Je vous écrirai exactement. Mes vœux, mes sentiments sont et seront toujours sans bornes, mon cher chevalier, dans celte nouvelle année et suivantes. »

Pendant rpie la grande .société se livrait à tous les divertissements, le |)euple mourait di' froid autant (jue de faim. Le liiermomètre était descendu à vingt-six degrés et demi, et le pont de glaces l'Iail pris devant (jué'bec.

Le 17 janvier, Mniih aliu l'Miivail à Lévis :

« liourlauiacpic est triste. Demain, grande partie de campagne, cin(|uante-deux personnes; iiique-nique; Uoijuemaure, M""' (jaulhier, M'"» de la iNaudière, ont tout arrangé. J'en suis. Qn m'en a mis, on a compté .sur moi; je ne puis jamais être un homme ordinaire. Au.ssi je fournis l'illumination, violons, orgeat, bière, j)arlie du vin et île quoi l'aire vingt-six plats sur soixante-six qu'il y aura à deux tables .servies également en ambigu, (je détail pour vous seul; mais, comme Montréal est l'écho de Québec, on dira : « M. de Montcalm donne la fête. » Le chevalier répondra : " Non, c'est un pi(|iie-ni(pie ; c'e>l l;i n'pi'litinn de celui de la Sainte-C.athen riiii'; on y a nu> M. de Mniilcaliu. Je crois bien que, n(d)le el galaiil comme

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a il osl, il aura suppléé à lout fc qui aurait \iu embarrasser la soriété qui Teii ( a mis, l't louriii par là plus ([ui' les autres. »

« L'iutendanl eu avait l'ail un, mciiiis arrangé que celui de demain, jeudi dernier. Les dames de la soeiélé Péan, aver qui je suis très intimement, en méditent im ])Our jeudi d'ensuite. »

La eonduite chrétienne et rangée du marquis et de la marquise de Vaudreuil

Le château des Indes, résidence de Montcalm à .Montréal; photograpliié en luver.

à Montréal était une censure de ce qui se jiassait à Québec. Montcalm avait quelques remords de s'y voir compromis. Il n'aurait pas voulu donner celte arme à Vaudreuil. Celui-ci était alors occupé d'un plus grave sujet; il faisait l'aire le recensement de tous les hommes, depuis seize ans jus(ju'à soixante, en état de porter les armes. Le gouvernement de Québec en compta sept millt> cinq cent onze; celui de Montréal, six mille quatre cent cin([; et celui des Trois-Rivières, mille trois cent treize, formant un total de quinze mille deux cent vingt-neuf. Une levée de grains fut faite en même temps dans le gouvernement de .Montréal. On espérait qu'elle rapporterait trente mille minots.

« On aura de la peine', remarqui' Lé'vis en constatant ce résultat, de pouvoir primer l'ennemi en campagne, faute de vivres. »

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Moiilriilm aviiil repris ses assiduités au salon (ir ^]'^^ do I'ieaul)assin, qui lui paraissait l'esprit le plus délirât, la lémnic la plus cliarmaulc de toute la société de Ouébec. Le t;iaud, jeune cl izalant iîoishéheil , ipii papillonnai! autour d'elle depuis son reloui' di' l'Acadie, étourdissait le général par sou bahil et lui donnait sur les nerfs.

« Envoyez-le-moi à ses Aeadiens, à Miramichi, sur les glaces, d écrivait-il à Lévis pendant un séjour de lîoishébert à Montréal.

Le 2i l'évrier, il ajtiutail :

« D'après les conseils sauvages, je les vois accommodés et les pays d'en haut jierdus; mais des millions dépensés, soit là, au détroit ou en Acadie, sans nécessité.

« Nuls vivres pour entrer en campagne. L'année dernière un tiers des terres ni' lui pas ensemencé; cette année-ci, il y en aura moitié. Les hœuls à la cliarrue enlevés; (juaire à cinq cenls quarts de bœuf (pi'on sale pour attendre le lard de France.

« La colonie est jierdue si la paix n'airivc pas. Je ne vois rien (|ui puisse la sauver, l'-eux ([ui la gouvernent ont de furieux jeproches à se liiire; jiour moi, je n'en ai point à me faire ; j'attends avec bien de l'impatience les nouvelles de notre patrie; Dieu veuille (|u'elles soient satisfaisantes!

« Nous avons eu hier un bal, mardi le dernier; et ne croyez pas (|ue je m'amuse beaucoup. »

i,es derniers bruits de létes échappés du palais de l'inlendanl ne s'éteignirent qu'au bruit du canon. Cette société insensée, qui jusqu'aux derniers moments avait jeté un insolent di'li à la misère publi(jue, allait avoir un terrible n'vcil. Elle était restée aussi sourde aux leçons des événements qu'aux avertissements de l'Eglise.

L'évè(|ue de Québec l'avait dénoncée par des mandements si énergicjues, qu'ils avaient soulevé des protestations. Dans celui de cette amiée il empruntait des accents prophétiques :

« (le qui doit nous faire craindre, disait-il, ce sont les divertissements profanes auxquels on s'est livié avec plus de fureur que jamais ; ce sont les excès intolérables dans les jeux de hasard, ces di'guisemenls impies en dérision ou, pour mieux dire, en haine de la religion; ce sont les crimes plus que jaujais nuillijilii's ilans le cours de cet hiver. Voilà ce qui nous oblige à tout <rain(he et à vous annoncer que Dieu lui-même est irrité; que sa main est levée pour nous fiapper, et (|u'en ellèt nous le méiitons. Oui, nous le disons à la face des autels et dans l'amertume de notie cœui-, ce n'est jias le nouihre de nos ennemis, ce ne sont pas leurs efforts qui nous eflhiyent et qui nous font envisager les plus grands malheurs, tant pour l'Etat que pour la religion. Voilà la dix-huitième année révolue que le Seigneur nous a ap]ielé, quoique indigne, à la conduile de ce vaste diocèse. .Nous vous avons vus avec douleur .souffrir souvent i\r la lamine et de la maladie et pres(iue toujours en guei're; mais cette année nous parait à tous égards la plus triste et la plus déplorable, parce que, en effet, vous êtes plus criminels. Avait-on jamais entendu jiarler de tant de lapines liuntenses? Avait-on vu dans cette colonie des rnaisinis consacrées, pour ainsi dire, ])ubliquement au crime? Avait-on vu tant d'abominations? Dans tous les Etals la contagion est presque générale'. »

• Mandement du /a' avril ll.VJ. .Muiitialiii .-c sentit |ii(|iii;' .i la IccLne de ce iiianili'mciit. « Le saint

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Mgr di' Pontbriand ne tarda pas à voir Tondre sur son diocèse les fléaux cju'il avait prévus, et il en mourut de ihai^rin.

Après le départ de l!oui;ainville, toule la population, dont le sort dépendait de son voyage, l'avait suivi en imairination , se demandant avec anxiété s'il éviterait les croisières anglaises et parviendrait en France. Son vaisseau laillit périr avant

Montcalm avait repris ses ussiduités au salon de M"" de Beaubassin.

de prendre la haute mer et essuya une succession de tempêtes qui le mirent plusieurs lois à deux doigts de sa perte, lîougainville ne s'imaginait pas devenir le grand navigateur connu du monde entier quand il écrivait :

« Oh ! qu'Horace avait raison de dire : Illi robur et ses triplex, circa pectus erat... Je serais bien tenté de pardonner à Énée les larmes qu'il verse dans les tempêtes. Un héros peut bien l'être et avoir peur de se noyer... 0 trois et quatre lois heureux le jardinier qui plante ses choux! car il a toujours un pied à terre, et l'autre n'en est éloigné que du fer d'une bêche.

évtique de Québec vient de donner un niamiemoiit pour ordonner des prières publiques et demander à Dieu noire conversion. Le saint évi-que aurait du se dispenser d'y parler des mascarades indécentes qu'il prétend y avoir eu cet liiver à Oiiéhec. Il aurait dû aussi entrer en moins de détails sur le danger où est la colonie.» (Journal de Montcalm.)

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« Le vendredi (l^'' décembre), l'équipage lit un vœu et se cotisa pour une messe solennelle à l'arrivée de la première terre, alin d'oblenir changement de temps. Qu'on juge par cette démarche de cette gent indévote combien notre situation était mauvaise. »

Une dernière tempête fut sur le point de briser le vaisseau sur les côtes de France.

a L'équipage, dit-il, voua d'aller processionnellement nu-pieds et en chemise entendre la messe déjà promise... à la première lerre oîi le vaisseau aborderait', s

On aperçut les côtes de France en face du pori d'Ouessant. Le 22 décembre, deux jours après son arrivée à Paris, l'ougainville écrivit à la marquise de Saint- Yéran :

« Madame, M. le marquis de Montcalm, duquel je me suis séparé le 20 octobre, jouissait d'une très bonne santé... Dans ce moment où je ne me reconnais pas encore, je n'ai que le temps de vous faire part de l'extrême joie que j'ai de voir que tout le monde (et j'en ai déjà vu lieaucoup, et à la cour et à la ville) rend justice à monsieur votre fils. 11 est ici aimé, respecté; il étonne même. Que je le voudrais à portée de jouir lui-même ici de sa réputation et de ses succès!... Je vais aujourd'hui m'iHablir à Versailles. J'y suivrai tout ce dont M. le marquis de Montcalm m'a chargé, et j'aurai l'honneur de vous instruire de tout aussitôt que je l'aurai, n

Le 10 janvier, il ajoutait :

« Depuis le moment de mon arrivée je n'ai pas quitté Versailles, et j'y ai suivi avec toute la chaleur et la patience dont j'ai éti'- capable les affaires tant publiques que particulières dont mes généraux m'ont chargé, s

IJougainville déploya tout le zèle dont il se targuait; mais il l'ut complètement berné à la cour, et il devait l'être avec les dispositions d'esprit qu'il y apportait. Au lieu d'un émissaire passionné et partisan comme lui, il aurait fallu un homme froid et impartial comme Lévis; ou du moins, puisque Lévis était indispensable au Canada, un homme de sa trempe qui se fût mis au-dessus des querelles de partis pour n'envisager que le bien général. Dougainville songea avant tout à se faire l'avocat de l'armée au détriment de la colonie. 11 commença par épouvanter la cour par l'exposé des dépenses et des concussions trop réelles qui s'y faisaient. La cour, qui ne cherchait qu'un prétexte pour abandonner le Canada, saisit avidement celui-ci. Qu'élaient-ce cependant que les dépenses? Qu'était-ce même que le péculat, quand il s'agissait de garder à la France un continent? Le budget de jjme (le Pompailour était à lui seul plus considérable que celui du Canada*.

Dougainvilli' avait soumis aux ministres un exposé clair et concis, résumant les différents mémoires que Montcalm l'avait chargé de présenter. Il faisait d'abord un parallèle entre les forces des deux parties belligérantes : d'un côté les Anglais, avec plus de trois cent cinquante lieues de côtes ouvertes aux secours d'Europe, allaient avoir sous les armes, au printemps, soixante à quatre -vingt mille hommes, dont vingt ou trente mille de la vieille Angleterre, tous abondamment pourvus de muni-

' Bou?ainvillp, Jnurnnl rie navir/ntion île Qiiéhec en Ffance.

î Si lin y coiniireml siirloiit cf qu'a coiitù sa politique. L'Angleterre n'hésita pas à dépenser deux milliards de francs fquatre-vinf-'ts millions sterling) pnui l'aequisitlun du Canada. (Lettre de Inrd CheslerfielU, 1.1 novrnilirc 176i.) Il faut ajouter à ce cliill're les dépenses laites pour le même olijet par chacune des colonies anglaises.

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lions de bouche et de guerre ; de l'autre les Français , à peine accessibles par le Saint-Laurent, « avec trois mille quatre cents soldats de la liiine, douze cents de la marine, et au plus cinq ou six mille miliciens s manquant de tout, même de poudre, « au point que si les Anglais viennent à (Juébec, on n'a pas de quoi tirer du canon six jours. *

Dans la seconde partie du mémoire, il exposait les besoins les plus impérieux pour continuer la guerre, recommandait l'incorporation de la milice dans l'armée régulière, et demandait au moins quinze cents hommes de recrues, en y comprenant des ingénieurs, des canonniers et des armuriers, avec autant de vivres et de munitions que possible. Enfin il suggérait, en prévision de l'abandon du Canada, un plan de retraite sur la Louisiane, pour conserver au moins un pied à terre en Amérique'.

On répondit à ces demandes par des éloges et des compliments aux braves soldais du Canada. On prodigua les grades et de stériles honneurs. Bougainville eut des audiences du roi. 11 se mit aux pieds de Mn"" de Pompadour; mais il n'obtint aucun secours efficace.

Le ministre Berryer, ennuyé de ses sollicitations, lui adressa un jour celte incroyablii boutade :

« .Monsieur, quand le l'eu est à la maison, ou ne s'occupe pas des écuries.

— On ne dira pas, du moins, i|ue vous parlez comme un cheval, » répondit cavalièrement Bougainville.

Montcalm fut élevé au grade de lieutenant gt'MH'ral avec de beaux appoinl(>ments, et décoré du cordon rouge; Vaudreuil lut nommé grand- croix de Sainl- Louis; Lévis, maréchal de camp; Bourlamaque et Senezergues, brigadiers; Bougainville, colonel et chevalier de Saint-Louis. « On ne sait, disent les Mémoires sur le Catiada, ce qui mérita au sieur de Bougainville le grade de colonel; car il ne lit aucune action de remarque. On attribua son avancement à la faveur de JH^ de Pompadour, ce qui tint lieu de mérite, s

La cour distribua beaucoup d'autres « grâces », fit un grand nombre de promotions; mais elle oublia d'envoyer du pain aux colons affamés. On annonça un envoi de vingt-cinq mille quarts de farine et d'autant de lard; mais tout se réduisit à six mille quarts; le reste était pour le compte de la Société. « Pour toutes troupes, on expédia trois cents hommes de recrues, quatn' ingi''uieurs, vingt-quatre canoniiii'is, ouvriers et armuriers, avec des armes et des munitions pour la campagne-. »

Bougainville, grisé par les honneurs qu'il avait reçus, quitta Paris avec l'illusion d'un beau succès. De Blaye où il s'était arrêté en se rendant à Bordeaux , il écrivit à .Montcalm une lettre confidentielle chiffrée, où il lui annonçait le résultat de sa mission : « L'incorporation de la milice approuvée et recommandée, retraite à la Louisiane admirée, non acceptée... La magie des sauvages, leur caractère, celui des Canadiens, les àneries, jalousies, intérêts, friponneries bien développées. La cour furieuse de la dépense. Lettre forte à M. Bigot. .M. Péan déconcerté^. .M. Vaudreuil, connu sans talents, sera soutenu par la marine.

« Battez-vous jusqu'à extinction; mais, si vous ne perdez pas tout, prétendez

' Collect. Lévis. — Bougainvilln, .Mémoires ù la cour, 12 janvioi- 175!). - Lettres de hi cour (le Versailles. Bour/ainiille <i Stonlvalm. \>. \\i. ' Lt" cliovalior Vhm avait passé en Fiance l'automne piécédent.

à toul; vous ('105; l'homme rlii jour... Doroil arrivé un mois après moi, tout élant fini, ost toujours lo mémo, a eu la croix de Saint-Louis.

€ Le roi nul, M"" la marquise loute-pui.ssanle, premier mini.sire. On lui avait dit que vous étiez trop vif; j'ai déirnit l'impression; a toutes bontés pour moi.

« Toujours à la cour, j"ai peu vu les gens de Paris... Enfin ne perdez pas tout, et vous serez tout. Yous n'avez ni ennemi, ni même aucun jaloux... Je vous nommerais toute la France, si je voulais nommer tontes les personnes qui vous aiment et vous veulent maréchal de France. Les petits enfants savent votre nom, et le Tp Deiim cnanté pour l'affaire de Carillon doit vous lairi' plaisir et aux troupes, car le roi dit dans sa lettre : Mes braves soldats du Canada...

a Le roi, en me faisant le même jour colonel et chevalier de Saint- Louis a dit qu'il faisait là ime chose extraoï'dinaire, mais (ju'il le faisait exprès. Vous poilez bonheur à ce dont vous vous mêlez. »

Bougainville rédigea en même temps une autre lellie (jni priuvail èlre communiquée au marquis de Vaudreuil.

tenant à son ami et son compagnon de jeux M. Bigot, il aurait ('lé rappelé immédiatement et mis en jugement, sans rinnuenc(! de M. de Puysieux et du maréchal d'Estrées', ses parents. M. Fierryer envoya un commissaire, AL (juerdisien- Trémais , examiner ses comptes, et lui écrivit : « On vous atlribue directement d'avoir gêné le commerce dans le libre approvisionnement de la colonie. Le munitionnaire général s'est rendu maître de toul, et donne à tout le prix qu'il veut. Vous avez vous-même fait acheter jiour le compte du roi, de la deuxième et troisième main, ce que vous auriez pu vous procurer dc^ la première, à moitié meilleur marché. Vous avez fait la fortune des personnes qui ont des relations avec vous, par les intérêts que vous avez fait prendre dans ces achats el dans ces entreprises. Vous avez l'état le plus splendide et le plus grand jeu au milieu de la misère pulilique... J(>. vous prie de faire de très si'rieuses réflexions sur la fa(;on dont l'administration qui vous a été confiée a été conduite jusqu'à présent, delà est plus important que peut-être vous ne le pensez... »

Le vaisseau du capitaine Canon, qui portait Bougainville el convoyait la flotte du munitionnaire, fit une as.se.z courte traversée, échappa aux poursuites des croiseurs anglais, mais fut retenu pendant dix-huit jours dans les lirumcs et les glaces du golfe. Avril avec ses avalanches de pluie et de soleil, avec ses alternatives de giboulées et de chauds effluves , avait gonfli' foules les rivières el amené la débâcle du Saint-Laurent, pendant que les vaisseaux, impatiemment attendus, remontaient lentement le cours du fleuve. Enfin, le 10 mai, ils jetèrent l'ancre, dans la rade de Québec. La nouvelle s'en répandit en quelques jours jus(ju'à Montréal et Carillon. C'était le premier événement de cette fameuse campagne de 1759, dont le dernier devait changer la face du continent américain.

« Jamais joie ne fut plus générale, dit le capitaine de Foligné; elle ranima le cœur de tout un peuple qui, pendant le cours d'un hiver des plus durs, avait été réduit à un quarteron de pain et une demi-livre de cheval. j>

Dans quelles dispositions d'e.sprit Montcalm reçut-il les messages de France? Il l'écrivait à sa femme peu de jours auparavant, t L'ennui ne tue pas, et je le vois bien; ma santé a été médiocre cet hiver; quelquefois mon estomac, fluxion sur un œil, mais ce n'a été que des misères. Je me flatte cependant de soutenir les fatigues d'une campagne où il y aura travail d'esprit et travail de corps. Je voudrais

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avoir un grain do foi suffisant pour mulliplier les hommes et les vivres. Cependant j'espère en Dieu; il a combattu pour moi le 8 juillet. Au reste, que sa volonté soit faite! Je mène ici une vie désagréable, je me ruine. Et incertain toujours si les nouvelles de France me consoleront, je les attends avec autant d'effroi que d'impatience. Être liuit mois sans en recevoir! Et qui .sait si nous en recevrons beaucoup cette année? .Mi ! s'il m'arrive quelque récompense, et le irislc avantage de figurer une ou deux Ibis par an dans les gazettes, que je l'achète cher!... On ne peut t'aimer plus tendrement, mon cœur; et quand mon retour?... Le moment où je vous reverrai sera le plus beau de ma vie. »

L'impassible Lévis m^ laissait paraître aucune de ces tristesses. L'extrémité du péril semblait, au contraire, le mettre en verve. C'est précisément à cette date qu'il priait sa grande amie et parente, la maréchale de Mirepoix, de lui choisir une femme si cela lui plaisait, quoiqu'il eût, dit-il, peu de goût pour le mariage.

« J'ai appris avec un très grand plaisir que vous m'aviez fait accorder le grade de maréchal de camp, ce qui me met à portée de prétendre à tout; et je suis actuellement susceptible de plusieurs grâces, comme d'être lieutenant général, inspecteur, d'avoir un gouvernement et même d'être fait cordon bleu; il y en a toujours eu dans ma famille, et malheureusement il n'y en avait plus. On pourrait bien s'aviser de me faire cordon rouge à la première occasion, sans que je le demande. Je vous supplie d'avance de prévenir les ministres que je n'en veux pas, parce que c'est comme une exclusion du cordon bleu, i

Au maréchal de Belle-Isle, Lévis annonçait avec une parfoite sîireté de coup d'oeil :

« Quoiqu'il paraisse que nous allons être vivement attaqués, je ne crains pas que les ennemis puissent nous réduire dans une seule campagne. Nous devons tout attendre de la valeur des troupes, de la bonne volonté des Canadiens et de la bonne disposition où les sauvages sont à notre égard. Je vis dans la meilleure intelligence avec MM. le marquis de Yaudreuil et de Montcalm; ils font l'un et l'autre cas de mes avis. Je pense qu'il faudra nous défendre pied à pied et nous battre jusqu'à extinction, d

Bougainville, en embrassant son général, espérait n'avoir à lui annoncer que des joies de famille; mais, au moment de son départ, il avait appris la mort d'une de ses filles. Laquelle? On n'avait pu le lui dire. « Je crois, écrivait le père désolé, que c'est la pauvre Mirette qui me ressemblait et que j'aimais fort. »

Montcalm ne devait jamais éclaircir ce doute.

Le maréchal de Belle-Isle, dans la dépêche qu'il lui adressait, dissimulait mal son embarras en lui annonçant l'abandon de la France, que le petit nombre de troupes expédiées ne rendait que plus apparent.

4 Outre, disait-il, qu'elles augmenteraient la disette des vivres que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage; et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportioimés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferail ici pour vous en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciler le ministère de Londres à en faire de plus considérables, pour conserver la supériorité qu'il s'est accjuise dans ce continent. »

î Le rouge ne vous raonte-t-il pas au front en lisant cette lettre, dit un écrivain français de nos jours, et croyez-vous qu'il ait pu se trouver, dans notre fier pays

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(le France, lui conseil de miiiislres pour la rédiger, un secrétaire d'Elal pour la siiriier '? »

« Quoique celle conduile déliai les tlanadiens de la fidélilé qu'ils devaieul à la France, puisqu'elle recuunaissail elle-niéme la supérioriU'^ absolue des Anglais en Amérique, pas un cepeudanl ne parla de rendre les armes; ils avaient encore du sang à verser et des sacrifices à faire pour celle ancienne patrie d'où sortaient leurs pères. S'il y cul des paroles de découragement, elles parlireiil ]ilnlùl du rang de l'armée que des rangs des colons -. »

« Comme il faut s'attendre, continuait Belle-Isie dans sa dépêche, que loul l'effort des Anglais va se porter sur le Canada, et (pi'ils vous attaquei'ont par les différents côtés à la fois, il est nécessaire que vous borniez votre plan de défensive aux points les plus essentiels et les plus rapprochés, afin qu'étant rassemblés dans un plus petit espace de pays, vous soyez toujours à portée de vous entre-secourir, vous communi(|uer el vous soutenir.

u 11 cvl de la dernière importance d(! conserver un pied dans le Canada, (pi(>lque médiocre qu'en soit l'espace que vous pourriez conserver; car, si nous l'avions une fois perdu en enlier, il serait impossible de le ravoir.

« C'est pour remplir cet objet que le roi compte sur votre zèle, voire courage et Vdlre (ipiniàtrelé, el que vous mettrez l'u œuvre loule voire industrie, et que vous conununiquerez les mêmes sentiments aux officiers principaux, el tous ensemble aux troupes qui sont sous vos ordres... J'ai répondu de vous au roi, et je suis bien assuré que vous ne me démentirez pas, et que pour le bien de l'Elal, la gloire de la nation el votre piopre conservation vous vous porterez aux plus grandes exlrémih's plulôl qu(t de jamais subir des condilions aussi honteuses qu'on a faites à l.ouisbourg, dont vous effacerez le souvenir. La confiance du roi est entière dans voire personne et toutes les qualités qu'il vous connaît. J'y ai bien confirmé Sa Majesté par les témoignages que je lui ai reiulus. s>

Dans la détresse où l'on était au Canada, qu'étaient-ce que les maigres approvisionnements (jui accompagnaient les recrues amenées par Bougainville? Les vingtliois navires arriv(''S à (jué'bec n'avaient procur('' (|ue le tiers de ce qui avait él('' demandé. « .Mais le peu est pn'cieux à qui n'a lieu , » répoiniait Montcalm au ministre. Et il concluait avec un courage qui ne devait pas se démentir : « J'ose répoudre d'un enlier dévouement à .sauver celle malheureuse colonie ou à périr. » \.o gouverneur jirolestait des mêmes senlimenls el mandait à la coui' que la colonie entière était prêle à mourir les armes à la main. Il disait vrai; car, malgré les vices de son administration , sa popularité était immense parmi les Canadiens, et il pouvait eu obtenir loul ce qu'il voulait. Il était regardé avec raison comme le père du peuple. Un savait qu'il était le seul de tous les gouvernants (jui eût pris dans lonles les occasions la cause des colons, et que c'était en grande partie pour cela (pi'il s'était alliré l'animadversion d(! l'armée. L'évêque el son clergé, doni l'inlluence élail prépondérante, partageaient les mêmes .sentiments. M'J'' de Ponlbriand el lui unireni leurs voix pour apjieler le peuple aux armes. Tous les hahilanls devaient se tenir tprèls à marcher au premier ordre avec leurs armes, leurs ustensiles et six jours de vivres. Un seul officier par compagnie devait resler à domicile avec les vieillaids, les infirmes el les malades.

' X. Maiiiiiei, Lu/Ires sur l'Anirrii/iip.

- Oamcau, Histoire du Cumula. I. II. \i. :i(m.

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« Getle campaiiiii', disail Ir Liouverm'ur, donnera aux Canadiens grandement nialièrc de se disliiigucr; la couliaiice que j'ai en eux n'est point ignorée de Sa Majesté, (|ue j'ai conslamnient informée de leurs services; ainsi elle s'attend à rc qu'ils leront lous les eiïorts qu'elle peut espérer de ses plus fidèles sujets; d'autant mieux qu'ils (li-iendroiit leur religion, conserveront leurs femmes, leurs enfants, leurs biens, et éviteront le cruel traitement que les Anglais leur préparent.

K De mon côté, ajoutait-il, je suis déterminé à ne consentir à aucune capitulation, convaincu des suites dangereuses qu'elle aurait pour tous les Canadiens. La chose est si certaine, qu'il serait incomparalilement plus doux pour eux, leurs femmes et leurs enfants, d'être ensevelis sous les ruines de la colonie. »

Afin de connaître d'avance l'arrivée de la flotte anglaise, des sentinelles furent placées de pointe en pointe, depuis le bas du fleuve jusqu'à la Pointe-Lévis, avec ordre d'allumer des feux de signaux dès qu'elle apparaîtrait. Les habitants des paroisses des deux rives situées au-dessous de Québec devaient préparer des caches dans les bois, y bâtir des cabanes à la manière des sauvages pour abriter leurs femmes, leurs enfants, leurs malades, leurs bestiaux et même leur mobilier. Les curés avaient ordre, à l'approche de l'ennemi, d'enlever le saint Sacrement des églises, avec tous les vases sacrés et les objets précieux, de les transporter dans les lieux de refuge, et d'y continuer de remplir les oflices de leur ministère auprès de leurs paroissiens.

La déportation des Acadiens , en 1755; l'enlèvement des habitants de l'Ile Royale et de l'île Saint-Jean qui venait d'avoir lieu; l'incendie de toutes les habitations de ces îles; celui de la côte de Gaspé jusqu'au Mont-Louis, d'où la Hotte d'Amherst avait enlevé tous les habitants qui avaient pu être saisis : toutes ces déprédations faisaient craindre le même sort pour le reste du Canada. Les Canadiens se croyaient pris entre l'alternative ou de mourir en combattant, ou d'être proscrits comme leurs frères de l'Acadie.

L'évêque de Québec, qui avait la réputation d'un saint et qu'on savait attaqué d'une maladie mortelle, avait jiublié un mandement qui avait été écouté comme le testament du vénérable prélat. Il ordonnait des prières publiques, et recommandait à ses diocésains de se battre avec la même vaillance que leurs pères. Ils accouraient en foule dans les églises en attendant de courir sous les drapeaux.

Dès qu'on avait appris que les Anglais devaient envahir le Canada par trois côtés à la fois, en attaquant Québec à l'est. Carillon au sud et Niagara à l'ouest, on avait envoyé des ingénieurs mettre chacune de ces trois places dans le meilleur état de défense possible : Pontleroy à Québec, Desandrouins à Carillon, Pouchot à Niagara. Ce dernier avait ordre d'y relever de son commandement le capitaine de Vassan.

Les séductions qu'exerçaient les Anglais dans l'Quest pour engager les tribus sauvages à se déclarer pour eux, ou du moins à rester neutres, avaient fait hâter le départ du capitaine Pouchot. Cet officier, qui prévoyait l'impossibilité de défendre le faible fort de Niagara contre les forces écrasantes qu'il allait avoir à combattre, ne consentit à partir que sur les sollicitations réunies de Montcalm et deVaudreuil. En prenant congé de Montcalm, Pouchot lui dit : k Mon général, il y a apparence que nous ne nous reverrons plus qu'en Angleterre. » Les deux soldats ne devaient jamais se revoir. Dans six mois Montcalm ne serait plus, et Pouchot, appelé après la guerre d'Amérique à se battre en Corse, irait tomber sous la balle d'un guérilla.

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Il était parti de Montréal (27 mars) à l'époque la jilus dangereuse de l'année, la fonlc des glaces. Cent cinquante -sept Canadiens, aux ordres de M. de Repentigny, l'accompagnaient. «Les glaces, dit Pouchot, manquaient sous les pieds, plus de trente Canadiens s'enfoncèrent. Heureusement, en se retenant aux glaces, ils remontaient dessus. 11 ne périt personne par une espèce de miracle. »

Cent cinquante Canadiens, commandés par M. Marin, et cent cinquante .soldats de la ligne, aux ordres de M. de Villiers, les rejoignirent à la Pointe-au-Baril, trois lieues au-dessus de la Présentation, où le capitaine Pouchot hâtait l'achèvcnicnt de deux barques armées de dix canons, qu'on y avait commencées l'automne précédent, dans le but de reprendre la supériorité sur le lac Ontario. A Niagara, le commandant se trouva à la tête de sept cents hommes, avec lesquels il avait ordre de réparer le fort et d'observer les mouvements des ennemis. S'ils o.«aient se hasarder dans le Saint-Laurent sans l'attaquer, il devait tomber sur leurs derrières avec toutes les forces réunies des difTérenls postes échelonnés jusqu'aux Illinois, renforcés de tous les sauvages qui voudraient les suivre. On ne désespérait pas de rassembler à la tète du lac Ontario un effectif de trois mille hommes.

Le chevalier de La Corne commandait au pied du lac un corps d'observation de douze cents hommes, avec lequel il devait disputer le passage des Mille -lies et tenir ensuite l'ennemi en échec aussi longtemps que possible, à la tète des rapides du Saint- Laurent.

Desandrouins était parti de Montréal un mois après Pouchot. Au fort Saint- Jean, il pressa la construction des quatre bateaux armés de canons, destinés à disputer aux Anglais la navigation du lac Champlain.

Lévis avait plus d'une fois attiré l'attention de Monlcalni sur l'importance stratégique de l'île aux Noix, dans le cas d'une retraite de l'année devant des forces supérieures. A quatre lieues au delà de Saint-Jean, «je reconnus, dit Desandrouins, suivant les ordres que j'en avais reçus de M. de Montcalm, la grande ile aux Noix, qui est belle et bien boisée, et qui peut avoir- de sept à huit cents toises de long sur cent cinquante de large. Elle est éloignée de cent toises de la côte est du lac, et de cent cinquante toises de celle de l'ouest. Les bords de cette île sont noyés actuellement; mais jamais l'eau n'arrive au milieu, qui est beaucoup plus élevé. »

Les observations de l'ingénieur Desandrouins confirmèrent Montcalm dans l'idée que lui avait inspirée Lévis de fortifier File aux Noix.

L'ouverture de la campagne amenait chaque jour des renlbrts à Carillon. M. de Langy venait d'arriver avec un parti de Canadiens et une centaine de sauvages. Les Anglais, toujours tardifs dans leurs mouvements, n'avaient pas encore pris pied à la tète du lac ticorgc. Desandrouins lut adjoint au parti de M. de Langy, fortifié d'une escouade de soldats aux ordres de M. de Louvicourt, commandant de l'artillerie, pour aller détruire ou emmener un grand nombre de berges et de bateaux qu'on y avait découverts.

Arrivé à la Chute, il fut impossible de faire avancer plus loin les sauvages, qui tinrent conseil sur conseil et s'amusèrent toute la journée « à tuer des loutres » le long de la rivière. Enfin le détachement franchit le lac, où il coula à fond une barque, brûla une grande quantité de rames et d'alfùts, prit cinquante berges, vingt pierriers, beaucoup de fer et d'acier, enfin causa un donmiagc de plus de quarante mille livres, tout cela sous les yeux des éclaireurs ennemis. La hardiesse des Français ne se démentait pas sur ce champ de bataille illustré par tant d'actes

de bravoure. Les sauvages avaient découvert la pisle d'un détachement de soldats anglais qu'ils n'avaient osé attaquer. Les Canadiens de Langy et les soldats de Louvicourt se mirent à leur poursuite, les cernèrent et les firent tous prisonniers, au nombre d'une quarantaine. Trois furent tués à la fin de l'action par les sauvages, malgré tous les efforts des Français.

L'arrivée de Bourlamaque, investi du commandement de l'armée de Carillon, forte de deux mille hommes, et dont l'arrière -garde faisait étape le long du lac Champlain, accéléra les travaux de défense. Les ateliers furent organisés, et tous les bataillons de la ligne et de la milice fournirent des travailleurs. On y mettait la dernière main quand arrivèrent les nouvelles de France apportées par Bougainville.

Québec paraissait le point le plus menacé. Bourlamaque reçut ordre de faire sauter les forts de Carillon et de Saint -Frédéric si l'ennemi se présentait avec des forces trop considérables, et de se replier sur l'Ile aux Noix, où il devait sans délai faire commencer des retranchements.

A Québec, où les travaux de fortifications dirigés par Pontleroy avaient d'abord été poussés avec lenteur, la certitude d'une prochaine attaque avait mis toute la population sur pied. Soldats et citoyens, rivalisant de zèle, se mirent à l'ouvrage avec une furieuse activité. Du centre de la colonie où il se trouvait à Montréal, Montcalm suivait toutes les opérations , prêtant l'oreille à tous les bruits, prêt à se lancer, au premier signal, vers l'endroit où apparaîtrait la première des trois armées envahissantes.

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