iiKiri|Uis de Monkiilm
d'après un porlrait ap|iartenaii( à M. le iiiar(|uis Viilor de iloiiUalui.
Il fut alors confié aux soins de M. Louis Dumas , son oncle de la main gauche , esprit original, qui avait les qualités et les défauts d'un savant et d'un pédagogue. Heureusement qu'il ne trouva pas en Louis -Joseph un disciple aussi docile qu'en son frère cadet, qu'il fit mourir, à l'âge de sept ans, d'un excès de travail. 11 avait fait de cet enfant un petit prodige, qui, dès l'âge de six ans, savait l'hébreu, le grec et le latin, outre le gascon qu'il parlait si bien, qu'il semblait ne connaître que cette langue. 11 possédait aussi les éléments de l'histoire de France, l'arithmétique, la géographie et le blason.
Louis-Joseph, malgré de fréquentes révoltes contre le système de son rude maître, fit de rapides progrès dans l'étude du latin, du grec et de l'histoire, grâce à une inlehigence vive et à une heureuse mémoire.
16 MONÏCAI.M KT I.KVIS
Le marquis de Saint -Véran, (|iii av;iit transporte dans sa nouvelle croyance l'âprelé du calvinisme, notait pas moins sévère que M. Dumas pour le jeune Monicalni; il l'oblisTeait à tenir un journal où il lui rendait compte de son temps et de ses progirès. L'enfant s'oubliait assez souvent; il était si jeune! Son père l'en gourmandait, et il est amusant de lire comment le fils plaidait sa propre cause.
A peine entré dans sa quatorzième année, il suivit les traditions de famille et joignit l'armée, mais sans abandonner son cours d'étude. M. Dumas voyait tant de différence entre ses progrès et ceux qu'il avait vu faire au petit prodige, dont il ne s'attribuait pas la mort, qu'il en était désespéré. Mais ce qui le désolait pour le moins autant, c'était l'écriture de son élève; elle était désastreuse. C'était un défaut radical dont, malgré des efforts héroïques, Montcalm ne devait jamais se corriger, et qui était destiné à faire le désespoir de ses biographes après avoir fait celui de son précepteur.
La carrière de Montcalm l'appelait à être un homme d'action : il en avait les
goûts et les aptitudes. 11 fut un militaire à la faijon antique, faisant toujours une
large part à l'étude dans la vie des camps. Il écrivait de l'armée à son père en ll:\â :
« J'apprends l'allemand,... et je lis plus de grec, grâce à la solitude, que je
n'en avais lu depuis trois ou quatre ans. »
Montcalm reçut le baptême de feu sous les murs de Kehl (ili^S), et ne démentit pas la vaillance de ses aïeux. L'année suivante, il assistait à la prise de Philippsbourg, où il vit le vieux maréchal de Berwick, victorieux comme Turenne , emporté comme lui par un boulet.
La mort de son père ramena le jeune officier au château paternel, à son cher Candiac, devenu sa propriété.
Il ne reste plus aujourd'hui que la moitié du château de Candiac; mais sa masse sévère est encore imposante. Entourée d'arbres fruitiers, elle domine la campagne ondulée et solitaire qui lui sert d'horizon'. C'est là, sous le ciel ensoleillé du Languedoc, parmi les plantations d'oliviers et d'amandiers qu'il cultivait, que II' lïitur héros du Canada jiassa les quelques années do paix et de bonheur qui lui étaient réservées. C'est là qu'il conduisit sa jeune femme, dont, par une singulière loïncidence , la famille avait eu des rapports avec le Canada. Son grand-oncle, l'intendanl Talon, y avait été le fondateur de l'administration royale.
.\ngélique-Louise Talon du Boulay, que .Moiilralni avait épousée en 1736, lui avait apporté quelques biens (jui ne l'avaient pas rendu riche.
La marquise était plus à la hauteur de son mari par le coîur que par l'intelligence, mais elle était épouse aussi lendrc que mère dévouée. Ils eurent dix enfants, dont six vécurent : deux garçons et quatre filles.
Montcalm avait. à un iiaut degré l'esprit de famille; il était profondément attaché à ce coin de la France, où il trouvait dans la compagnie de sa mère, de sa femme et de ses petits enfants, tous les plaisirs qu'il aimait. De fait, il y jouissait de l'existence féodale avec tous ses charmes. Aussi, quand il sera exilé à quinze cents lieues de là, au fond des forêts d'Amérique, on l'entendra bien des fois soupirer : « Quand reverrai -je la patrie? Quand reverrai-je mon cher Candiac? »
Durant les fréquentes et longues absences auxquelles l'obligeait le service militaire, l'avenir de sa jeune famille le préoccupait. Alors, avec cet esprit de loi qu'il
' l.ois(|u(> ji' visitai le iliàiiau de (jniliar. on 1873. il élail devenu la piopiiélù île la lamillo de Beinis.
MO.NTCAI.M ET I.KVIS
tenait de sa mère, il demandait à Dieu, — c'est lui-même qui récrit, — de les conserver tous et de les faire prospérer pour ce monde et pour l'autre. « On trouvera, ajoutait-il, que c'est beaucoup et surtout quatre filles pour une fortune médiocre; mais Dieu laissa-t-ii jamais ses enfants au besoin?
Aux petits des oiseaux il donne la pùture, Et sa bonté s'étend sur lunlo la nature. »
Pendant la guerre de la succession d'Autricbe, .Montcalm avait suivi son réiiimcnt en Bohème, et eut sa part des souffrances de l'armée française. Plus tard, au
1^ V ->5L^*'TVji,*'
Château de Candiac, où est né le marquis de Montcalm.
Canada, il rappellera à ses soldats la famine qu'ils eurent à endurer pendant cette terrible catnpagne, et il écrira à Lévis (17.57) : <r Les temps vont être plus durs, à certains égards, qu'à Prague... .Vccoutumés à se prêter à tout et en ayant déjà donné des preuves à Prague, je n'attends pas moins d'eux dans les circonstances présentes. «
Une étroite amitié l'avait uni alors à l'intrépide Clicvert, dont il sentait l'âme égale à la sienne.
Montcalm était colonel du régiment d'Auxerrois-infanterie durant la campagne d'Italie (174-6), oii il faillit terminer sa carrière. Fait prisonnier tout sanglant sur le champ de bataille, après la défaite des Français devant Plaisance, il écrivait à sa mère : « Nous avons eu hier une afiaire des plus fâcheuses. Il y a eu nombre d'officiers, généraux et colonels, tués ou blessés. Je suis des derniers, avec cinq coups de sabre. Heureusement aucun n'est dangereux, à ce que l'on m'assure, et je le juge par les forces qui me restent, quoique j'aie perdu de mon sang en abondance, ayant une artère coupée. Mon régiment, que j'avais deux Ibis rallié, est anéanti. »
Promu au grade de brigadier à sa rentrée en France, il alla se faire écharper de nouveau dans une gorge des Alpes, oi'i le frère du maréchal de Delle-lsle se fit
IS MO.NTCAl.M ET l.EVIS
hier folleiiu'iil avi-c qualrc mille Français. Les deux nouvelles hlcssures qu'il avait reeues à celle affaire lui valurent les félicilalions du roi, le i;rade de mestre de camp et le commandement d'un nouveau régiment de cavalerie, désigné sous le nom de .Monlcalm.
La paix d'.\ix-la-r-liapelle (17W) lui procura quelques années de repos, les dernières qu'il eut à passer au cliàleau de Candiac. Nous l'y trouvons en lévrier 1750, lisant à sa mère et à sa femme la lettre suivante que venait de lui adresser le garde des sceaux :
(c A Vcisaillos. a.'j janvier, ;'i iiiiimit.
" Peut-être ne vous attendiez- vous plus, monsieur, à recevoir de mes nouvelles au sujet de la dernière conversation que j'ai eue avec vous le jour que vous m'êtes venu (lire adieu à Paris. Je n'ai pas cependant perdu de vue un instant, depuis ce lemps-là, l'ouverture que je vous ai faite alors, et c'est avec le plus grand plaisir que je vous en annonce le succès. Le roi a donc déterminé sur vous son choix pour vous charger du couimandenient de ses troupes dans l'Amérique septentrionale, et il vous honorera à voire départ du grade de maréchal de camp.
« D'Aroenson. »
La lecture de celle lettre jela dans le désespoir la marquise de .Montcalm, dont le caractère timide, un peu effacé, s'élevait difficilement au-dessus du cercle de famille. Klle ne jpul jamais consentir à laisser partir son mari pour celle expédifion si lointaine. La marquise de Sainl-Véran, au contraire, forte comme une Homaine, quoique brisée de douleur, conseilla à son fils d'accepter ce poste d'honneur et de confiance que lui offrait son souverain. La marquise de Montcalm ne pardonna jamais ce conseil à sa belle-mère et lui reprocha plus tard la mort de son mari'.
A lirest, .Montcalm avait rencontré dans le chevalier de Lévis un compagnon d'armes qui s'était trouvé avec lui sur plus d'un champ de bataille. Gaston-François de Lévis était, connue Montcalm, originaire du Languedoc. 11 était né le 23 août 1720, au château d'Azar, d'une des plus anliques maisons de France. Dès la troisième croisade, Philippe de Lévis accompagnait le roi Pliilippe-.Vuguste en terre sainte. Deux membres de cette famille, Henri de Lévis, duc de Yentadour, et François- Christophe de Lévis, duc de Damville, avaient été vice-rois de la Nouvelle -France ('162.'j- lOii). Dès l'âge de (pialorze ans, le chevalier de Lévis portait l'épée et annonçait des talents aussi solides que brillants. Le régiment de la marine où il était lieutenant se battit à l'allaire de Clausen. Le jeune Lévis se lit remarquer par une bravoure et un sang-froid surprenants pour son âge; il obtint une promotion. Ce fut, dit-on, pendant la campagne de Bohème que .Montcalm et lui se virent pour la première fois. Lévis, blessé à la cuisse d'un éclat de bombe au siège de Prague, était probablement au nombre des invalides laissés dans cette ville à la garde de l'héroïque Chevert.
11 soutint un combat opiniâtre sur les bords du Mein, à la tète d'un détachement de cent lionunes, et assista à la bataille de Dellinghen (27 juin 1743). Les pertes que le régiment de la marine essuya dans cette bataille ne lui permirent pas de rentrer en campagne. Le chevalier de Lévis revint en France.
■ Je tii-u: ceUv tiaditioii du iiianiuis Vii-tor de .Muntcaliii.
MONTCAI.M ET LEVIS
Peu de temps après, il passa à l'armée de la Haute-Alsace, sous les ordres du iiuiréchal de Coigny, qu'il suivit en Souabe, où il ne se distingua pas moins que dans les campagnes précédentes.
En 17i."), il servit sous le prince de Conli cl se trouvait au passage du Rhin. Il suivit, l'année suivante, son régiment dirigé sur Nice ]iour défendre les frontières de la Provence.
Nommé aide-major de l'armée d'Italie en 17-47, il se signala aux sièges de .Mon-
Le maréchal de Lévis, d'après un tableau appartenant à la galerie de M. le comte liaimond de Nicolay.
talban, de Valence, de Cazal , de Villefranche et du château de Vintimille. A la désastreuse bataille de Plaisance, il eut un cheval tué sous lui, et fut blessé à la tête d'un coup de feu, près de Biéglis, où il avait été détaché pour faire une reconnaissance.
Pendant celle campagne, le chevalier de Lévis avait fait admirer sa valeur, sa présence d'esprit et de rares qualités militaires. On cite de lui un brillant fait d'armes qui eut du retentissement. Le duc de .Mirepoix, fiaston de Lévis, son cousin, commandant le régiment delà marine, l'avait choisi pour aide de camp à l'attaque de .Montalban. Ils se trouvèrent tous deux sans escorte, au débouché d'une gorge, en présence d'un bataillon de Piémonlais : « Bas les armes! crient-ils à l'ennemi, vous êtes entourés. » Le bataillon fut fait prisonnier.
Tels étaient les services militaires qui avaient mis en vue le chevalier de Lévis,
-20 MONTCAI.M I;T I.ICVIS
el qui avjiienl dùlormiiié le conilc d'Arscnson à l'adjoiiidrc :i AloiUcalin dans le commandcmenl des Iroiipi'S du fianada.
Ces deux hommes ont joué un si grand rôle à celte période de noire histoire, qu'il est nécessaire, avant d'aller plus loin, de bien définir leur caractère. Rarement deux commandants lurent unis d'une si étroite amitié et s'entendirent si bien ensemble dans toutes leurs opérations; et cependant leurs caractères présentaient des contrastes frappants. .Vutant l'un était ardent, autant l'autre était tempéré.
Montcalm était le véritable .Méridional : son tempérament avait la chaleur du ciel de Provence; il s'emportait (acilement, mais redevenait maître de lui-môme avec la même facilité. Un jour, — c'était avant ses campagnes d'Amérique, — il commandait à une grande revue dans une des villes du Midi. Un de ses officiers, qu'il eut à réprimander pour sa tenue, hasarda quelques remarques un peu vives. Montcalm fut suflbqué di' colère el accabla le malheureux oflicier d'un tel flot d'invectives, que toute sa suite en fut consternée. Il s'en aperi;ut el resta confus de lui-même. Peu de temps après, dans une circonstance tout aussi solennelle, ayant vu venir le même officier, il courut à lui, l'embrassa en le serrant dans ses bras et en lui disant :
« Je vous aime comme mon fils, voilà pourquoi je vous reprends comme un père '. n
Ce trait peint Montcalm au naturel: caractère impétueux, irascible, mais bon enfant. C'est dans ces qualités et ces défauts qu'il faut chercher l'explication des succès et des revers du général.
Le chevalier de Lévis, quoique né dans le Midi comme .Montcalm, n'avait rien de son impétuosité ni de sa loquacité. Il était calme, froid, sobre de paroles.
Tous deux étaient également ambitieux, rêvant toujours de l'avancement dans la carrière militaire et des honneurs, ayant les yeux sans cesse tournés vers la cour de Versailles pour demander ce que, dans le style du temps, on appelait des grâces. Mais Montcalm se créait facilement des obstacles, tandis que Lévis les évitait avec le plus grand soin, ne perdant jamais de vue le but qu'il poursuivait. Dans tout le cours de l'expédition, on verra apparaître ce grand mobile de leurs actions. Au reste, chefs et soldats sont animés du même esprit. L'avenir de la colonie qu'ils vont défendre les intéresse assez peu. C'est une contrée lointaine, affligée d'un climat rigoureux, peuplée d'une poignée de Français, dont on ne comprend plus guère l'importance, et que Voltaire, l'oracle du siècle, appelle quelques arpents de neige, en attendant que le ministre Choiseul se félicite d'en être débarrassé.
Si, pour les soldats de France, ce n'est pas une terre étrangère, elle va le devenir; ils le sentent, ils le prévoient. D'ici là c'est ])0ur eux un champ de bataille où ils vont cueillir des lauriers et gagner des grades, il ne l'aul pas perdre cela de vue dans l'élude des dernières années du régime français au Canada. Les intérêts de la colonie seront souvent en conflit avec ceux de l'année, el il en résultera bien des erreurs el des fautes.
Dans la rade de Brest, une flottille de .six voiles était prêle à ap]iiirriller puiir transporter le corps ex])édilionnaire placé sous les ordres de Montcalm. Ce corps se composait des seconds bataillons des régiments de la Sarre et de Hoyal-lloussillon, commandés le premier par M. de Senczcrgues, le second par le chevalier de Iterni'lz, cl formanl un elfeclif de onze cent (luatie-vingt-ncuf hommes.
' fj'llc aiii'cdolf est de tradition dans la famille ilii f-'iiiéial , pt m'a dij laconti'O iiai- lo marquis Victor de Montcalm.
L'arrivée de ces régiments avait lait sensation dans la ville, où les généraux, entourés de brillants élals-majors, les avaient passés en revue au milieu d'une loule qui les avait suivis jus(|ue sur les quais, en les accompagnant de ses acclamations.
Plusieurs ofliciers de la garnison s'étaient même pris d'enthousiasme pour l'expédition, qui avait l'attrait d'une aventure, et avaient oITert des sommes d'argent pour remplacer ceux qui partaient.
Les régiments, vêtus et armés à neuf, avaient une tenue superbe. L'uniforme de la Sarre était blanc, à revers et parements bleus, tandis que celui de Royal-Houssillon était de même, à revers et paremeiils rouges.
Village et ch.ileau d'Ajac (Aude), où est né Lévis. Vue d'ensemble, prise du coté du sud-est.
« On ne peut rien ajouter, écrivait Montcalm au ministre, à la bonne grâce, à l'air de satisfaction et de gaieté avec lesquels l'ofiicier et le soldat se sont embarqués. »
De son côté, Bougainville ajoutait :
« Les soldats avant que d'aller à bord eurent à déjeuner, et tous s'embarquèrent sans confusion ni désordre, avec une ardeur et une gaieté incroyables. Oi'elle nation que la nôtre! Heureux qui la commande et qui en est digne... »
Les trois frégates avaient été destinées aux chefs de l'expédition : Montcalm montait la Licorne, Lévis la Sauvage, et le colonel de Bourlamaque, troisième commandant, la Sirène. Les troupes avaient été réparties sur les trois vaisseaux, le Hérus, Y Illustre et !e Léopard.
Pendant les préparatifs du départ, Montcalm, accablé d'ouvrage, avait eu peu de temps à donner à sa coirespondancc; mais dès qu'il se vit installé à bord de son navire, sa première pensée fut pour Candiac, et il se liàta d'y envoyer des nouvelles rassurantes.
« Ma frégate la Licorne, disait- il, est neuve et bien propre à résister aux tempêtes; et l'on me donne le sieur Pèlegrin, capitaine de port de Québec, qui irait les yeux fermés dans le fleuve Siiiiit-Lainenl. Vous voyez que M. le garde des sceaux
22 MONTCAI.M ET I.EVIS
veut me conserver. M. de la Rigaudière (commandant la Licorne) est un olTicier d'un grand mérite et très aimable. »
Telle était à celte date la décadence de la marine française, qu'elle n'osait plus se mesurer avec celle d'Angleterre; à tel point que le marquis de Conflans, marin aussi brave qu'expérimenté, ne se crut pas en état, faute d'équipage, d'envoyer deux vaisseaux à la découverte avant la sortie du corps expéditionnaire.
Monlcalm avait l'âme d'un soldat, mais il avait une mère, une femme, des enfants; et il éprouvait un serrement de cœur en regardant les côtes de France, qu'il ne devait plus jamais revoir. Il tâchait de se fortifier et de consoler les siens en se persuadant et en les assurant qu'il reviendrait.
« J'espère, madame, écrivait-il à sa belle-mère, la marquise du Roulay, que Dieu nous conservera l'un cl l'autre, et me procurera la grâce la plus chère et la plus flatteuse pour moi, qui est celle de vous embrasser au retour de l'expédition du Canada. Heureusement je m'en crois sur, et ce pressentiment me soutient. »
La première semaine de la traversée fut fort agréable; mais le 12, vers les quatre heures du soir, le temps changea soudainement.
« 11 y eut un grain de vent, suivi d'une espèce de tempête, qui nous a obligés de mettre à la cape l't d'y rester toute la nuit; ce gros temps nous a fort fatigués et rendus presque tous malades. »
Le coup de vent du 12 n'était que lu prélude d'une épouvantable tempête qui dura quatre-vingt-dix heures, sépara les vaisseaux et les mit en danger.
« Le jour de Pâques, ajoute Montcalm, nous ramena un temps favorable, ce qui nous fit plaisir à tous. Nous eûmes la consolalion d'entendre la messe, qui ne put se dire qu'avec beaucoup de précaution , en faisant tenir le calice par un matelot assuré. Je n'oublierai pas de sitôt cette semaine sainte.
« On est sur les vaisseaux d'une manière édifiante; on y prie Dieu trois fois par jour : le matin, le soir avant que l'équipage soupe, et on dit les litanies de la Vienge à rentrée de la nuit. A chaque fois on prie Dieu pour le roi, pour l'équipage, et on termine toujours les prières par des cris de : Vice le roi ! Les dimanches et les fêtes on dit les vêpres sur le poni, afin ([ue tout l'équipage puisse y assister, même sans quitter les mano'uvres. »
En somme, la traversée avait été heureuse. Avant même d'avoir mis pied à terre, Montcalm se hàla de rassurer sa famille, en adressant à sa mère une lettre datée '< du mouillage à dix lieues de Québec, le 11 mai ».
.Malgré tout ce que les officiers français avaient entendu dire du fleuve Saint- Laurent, ils furent frappés de son immensité et de la majesté de ses rivages. L'époque était favorable pour faire ressortir ses sauvages beautés, car la saison était plus avancée que d'habitude, et la nature commençait à prendre l'aspect réjoui du printemps.
1 La journée a été tempérée, observe Montcalm, le cS mai; il a même fait chaud comme en France dans le commencement de l'été. >■
On l'entendra plus tard vanter le ciel éclatant du pays, la pureté de l'atmosphère. Les voyageurs oubliaient les longueurs de la roule en contemplant les grands horizons, les larges découpures boisées des Laurenlides, au pied desquelles cinglait le navire.
< Depuis le cap Tourmente jusqu'à (juébec, remarque le général, la côte présente le plus beau pays du monde, et elle est très cultivée et remplie d'habitations.
MOXÏCAI.M ET LÉVIS 23
Du côlé du sud , elle commence à offrir un beau pays depuis Kamouraska, et il v a une paroisse de deux lieues en deux lieues. »
La Licorne était venue mouiller non loin du cap Tourmente, où elle attendit plusieurs jours le lion vent, qui ne s'élevait pas. Ces contretemps, au terme du voyage, étaient une trop rude épreuve pour la nature vive de Montcalm. Il s'impatiente; les pieds lui brûlent dans cette prison flottante où il est enfermé depuis six semaines. Il veut débarquer. Le rivage de Saint-Joacliim est si proche ! la plage est belle, et il n'y a que dix lieues de là à Uuébec. On lui représente qu'à cette saison les chemins sont presque impraticables. N'importe, il essayera. Il ordonne de descendre le canot et se met en frais d'aller à terre.
Je cite son Journal :
« Du 10 mai 1750. — Les vents continuant d'être toujours contraires, j'ai pris mon parti pour débarquera la Petite-Ferme et nie rendre par terre à Québec avec des petites voitures du pays, charrettes et calèches, qui sont comme nos cabriolets, conduites par un seul cheval. L'espèce de chevaux est dans le goût de ceux des Ardennes pour la force, la fatigue et même la tournure. Le chemin de la Petite- Ferme à Québec est beau, on le fait dans la belle saison en six heures; on change à chaque paroisse de voiture, ce qui retarde, à moins qu'on n'en ait fait prévenir. On paye ces voilures à un cheval à raison de vingt sols par lieue. Les lieues sont déterminées sur celles de l'Ile-de-France. Je fus obligé de coucher en chemin chez M. du Burou, curé de la paroise du Château -Piicher. Les cures sont ordinairement possédées par des gens de condition ou de bonne famille du pays; ils sont plus considérés qu'en France, mieux logés, et, comme ils ont la dime de tous grains, les moindres cures valent douze cents livres et communément deux mille livres. j>
En apercevant, des hauteurs de Montmorency, le promontoire escarpé de Québec, Montcalm ne put s'empêcher d'admirer sa position stratégique. Il examina du même coup d'œil militaire le vaste panorama qu'il avait sous les yeux, les hautes falaises de Lévis, l'immense rade, les côtes de Beauport, où il devait, trois ans plus tard, remporter sa dernière victoire. En franchissant d'un cœur léger les murs do Québec, il était bien loin de soupçonner que la cime de ce rocher allait lui servir de tombeau.
Le général a consigné dans son Journal ses premières impressions en mettant pied à terre au Canada :
« La côte, depuis l'endroit où j'ai débarqué, jusqu'à Québec, m'a paru bien cultivée, les paysans très à leur aise, vivant comme de petits gentilshommes de France, ayant chacun deux ou trois arpents de terre sur trente de profondeur. Les habitations ne sont pas contiguës, chaque habitant ayant voulu avoir son domaine à portée de sa maison.
« J'ai observé que les paysans canadiens parlent très bien français; et comme sans doute ils sont plus accoutumés à aller par eau que par terre, ils emploient volontiers les expressions prises de la marine.
« Le Canada doit être un bon pays pour y vivre à bon marché en temps de paix ; mais tout est hors de prix depuis la guerre. Les marchandises qu'on tire de France viennent difficilement; et comme tout habitant est milicien, et qu'on en tire beaucoup pour aller à la guerre, le peu qui reste ne suffit pas pour cultivi-r les terres, élever les bestiaux et allei- à la chasse; ce qui occasionne une grande rareté poiu' la vie.
t4 MONTCALM ET LÉVIS
< Le seul gouvernement de Québec a l'ail marcher depuis le le>- de mai trois mille miliciens, dont dix- neuf cents guerriers et onze cents hommes pour le service; et le roi, qui ne leur donne aucune solde, est obligé de les nourrir.
<i M. Bigot, intendant, m'a donné à dîner avec quarante personnes. La magnificence et la bonne chère annoncent que la place est bonne, qu'il s'en fait honneur, et un habitant de Paris aurait été surpris de la profusion de bonnes choses en tout genre.
« L'évêque, M. de Pontbriand, prélat respectable, voulut me donner à souper, ainsi que M. le chevalier de Longueuil, commandant la place en l'absence de M. de Vaudreuil, gouverneur général, que les opérations de la campagne retiennent à Montréal, j»
.Montcalm fut vivement intéressé en visitant la petite ville de Québec, qui occupait déjà une si grande place dans l'histoire de la Nouvelle-France. Tout était nouveau pour lui dans ce nouveau monde : celte société si jeune comparée à la société si vieille qu'il venait de quitter, cette nature immense et sauvage comparée à la gracieuse nature de France.
La. petite enceinte de Québec regorgeait de soldats, de miliciens et de Peaux- Rouges, qu'on dirigeait rapidement vers les frontières, où ils allaient rencontrer l'ennemi. C'était un assemblage aussi bizarre par les costumes que par les mœurs. Avec son activité brûlante, le marquis eut bientôt parcouru la ville et les remparts. .M. (le Longueuil d l'intendant qui l'accompagnaient lui en avaient indiqué les principaux points : le château Saint- Louis, dont la masse sévère et imposante dominait la crête du cap; au pied, la ville basse, centre principal des affaires avec le mouvement de la navigation. Du sein des rues étroites et tortueuses surgissaient les clochers des églises de Noire-Dame, des jésuites, des récoUels, le séminaire, le palais de l'évêque, le monastère des Ursulines, les ruines de l'ilùtel-Dieu, incendié l'année précédente', et plus loin, dans la vallée du Saint-Charles, le monastère de riloiiilal-dénéral; enfin, tout au jiied de la falaise, le palais de l'intendant. Il n'était pas besoin d'en voir davantage pour reconnaître que c'était bien là le cœur de la Nouvelle -France. Les trois palais du gouverneur, de l'intendant et de l'évêque, étaient l'expression de la triple puis.-ancc qui rayonnait d'ici jusqu'aux extrémités de cet immense conlinenl. Dans la seule enceinte des murs, cinq églises, trois monastères, un collège, un séminaire, révélaient quelle élail la part qu'avait le catholicisme dans celte impulsion.
La colonie ne consistait qu'en deux lisières de paroisses échelonnées de chaque côté du Saint- Laurent. Au delà, dans toutes les directions, régnait la forêt primilive, la forèl interminable, couvrant de son vaste et uniforme manteau de verdure luonlagnes, plaines cl ravins; la forêt avec ses lacs, ses savanes, ses rivières sans nombre, avec ses cataractes grondant nuit et jour, avec ses myriades de ruisseaux gazouillant sous la feuillue, avec ses rochers et ses caps dénudés ou moussus, dressant leur front immobile au vent ou à la neige, à la pluie ou au soleil, solitudes redoutables, servant de repaires aux bêles féroces et aux tribus indigènes plus féroces encore. Ces tribus étaient disséminées un peu partout. A l'est vivaient les Elchemiiis, les Abénakis, les .Micmacs, éternels ennemis des Anglais; au sud, les cinq nations iroquoises, ennemies traditionnelles des Français, aujourd'hui indé-
• Les liospilnliiTcf nf-i-ii|i.iiiiii ;il<ii> un.- aili' rlii cdllr'f.'f .les jr'siiilfs.
MOXTCAI.M ET I.KVI:* 27
cises, chercliaiU une occasion pour se déclarer; plus loin c'étaient les Chaouenons, les Miamis, les Chéroquis; et vers le grand ouest, les Poutéolamis, les Outaouais, les Illinois, les Sakis, et une multitude d'autres tribus indigènes presque toutes sympathiques aux Français. J'ai indiqué ailleurs la raison de cette sympathie; il suffit de rappeler ici, en passant, que la co'onisation anglaise était partie d'un tout autre principe que la colonisation française : l'égoïsme en avait été le mobile; et cette difl'érence n'avait pas échappé à la sagacité indienne.
Le Canada n'était vulnérable que par trois points : les trois voies maritimes du Saint-Laurent, du lac Champlain et des grands lacs. La citadelle de Louisbourg gardait l'entrée du golfe; le fort Saint-Frédéric protégeait la tète du lac Champlain, et le fort Frontenac la sortie des grands lacs.
Les pays d'en haut, qui s'étendaient à des dislances indéterminées, étaient le vaste champ d'exploitation des coureurs de bois. C'est là que se formait cette race de hardis pionniers, d'où étaient sortis les plus illustres découvreurs : les Joliet, les Nicolas Perrot, les Mcolet, les La Vérendrye et tant d'autres. Race indomptable, indisciplinée, cruelle parfois à force d'être témoin de cruautés sans nom. Vêtus à l'indienne, accoutumés à toutes les fatigues, connaissant tous les sentiers aussi bien que les sauvages, alliés souvent à eux par des mariages plus ou moins réguliers, ayant parmi leurs tribus une grande iniluence, les coureurs de bois étaient d'une utilité inappréciable en temps de guerre.
A certaines époques de l'année, on les voyait arriver, accompagnés la plupart du temps de sauvages i)agayanl comme eux les canots d'écorce et fredonnant des chansons canadiennes. Ces enfants perdus de la civilisation avaient pris les allures de leurs hôtes habituels, fiers et nonchalants comme eux; les bras, la poitrine et les mains tatoués, les muscles secs et durs, les yeux perçants, éclairant des traits et un teint de cuivre. Ils venaient de toutes les profondeurs du désert où ils avaient rempli leurs pirogues de paquets de fourrures achetées des sauvages.
Braves souvent jusqu'à la témérité, mais ne comprenant pas la bravoure comme les Européens, ils se battaient à la manière des sauvages, c'est-à-dire en guérillas. Pour eux, reculer n'était pas une fuite ni une honte, c'était une manière de prendre une meilleure position. Leur indiscipline était un danger pour les armées régulières, qu'elles exposaient à se débander; aussi les employait-on de préférence dans les expéditions à la découverte et pour les coups de main.
Depuis le jour où le plus grand des découvreurs français, Champlain, avait pénétré le premier dans la vallée des grands lacs, ces vastes régions étaient devenues le domaine de la France. Elle y avait conquis un double droit, celui de premier occupant et celui de puissance civilisatrice, seul droit, en définitive, qui puisse justifier aux yeux de la raison l'envahissement d'un pays barbare.
En 167.:>, Joliet et Marquette s'étaient confiés aux eaux inconnues du .Mississipi et avaient suivi leurs gigantesques méandres jusqu'à l'Arkansas; La Salle avait reconnu son embouchure et sondé son delta sous le ciel des tropiques (1682). C'étaient des Français qui, en apercevant du haut des Alléghanys le magnifique bras du Mississipi, qui étalait fes flots dorés en serpentant à travers la vallée de l'Ohio, avaient poussé celte exclamation : « La Belle-Rivière! d qui fut son premier nom. La Vérendrye avait, le premier, fixé ses regards sur les cimes des montagnes Rocheuses (il't:^).
Avant que les explorateurs eussent dressé les caries de ce pays, les mission-
iS MONTC.VLM ET I.ÉYIS
naires l'avaient arrosé de leur sang. Dans les bourgades les plus lointaines et les plus farouches, on voyait souvent une petite croix surmonter une cabane d'écorce, et sur le seuil apparaître la robe noire ou le manteau de bure do quelque moine.
A réternel honneur de la France, on peut dire avec un historien protestant :
« Paisibles, bénignes et bienfaisantes furent les armes de sa conquête. La France cherchait à soumettre non parle sabre, mais par la croix; elle aspirait non pas. à écraser et à détruire les nations qu'elle envahissait, mais à les convertir, à les civiliser et à les embrasser dans son sein comme ses enfants'. »
Et ailleurs : « Les co'ons français agirent, à l'égard de l'inconstante et sanguinaire race, qui réclamait la souveraineté de cette terre, dans un esprit de mansuétude bien propre à contraster d'une éclatante manière avec la cruauté rapace des Espagnols et la dureté des Anglais.
« Dans le plan de la colonisation anglaise, il n'était tenu nul compte des tribus; dans le plan de la colonisation française, elles étaient tout. »
Ainsi, hostilité ou indifférence à l'égard des Indiens, tel était l'esprit dans lequel étaient nées et avaient grandi les colonies voisines. Elles s'étaient t'uues confinées sur le ver.-ant oriental des montagnes qui les séparaient de nous, tant que l'intérêt et l'ambition n'avaient pas tourné leurs yeux et leurs pas vers le couchant. Il leur avait fallu plus d'un siècle pour les décider à s'y aventurer, car leur conduite traditionnelle envers les indigènes avait rendu leur accès auprès d'eux aussi difficile qu'il était facile aux Français. Du moins, après un siècle, l'expérience les avait-elle instruits? Apportaient ils aux Indiens une idée élevée, un bienfait, la civilisation? Non; rien de tout cela. Trafic et boissons, voilà tout ce qu'ils leur offraient. Mais ils étaient aussi riches de ces objets qu'ils étaient dépourvus de tout le reste.
On achèvera de comprendre l'e.sprit de démoralisalion qui marchait avec ces nouveaux envahisseurs, quand on saura qu'ils se composaient de l'écunic de la po|iulati(in '.
Tels furent les premiers conquérants américains de l'Uuesl.
En peu d'années, grâce à leurs moyens, ils firent une concurrence redoutable aux trafiquants français et attirèrent un bon nombre de tribus à (pii ils vendaient, à des conditions plus avantageuses, des armes, des rnunilions, des marchandises et tout ce qui pouvait les tenter.
En 17-48, le Canada était gouverné par un officier de marine sans grâce extérieure, parce qu'il était bossu, mais extrêmement intelligent, instruit, actif, perspicace, et qui devait s'illustrer plus tard par une belle victoire sur les Anglais devant l'ilc de Minorque. Le comte de la Galissonnière attira fortement l'attention de son gouvernement sur le danger qui menaçait la Nouvelle France du côté des Alléghanys, et sur la nécessité de la protéger par un système de forts (pii les rattachât en même temps à la Louisiane.
La Nouvelle- France était faite à l'image des deux grands llcuves qui la traversaient cl dont les sources se rapprochent et ne se touchent pas. A mesure qu'on s'éloignait des points d'appui qu'elle avait, l'un au nord, à l'entrée du Saint- Laurent, l'autre au miili. aux bouches du Mississipi, ses forces diminuaient et finis-
' Parknian. Pioneers of France in the New-World, p. 417.
' Oinwiililit', gouvcriii'Ui <li; la Virginie, cité par .M. Païkiiiaii, éi-iivait à llaiiiiltori, (.'ouvciiicur ilu la Pensylvaiiie, on parlant de ces trafiquants : « Tliey ajiprar to nie lo fif in gênerai a set of aliamloiii'J wrotrh<>>. » Kl llamillon lui rt'i«finclait : •• I ronrur willi von in opinion tlial tliey are a very lirencioiis peopln. ..
saiciil par disparailre avant de s'clre rejointes. La colonie allait être coupée en deux si on ne se liàlail d'exécuter les pians iJe la Galissonnière. Ce fut la préoccupation des administrations qui suivirent.
Une chaîne de forts fut construite, à d'énormes frais, sur les principaux points par où l'ennemi pouvait débouclier : le fort Niagara, sur le lac Ontario, h l'emboucluire de la rivière de la Chute; le fort Duquesne, à la jonction de la rivière Alléghany avec l'Ohio; les forts Machault, Le Bcouf et Presqu'île, qui établissaient la communication avec le lac Erié; le fort Miamis, sur la rivière du même nom; le fort Vinccnnes, sur le Ouabache; enfin, sur le Mississipi, le fort de Chartres, le seul qui fût digne du nom de fort, bâti en pierre avec quatre bastions imprenables sans artillerie.
Avant la déclaration formelle de la guerre qui avait amené Montcalm au Canada, trois rencontres fameuses avaient eu lieu sur les frontières indécises qui séparaient les deux colonies : l'une au fort Nécessité, où avait été tué Jumonville; l'autre près du fort Duquesne, où le général Braddock avait payé de sa vie son orgueilleuse témérité; la troisième à la tète du lac George, où le baron de Dieskau avait été battu, blessé et fait prisonnier.
L'explication détaillée de ces événements avait absorbé l'attention de Montcalm dès ses premières conversations à Québec, parce qu'elle lui donnait la clef de la situation. Il avait entendu ce récit de la bouche même des officiers français et canadiens qui avaient pris part à l'une ou l'autre de ces actions. Le marquis n'avait pas observé avec un moindre intérêt la société coloniale dont on lui avait vanté l'originalité et l'agrément, et dont il se promettait bien de tirer parti pour tromper les ennuis de l'exil.
Montcalm n'aurait pas été un homme du xviiic siècle, s'il n'avait pas aimé le plaisir; mais il savait le concilier avec le travail. La société de bon ton était pour lui un besoin. Avant même son départ pour le Canada il s'était enquis de celle qu'il y rencontrerait. « Je lis avec grand plaisir, écrivait-il de Lyon, l'histoire de la JN'ouvelle-France par le Père de Charlevoix. 11 fait une description agréable de Québec : compagnie choisie. »
Montcalm ne fut pas désappointé. Accueilli avec empressement par toute la société, qui le recherchait ta cause de sa haute position, mais aussi à cause des grâces de son esprit, de la gaieté et des charmes de sa conversation, il fut enchanté d'elle autant qu'elle le fut de lui.
Ce petit monde était une miniature de la société française, ayant comme elle ses stratifications, ses degrés hiérarchiques bien caractérisés. Au sommet, c'était la noblesse d'épée ou de robe : les seigneurs, les fonctionnaires publics, le haut clergé; au second plan venaient les bourgeois, les commerçants, auxquels pouvait s'adjoindre le clergé des campagnes; enfin au troisième rang était le peuple, ce qu'on appelait et ce qu'on appelle encore aujourd'hui les habitants, cette classe nombreuse de cultivateurs cjui n'a rien de commun avec le paysan français, surtout celui d'autrefois, mais qui a la conscience de son importance et de sa dignité; 1 vivant, selon l'expression de Montcalm, comme de petits gentilshommes de France. »
Les privilèges des seigneurs étant moindres au Canada qu'en France, et, les censitaires étant plus indépendants, il n'y avait pas entre eux les mêmes distances ni les mêmes préjugés : toutes les classes vivant en général dans une parfaite har-
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nionii\ L'inslruclion se bornait à un petit nombre, mais elle était excellente; elle embrassait ceux qui avaient suivi le cours classique du collège des jésuites de OuébeCjOU qui avaient étudié en Europe. Les femmes étaient plus instruites que les liommcs. grâce à de plus amples moyens d'instruction, grâce aux couvents répandus dans les villes et les campagnes. OiHiicju'il y eût des écoles dans les paroisses, la masse du peuple ne savait ni lire ni écrire. On peut dire que son instruction se bornait en grande partie à renseignement qu'il recevait du haut de la chaire.
L'esprit de révolte contre toute loi divine et humaine, qui soufflait alors sur la France, n'était pas parvenu jusqu'ici. L'autorité civile et religieuse était acceptée sans conteste. Cette autorité était concentrée en trois mains : celle du gouverneur, celle de l'intendant et celle de l'évéque, qui d'ordinaire se prêtaient un mutuel appui. Il en résultait une forte unité d'action qui en temps de guerre était d'une valeur inapjiréciable, et qui explique la longue résistance du Canada à un ennemi inliuinient supérieur en nombre et en ressources de tout genre, mais divisé.
Cet absolutisme, si utile au dehors, était fatal au dedans : il tuait toute initiative; il tenait le peuple dans un perpétuel état d'enfance, et ouvrait la porte à tous les abus. Tandis qu'au delà de la frontière l'esprit démocrali(|ue était poussé jusqu'à l'exagéraliou , ici le régime monarchique dégénérait eu autocratie.
De tout tenqis le peuple avait été soigneusement écarté des affaires publiques; il ne comprenait pas ses droits, il n'aspirait pas à conquérir sa liberté. Cependant tout esprit d'indépendance n'était pas étouflë au sein de cette rude et vaillante race. On ne saurait si bien comprimer la uatiu'e humaine, qu'elle ne trouve une issue quelque part. L'issue ici, c'était la forêt qui s'ouvrait de tous côtés avec ses mille sentiers mystérieux, avec ses tribus vagabondes, avec la délivrance de tout lien, avec l'attraction de ses aventures. Toute la jeunesse canadienne avait une tendance vers la forêt, nourrissait l'amour des voyages. Les natures les plus ardentes ne pouvaient y résister, et elles allaient grossir l'armée des coureurs de bois.
« On ne compte guère à Québec que sept mille âmes, écrivait Charlevoix en MHH; mais on y trouve un pclil monde choisi où il ne manque rien de ce qui peut former une société agréable. On y voit des cercles aussi brillants qu'il y en ait ailleurs. On joue, on fait des parties de promenades, l'été, en calèche ou en canot; l'hiver, en traîne sur la neige ou en patins sur la glace. On chasse beaucoup; quantité de gentilshommes n'ont guère (pie celte ressource pour vivre à leur aise. Les nouvelles courantes se réduisent à bien peu de choses, parce que le pays n'en fournit presque point, et que celles d'Europe arrivent toutes à la fois; mais elles occupent une bonne partie de l'année. On p(ilili(|ue sur le passé, on conjecture sur l'avenir : les sciences et les beaux -arts ont leur tour, et la conversation ne tombe point. Les Canadiens, c'est-à-dire les créoles du Canada, respirent en naissant un air de liberté qui les rend fort agréables dans le commerce de la vie, et nulle part ailleurs on ne parle plus purement le français. On ne remarque même ici aucun accent.
« On ne voit point en ce pays de personnes riches, et c'est bien dommage, car on y aime à s'y faire honneur de son bien; et personne [)resque ne s'amuse à thésauriser. On fait bonne chère, si avec cela on peut avoir de quoi se bien mettre; sinon on se retranche sur la table pour être bien vêtu. Aussi faut-il avouer que les ajustements font bien à nos créoles. Tout est ici de belle taille et le plus beau sang du monde dans les deux sexes; l'esprit enjoué, les manières douces et polies sont
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ai
communs à tous; et la rusticité, soit dans le langage, soit dans les façons, n'est pas même connue dans les campagnes les plus écartées.
« 11 n'en est pas de même, dit-on, des Anglais nos voisins. Et qui ne connaîtrait les doux colonies que par la manière de vivre, d'agir et de parler des colons, ne balancerait pas à juger que la nôtre est plus florissante. Il règne dans la Nouvelle-Angleterre et dans les autres provinces du continent de l'Amérique soumises à l'empire britannique une opulence dont il semble qu'on ne sait point profiter, et dans la Nouvelle- France une pauvreté cachée par un air d'aisance qui ne parait point étudié. Le commerce et la culture des plantations lorlifient la première; l'industrie des habitants soutient la seconde , et le goût de la nation y répand un
H,fi-..i^
M. de Léry a emporté l'épée à la main, le 27 mars, un fort de pieux près de Chouaguen.
agrément infini. Le colon anglais amasse du bien et ne fait aucune dépense superflue; le Français jouit de ce qu'il a, et souvent fait parade de ce qu'il n'a point. Celui-là travaille pour ses héritiers; celui-ci laisse les siens dans la nécessité, où il s'est trouvé lui-même, de se tirer d'affaire comme ils pourront. »
L'étiquette jouait un grand rôle dans celte colonie où les amusements prenaient une si large place. Elle avait même certaines exigences inconnues en France. On sait que les questions de préséance avaient plus d'une fois pris la proportion d'événements.
Monlcalm en fait la remarque dans sa correspondance; il était cependant sensiblement flatté lorsqu'il écrivait : « On a tiré le canon à mon arrivée; cet honneur ne m'était pas dû en France, mais en fait d'honneurs il y a des usages particuliers dans les colonies.
« On n'espérait pas au Canada, ajoute-t-il, que les secours que le roi y destinait cette année y arrivassent d'aussi bonne heure.
4 L'hiver n'a pas été rude, ce qui a été fort heureux pour la navigation. La saison est très avancée. M. le marquis de Vaudreuil a déjà tout mis en mouvement : milices, troupes de la colonie avec nos bataillons et nos sauvages pour entrer en campagne. M. le marquis de Monlcalm pari après- demain pour le joindre.
32 MONTCAI.M KT I.KVIS
" Les opérations de l'hiver se bornent à beaucoiii) de courses de la part des sauvages d'en haut, qui ont réellement désolé une partie delà Pensylvanie et de la Virginie, et à un détachement que M. de Vaudreuil a fait faire par M. de Léry, lieutenant des troupes de la colonie, qui avec environ trois cents hommes, Canadiens et sauvages, et soixante soldats volontaires des bataillons français, a fait une marche d'un mois par des bois impraticables, et a emporté l'épée à la main, le 27 mars, un fort de pieux près de Chouaguen (Oswego). »
L'expédition de M. de Léry, que Montcalm signale ici en quelques lignes, est un de ces hardis coups de main comme (jn en trouve plusieurs exemples dans nos annales, et qui répandaient autant d'étonnement que de terreur parmi les ennemis. Celte expédition, entreprise en plein mois de février, ne dura pas moins de quarante-quatre jours, pendant lesquels le détachement parcourut plus de deux cents lieues.
Il faillit périr au retour, « laute de vivres et de souliers, et rentra à .Montréal triomphant, mais exténué. »
En parlant de cette expédition, .Montcalm fait cette réflexion : « Les soldats conviennent que les fatigues de Bohème n'approchaient pas de celles de ce détachement. Ils s'y sont distingués et ont supporté ces fatigues, l'incommodité de marcher en raquettes, de conduire ses vivres sur une traîne, comme les Canadiens qui y sont accoutumés. »
Cet exploit avait eu le double avantage de causer des pertes considérables à l'ennemi et d'arrêter ses projets d'attaque contre Frontenac et Niagara.
EXPKDITION CONTRE LE FORT CHOU.VliUEN
Montcalm emporta de Québec l'impression la plus favorable, quoiqu'il n'y eût séjourné qu'une dizaine de jours.
Il avait dépêché un courrier à M. de Vaudreuil pour lui annoncer son arrivée ; et dès qu'il eut appris que le reste de la flotte était dans les eaux du fleuve, avant même l'arrivée du chevalier du Lévis, il se rendit à Montréal pour conférer avec le gouverneur sur le plan de campagne à suivre.
Rien ne fit pressentir, dans cette première entrevue, la terrible animosité qui devait bientôt surgir entre ces deux hommes, devenir si fatale à l'un et à l'autre et encore plus fatale à la colonie. La réserve diplomatique qu'ils eurent à s'imposer durant cette conférence tout officielle disparut sous les formes courtoises, sous les grands airs de cour auxquels chacun d'eux était habitué.
Vaudreuil était un gentilhomme de belle taille, fier de sa personne autant que de sa vieille origine. Plus d'une fois, au cours de l'entretien, il toi.sa des pieds à la tète, sans qu'il y parût, le petit homme allègre, au regard perçant, à la parole brève, véhémente, qui gesticulait devant lui avec une pétulance extraordinaire.
H le senlit grandir à mesure qu'il parlait, el il dut entrevoir dès lors ce qu'il y avait de dominateur dans cette volonté qui trouvait une expression si énergique. H dut regretter aussi plus (jue jamais de n'avoir pu faire prévaloir l'avis qu'il avait donné au ministre peu de mois auparavant, dans un mémoire où il disait qu'il n'était nullement nécessaire d'envoyer un oflicier général pour remplacer le baron de Dieskau.
Le marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada, d'après un porlrail appartenant à M™' la comtesse de Clermonf -Tonnerre, née Vaudreuil.
Vaudreuil aurait eu raison de parler de la sorte, s'il avait été un Frontenac; car le partage du commandement militaire, tel que entendu par la cour, était plein d'inconvénients. Mais Vaudreuil était loin d'avoir l'étoffe d'un Frontenac.
Montcalm, de son côté, n'ignorait probablement pas les démarches faites par Vaudreuil ; mais il se llattait que sa supériorité militaire ferait accepter ses services de bonne grâce.
La cour avait cru éviter le dualisme dans le commandement en affirmant l'autorité du gouverneur. La lettre du roi à Vaudreuil disait formellement : 1 .^^. le marquis de Montcalm n'a pas le commandement des troupes de terre ; il ne peut l'avoir que sous votre autorité, et il doit être en tout et pour tout sous vos ordres. »
34 MONTCAI.M ET I.ÉVIS
Pierre-François iligaud, marquis de Yaudreuii-Cavagiial, élail le lils du gouverneur de ce nom qui avait administré la Nouvelle-France pendant vingt-deux ons (^170^1-1725), avec autant de sagesse que de fermeté. D'abord gouverneur de la Louisiane, il avait succédé au marquis Duquesne en 1755. Comme son père, il était très aimé des Canadiens, qui étaient tiers d'avoir un des leurs à leur tête. Au reste, ses défauts comme ses qualités étaient d'une nature à le rendre populaire.
Il était doux, affable et complètement dévoué aux colons, qu'il traitait comme ses enfants, et qui le regardaient avec raison comme leur père; mais il était d'un caractère faible, irrésolu, peu éclairé, jaloux de son autorité et exploité par un entourage corrompu , qu'il était incapable de dominer.
Monlcalm ne remarqua guère ces défauts au premier abord, et il parut très satisfait des préparatifs de campagne ordonnés par Vaudreuil. Celui-ci, de son côté, ne le fut pas moins du concours franc et eflicace que lui offrit le général.
La première pensée de Monlcalm, au sortir de celte enlrevue, fui d'en écrire à son ami Lé vis.
C'est à partir de ce moment que commence, entre lui et .\lontcalm, cette correspondance dont j'ai déjà parlé, et qui jette un jour nouveau sur ces deux hommes et sur les événements dont ils ont été les principaux acteurs. On voit dès lors quelle confiance Monlcalm avait en Lévis, quel cas il faisait de ses avis et quelle amitié les attachait l'un à l'autre.
Le :29 mai, il lui dépêchait M. Doreil, commissaire des guerres, avec une lettre où il lui prescrivait le mouvement des troupes débarquées à Québec. Royal-Roussillon devait monter par terre, et la Sarre par eau, dans des bateaux conduits par des Canadiens. « Les soldats, ajoute-l-ii, percheront, rameront et tireront à la cordelle, et porteront indistinctement avec les Canadiens, laissant cependant aux derniers la direction cl la conduite des bateaux, et exécuteront ce qu'ils leur demanderont pour la manœuvre.
« Défense aux soldats et Canadiens d'avoir des disputes ensemble. Lorsqu'ils auront des démêlés, ils en rendront compte à celui qui commandera le bateau, et, si le cas mérite attention, au commandant de division »
Puis Monlcalm ajoute en terminant :
« ...Si .\I. Doreil n'était pas porteur de ma lettre, je vous écrirais des volumes: mais il suppléera à tout, et je n'ai pas besoin de lui recommander de parler au chevalier de Lévis avec vérité et confiance... Ne doutez pas de ma tendre amilié, mon cher chevalier. »
Nous venons de voir quels soins prenait .Monlcalm pour empêcher loute altercation entre les soldats cl les Canadiens. C'est qu'il existait entre les troupes régulières et les miliciens un esprit d'antagonisme qui s'était envenimé depuis la défaite de Dieskau, que chacun des deux partis se reprochait amèrement l'un à l'autre. Les causes qui l'avaient amené étaient sur le point de faire éclater le même antagonisme entre les deux chefs de l'anuée. On verra alurs ollicicrs et .soldats de chaque corps suivre leur exemple, se montrer aussi injustes les uns envers les autres, el préparer ainsi le désastre final.
Les forces de la colonie se composaienl de trois éléments distincts : les troupes de terre, les troupes de la marine et li-s milices. Les troupes de terre consistaient en divers dclachemenls de l'armée régulière, venus de France. Ils formaient un
MONTC, A I.M |;T LKVIS
effectif d'à peu près trois mille hommes, choisis parmi l'éiile de l'armée et répartis entre les bataillons de la Reine, de Béarn, de Languedoc et de Guyenne, amenés par le baron de Dieskau, et ceux de la Sarre et de Royal -Roussillon qui venaient d'arriver. Dans ce chilTre ne sont pas compris les onze cents honmies de la garnison de Louisboiirg-, composée des batailloris de Bourgogne et d'Artois.
Les troupes de la marine étaient l'armée régulière de la colonie, chargée du maintien de l'ordre et de la défense des places. A la différence des troupes de terre qui étaient expédiées par le ministère de la guerre, celles-là dépendaient du ministère de la marine, de qui relevaient les colonies. Établies depuis longtemps dans le pays, elles y avaient de fortes attaches, d'abord parce qu'une partie des ofiîciers et des soldats étaient recrutés parmi la population ; ensuite parce que beaucoup d'autres avaient l'intention de s'y tixer, s'y étaient mariés ou se livraient, durant
Infanterie française en 17.t8.
les loisirs de la vie de garnison, à certaines industries qui leur assuraient quelque avenir. Ce corps de troupes formait environ deux mille hommes, assez bien disciplinés, plus portés à sympathiser avec les miliciens qu'avec les troupes de ligne, dont elles n'avaient pas les états de services.
La milice embrassait toute la population mâle de la colonie, depuis seize jusqu'à soixante ans. Elle était sous les ordres du gouverneur et devait prendre les armes à son appel. C'était la conscription dans toute sa rigueur, avec cette aggravation que le service militaire n'était pas payé. Les hommes étaient seulement armés, équipés et nourris aux dépens du roi. Les premières levées avaient fourni un contingent d'une douzaine de mille hommes; mais ce chitîre s'accrut d'année en année et atteignit celui de quinze mille au moment de la dernière crise.
Les milices de Montréal, plus exposées aux attaques, étaient plus aguerries que celles de Québec, surtout à l'ouverture des hostilités; mais l'élite de ces troupes se recrutait parmi les coureurs de bois, qui eux-mêmes se recrutaient dans toutes les paroisses, parmi la jeunesse hardie et aventurière qu'ils venaient périodiquement embaucher.
Si on ajoute à ces différents corps d'armée les renforts irrégulieis qu'apportaient les sauvages alliés, on aura une idée des forces dont disposait le Canada.
Il faudrait avoir vu sur une place d'armes ou sur un champ de bataille ces diverses troupes, avec leur escorte d'Indiens, pour se rendre conipli' du coup d'œil
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pittoresque qu'elles présentaient. L'uiiil'ornie des truiijies de lij^ne était celui de rinl'aiiterie IVaiiçaise.
I,a troupe indisciplinée des sauvages, qui remuait autour de l'armée, était accoutrée selon le caprice de chaque guerrier. C'était un assemblage de loques et de peaux de bêles, prises de partout, qui déliait toute desciiption.
Les chefs étaient faciles à reconnaître aux liausse-cols et aux grandes médailles d'argent, dons du roi, qui brillaient sur leurs poitrines, ainsi qu'aux horribles scalpes, tendus sur des cerceaux, qui llottaient tout sanglants à leur ceinture. Chaque sauvage, armé en guerre, avait la corne à poudre et le sac à plomb suspendus au cou, le tomahawk et le couteau à scalper accrochés à la ceinture, et le fusil sur l'épaule. Plusieurs de ces sauvages, venant des tribus les plus éloignées, portaient encore l'arc et le carquois, quelquefois la lance.
A Québec, le chevalier de Lévis avait tout mis en mouvement dès son arrivée. Au moment de partir pour Montréal, il écrivit au ministre de la guerre, le comte d'Argenson (11 juin) :
« Je laisse ici beaucoup de malades, dont la plus grande partie étaient embar- (jués sur le Léopard. 11 n'y en a presque pas de ceux qui étaient dans les autres vaisseaux, et malheureusement cela tombe sur les conqjagnies de grenadiers. J'espère cependant (ju'il n'en mourra pas beaucoup. Nous devons cela à la bonté des hôpitaux et aux soins que tout le monde y prend, dont nous ne pouvons as.-^ez nous louer. .\I. l'évêque en montre l'exemple ; il va deux fois par jour en faire la visite et y porter tous les secours possibles à tous égards. »
Le lendemain de l'arrivée du chevalier de Lévis à Monliéal (15 juin), Montcalm écrivait à sa mère :
« Mon établissement ici me donne beaucouj» de peine, comme dans tous les commencements ; tout est d'une cherté horrible, et j'aurai bien de la peine à joindre les deux bouts de l'année ensemble avec les vingt-cinq mille francs que le roi me donne. M. le chevalier de Lévis ne m'a joint qu'hier en lort bonne santé. Je vais le faire partir d'ici à (juelques jours pour un cami), et M. de Bourlamaque pour l'autre. Car nous avons trois camps : un à Carillon, du côté où .M. de Dieskau eut son affaire l'année dernière, c'est à quatre-vingts heues d'ici; l'autre à Frontenac, à soixante lieues; et le troisième à Niagara, à cent quarante. Je ne sais ni où ni quand je marcherai, cela dépend des mouvements des ennemis, et nous en sommes assez mal instruits. Il me parait (jue tout se fait lentement dans ce nouveau monde. .Mon activité a bien à s'y tempérer. En tout il n'y a que le service du roi et l'envie d'avoir fait la fortune de mon liis qui puissent m'empècliL'i' de trop songer à mon cxpatriement, à mon éloignement de vous et à l'ennui qui serait encore plus grand dans ce pays -ci, si je ne conservais un peu de nui gaieté naturelle. Je seiai bien content quand je pourrai recevoir de vos nouvelles. Je ne demande à Dieu que la paix pour cet hiver; si jamais quelqu'un a dû la désiicr, c'est moi, d'autant mieux que le succès en est toujours incertain. Les sauvages |)araisscnt as.>^ez bien disposés pour nous. Ce sont de vilains messieurs, même en sortant de leur toilette, où ils passent leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les hommes [lortent toujours avec le casse-téte et h' fu>il un miroir à la guerre pour se bien baibnuillcr de diverses couleurs, arranger leurs |ilumes sur la tête, leurs pendeluiiues aux oreilles et aux narines; une grande beauté chez eux, c'est de s'être fait déchiqueter de bonne heure l'aile des oreilles, l'avoir bien allongée pour la faire tomber sur les épaules;
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souvent ils n'ont point de chemises, mais un habit galonné par-dessus : vous les prendriez pour des diables ou pour des mascarades. Il faut avoir avec eux une patience d'ange. Depuis que je suis ici, ce ne sont que visites, harangues et députations de ces messieurs. Les dames des Iroquois, qui ont toujours part chez eux au gouvernement, en ont été aussi, et ils m'ont fait l'honneur de m'apporter des colliers, ce qui m'engagera à les aller voir et chanter la guerre chez eux, avant que d'y aller. Ils ne sont qu'à cinq lieues d'ici. Hier nous en avions quatre-vingt-trois qui sont partis pour la guerre \n reste, ces messieurs font la guerre avec une cruauté étonnante: ils enlèvent tout, femmes et enfants, et vous enlèvent la cbevclure très proprement, opération dont on meurt à l'ordinaire.
« Au reste, Duché, le fils, peut vous prêter le cinquième et le sixième volume du P. Charlevoix. En général, tout ce qu'il dit est vrai, à l'exception de brûler les prisonniers; cela a quasi passé de mode, dette année-ci, ils en ont encore brCdé un vers la lielle-Rivière, pour n'en point perdre l'habitude, et ils auraient hrfdé une femme anglaise avec son fils, sans la générosité d'un soldat qui leur a donné cinq cents livres pour les racheter. A'ous leur rachetons de temps en temps des prisonniers qui, passant dans nos mains, sont traités suivant les lois de la guerre. »
Bougainville avait suivi de près Montcalm à Montréal. Embarqué sur le bateau qui transportait les équipages du général, il avait fait le voyage en compagnie d'un officier du génie, Jean-Nicolas Desandrouins, jeune homme ngé de vingt-huit ans, aussi modeste qu'intelligent, qui a laissé de précieux mémoires sur la guerre du Canada et sur la guerre de l'indépendance américaine, à. laquelle il prit part quelques années après.
Le Journal de Desandrouins est utile à consulter même après ceux de Montcalm, de Lévis et de Bougainville.
C'était la première lois que ces deux jeunes officiers faisaient l'épreuve du mode de voyager au Canada. Desandrouins. qui n'avait apporté avec lui <r ni couvertures ni matelas «, eut à passer les nuits froides du mois de mai couché à la belle étoile, sur le pont du bateau. Bougainville, dont les douleurs d'un asthme chronique avaient aigri le caractère et qui avait d'ailleurs de graves inquiétudes au sujet de sa famille, commença dès lors à prendre le Canada en grippe et à mettre plus d'humeur (|ue de raùson dans ses jugements sur ce pays, ir .le me dis tous les jours, écrivait- il à son frère (4' juin), que j'ai encore au moins un an à y rester. Cette perspective me rend presque fou; je ne m'y accoutumerai jamais. » Il ajoute dans la même lettre : « Tout est ici en mouvement pour commencer la campagne. Je crois que nous y aurons pour objet de garnir toutes nos positions, de telle manière qu'on ne puisse nous entamer. Si les circonstances nous permettent de faire «(uelque entreprise, à la bonne heure; mais on ne transporte ici les munitions de guerre et de bouche ((u'avec des peines et des longueurs infinies. Ce ne sont pas les campagnes de Flandres! »
Bougainville ne se serait pas plaint si amèrement du sort ((ui l'avait amené au Canada, s'il avait prévu que cette expédition allait lui révéler sa vocation d'homme de mer. Durant la traversée, écrivait-il à son frère, il n'avait pas éprouvé la moindre attaque d'asthme, et s'était senti un homme nouveau. La mer était donc son élément: elle allait lui ap[)orter la guérison, et avec elle la jiassion des voyages, et enfin faire de lui le grand navigateur connu du monde entier.
Dans l'impossibilité où l'on était de savoir si les .Anglais dirigeraient leur attaque
3» MOMCAl.M ET LEVIS
du côté du lac Champlain ou du lac Ontario, le premier soin était de fortifier les avanl-postes de IViagara, de Frontenac et de Carillon. Les ingénieurs français, accoulumés aux chefs-d'œuvre des fortifications européennes, levaient les épaules de pitié à la vue des travaux de défense faits sur nos frontières. Ils ne se rendaient pas compte des immenses difficultés qu'il y avait à transporter de.i matériaux et à travailler à ces énormes distances dans la forci.
« La plupart de ces forts, écrivait Uesandrouins, n'avaient pas le sens conunun. On disait autrefois de .M. de Vauban que les premières fortifications qu'il avait vues, quoique bien éloignées de la perfection, l'avaient rendu ingénieur : il serait difficile (|ue celles de ce pays en fissent autant. »
Pendant (|u'un ingénieur canadien, .\l. de Lotbiniùre, fortifiait Carillon, et que le capitaine Pouchot, du régiment de B'arn, rebâtissait Niagara, Desandrouins était chargé de réparer Frontenac, tje poste était en très mauvais état, et, comme il semblait en ce moment le point le plus menacé, le colonel Bourlamaipie, qui se recommandait i»lus par le talent d'organisation (|Ue par le coup d'œil militaire, reçut ordre d'aller y préparer la défense. 11 rencontra sur sa route les longues files de bateaux et de canots d'écorcc, chargés de troupes el de munitions, qui remontaient le Saint-Laurent, tantôt à la rame ou à l'aviron, tantôt à la cordelle, tantôt en faisant portage le long des rapides, à travers des difficultés et des fatigues dont il ne s'était pas formé une juste idée. Malgré cela, dès les premiers jours de juillet, le bataillon de Béarn, avec un corps de Canadiens et de sauvages, avait franchi le lac Ontario et dressé ses tentes sous lés bastions restaurés de Niagara. A Frontenac, où il s'était reposé en passant, il avait été remplacé par Guyenne et la Sarre, tandis que du côté du Uichelieu une flottille avait traversé le lac Champlain et débarqué à Carillon les bataillons de Languedoc et de la Heine, avec un détachement de Canadiens et de sauvages. Hoyal-Iinussillon, cantonné à Montréal, formait la réserve et se tenait prêt à voler au secours du poste le plus menacé.
Malgré les reproches d'irrésolution et de lenteur répétés contre Vaudreuil, il avait lait preuve d'activité et d'énergie depuis l'ouverture de lu campagne. Avant l'arrivée des renforts de France, tous ses corps d'armée étaient en marche, et il n'était pas un point de la frontière, depuis la Virginie jusqu'à la Nouvelle- ÉCôsSê, Oil ses partis de sauvages et de coureurs de bois n'eu.«isent frappé coup et rapporté d'horribles trophées de chevelures, seul mOycn qu'on avait de s'aSsurer des exploits dOfll se vantaient continuellement les Indiens.
« M. Dumas, qui commande au fort Duquesne, écrit Montcalm, a envoyé force chevelures et les coiimiissions de trois officiers qui ont été tués, et par lesquelles lin voit une désolation dans la Pensylvanie et la Virginie.
« Un parti de Népissings, revenu de la guerre, a ramené toute une famille anglaise prise auprès de Sarasto. Le chef, appelé .Machiqua, a cru me faire un grand présent en me donnant la femme anglaise; il a fallu, pour ne pas déplaire à ces messieurs, accepter ce présent, leur faire donner le prix convenu, qui est de quarante écus, et leur faire une gratification extraordinaire, parce qu'ils avaient honoré le général des troupes de Sa .Majesté d'un aus.si beau présent. »
La neutralité ipi'observaient les Iroquois, avec une habileté qui a excité l'admiration des Européens, leur permettait de passer impunément d'un camp dans un autre. Caressés par les deux partis, ils leur servaient tour à tour d'espions; mais les renseignements qu'ils fournissaient, et qu'ils se faisaient chèrement payer, étaient
MONTCAl.M ET I.ÉVIS .Tf»
àiijsi peu dignes de confiance que leurs protestations d'amitié. Toutefois, d'après l'ensemble de ces rapports, confirmés par les éclaireurs canadiens, il parut évident que les Anglais préparaient une attaque contre Carillon. Le plan de campagne adopté en conséquence fut de faire une démonstration offensive de ce côté, et de se fftbatlre ensuite à l'improviste sur Chouaguen pour en faire le siège. Le bataillon de Royal -floussillon, appuyé d'un corps de miliciens et de sauvages, fut dirigé sur Carillon. Pendant ce temps, un détachement de six cents hommes de la colonie et de quelques sauvages commandés par M. de Villiers poussait une reconnaissance vers Chouaguen.
Montcalm et Lévis dirent adieu à M. de Vaudreuil, remontèrent en canot la rivière Richelieu, côtoyèrent la rive occidentale du lac Champlain , et, après avoir séjourné quelque temps au fort Saint- Frédéric pour en examiner les travaux et donné des ordres au commandant, M. de Lusignan, ils débarquèrent le S juillet à Carillon.
On montre aujourd'hui aux voyageurs, sur la pointe de Ticondéroga , quelques pans de mufs en ruine (ju'on désigne sous le nom de fort Carillon ou Ticondéroga. Ces ruines appartiennent à des fortifications plus récentes, élevées sur l'emplacement de l'ancien fort Carillon, qu'achevait de terminer M. de Lotbinière à l'arrivée de Montcalm. Le fort, placé « sur la montagne «, consistait en un parallélogramme, flanqué de quatre bastions et entouré de fossés. L'enceinte, moitié en pierre, moitié en bois, était nn assemblage de troncs d'arbres reliés ensemble par des pièces transversales, dont les interstices étaient remplis de cailloux et de graviers. Quelques travaux extérieurs en défendaient l'approche. Le plateau déboisé qui l'environnait formait un triangle borné à droite par le lac Champlain, ou rivière Saint-Frédéric , à gauche par la rivière de la Chute , et en face par le rideau de la forêt. C'est là que s'élevait le camp avec les tentes des troupes régulières et les huttes de toute espèce, bâties par les miliciens; car le gouvernement, qui ne payait pas la milice , ne la fournissait pas même de tentes.
Pendant que les salves d'artillerie, tirées du haut des remparts, annonçaient l'arrivée du général , les principaux officiers de l'année étaient accourus à sa rencontre sur le bord du rivage. La plupart d'entre eu.x ne l'avaient jamais vu el n'étaient pas moins attirés par la curiosité que par le devoir. On remarquait surtout à léuf tète l'excentrique commandant du bataillon de la reine, M. de Roquemauré, q^ui, l'année précédente, avait habilement exécuté la retraite de l'armée aprèâ la défaite de Dieskau; M. de Privas, commandant du bataillon de Languedoc; le chevalier de .Montreuil, officier plein de mérite, mais plus plein de lui-même; le rudê capitaine d'Hert, surnommé Bras- de -Fer; le vieux capitaine des grenadiers d'Aiguebelle; le spirituel mais inconsidéré chevalier' Duchat; enfin le « petit » .loannès, ce joueur effréné, à qui sera réservé le triste honneur de conclure la capitulation de Québec. Parmi les officiers de la colonie : M. de Lotbinière et les chefs de partisans déjà fameux, .M. de Contrecœur, le chevalier de la Corne, M.M. de Florimond, de la Colombière.
Depuis la grève, décorée du nom de basse ville, où s'étalaient quelques baraques et de longues files de canots d'écorce jusqu'au fort, les troupes qui faisaient la haie avaient peine à contenir la multitude désordonnée des sauvages qui faisaient brûler leur poudre en l'honneur du général. A l'arrivée au fort, il fallut subir les compliments des chefs avec tout le cérémonial, que le bouillant marquis supporta avec une patience héroïque.
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Il se transporta de sa personne aux avant-postes, pour se rendre compte par lui-même de la position. 11 poussa des reconnaissances sur le lac Saint -Sacrement jusqu'à l'île à la Barque, et, vers la tête du lac Champlain, jusqu'aux Deux- Rochers.
Le lac Saint-Sacrement, appelé lac George par les Anglais, se décharge dans le lac Champlain par un cours d'eau dont la navigation est interrompue par une cascade, qui a fait donner à celte décharge le nom de rivière à la Chute. Deux camps y furent établis, l'un de trois cents hommes, sous les ordres de M. de Contrecœur, pour garder la rive gauche du lac; l'autre de cinq cents hommes, sous les ordres du chevalier de La Corne, pour garder la rive droite « avec un poste intermédiaire à la ('.huit', qui se relevait tous les quatre jours i.
Les travaux du fort Carillon, que .M. de Lothinière faisait avancer trop lentement au gré du général, furent poussés avec plus de vigueur. Tout le service fut soumis à une sévère inspection. Montcalm s'appliqua surtout à établir plus d'économie et de régularité dans l'approvisionnement de l'armée et une discipline plus sévère dans le camp. Les milices, jusque-là peu exercées, attirèrent toute son attention. Il inaugura un système qui eut dans la suite les meilleurs résultats, celui de les incorporer peu à peu dans l'armée régulière. Il versa dès lors six compagnies de miliciens dans les troupes de la marine.
Des patrouilles furent organisées pour veiller avec plus de .soin à la garde du camp et des ouvriers, tandis que des détachements allaient s'assurer des forces et du mouvement des ennemis. Le chevalier de Lévis se mit en personne à la tête d'un parti ilr Canadiens pour explorer, à l'ouest de Carillon, une issue appelée le chemin des .\gniers, par où l'on craignait que les Anglais ne vinssent à déboucher et à menacer les derrières de l'armée. Lévis étonna les coureurs de bois par son entrain et par sa résistance aux fatigues, les suivant à pied à travers les montagnes et les forêts, partageant leur nourriture et couchant comme eux à la belle étoile. Il avoua cependant que cette expédition avait été une de ses plus dures épreuves. * Depuis que je suis ici, écrivait Monlcalm à fiourlamaque, je me couche à minuit, je me lève à quatre heures, je donne à diner à dix-huit ou vingt personnes, el je suis arrivé sans aucune provision, .le n'ai qu'un mouchoir, une pièce de drap, six chemises et une couverte... Nous avons de toutes nations. Les sauvages, l'hôpital, la police du camp, les petites misères m'excèdent et ne me donnent pas le temps de respirer; beaucoup de malades... J'ai passé la nuit à tenir des con.seils de guerre avec les officiers généraux âr mon armée (les sauvages). Cela n'a duré que cinq à six heures; ils ont été .s'enivrer en sortant de là... »
A la rentrée de Lévis au camp, Montcalm lui remit le commandement avec ses instructions , et quitta Carillon sans trop d'in(|uiéludes , car il ne pouvait confier l'armée à des mains plus vaillantes ni plus habiles.
Le 20 juillet, il écrivit de Montréal à la marquise de Montcalm : « J'ai été on ne peut mieux aidé par M. le chevalier de Lévis. J'ai reçu un courrier de M. de Vaudreuil, le 13 au .soir. Je suis parti le 10, el, venant jour el nuit, je suis arrivé hier. Je puis vous dire avec vérité que je n'ai de ma vie eu aussi peu de temps que dans ces trois semaines. Je laisse .M. le chevalier de Lévis dans une position épineuse, mais dont il se tirera mieux qu'un autre, étant rempli de zèle, d'intelligence el de courage; je lui ai laissé deux mille deux cents hommes, dont les régiments de la Reine, Roval-Roussillon et Languedoc.
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« Je crois avoir délerniiné .M. le marquis de Vaudreiiil à aiip:monter ce corps d'armée jusqu'à trois mille hommes, et il n'y aura rien de trop.
« M. le chevalier de Lévis, qui est plus jeune et plus vigoureux que moi, a l'ait un furieux détachement.
■' Il a été trois jours dehors , marchant comme les Canadiens et couchant dans les bois au bivouac. Les autres courses, nous les avons faites ensemble.
« Ma santé n'a jamais été meilleure, .l'ai jusqu'à présent réussi chez le Canadien et le sauvage : ils m'adorent; et j'ai été obliiié d'annoncer mon retour à Carillon pour empêcher la désertion des sauvai;es qui m'auraient suivi. J'ai pris leurs façons, et je suis toute la journée avec eux à tenir des conseils de guerre. C'est cependant ennuyeux, excédant. *>
Montcalm annonçait dans la même lettre qu'il partait le lendemain soir k pour se rendre avec toute la diligence possible à Frontenac » , afin de tenter le siège de Chouagucn. « Ma commission, ajoula-t-il, est si hérissée de difficultés, dépend du concours de tant de choses, que je ne puis répondre que de beaucoup de zèle pour la bien remplir, i C'est que Monlcahn n'ignorait pas les grands préparatifs que l'Angleterre avait faits pour celle campagne. Le parlement britannique avait, en effet, accordé tous les secours qui lui avaient été demandés, en hommes et en argent, pour venger les deux désastres qui l'avaient si profondément humilié l'année précédente : celui du général Braddock , à .Monongahéla, et celui de l'amiral Byng, devant l'île de llinorque. Il avait voté en faveur des colonies une indemnité de cent quinze mille livres sterling; expédié île Plymouth pour New-Vork deux régiments avec les généraux Abercromby et Webb, et de nombreux transports chargés de tentes, de munitions, d'artillerie et d'outils pour les travaux de fortification; enfin, nommé gouverneur de la Virginie et général en chef des armées de l'.Vmérique septentrionale un vieil officier d'un tout autre esprit que Braddock, lord Loudon. De leur côté, les colonies avaient résolu de lever dix mille hommes pour attaquer le fort Saint- Frédéric et se frayer un chemin jusqu'à Montréal, six mille pour s'emparer de Niagara, trois mille pour assiéger le fort Duquesne, enfin deux mille pour menacer Québec, en se jetant à travers les bois, dans la vallée de la rivière Chaudière. Toutes ces milices, réunies aux troupes régulières, devaient former une armée de plus de vingt-cinq mille hommes, c'est-à-dire le double de toutes les forces que pouvait réunir alors le Canada. C'était en présence d'un tel armement que Vaudreuil, de l'avis de Montcalm et de Lévis. osait prendre l'offensive : l'entreprise eût été plus que téméraire, s'il avait eu alTain^ à des soldats aussi entreprenants et à des généraux aussi habiles que les siens.
Il n'avait pas attendu l'arrivée de Montcalm à Montréal pour expédier un corps d'observation du côté de Chouaguen , dont il méditait dès lors de faire le siège. Coulon de Villiers, à qui il avait conlic les six cents Canadiens qui composaient ce corps, était le fameux chef de bande qui commandait au combat des Mines (1747) et à l'attaque du fort Nécessité , où il avait vengé la mort de son frère Jumonville, en forçant le jeune et brave Virginien , qui le défendait, à lui remettre son épée.
Ce jeune officier se nommait George Washington.
Parti de .Montréal le 18 mai, Villiers fut rejoint à la Présentation par un parti de sauvages que lui avait dépêché le gouverneur. Il y fut retenu un jour pour « leur faire festin et chanter In guerre avec eux ». Les guerriers, costumés à leur
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façort, les cheveux retrousses el attachés avec des plumes d'oiseaux, la figure peinte de toutes les couleurs imaginables, depuis le noir charbon jusqu'au jaune et aU rOuge feu, se livrèrenl à dos danses figurées, en brandissant leurs casse- tète, leurs l'usils et leurs couteaux à scalper, en signe de menaces contre les ennemis. Ils parcoururent l'une après l'autre les maisons du village en sautant en cadence, au son du chichicoué, el poussant des hurlements et des cris de mort à faire trembler. Un parti d'Iroquois de la Présentation élail arrivé à propos, avec deux prisonniers el deux chevelures, pour donner de l'entrain à cette fête, dont le vacarme infernal ne cessa qu'avec la nuit.
M. de Vdliers les lia à son expédition par un collier de porcelaine, et lança de nouveau sa floUille de canots sur le Saint-Laurent. Le 5 juin, il débarqua à la baie de Niaouré, aujourd'hui Sackett's Harbor, et y dressa un camp volant, fortifié d'une ceinture de paHssades, pour servir de dépôt à ses vivres et à ses munitions.
A la suite d'une escarmouche sous les murs de Chouaguen , pendant que ses découvreurs fouillaient la profondeur du bois et les bords du lac Ontario, il apprit qu'une barque canonnière et huit berges ennemies étaient ancrées le long de l'île aux Galots. 11 se hâta de s'y transporter avec une partie de sa troupe et de dresser une embuscade.
A peine y était-il arrivé, qu'un de ses éclaireurs vint l'averlir que cette petite llotle remontait le long de l'Ile. La barque avançant hors de portée, il la laissa passer, mais ordonna un feu d'ensemble sur les berges, qui furent criblées de balles. L'une d'elles fut complètement désemparée et prise avec le commandant et douze hommes qui la montaient ; les autres se rejetèrent en toute hâte du côté de la barque, emportant leurs morts et leurs blessés, qui ne purent être comptés.
Suivant leur coutume après un succès, les sauvages voulurent s'en retourner à leurs villages. M. de Villiers n'en put retenir que deux de la Présentation. Heureusement que, sur les entrelaites, aborda au rivage un parti de soixante sauvages alliés: c'étaient des Folles-Avoines, venus de la rive occidentale du lac Michigan, sous la conduite de l'intrépide Marin, le rival de Villiers en courses aventureuses. Il avait hiverné à la baie des Puants, aujourd'hui la baie Verte, et avait amené avec lui, jusqu'au fort de la Presqu'île, cinq cents sauvages de ces lointaines régions; mais ces sauvages ayant ouï dire que la petite vérole régnait parmi les Français, ils avaient tous rebroussé chemin, hormis les soixante Folles- Avoines qui venaient de débarquer. Cette inconstance des sauvages qui se répétait à chaque expédition cl qui éclatait au moindre prétexte, pour un songe, pour un incident quelconque, faisait d'eux les alliés les plus incommodes et les plus dangereux. Ils exposaient sans cesse à des mécomptes et souvent à des dé.sastres.
Durant la veillée, lors(|ue les feux allumés pour le repas du soir commencèrent à s'éteindre, Villicis et .Marin, as.sis sur des peaux d'ours étendues sur le sablé dé la grève, tinrent conseil. Autour d'eux étaient assis en rond le chevalier de GanneS, préposé à la garde du camp; M,\l. de Vilmomble, de l'Espervanche, de la Saussaye, quelques autres officiers et les chefs des Népissings, des Iroquois du Saut et des Folles-Avoines. La brise d'été qui souillait sur le lac et sur la tête des arbres leur apportait, avec les acres senteurs des bourgeons et des feuilles fraîches écloses, les murmures confus des voix humaines qui montaient du camp. Pour ces hommes, dont la vie se passait dans les bois, le spectacle que présentait cet attroupement au fond d'une baie déserte, entourée de tous cotés d'immenses solitudes, n'avait rien que
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d'ordinaire : mais c'était on réalité une vision étrange et fantastique qui fappélait les scènes d'Homère. Les pâles clartés des étoiles de celte nuit sereine et les iileufs intermittentes des bûchers à demi éteints laissaient vaguement entrevoir les costumes et les figures. Villiers, Marin et leurs compagnons portaient les vètemelit* habituels des coureurs de bois : la capote et la ceinture de diverses couleurs, avec guêtres et souliers de caribous et quelques signes de leurs grades. Les Folles- Avoiftes se distinguaient des autres Indiens par l'absence de vêtements ; ils étaient complètement nus, hormis un ceinturon de peau de bête ou d'élolFe attaché autour des hanches.
Il Alt décidé dans le conseil qu'on enverrait des découvreurs le long de la rivière Ononlagné, par où descendaient les convois qui approvisionnaient le fort
Les guerriers se livrèrent à des danses en poussatit des hurleitienU dont le vacarme infernal ne cessa qu'avec la nuit.
Ghouaguen. Le 8 juillet, quatre sauvages apportèrent la nouvelle tpi'ils .ivaienl aperçu la queue d'un convoi arrivant au fort.
C'était une flottille de quatre ou cinq cents bateau\, manœuvrée par deux mille hommes, sous le commandement du lieutenant-colonel Bradslreel, qui apportait à Oswégo des vivres et des munitions de guerre. M. de Villiers init aussitôt son détachement en marche pour intercepter ce convoi au retour.
Vers trois heures de l'après-midi, l'oreille exercée des sauvages discerna un bruit de rames en aval de la rivière : c'était l'avant-garde du convoi, formée de cent bateaux portant trois cents hommes, commandés par Bradslreet en personne. Ils s'avancèrent, sans soupçonner le danger, jusque vis-à-vis l'embuscade. Soudain une violente fusillade éclata sur la lisière du bois, suivie d'une grêle de balles qui s'abattirent sur les bateaux. (Juoique les Folles-Avoines eussent tiré un peu trop vite, la décharge avait été meurtrière; car à peine la fumée de la poudre eut-elle été emportée par le vent, qu'on aperçut les bateaux, en partie désemparés, lournés vers le rivage opposé. Les équipages, frappés d'une terreur panique, faisaient force de rames pour y chercher un abri. Quelques Folles -Avoines se jetèrent à la nage et se précipitèrent sur les bateaux abandonnés, où gisaient les morts et les blessés, dont ils enlevèrent les chevelures. Pendant qu'ils escarmouchaient avec les Anglais revenus de leur panique, un des leurs vint avertir M. de Villiers qu'ils allaient être cernés. Celui-ci prit alors soixante de ses plus braves soldats avec les sauvages qui
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lui restaient, traversa à gué et réussit h les dégager. Ils lui montrèrent avec des cris de triomphe quinze clievclures.
Un bon nombre de bateliers ani;Iais se trouvaient alors dans une île située un peu en amoiil. M. de Yilliers leur ayant crié de se rendre, quarante se jetèrent dans des bateaux pour venir à lui; mais, avant (piMls eussent atteint la rive, les sauvages s'étaient jetés à la nage et s'en étaient emparés sans toutclbis les scalper.
Il était six heures du soir quand M. de Villiers, après avoir lait briser plusieurs bateaux, rejoignit son détachement, (]ui venait d'échanger les derniers coups de fusil avec le reste du convoi. Il n'avait perdu que deux miliciens tués et deux soldats faits prisonniers pendant qu'ils .se livraient au pillage. Une perte plus sensible lut celle du chevalier de (lannes, major des Trois -Rivières, blessé à mort par ses propres gens, qui l'avaient pris pour un ennemi pendant qu'ils tiraient de la rive opposée.
Les prisonniers portèrent le nombre de leurs morts et de leurs blessés au chiffre exagéré de cinq cents. « Ce qu'il y a de sûr, ajoute M. de Villiers, c'est que nous avions quarante prisonniers, s Le colonel Bradstreet avoua qu'il avait eu soixante ou soixante-dix hommes tués, blessés ou pris, tandis qu'il n'avait fait que deux prisonniers; ce qui n'empêcha pas qu'il prétendit, à son arrivée à Albany, avoir remporté une victoire sur les Français. La raison qu'il donna pour s'excuser de ne les avoir point poursuivis valait sa victoire : c'est que le lendemain il pleuvait. .Vinsi, une journée de pluie du mois de juillet, voilà ce qui arrêtait deux mille hommes bien armés devant six ou sept cents Français et sauvages qu'il se vantait d'avoir battus.
Villiers et son détachement, qui n'avaicnl point peur de la pluie, reprirent la route de la baie de iNiaouré, où ils arrivèrent le surlendemain sans avoir reçu une balle du paili de Bradstreet, qui m; songeait qu'à forcer du rames pour regagner Albany.
Quarante Folles -Avoines avec Marin allèrent porter à Montréal la nouvelle de la journée du S juillet. Bougainville, témoin de leur arrivée, a décrit dans son Journal, avec l'élonnement d'un nouveau venu, les céré-monii's de leur réception. ' Ils étaient, dit-il, en cinq grands canots d'écorce, a|)portant six chevelures et amenant plusieurs prisonniers. Arrivés vis-à-vis de Montréal, les canots se .sont rangés sur plusieurs lignes et sont restés on |ianne qu(;lque temps. Les sauvages ont salué par des décharges de fusil et de grands cris, auxquels on a répondu par trois coups de canon de la place. Ensuite ils ont abordé et pris terre, ils ont monté au château sur deux files, portant des baguettes ornées de plumes, les prisonniers au milieu des deux files. Ceux-ci n'ont point été maltraités comme c'est l'usage en entrant dans les bourgs et les villes. Entrés chez M. de Vaudreuil, les prisonniers s'assirent en rond à terre, et le chef des sauvages fit, avec une action et une force qui me surprirent, une harangue assez courte. Ils avaient, disaient-ils suivant leur expression, fermé les yeux et jeté leurs corps au travers de la mort, en bravant la petite vérole pour venir avec M. Marin d'abord joindre M. de Villiers, avec lequel ils étaient à l'attaque des bateaux anglais, et ensuite descendre à Montréal. Les Folles-.Vvoines, différents des autres nations qui retenaient quelque chose de leurs prises, ap|iorlai<'i)l ;'i leur père loule la viandi; qu'ils avaient gagnée. Ensuite ils dansèrent r-n tond autour des prisonniers, au son d'une espèce de tambourin placé au milieu : spectacle singidier, plus propre à etfrayer qu'à réjouir,
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curieux cependant aux yeux uièine d"uu philosophe qui clierche à éludier l'homme dans ceux surtout qui sont le plus près de la première nature. Ces hommes avaient le visage et le corps matachés, des plumes sur la tète, symbole et signal de la guerre, le casse-tèle et la pique à la main. En général, ce sont des hommes nerveux, grands et de bonne mine; jiresque tous sont fort gras. On ne peut avoir plus d'oreille que n'en ont ces peuples. Tous les mouvements de leur corps
Caiiiiieiiieiit liuiis la l'orél.
marquent la cadence avec la plus grande justesse. Cette danse est la pyrrhique des Grecs. La danse finie, on leur fit distribuer de la viande et du vin. Les prisonniers lurent envoyés en prison avec un détachement pour empêcher des Algonquins et Iroquois du Saut, qui sont à .Montréal, de les assommer, ces sauvages étant dans le deuil pour des hommes qu'ils ont perdus.
« Les Folles-Avoines placèrent d'eu.x-mêmes à la porte du château deux sauvages en l'action, avec ordre d'empêcher tout sauvage de leur nation d'y entrer pendant que le général serait à table. »
En partant, ils laissèrent au château Imrs trophées de chevelures et leurs baguettes garnies de plumes.
tjualre jours après ils vinrent le>- iMii])urlcr en prenant congé du gouverneur,
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qui leur Hl mi disiouis pour louer leur zèle et leur eourage et les exhorter à suivre son frère, M. de Rijiauil, ijui partait pour relever M. de Villieis flans son commandement.
«I Le gouverneur confirma son discours en présentant des colliers, qui lurent mis aux pieds des deux principaux chefs. Puis il oflVit diiix médailles, une plus grande et l'autre plus petite, et par conséquent l'une plus honorable que l'autre, à deux guerriers, et leur en a lui-même passé le ruban au rou ; il a aussi donné huit hausse -cols. Les médailles perlent d'un côté l'enipreinle du roi avec la légende ordinaire, et de l'autre un guerrier français et un sauvage qui se donnent la main. »
Cette cérémonie faite, M. Marin, en ramassant les colliers, a chanté sa chan.son de guerre pour M. de Vaudreuil, les sauvages marquant la cadence par une inspiration gutturale. Puis il a remis les deux colliers aux deux principaux chefs, qui ont aussi l'un après l'an lie chanté une chanson de guerre.
Tous les guerriers se levèrent ensuite et sortirent en file, précédés de leurs sanglants trophées.
En entrant à Montréal, dans la nialinée du l!t juillet, Montralm lui satisfait d'y trouver l'intendant Bigot, arrivé de la veille pour hûler par sa présence l'approvisionnement de l'armée. 11 lui avait été en cil'et Tort utile pour organi.'^er le camp de Carillon.
François Bigot, dont le nuiu personnifie toutes les hontes de celte époque, de même que Montcalm en rappelle les gloires, appartenait à une l'amille distinguée du midi de la France. Son père et son grand-père avaient occupé un rang élevé dans la magistrature de Bordeaux. 11 se poussa à la cour grùce à des influences de lamille, particulièrement à celle du maréchal d'Fstrécs, son proche parent, et obtint successivement l'intendance du (>ap-Breton, puis celle de la Nouvelle- France (1748).
.\u physique, Bigot était un homme de petite taille, avec des cheveux roux et une figure laide, couverte de boutons. 11 était punais, défiut qu'il dissimulait par un continuel usage de parfums et d'eaux de senteur.
.\u moral, c'était le vice élégant et raffiné du wiii" siècle. Ouoiqu'il fût d'une santé délicate, il était aussi infatigahle au plaisir (|u'au Iravail. Hautain avec ses inférieurs, impérieux dans le commandement, il était souple avec ses égaux, prodigue et joueur effréné. 11 avait fait du palais de l'intendance, à (Jiiéhec, un petit Versailles où il reproduisait les mœurs du roi son maître.
.\vec tous ces vices, il avait des (jualilés léelles, de riialiilili', de l'énergie et de l'expérience dans les affaires.
11 était six heures et demie du matin (21 juillet), quand les cinq canots qui portaient Montralm cl son escorte quitlèreril le rivage de Lachiuc. Tandis que les embarcations, monli'es chacune |iar dix hommes, glissaient r;i|iidoment sur les eaux du fleuve, que le soleil du matin faisait reluire de teintes d'azur et de nacre, le général échangeait avec son premier aide de camp, assis auprès de lui, des paroles d'admiralion à mesure (pi'il découviail de nouveaux horizons do chaque côté du rivage. Bougainville, le carnet à la main, notait avec un soin minutieux les noms des lieux, les observations des guides, tout ce qui le frappait. On lit halle à l'île Perrot, où l'on prit un dîner champêtre achevé par un dessert de bluels cueillis par les bateliers dans des cassais d'écorce. A (jualie heures et demie, on campait h la pointe à Coulonge, après avoir franchi pied à (erre le rapide des
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Cascades. « Dans loule celle route, remarque Bougainville, on a les plus beaux points de vue du monde. La rivière est remplie d'iles bien boisées. Les arbres sont clairs et admirables. Quel dommage qu'un aus.<i beau terrain soit sans culture! »
Le lendemain, de rapide en rapide, lanlôl à pied, tantôt en canot, on atteignit le lac Saint- François, où, grâce à un petit vent de nord -est, les bateliers purent serrer leurs rames • et mettre à la voile. Il n'y eut plus, le reste du jour, qu'à charmer les heures de la roule en chantant des airs de voyageurs : la Claire fontaine, Vive la Canadienne, et tout le répertoire des chansons populaires.
Le 26 au soir, on arriva à la Présentation, dont Bougainville a tracé en quelques lignes l'origine et la physionomie. « M. l'abbé Piquet, missionnaire habile et connu par un voyage fait en France avec trois sauvages, a obtenu au-dessus de la Galette une concession de douze arpents ; il a établi il y a cinq ans en cel endroit un fort de picu-v carré, flanqué de quatre petits bastions, palissade en dehors, avec un retranchement et un fossé plein d'eau. A côté du fort est le village, habité par cent feux ou chefs d'Iroquois des Cinq- Nations, tous guerriers. Chacun de ces chefs coûte environ cent écus au roi. ils ont fait un désert, oui vaches, chevaux, cochons et poules. Ils sèment du blé d'Inde, et l'année passée en ont vendu six cents minois. L'abbé Piquet les instruit, les dresse aux exercices français pour la guerre.
« Il y a dans le fort un capitaine de la colonie commandant; mais le gouvernement pour la police intérieure et extérieure est ecclésiastique. On a dessein de transporter en cet endroit ceux des Cinq - Nations qu'on pourra gagner à la France, n
L'émoi causé dans le village par la présence du général fut augmenté par l'arrivée d'une dépulation d'Iroquois Oneyouis et Onontagués se rendant à Montréal sous prétexte de garantir leur neutralité. Monlcalm n'eut pas de peine à discerner en eux des espions, cl les renvoya à M. de Vaudreuil en l'avertissant de les garder auprès de lui sous divers motifs, jusqu'après la prise de Chouaguen.
Le lendemain 27, au départ, les sauvages du fort donnèrent le spectacle tout nouveau d'une troupe indienne formée aux exercices militaires. « Ils se rangèrent en baie, sous les armes à la française; un d'eux battant aux champs fort bien, et tous saluant le général par trois décharges de mousqueterie. »
Toute la journée du 28, la flottille circula au milieu des paysages enchanteurs des Mille-Iles, où elle fit halle pour la nuit, et entra le malin dans la rade de Frontenac.
Le capitaine des Combes, premier ingénieur de l'armée que Monlcalm avait dépêché en avant de lui pour reconnaître Chouaguen, était arrivé la veille au fort, < épuisé de fatigue, harassé et défait à en être méconnaissable, tant il avait soulTert dans sa course. » Il soumit son rapport au général, avec un croquis de la côte du lac Ontario, depuis la baie de Niaouré jusqu'à l'anse aux Cabanes, puis du chemin qui conduisait à travers les bois, de l'anse aux Cabanes au fort Chouaguen, distance de trois lieues et demie. Les explications dont l'ingénieur en chef accompagna son rapport parurent faire connaître suffisamment la route à suivre et la force des travaux de l'ennemi pour établir un projet d'attaque.
La célérité était la condition du succès. Monlcalm n'eut pas trop de sa prodigieuse activité pour tout prévoir et tout préparer. Six jours seulement après son arrivée, il était prêt à partir de sa personne.
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Kn iiRil;inl pied à lerro à Frontenac, il avait trouvé, déjà en marche, le régiment de la Sarre diriiié sur la baie de Niaouré, où M. de Piigaud, qui venait de remplacer M. de Villiers, avait sous ses ordres « cinq cent quatre- vingl-neul' hommes, troupes de la colonie et miliciens; cent vingt sauvai;es, trois piquets de la Sarre, Guyenne et Déarn ».
Son premier soin lut de rassembler les cent cinquante bateaux destinés à l'expédition, afin de faire réparer et calfater ceux qui se trouver.iient avariés, et de les tenir tous prêts à appareiller. 11 divisa les milices par brigades, pour les mieux discipliner ; ordonna à chaque corps d'armée de se tenir prêt à être passé en revue; si' lit donner un compte rendu exact et miiiiilicuv des dépôts d'armes, des miuiitions et des vivres.
Une partie de la journée du Si) lui employée à truir un grand conseil avec les sauvages pour les lier de nouveau à l'expédition, particulièrement les Folles- .\voines, qui menaçaient de s'en relournn dans leur pays. « On leur donna dix huit branches de porcelaine, dit Bougainville, vin, cochons, tabac, vermillon, ce qui coûte quarante pistoles, et ils finiront par s'en alliT. L'après-midi, ils ont chanté la guerre et ont qualifié cette cérémonie de « prièn' au .Maître de la vie ». Ils ont demandé un chien, parce qu'ils ont hier rêvé (pie cela leur porterait bonheur à la guerre. Un enlanl de six ans dansait sans braie, parce qu'on ne la donne qu'à dix ans. Après la déroule des barques (commandées par Bradstrcet), .ses parents lui ont donné un Anglais à tuer pour l'empêcher de pleurer. Il y a trois jours, on fit une prisonnière anglaise. Sa réception iiiL d'êln' livn'c aux femmes sauvages, qui la traitèrent assez Iniinaineinenl . ne lui (loiinanl qu'une volée de coups de bâton. «
On ne taxera pas d'inhunianité Monicalui et les oflicicrs français témoins de ces horreurs; ils étaient impuissants à les réprimer, lîougainville, qui les raconte après les avoir vues, n'a pas l'idée d'en blâmer son général On verra cependant plus lard le même FJougainville, entraîné par ses antipathies, se répandre en reproches contre Vaudreuil parce que, pas plus que Montcalm, il n'avait pu empêcher de semblables cruautés.
1 Me voici, mon cher chevalier, écrivait le général à Lévis, à cent quarante lieues de vous, toujours au moment d'opérer. J'attends Béarn et les barques de Niagara. » Montcalm lui détaille ensuite son plan d'attaque, puis il ajoute : « Si je ne fais rien de ce que je vous écris, n'en soyez pas surpris. Au reste, il faut être fort téméraire ou bon citoyen pour tenter cette besogne avec moins d'artillerie, moins de troupes que les assiégés, et un embarras horrible pour les vivres. »
Dans la soirée du .".1 arrivèrent de Niagara les dernières compagnies du régiment de béarn, dont le retard commençait à inspirer de l'inquiétude. Des vents contraires avaient obligé les bateaux qui les amenaient de se réfugier dans la baie de Toronto, puis de rebrousser chemin jusqu'à Niagara, d'où ils étaient repartis la veille. Les communications entre Frontenac et Niagara étaient maintenues au moyen d'une petite flotte, commandée par le capitaine Laforce, la Marquise de Vaudreuil, de vingt canons; la Huratdl, de quatorze; la Licnne, de six, et le bateau Saint- Victor, armé de quatre pierriers. Une rencontre avait eu lieu , peu de temps auparavant, avec les six grosses barques armées que les Anglais avaient lancées sur le lac. A la suite d'un engagement assez vif, les Anglais s'étaient retirés
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après avoir perdu un voilier armé de quatre pierriers, et monté par quatorze hommes, dont les Français s'étaient emparés.
Le dernier renfort venu do iNiagara, où il n'était resté qu'une garnison de cinquante hommes, portait les forces que Montcalm avait sous la main à deux mille sept cent soixante-trois hommes, dont mille quatre cent quatre-vingt-six des régiments de la Sarre, Guyenne et Béarn; le reste était composé de canonniers de la colonie, de Canadiens et de voyageurs des pays d'en haut. La réunion de ces forces avec celles de M. de Rigaud allait porter leur effectif à trois mille deux cents hommes.
A Frontenac, Montcalm rencontra pour la première fois un officier dans lequel il remarqua un talent supérieur : c'était M. de Lapause, aide- major au régiment de Guyenne, qui lui apporta un concours si efficace durant cette campagne, qu'il le qualifia « d'homme divin ». Là aussi se trouvait le docteur Arnoux, l'hahile chirurgien en chef de l'armée, qui devait prendre place dans l'amitié de Montcalm.
Dans une note écrite à Lévis, le 2 août, le marquis lui disait ses perplexités :
« Pour prendre Chouaguen, il faut mener de l'artillerie; où la débarquer?...
« Je ne veux pas qu'il soit dit que j'ai marché à un siège pour le lever, que j'ai exposé l'artillerie. Je pars demain au soir ou le 5 au matin avec quatre pièces de canon de campagne, des munitions pour deux mille hommes, des vivres; et, moins roi que pirate, je vais reconnaître avec mes deux yeux ce qu'il y a à faire.
« Je tâcherai de tenir la campagne audacicusement, si je ne puis faire un siège, j
Le chevalier de Lévis doutait pour le moins autant que son chef de la possibilité d'un succès. 11 écrivait de Carillon au ministre de la guerre, le comte d'Argenson : î M. le marquis de Montcalm doit vraisemblablement aller tenter de faire le siège de Chouaguen, ou, ce qui est plus possible, une diversion qui dégage cette partie qui est menacée; car je crains que les moyens ne lui manquent pour le siège. Toutes les entreprises sont dans ce pays très difficiles; on en doit presque toujours le succès au hasard. Toutes les positions qu'on peut prendre sont critiques; les attaques et les retraites sont difficiles à faire; on ne voyage que dans les bois ou par les rivières; il faut user des plus grandes précautions, et avoir la plus grande patience avec les sauvages, qui ne font que leur volonté, à laquelle dans bien des circonstances il faut céder, t
Afin que rien n'embarrassât la marche des troupes, le général enjoignit aux officiers de n'apporter aucune espèce d'équipage et de se contenter de la ration du soldat.
4 Persuadé, dit-il dans son Journal, que dans les occasions l'exemple est plus décisif que l'ordre, il le leur a donné, et n'a eu lui-même d'autre habitation avec un de ses aides de camp qu'une canonnière de toile, s
Le lieu de rendez-vous convenu avec M. de Rigaud était la baie de Xiaouré. Le 4 août au matin, tout étant prêt, Montcalm régla le départ de la manière suivante :
Lui, il partirait de sa personne, à neuf heures du soir, emmenant les deux ingénieurs, des Combles et Desandrouins, avec quelques sauvages, sous les ordres de M. de Montigny. Le 5 au matin, le colonel Bourlamaque, avec Guyenne, le capitaine d'artillerie Le Mercier, et quatre pièces de canon légères prises sur les Anglais à Monongahéla. Le 7, Béarn, le lieutenant d'artillerie Jacquot de Fiedmond,
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avec la poudre, le? munitions de guerre et de bouche, et quarante- sept pièces de canon, obusiers et mortiers.
Les deux barques la Marquise de Vaudrciiil et la Uurault croiseraient jusque vers Cbouaguen, pour protéger les convois et observer si l'ennemi ne faisait pas quelque tentative contre Niagara. Doux cents hommes avaient été détachés du corps expéditionnaire pour l'armement de ces deux vaisseaux, et cent quarante restaient à la garde de Frontenac.
Les canots d'écorce qui portaient Montcalm et son escorte traversèrent la baie de Cataracoui par une nuit d'orages, sillonnés d'éclairs, qui retardèrent leur marche. 11 fallut descendre vers minuit dans l'ile aux Chevreuils et y camper jusqu'au jour. Le reste du trajet se lit heureusement, et le général mit pied à terre, le U au matin, au camp de M. de lîigaud. Les autres divisions se succédèrent les jours suivants. Dans l'intervalle, l'éternelle inconstance des sauvages faillit encore compromettre le succès de l'entreprise, et Montcalm eut à déployer son éloquence dans un nouveau conseil pour les attacher à lui.
M. de la Uochebeaucour, second aide de camp, écrivit de la baie de Niaouré à Carillon :
« M. de .Montcalm n'en peut plus de travail; il n'a pas le temps de dormir, ce sera trop pour ne rien faire...
« .jusqu'à présent nous n'avons manqué de rien; mais de demain la fine peau d'ours, la redingote, le prélart, lard, pois et biscuits. M. de Montcalm donne l'exemple...
« Ce camp-ci est beau, bien militaire par sa position et l'aisance. On y mange de l'ours; c'est un morceau délicieux. »
Divers détachements, sous les ordres de MM. de Langy et Richerville et autres officiers, furent envoyés en différentes directions pour savoir si l'ennemi faisait quelque mouvement, et intercepter les courriers qui pourraient être expédiés de Chouaguen. Hien jusque-là ne laissait croire qu'on y eût vent de l'entreprise.
L'avant-garde, composée de cinq cents Canadiens et des sauvages, au nombre de deux cent cinquante, commandée par .M. de lUgaiid, alla prendre position le 8 août, après deux jours de marche, au fond de l'anse aux Cabanes, d'où le commandant de l'artillerie, .M. Le Mercier, et l'ingénieur Desandrouins, venus en même temps, avaient ordre d'aller reconnaître une petite anse située à une demilieue de Chouaguen afin d'examiner si on pouvait y faire un débarquement, et si, de là, on pouvait frayer un chemin pour l'artillerie. L'armée s'avançait avec une extrême précaution pour ne pas être découverte, ne marchant que la nuit, se cachant le jour au fond des anses ou à l'entrée des rivières, et couvrant les bateaux de branches d'arbres pour en dissimuler la présence. Les soldats au bivouac ne faisaient que de petits feux dans l'épaisseur du bois.
« Le 9, à huit heures du matin, dit De.«androuins dans le récit d'une de ses reconnaissances, nous nous remîmes en marche, M. de Villiers, Marin, Saint-Luc, Le .Mercier et moi, ajirès avoir passé la nuit au bivouac. Nous avions quinze Canadiens des plus ingambes et onze sauvages pour nous accompagner. Nous commençâmes par le chemin qu'avait indiqué .M. des Combles, et que nous jugeâmes, ainsi que lui, très dillicile. Puis nous allâmes examiner la côte du lac, et trouvâmes à demi-lieue du fort Ontario l'anse trouvée par Le Mercier, qui nous parut commode.
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Cl Les deux pointos qui la bordent de chaque côté étaient des rochers à pic; mais la courbure en dedans était de sable et en état de contenir environ deux cents bateaux. .Nous jugeâmes tous unanimement que c'était le seul endroit propre à un débarquement de l'artillerie. L'anse aux Cabanes était si éloignée, qu'il eût fallu un temps infini, le chemin supposé fait, pour transporter devant Chouaguen l'artillerie et les munitions; car elle en est distante de quatre lieues, et nous n'avions que vingt chevaux assez mauvais. Ainsi, il devait sembler bien avantageux de trouver une anse aussi voisine; cependant la première impression dans l'armée ne lui l'ut pas favorable.
€ Le chemin, depuis ladite anse jusqu'au fort Ontario, n'offrait aucune difficulté qu'on ne pût surmonter en deux jours au plus. Il y avait au milieu un ruisseau très facile à passer, et un autre plus faible au pied du coteau sur lequel est situé le fort.
« Notre reconnaissance faite, nous retournâmes à l'anse aux Cabanes, où nous arrivâmes à neuf heures du soir.
« J'étais si fatigué d'avoir marché treize à quatorze heures à travers les branches d'arbres, les chicots et les souches, que je pouvais à peine mettre une jambe devant l'autre. Après avoir satisfait chez M. de Rigaud la faim violente qui me pressait, mon premier soin fut de rendre compte par écrit à M. de .Monlcalm de mes remarques.
« M. de Rigaud dépécha un canot d'écorce en diligence porter ma lettre. M. Le Mercier étant resté à demi- lieue du camp dans les bois, à cause de sa fatigue, ne put écrire de son côté. Mais, comme nos deux sentiments se rapportaient, cela était égal.
4 M. de Montcalm était parti le 0 de la baie de Niaouré avec la Sarre et Guyenne et les quatre pièces d'artillerie. Il reçut ma lettre chemin faisant, et elle lui fit grand plaisir. Il arriva le 10, à trois heures du matin, à l'anse aux Cabanes. « Il fit partir le même jour M. de Rigaud avec les sauvages et les Canadiens pour aller s'emparer de l'anse reconnue la veille, et lui recommanda de faire des feux sur le rivage pour indiquer le lieu du débarquement.
« Il dépêcha aussi vers M. de l'Hôpital, commandant de Béarn et conduisant l'artillerie et les munitions, pour l'instruire de ses mouvements et dispositions.
« Montcalm quitta l'anse aux Cabanes le 10, vers six heures du soir, accompagné des deux ingénieurs des Combles et Desandrouins, qui l'avaient attendu, et de ses deux bataillons; et on aborda vers minuit l'anse autour de laquelle était déjà M. de Rigaud.
ï Malheureusement les bateaux restèrent sur le sable à cinq ou six pas de la rive et ne purent aborder. Alors on s'imagina tout de suite que cette anse n'était pas sûre pour l'artillerie, les poudres et les vivres; on les croyait déjà voir mouillés, et les bateaux pleins d'eau. L'anse était remplie de cent cinquante bateaux que nous avions. On ne manqua pas de me faire reproche là-dessus et de me demander s'il serait possible de faire aborder encore plus de cent bateaux que l'on attendait avec Béarn et l'artillerie.
« J'eus beau représenter que rien n'était plus aisé que de tirer nos bateaux sur le sable, après les avoir déchargés, pour faire place aux autres; on m'objecta la difficulté qui naîtrait de faire un embarquement précipité si nous avions le dessous. Je répondais que s'il y avait quelque chose de ce côté, il fallait, de nécessité, ren-
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voyer tous les bateaux à l'anse aux Cabanes , ne conserver que ceux de l'arlillerie , des vivres, et faire ensuite retirer les troupes à travers bois, où l'ennemi n'oserait nous poursuivre à cause des Canadiens et des sauvages.
« Rien de tout cela ne parvint à dissiper une certaine consternation générale occasionnée par notre prétendue mauvaise position.
« J'étais moi-même contrarié au delà de toute expression de voir si mal réussir ma première reconnaissance, et de me sentir la cause du découragement universel et l'objet des reproches de toute l'armée en cas du moindre accident. Mais ce qui avait achevé de me plonger dans le désespoir furent certaines paroles prononcées par M. de Bourlamaque, que j'entendis sans le vouloir, dans l'obscurité, à côté d'un cercle d'ofiiciers à qui il faisait la peinture de nos dangers : « Enfin, dit-il, voilà î les gens à qui nous sommes obligés de nous rapporter; ils exposent, sans en « sentir les conséquences, le salut de toute la colonie. » Ces paroles me pénétrèrent jusqu'au fond de l'âme.
« Mais Le Mercier, qui le premier avait découvert l'anse, cause de tant d'ennuis; Le Mercier, lui, ne doute de rien cl soutient sa pointe. Il fait immédiatement débarquer ses quatre pièces d'artillerie, qu'il étale sur le rivage, et cherche à rendre la sécurité à .M. de Montcalm et à lui prouver la bonté de notre poste.
« Il rendit, je crois, en cette occasion, un service signalé. »
Les bateaux furent déchargés et tirés à sec sur le rivage, pour faire place à ceux de Béarn, qui approchaient avec l'artillerie.
Le 11, avant le lever du jour, des Combles et Desandrouins étaient en marche, ayant pour escorte la compagnie des grenadiers de la Sarre et un piquet de sauvages et Canadiens, afin d'examiner Chouagucn de plus près et de disposer l'attaque. Ils arrivèrent bientôt sur la lisière d'une haute futaie, où, ayant laissé leur escorte de grenadiers à deux portées de fusil en arrière, ils attendirent jusqu'à ce que la clarté du jour leur permît de bien distinguer les objets. Alors l'infortuné des Combles, qui l'instant d'après allait se faire tuer par une surprise de ses propres gens, et qui ne voulait point de la société des sauvages, qu'il n'aimait pas, pria quelques officiers de la Sarre de venir avec lui, et frappant sur l'épaule de Desandrouins : 4 Vous, restez là, d lui dit-il. Desandrouins fut surpris de cette parole, d'autant plus qu'ils étaient convenus d'aller ensemble. Cependant c'était son chef, il obéit sans mot dire. Des Combles disparut au milieu des grands arbres et des broussailles.
Desandrouins, le perdant de vue, résolut de faire seul sa reconnaissance. Il prit avec lui deux sauvages qu'il avait sous la main, s'avança dans la forêt et arriva sur la crête d'un coteau, d'où l'on apercevait les deux bords de la rivière.
Les défenses de Chouaguen, appelé Oswêgo par les Anglais, consistaient en trois forts distincts : le fort Ontario, le vieux Chouaguen et le fort George.
Le fort Ontario s'élevait sur la droite de la rivière, par où venaient les Français, au sommet d'un plateau fort élevé, terminé par des escarpements à pic du côté de la rivière et du lac, et du côté de la forêt par une pente assez raide, qui commençait à cinq cent quarante pieds du fort et formait un ravin traversé par un ruisseau. On pouvait ainsi arriver jusqu'à cette distance sans être aperçu. Le fort avait la forme d'une étoile et était bâti de troncs d'arbres de dix-huit pouces de diamètre, équarris sur deux faces, solidement joints et sortant de terre d'environ neuf pieds. Le fossé qui l'entourait avait dix-huit pieds de largeur au sommet sur
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huit pieds de profondeur. Les terres en avaient été rejetées en glacis sur la contrescarpe et en talus sur la bernie. Les embrasures y étaient percées à fleur de terre, et l'on pouvait tirer par- dessus les pieux au moyen d'une galerie de charpente pratiquée tout autour. Le fort était armé de huit pièces de canon, de quatre mortiers à double grenade, et défendu par trois cent soixante- dix hommes.
Le vieux Chouaguen, situé sur la rive gauche de la rivière, consistait en une redoute ou château à mâchicoulis, crénelée au rez-de-chaussée et au premier étage, dont les murs avaient trois pieds d'épaisseur. Autour de cette redoute, à dix-huit pieds de distance , régnait un mur de quatre pieds d'épaisseur et de dix de hauteur.