Batterie de mortiers et d'obus commencée le
flanqué de deux grosses tours carrées. C'était un véritable château fort du moyen âge. Il était de plus entouré de solides retranchements armés de dix-huit pièces de canon et de quinze mortiers.
Enfin le fort George, situé à dix-huit cents pieds plus loin, sur une éminence du même côté de la rivière, n'était qu'une enceinte faite de mauvais pieux qui n'était pas susceptible de défense. Tous ces ouvrages étaient protégés par seize cent cinquante-huit hommes, dont treize cents soldats de la vieille Angleterre.
Desandrouins, abrité derrière un tronc d'arbre qui lui servait en même temps d'appui pour écrire, complétait ses observations à mesure que le soleil levant inondait de ses rayons obliques les deux berges de la rivière et faisait ressortir les saillies des Ibrtilications où tout dormait dans un profond silence, quand soudain deux coups de canon furent tirés des remparts : c'était le signal du lever. Presque aussitôt une décharge de coups de fusil éclata sur sa droite, suivie de cris. « Les sauvages qui m'accompagnaient, continue Desandrouins, me firent signe de revenir. Je crus que les coups de fusil venaient d'une patrouille ennemie sortie dès le malin de ses retranchements. Je me doutais qu'elle avait rencontré M. des Combles et les officiers, et qu'elle les avait repoussés. Craignant qu'elle ne me coupât Ja
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retraite, je me retirai vers M. de Bourlamaque, venu aussi en curieux, et qui était resté avec les grenadiers.
<r Mais j'avais à peine fait huit pas en arrière, que j'entendis M. de Saint- Luc criant, tout désolé, que notre pauvre ingénieur était blessé à mort. Je courus de son côté pour lui porter secours si c'était possible. Je le trouvai expirant et étendu à terre d'un coup de fusil chargé d'une balle et d'une poignée de gros plomb, que lui avait tiré un sauvage nommé Hotcbig.
« Ce malheureux l'avait pris pour un Anglais qui venait à la découverte. Il le vit passer sous un tronc d'arbre, poussant sa canne devant lui. 11 crut que c'était un fusil, entendit ou aperçut quelqu'un qui l'accompagnait, el ne balança pas de lâcher son coup; mais son intention avait été de le faire prisonnier.
« Je fus assommé de ce récit et de l'état de mon pauvre camarade , que j'embrassai et fis transporter sur-le-champ dans sa tente, où il expira une demi-heure après, malgré les soins des chirurgiens. »
A la nouvelle de cet accident Montcalm accourut tout consterné. Des Combles était le seul de ses ingénieurs qui eût assisté à un siège en qualité d'officier du génie. Mais le temps n'était ni aux larmes ni aux regrets. Les hésitations mêmes devenaient un danger. Les Anglais avaient l'éveil, et d'un moment à l'autre on pouvait les avoir sur les bras. Après avoir rassuré les sauvages, que cet accident avait démoralisés, et les avoir persuadés que c'était une méprise involontaire qui ne relarderait pas les opérations du siège, Montcalm fit prendre rapidement position aux troupes à mesure qu'elles débarquaient. « M. de Rigaud fut posté à un quart de lieue en avant pour faire l'investissement du fort Ontario par de petits détachements de Canadiens et de sauvages. » L'armée fut campée sur une hauteur voisine de l'anse du débarquement, la droite appuyée sur le lac et couverte par une batterie établie sur la grève, la gauche défendue par un marais impraticable. Quatre cents travailleurs des troupes de terre ou de la colonie furent employés à ouvrir un chemin pour l'artillerie, pendant que tout le reste de l'armée s'occupait à faire des amas de fascines, de gabions et de saucissons.
Vers midi, trois grosses barques anglaises sortirent de Chouaguen et vinrent s'embosser en face de l'anse. « Mais elles furent fort surprises de se voir vivement saluées, à la suédoise, des quatre pièces de onze; et elles s'en retournèrent après avoir fait quelques décharges de leur artillerie sans aucun ell'et, et avoir reçu quelques-uns de nos boulets dans leur bord '. »
< Comme elles avaient de la peine à rentrer dans leur rade, raconte Montcalm, tous nos sauvages nous donnèrent un spectacle amusant: ils fusillaient les barques, qui leur répondaient à coups de canon, et avec une agilité singulière ils étaient rentrés au moment que chaque décharge allait partir. y>
Le 12, Béarn, avec l'artillerie et les vivres, arriva à la pointe du jour. Deux banjues ennemies sortirent presque en même temps, mais trop tard pour leur couper chemin, grâce à la batterie de la grève augmentée de quelques pièces.
Dans la nuit du 11 au 12 et le jour suivant, l'élite des Canadiens et sauvages se glissèrent d'arbre en arbre, de souche en souche, d'où ils ne cessèrent de fusiller le fort Ontario. Celte manœuvre contribua beaucoup à contenir dans leurs retranchements les assiégés, toujours craintifs pour leurs chevelures, el à inspirer de la confiance à l'arméci
' Journal de Desanilrouins.
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Mais le fait iniporlaiU de la journée fut la capture de deux courriers iroquois, porteurs de lellres du colonel Mercer, commaiulant de Cliouaguen, dans lesquelles il demandait d'expédier d'Albany, en toute luUe, un secours de deux mille hommes. Il s'exagérait la force des Français et la faiblesse de sa garnison. On peut se figurer la joie de Montcalm.
■' Ceslelires, dit-il, étaient de quatre heures du matin, et le marquis de Montcalm les avait à neuf heures, avec deux états très exacts de la force de la garnison et des malades. î
A minuit, le chemin de l'artillerie étant terminé, Desandrouins, aidé du capitaine Pouchot, commença l'ouverture de la tranchée sur la crête du coteau. Trois cenis travailleurs, soutenus par deux compagnies de grenadiers et trois piquets, y travaillèrent sans relâche, sous les ordres de Bourlamaque, chargé delà direction du siège. « C'était, dit Desandrouins, un rude ofiicier, continuellement blessé au feu, mais toujours debout. Il ne quitta plus la tranchée, quoiqu'il reçût une contusion dans la journée du 13. »
Cent Canadiens avec les sauvages, commandés par des Ligneris et de Villiers, avaient été embusqués en avant vers la gauche, sous le couvert d'un taillis, avec ordre de tirer à toute volée sur les assiégés, s'ils apercevaient les travaux et tentaient de les arrêter.
<i II faisait un magnifique clair de lune qui, en éclairant les travailleurs, facilitait leur besogne; mais d'un autre côté ce demi-jour les exposait à être découverts et à être inquiétés par le feu de l'ennemi. Par bonheur il ne s'en aperçut pas, et on lit trêve de part et d'autre. Ce qui, pour des sauvages, est peut-être le plus à admirer, ajoute Montcalm, c'est la tran(|uillité avec laquelle ils passèrent toute une nuit au même poste sans en tirer un coup de fusil. »
La surprise des sauvages fut aussi grande que celle des Anglais en apercevant, au point du jour, tout le travail qui avait été fait pendant la nuit. « Ils demandaient à venir, dit Montcalm, et on les plaçait derrière des espèces de créneaux faits avec des sacs de terre, d'où ils regardaient à loisir. »
Tout la journée du 13 fut employée à élargir la parallèle, à y faire un rempart de troncs d'arbres et de gabions, à ouvrir des chemins de communication, et à tracer l'emplacement d'une batterie de six pièces. « Mais cette journée fut chaude. Les ennemis firent sur nous un feu d'enfer. Aux canons, aux bombes, à la mousqueterie qu'ils liraient des deux forts à la fois, nous n'avions à opposer que les coups de fusil de quelques grenadiers à travers les créneaux formés de sacs de terre, et de cinq ou six sauvages ivres qui, sautant par-dessus le parapet, allaient derrière une souche lâcher leur coup, puis revenaient encore plus vile, poussant des cris comme s'ils eussent remporté une victoire. Enfin, vers deux heures du soir, leur feu devint si violent, que ni sauvages ni Français n'osèrent plus se montrer; puis tout à coup, vers quatre heures, il cessa tout à fait.
1 Ce silence absolu du fort Ontario étonne : on croit à une feinte pour nous engager à quelque étourderie. Cependant, après une couple d'heures, un sauvage s'offre pour aller à la découverte. Enjambant le parapet, il se glisse de souche en souche jusqu'au pied du rempart et écoute un instant; puis tout à coup on le vit presque aussitôt sauier dans le fort et reparaître aux yeux de toute l'armée accourue dans la tranchée, qui battait des mains. »
On fit marcher la compagnie de grenadiers de Guyenne pour s'emparer de la place;
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La hardiesse des Canadiens et des sauvages qui n'avaient cessé de tirer autour du fort avait épouvanté la garnison. Elle avait craint d'être cernée pendant la nuit, séparée du vieux Cliouaguen, prise et scalpée, ou bien assaillie par une brusque atta(|ue et jetée à la rivière, sur laquelle il n'y avait point de pont. Alors ils avaient endoué leur canon, noyé leur poudre, et s'étaient retirés avec une telle précipitation, qu'ils avaient abandonné trois hommes malades ou blessés et tous leurs bagages.
« La joie et l'espérance, ajoute Desandrouins, éclatèrent alors comme on peut bien le penser sur tous les visages. On disait : « Eh bien ! quand nous ne ferions que cela, n'est-ce pas assez pour notre gloire? Mais les Anglais sont des pleutres, ils se rendront bientôt. «
Le colonel Mercer ne pouvait commettre une plus grande faute que d'abandonner le fort Ontario : c'était livrer les clefs de Chouaguen. Il aurait dû, au contraire, y concentrer ses moyens de défense, et il aurait pu s'y maintenir jusqu'à l'arrivée du général AVebb, qui s'avançait rapidement avec deux mille hommes de renfort.
Le système de fortifications d'Ontario était loin d'être aussi défectueux que l'ont prétendu certains historiens. Les énormes pièces de bois, fortement liées ensemble et enfoncées de cinq pieds en terre, qui formaient son enceinte, étaient protégées jusqu'aux trois quarts de leur hauteur par le talus de la contrescarpe, exhaussé, comme on l'a vu, par les terres rejetées du fossé. Ces palissades, dont la tète seule était accessible, pouvaient résister longtemps aux boulets qui les ébranlaient ou les entamaient, mais ne les renversaient que diflicilement '.
Les troupes de terre, avec cent Canadiens, furent immédiatement employées à transporter à bras vingt pièces de canon et des munitions au delà du fort, sur le bord de la falai.s' (jui domine la rivière. Toute la nuit on s'occupa à y monter une batterie à barbette, et à la relier par une tranchée avec les fossés du fort, où l'on pouvait arriver sans être vu.
« Si on n'employa pas un plus grand nombre de Canadiens à ces diverses opérations, observe .Montcalm, c'est qu'ils étaient destinés à faire un mouvement dès la petite pointe du jour. »
Le beau clair de lune qu'il faisait permettait à l'ennemi de diriger ses projectiles conune en plein jour. 11 se contenta cependant de lancer une douzaine de bombes et quelques boulets. Les .soldats, stimulés par la présence du général venu lui-même à la tranchée, travaillèrent avec tant d'ardeur, qu'à l'aurore neuf pièces de canon étaient en batterie et les chemins de communication établis. .M. de Rigaud, avec ses Canadiens et la plupart des sauvages, traversèrent, les uns à gué, les autres à la nage, la rivière en amont du fort Chouaguen, et l'investirent de manière à lui couper toute communication. « Cette manœuvre, dit Montcalm, se fit d'une façon brillante et décisive, y ayant beaucoup d'eau qui n'arrêta personne. » Le résultat de ce mouvement fut l'abandon immédiat du i'ort George.
.Montcalm avait gardé sous sa main cent Canadiens, dont il voulait se servir pour faire un autre débarquement durant la nuit en aval du fort, et y transporter
' Ali sii'i-'c ili> D;iiilzi^' (IS07), les solilals ili' Napoli-on fuient aiiVlés pliisiniiis jours \ar une rangée de |>:iliss.iilr-s plaiiV-s au fciml d'un fossé. « La difficMlU- c|ue nous rencontrions ici. dit .M. Tliiers, était une preuve lies pinpriélés défensives du bois... I,e lioulet fracassait la tète de cpielcpies-iines de ces palissades, souvent les écoichait à peine, cl n'en renversait aucune. » {Histoire du consulat et de l'empire, t. VU, p. 325.)
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le régiment de Béarn avec quelques pièces de canon. « Cette dernière manœuvre, ajoute Moncalm, aurait sans doute achevé de leur faire perdre contenance; mais la promptitude de nos travaux , dans un terrain qu'ils avaient jugé impraticable , la manœuvre du corps qui avait pas;é la rivière, leur lit juger que nous devions être six mille, s
Cependant le feu par lequel les ennemis répondaient à la batterie française était très vif. Leur tir était plongeant : <r Ils semblaient, dit Desandrouins, mettre à la main leurs bombes et leurs boulets dans nos tranchées, ou au moins sur leurs revers et leurs parapets qu'ils dominaient. Ils nous tuaient pas mal de monde, d
En ce moment le ciel, qui s'était montré si favorable aux Français, semble se tourner contre eux. Le soleil, qui s'était levé resplendissant, se cache vers sept ou
Batterie française devant Chouaguen.
huit heures; un violent orage éclate, accompagné d'une pluie torrentielle; le sol se détrempe, et les canons qui n'avaient pas de plate-forme se dérangent; on a toutes les peines du monde à régler leur lir; puis les munitions commencent à faire défaut, malgré l'activité des soldats, dont la pluie retarde la marche. Le feu devient moins vif du côté des Français, celui des Anglais redouble au contraire, et une des neuf pièces est démontée.
Montcalm, qui souvent venait à la batterie, commençait à s'inquiéter; mais en ce moment-là même un grave événement se passait au fort Chouaguen : le brave .Mercer qui le commandait était coupé en deux par un boulet, au moment où il se disposait à faire une vigoureuse sortie. Celle perle irréparable jeta le découragement dans la garnison, déjà glacée de terreur par le mouvement des Canadiens et des sauvages, dont les lignes les enlaçaient comme d'affreux serpents et leur fermaient toute issue. Elle se croyait déjà sous le rouleau à scalper des Indiens, en entendant pousser des hurlements épouvantables pendant qu'ils brandissaient leurs armes. Une résistance opiniâtre ne pouvait qu'exciter davantage leur fureur, en ne relardant que de quelques jours la reddition de la place.
Montcalm, qui ne savait pas encore qu'un de ses boulets venait d'emporter le commandant de Chouaguen, fut ravi quoique peu surpris d'entendre, vers les onze heures, batlre la chamade de l'aulre côté de la rivière, et de voir arborer le drapeau parlementaire.
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M. lie Bougainville, sachant l'anglais, fut envoyé auprès du lieutenant- colonel Litllehales, qui venait de remplacer Mercer dans le commandement, pour lui proposer les articles de la capitulation et rester comme otage. Il fut suivi par M. de Lapause, qui en fit la rédaction.
D'après les termes de la capitulation, la garnison se constituait prisonnière de guerre, et tout le matériel des forts, munitions et vivres, appartenait aux Français. Le nombre des prisonniers de guerre s'élevait à seize cent cinquante-huit hommes, savoir : les régiments de Shirley et de Pepperel, venus de la vieille Angleterre, lesquels s'étaient battus à Fontenoy, et un détachement de Schuyler, formé des milices du pays. Ces troupes étaient commandées par soixante- douze officiers, dont deux ingénieurs, deux officiers d'artillerie et douze officiers de marine. On prit cinq drapeaux, la caisse militaire, contenant dix-huit mille cinq cent quatre-vingt-quatorze livres, sept bâtiments de guerre, deux cents berges, cent vingt et un canons, quarante- huit mortiers. Les munitions de guerre consistaient en vingt-trois milliers de poudre, huit caisses de balles, deux mille neuf cent quatre-vingts boulets de divers calibres, quatre cent cinquante bombes, mille huit cents fusils et autre matériel en abondance.
Les magasins étaient remplis d'une grande quantité de biscuits, de lard et de bœuf salé, de farine, de riz, de pois et de sel, qui servirent à ravitailler le camp français.
Le siège avait coûté aux vainqueurs une trentaine d'hommes tués ou blessés, et cent cinquante aux vaincus. Le colonel Bourlamaque, à la tète des trois compagnies de grenadiers, des piquets de tranchée et de cent hommes de la colonie, alla prendre possession de Chouaguen, dont la démolition fut immédiatement commencée. Cette besogne fut poussée avec tant de vigueur, que des trois forts il ne restait pas pierre sur pierre le malin du 21 août, jour fixé pour le départ.
Le fort Ontario, où avaient été confinés les pi'isonniers anglais, fut le dernier qu'on fit sauter et consumer. En cas d'attaque de l'ennemi, l'armée était venue camper de ce côté le Ki, appuyant sa droite au fort Ontario, sa gauche en ccharpe sur la lisière de la forêt.
Les prisonniers furent dirigés sur Montréal, d'où ils devaient être transférés à Québec en attendant d'être échangés.
.Montcalm, qui connaissait le cœur du soldat, voulut célébrer son triomphe par une manifestation religieuse et patriotique qui soulevât l'enthousiasme de l'armée. Dans la matinée du 20 août, il fit planter une grande croix portant ces mots : In hoc signo vinciint. Et près de cette croix, un mai sur lequel étaient attachées les armes de France, avec cette devise, où se révélaient les goûts classiques du général : Munibus date lilia plenis. « Apportez des lis à pleines mains. >
L'armée fut appelée sous les armes, et l'abbé Piquet, qui avait rejoint l'expédition , bénit le pieux trophée au milieu du roulement des tambours et des décharges réitérées du canon et de la mousqueterie.
Le lendemain, la flottille française prit le large, après avoir salué une dernière fois l'éphémère monument de sa victoire. Ouand les derniers bateaux eurent disparu derrière l'angle de la falaise, le silence de la nature primitive, ce silence immense des solitudes infinies, à peine troublé par le passage de la brise ou par le murmure des flots, avait déjà envahi les ruines de Chouaguen.
L'embarquement des prisonnier» avait été marqué par un incident regrettable,
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qui aurait pu être évité si les commandants français, trop dédaigneux des Canadiens et de l'expérience de nos officiers, n'avaient pas méprisé leurs sages avis.
« Nous ne pouvions avoir, dit Desandrouins, l'idée de gouverner des troupes légères avec tant de cérémonie. »
Ce fut en vain qu'on les avertit que les sauvages ne se regarderaient pas comme liés par la capitulation tant qu'ils ne l'auraient pas ratifiée eux-mêmes, dans un conseil, par l'acceptation d'un collier. Cette précaution parut superflue.
Une trentaine de soldats anglais qui, selon la version de Bougainville, « avaient voulu se sauver à travers les bois, » furent pris et massacrés par les sauvages. Ce n'était que le prélude d'un plus grand malheur qui devait arriver l'année suivante, après la prise de William -Henry.
Le massacre de Chouaguen ne fit pas grand bruit, probablement parce ([ue les malheureuses victimes s'étaient mises elles-mêmes dans le tort en cherchant à s'enfuir, ensuite parce qu'elles ne se composaient que d'obscurs soldats.
Le 28 août, toutes les troupes étaient rentrées à Montréal pour de là être dirigées sur Carillon , à l'exception des milices , qu'on dut renvoyer dans leurs familles pour faire la moisson; il n'avait été laissé que cent hommes de garnison à Frontenac et cent cinquante à Niagara.
« Voilà une jolie aventure, écrivit Montcalm à sa femme en lui racontant son exploit; je vous prie d'en remercier Dieu dans ma chapelle. »
Cette jolie aventure, menée avec autant d'audace que de promptitude et d'habileté, n'apportait pas seulement des lauriers à pleines mains, mais des fruits plus abondants encore. Par l'anéantissement de Chouaguen, la France, devenue maîtresse du lac Ontario , n'avait plus besoin que de faibles garnisons à Frontenac et à Niagara pour maintenir ses communications avec l'Ouest. L'ennemi était refoulé jusqu'à ses anciennes frontières, et il n'y avait plus rien à craindre de ce côté jusqu'à la fin de la campagne. Vaudreuil pouvait donc concentrer toutes ses forces sur Carifion, les masser à la tête du lac Saint- Sacrement, et refouler jusque sous les murs d'Albany les colonnes anglaises ébranlées par la défaite.
La chute de Chouaguen, aussi prompte qu'inattendue, avait été en effet un coup de foudre pour les colonies voisines. Le général Webb, qui marchait au secours de cette place, s'était même imaginé que Montcalm s'avançait de là contre lui; dans sa frayeur il avait fait brûler les dépôts de munitions établis sur la route, et avait obstrué, à mesure qu'il retraitait, la rivière qui servait de voie de communication, en y renversant une grande quantité d'arbres.
Lord Loudon ordonna à ^Yinslovv, qui commandait à la tête du lac Saint-Sacrement, d'abandonner tout projet d'offensive et de se retrancher fortement pour tenir les Français en échec. Le contre-coup de cet événement se fit sentir en Angleterre, où l'on comprit que la France avait au Canada un habile général.