INTRODUCTION H
sur les bords du Saint- Laurent. La France, qui l'a perdue, achève de l'uublier. L'Angleterre, qui l'élreint, s'apprête à l'absorber. Va-t-elle disparaître? Sans doute que son nom va être effacé de ces rivaf>es. La France avait désespéré du Canada longtemps avant d'avoir signé le traité de Paris ; mais les Canadiens ne désespérèrent pas d'eux-mêmes. C'est alors que s'ouvre la plus belle page de leur histoire : c«tte lutte héroïque dont la guerre de Sept ans n'avait été que le prélude, ils ont été décimés par les combats et la famine. Vaudreuil les a comptés avant de partir pour la France : ils ne sont plus que quatre-vingt mille, ruinés, dépouillés, désarmés'. Un grand nombre d'entre eux, dont les villages ont été brûlés par l'ennemi, n'ont d'autre abri que des huttes grossières qu'ils se sont construites avec des troncs d'arbres. Tous ceux des leurs dont la ruine n'était pas achevée ont pris le chemin de la France avec les débris de l'armée .française. C'est dans ces conditions que s'est engagée la lutte suprême. La bataille a duré un siècle; elle a été acharnée, sans relâche, mais les courages ont été plus grands que les dangers.
Aujourd'hui le triomphe est assuré. Ce que la France n'avait pu faire avec toute sa puissance, les quatre-vingt mille l'ont fait à eux seuls. Ils ont fondé une France en Amérique. Ils ont gardé intact tout ce que la mère patrie leur avait légué : sa langue, sa religion, ses lois, ses traditions. A l'heure présente, ils sont plus nombreux et plus unis que n'étaient les colonies anglaises lorsqu'elles ont proclamé leur indépendance.
' Boiigainville , Considératiom sur le Canada.
CxUERRE DU CANADA
PREMIKRKS ANNÉES IlE MOMT.AI.M ET DE I.KVIS. — L\ Xni;VEL[,E - FRANCE
Le M mars 1756, le général marquis de Montcalm descendait les degrés du palais de Versailles, où il venait de recevoir les derniers ordres du roi Louis XV. Il partait pour le Canada, où il allait remplacer le baron de Dieskau, lait prisonnier, l'année précédente, à la malheureuse affaire du lac Saint-Sacrement. Le prince, à qui le marquis de Montcalm avait été recommande comme un des plus brillants officiers de son armée, l'avait élevé au grade de maréchal de camp et nommé commandant des troupes qu'il envoyait soutenir la guerre dans cette colonie.
Le lendemain, le général partit de Versailles pour Brest, en compagnie de son premier aide de camp, M. de Bougainville, jeune homme alors peu connu, mais qui devait plus tard se rendre célèbre par ses voyages autour du monde.
Montcalm était plein d'espérance et de joie à son départ, car le roi avait mis le comble à ses bontés en nommant son fils, à peine âgé de dix-sept ans, colonel d'un régiment de cavalerie. L'heureux père s'était empresse de faire part de ce joyeux événement à sa femme et à sa mère, en leur annonçant qu'il était allé avec son fds remercier le roi et présenter le jeune colonel à toute la famille royale.
' La pri'iniéip édition de i-ot ouvrajïe a été publiée en deux volumes à Québec en ISHI. chez les éditeurs Deniers et fière. Il a été composé d'après un très grand nombre de documents entièrement inédits que l'auteur a trouvés en France. Le propriétaire des pièces originales. .M. le comte Raimond de Xicolay, en a fait faire une copie authentique, qu'il a généreusement offerte au gouvernement de la province de Québec, qui les a publiés sous la direction de l'auteur. Cette collection forme onze volumes grand in -S», parmi lesquels se trouvent le Journal même de Montcalm, celui du chevalier do Lévis. leur correspondance, celle de Vaudreuil. de Bourlamaque, de Bigot et d'une foule d'autres officipis civils et militaires du Canada avec le chevalier de Lévis, les relations de plusieurs expéditions, les lettres et les pièces officielles de la cour de Versailles. Dans la présente édition, l'auteur a suppiimé un certain nombre de détails qui n'offrent pas en France le mi'-me intérêt qu'au Canada.
14 MONTCAl.M ET I.EVIS
Avant même son dépari de Versailles, Montcalm avait conçu la meilleure opinion de Rongainville : « C'est un homme d'esprit et de société aimable, » écrivait-il à sa mère. Et un peu plus tard, il disait dans son journal : » C'est un jeune homme qui a de l'esprit et des belles-lettres, grand géomèlro, connu par son ouvrage sur le calcul intégral; il est de la Société royale de Londres, aspire à être de l'Académie des sciences de Paris... Il sait très bien l'anglais, et a mis à profit un voyage qu'il a lait en Angleterre et en llollnnde. Il m'est très recommandé par M^'' de Pompadour. »
De son coté, Hougainville avait été entièrement subjugué par les manières du marquis de Montcalm : « Je suis enchanté de mon général, écrit-il à son frère; il est aimable, plein d'esprit, l'ranc et ouvert. »
Le vovage à travers la Hretagne fut assez agiéable, grâce aux premiers beaux jours du printemps, qui commençaient à faire éclater les bourgeons et reverdir les coteaux.
Montcalm liouva à l'.rest toute sa maison qui l'y avait précédé, et son deuxième aide de camp, M. de la Hochebeaucour, « homme de condition, natif du Poitou, lieutenant au régimeni de cavalerie de .Montcalm. » Il y fut rejoint peu après par son troisième aide de camp, M. Marcel, sergent au régiment de Flandres, promu au grade d'officier.
A Brest vivait alors un des hommes les plus intègres (pii eût exercé les fonctions d'intendant au Canada, M. Ilocquart, qui fil grand accueil à Montcalm et aux officiers supérieurs qui le suivaient.
« .M. et M'"'' Ilocquart m'ont très bien reçu. C'est un couple bien assorti; honnêtes gens, vertueux, bien intentionnés, tenant une bonne maison. Aussi M. Ilocquart a-t-il été vingt ans intendant en Canada .sans avoir augmenté' .sa fortune, contre l'ordinaire des intendants des colonies, qui n'y font que de trop grands profits aux dépens du pays. »
Dans le salon de .M"'o ilocquart se trouvait un homme avec qui Montcalm venait de nouer les premiers liens d'une amitié (jui ne devait jamais se démentir : c'était le chevalier de Lévis, arrivé la veille à lirest, et qui avait été choisi pour commander en second sous ses ordres avec le grade de brigadier.
Personne depuis lors n'a possédé autant que Lévis la conliance de Montcalm. Il a été son ami le plus intime, son conseiller, le confident de tous ses secrets. Sa correspondance avec Lévis, découverte récemment, révèle qu'il reconnaissait en lui un maitrc dans l'arl niililaiic.
Us ont été tous deux, avec des fortunes diverses, les derniers défenseurs d'une cause perdue, et ont concentré autour d'eux les dernières gloires des armes françaises en Amérique.
Louis- Joseph, marquis de Montcalm, seigneur de Saint-Véran, était né le 29 février \~H, au château de Candiac, près de Nîmes. Il appartenait à une antique famille originaire du Rouergue. Ses ancêtres s'étaient illustrés de père en fils sur les champs de bataille. « La guerre, disait-on dans le pays, est le tombeau des .Montcalm. »
La marquise de Saint-Véran, née Marie-Thérèse de Lauris de CastcUane, mère de Louis- Joseph, était une femme d'un caractère émincnt et d'une piété plus éminente encore. Elle avait converti au catholicisme son mari, né de parents huguenots, et avait exercé une influence extraordinaire sur son fils. Si les principes qu'elle lui inspira ne le préservèrent pas de tous les écarts, dans ce siècle de débordement
MONTCAI.M ET LHVIS
IS
et d'impiété, ils lui firent une impression qui ne s'effaça jam;iis et ([ui délcrmiiia les grandes lignes de sa vie.
Les premières années de son enfance s'écoulèrent à Roquemaure, auprès de son aïeule maternelle, M""' de Vaux, « laquelle, comme toutes les grand'mères, le gâta un peu; ce qui, dit-il, joint à ma santé délicate, fit qu'en 1718 je ne savais pas lire. »
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