‹ Montcalm et Lévis (volume 2)Chapitre 2 sur 28 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

l'État avait été désemparé par une tempête : on ne lui fournissait pas d'agrès ni de voiles, faute de moyens.

La conséquence d'un tel système fut In stagnation du commerce, l'aiïaiblissement de la marine, et, dans un avenir prochain, la perte des colonies.

Il ne manquait que le ridicule pour ternie à cette administration sénile : la guerre de la succession d'Autriche, aussi injuste dans ses causes que désastreuse dans ses résultats, lui en fournit l'occasion. Le ministre, vaincu, se rendit la risée de l'Europe par ses dépêches écrites du ton d'un vieillard presque en enfance.

La France était cependant destinée à subir de plus grandes humiliations : ce fut le jour où l'on vit installer à Versailles et siéger au conseil des ministres une courtisane I l-^t pnur donner ce je ne sais quoi d'achevé à cet abaissement, la marquise de Pompadour se trouva à l'apogée de sa puissance au moment où r.\ngleterre s'apprêtait à disputer à la France l'empire de l'Inde et de l'.Xmérique, c'est-à-dire la première place parmi les nations civilisées.

L'.Knglelerre avait eu sa part dans les hontes de ce temps; mais elle allait se relever sous la main d'un grand homme. L'Angleterre avait, au reste, un immense avantage sur la France ; c'est qu'elle n'était pas, comme celle-ci, une monarchie absolue, mais plutôt une république aristocratique, où l'opinion du peuple était souveraine. Celte opinion avait fini par l'emporter sur les répugnances personnelles du roi (ieorges II. qui avait dû accepter pour ministre le grand tribun dont la niiîle éhiquence avait soulevé le patriotisme anglais et dominé le parlement. .\vec William Pitt au pouvoir, l'Angleterre pouvait prétendre à tcuil ce qu'elle a réalisé depuis. Il fut l'archilecte de sa grandeur. Kn moins de dix ans, il lui ilonna l'empire des mers et la prépondérance dans l'Inde et dans r.\mérique.

Pin avait pris la direction des affaires l'année même où avait été déclarée cette guerre de Sept ans qui devait changer la face de r.\mérique, et dont, par un singulier pronostic, le premier coup de canon fut tiré sur ses côtes.

Ijans une guerre où la marine était appelée à jouer un si grand rôle, il était facile de prévoir quel serait le résultat définitif en considérant la force respective des deux flottes. Celle (r.\ngleterre se composait de cent vaisseaux de ligne et de soixante -quatorze frégates, tandis que celle de h'rance ne comptait que soixante vaisseaux de ligni' et trente et une frégates.

Cette énorme disproportion n'était cependant pas comparable à celle qui existait entre les colonies anglaises et la colonie française d'.\mérique, cause première de la guerre. La Nouvelle-France, dont le territoire s'étendait du golfe Saint-Laurent au g'olfe du Mexique, des .AUéghanys aux montagnes Rocheuses, ne comptait guèrf que quatri'-vingl mille colons, tandis que les colonies anglaises, resserrées entre l'.^tlantique et les montagnes qui lui servent de contreforts, avaient une population d'un million deux cent mille Ames. Les ressources des deux colonies étaient dans les mômes proportions.

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La raison principale de cette inégalité ne provenait pas, comme on Ta trop souvent répété, d'une politique plus prévoyante de la part de ia Grande- Bretagne. A l'origine, celle-ci n'avait pas plus compris que la France l'importance de ces colonies transatlantiques. Gromwell, dont on ne contestera pas le génie, en avait si peu l'idée, qu'il proposa aux colons de la Nouvelle- Angleterre d'abandonner leur pays pour venir se fixer en Irlande, où il leur iiflrait les terres enlevées aux catholiques.

La grande cause de cette disproportion est dans le fait bien connu que la race française n'émigre pas. Habitant le plus beau et le plus riche pays du monde, elle s'y est si profondément enracinée, que son génie est devenu réfraclaire à l'idée d'e.xpatriation.

On sait comment s'est faite la colonisation de la Nouvelle-France; il n'a fallu rien moins que l'impulsion de l'Église et de l'État, à une époque où ces deux puissances étaient souveraines, pour déterminer un courant d'émigration. Et quel a été le résultat après un siècle d'elïorts? En 1700, le nombre des immigrants venus de France n'avait pas atteint le chiffre de six mille, tandis que dans les colonies anglaises, à la même date, il dépassait celui de cent mille.

On a souvent reproché au gouvernement français de n'avoir pas, comme celui d'Angleterre, laissé ses colonies profiter des dissensions politiques et religieuses qui poussaient hors de son sein une partie de sa population. Mais on ne réfléchit pas que les circonstances étaient loin d'être les mêmes dans les deux pays. L'Angleterre, devenue toute protestante, ne s'était pas trouvée, comme la France, en face d'un dualisme religieux qui avait mis son existence en danger. Les protestants français, observe judicieusement .M. Guizot, voulaient créer un État dans l'Etat, et ne craignaient pas, afin d'y réussir, de recourir à la trahison.

Pour ne parler que de la Nouvelle- France, n'a-t-elle pas été attaquée à trois reprises par des huguenots français passés à l'ennemi et chargés du commandement des troupes anglaises'? C'est à ia suite de ces événements que le gouvernement français interdit aux huguenots l'entrée du Canada. Mais là où ce gouvernement commit une grave erreur, ce fut quand il refusa d'écouter la demande aussi juste que pacifique qu'ils firent d'aller se fixer dans les solitudes inhabitées de la Louisiane, n'exigeant d'autre privilège que celui d'y pratiquer librement leur religion à l'ombre du drapeau français. Ponlchartrain, à qui avait été remise la requête des huguenots (1699), lit cette incroyable réponse : « Le roi n'a pas chassé les protestants de France pour les laisser se constituer en république dans le nouveau monde. » Sans cette malheureuse politique, les protestants français, au lieu d'aller enrichir les contrées ennemies en s'v transportant avec leurs familles et leurs for-

' I. "expédition do Tlioiuas Kerk r(jiilic niu'hoc, cellt' de Claude de la Tour coiilre le fort Snlnl-I.oiiis , celle de Charles de la Tour eoritre le fort de la rivière Saint-Jean.

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lunes, auraient éniijjré en frrand nombre dan? la Louisiane, où ils auraient formé en peu de temps une florissante colonie, qui. à mesure que l'antagonisme reliffieux aiir,iil disparu, se serait rattachée à la France, la patrie des ancêtres. Et, au moment de la crise suprême, quand la France et l'Angleterre se disputèrent la prépondérance en .Amérique, ils auraient été probablement en état île faire une puissante diversion qui eid pu complètement changer le sort des armes.

Quoi qu'il en soit de cette politique, elle avait eu pour résultat d'implanter sur les bords du Saint- Laurent une colonie indéracinable, et qui, après avoir passé à travers un siècle de formidables crises, allait présenter un des phénomènes les plus extraordinaires de vitalité et d'expansion dont l'histoire fasse mention.

En 1750, les Canadiens n'étaient qu'une poignée d'hommes comparés à leurs redoutables voisins; mais ils avaient sur eux un immense avantage, celai de l'unité, l-'ormant une population homogène de race et de religion, ils étaient liés ensemble par une double hiérarchie civile et religieuse, aussi puissante l'une que l'autre, et se prêtant un mutuel concours. Ils présentaient ainsi une masse compacte d'anlant plus (lilTioile à entamer, qu'elle était protégée par un immense rempart de forêts et de solitudes inhabitées.

Les treize colonies voisines offraient une physionomie toute différente. Autant la colonie française était unie, autant celles-là étaient divisées. Fondées à l'origine sans lien commun, elles avaient grandi, l'une à côté de l'autre, sans se rapprocher ni se fondre ensemble. On reconnaissait bien en elles des traits généraux de ressemblance, les grandes lignes de la législation anglaise et du protestantisme, les mêmes tendances démocratiques découlant du gouvernement représentatif apporté de la mère patrie; mais, au delà, c'était l'image du chaos. La masse de la population était d'extraction saxonne, mais il s'y mêlait beaucoup d'éléments ayant d'autres origines. De là une variété presque infiiiic dr caractère, de croyances, de lois, de mœurs, de coutumes. Cette masse énorme, exubérante de vie, était encore inconsciente de sa force, ne l'ayant jamais essayée. L'esprit public n'existait pas, ou du moins ne s'étendait [las au delà des frontières de chîique province. La plupart se jalousaient, souvent se querellaient pour des rivalités d'intérêt ou de secte. La cour de Londres, dont la main était aussi douce en politique que dure en affaires de commerce, se gardait bien d'intervenir, afin de dominer l'une par l'autre ces provinces, dont la puissance lui donnait déjà des inquiétudes.

.Mais voici venir le jour où r.Vngleterre elle-même va apprendre aux colons américains à s'unir, à connaître leurs forces, à s'inspirer du même souffle patriotique. Ce jour-là ils essayeront leurs armes contre la France au Canada; mais le lendemain ils les tourneronl contre leur mère patrie, et la déclaration d'indépendance des Ktats-Unis, signée f)ar le Congrès, recevra la ratification île l'Angleterre.

11 ne sera plus question alors de \u in-[][e colonie française abandonnée

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