‹ Montcalm et Lévis (volume 2)Chapitre 6 sur 28 · LA SOCIETE CANADIENNE. — LES JEUX DE HASARD · texte numérisé non relu

LA SOCIETE CANADIENNE. — LES JEUX DE HASARD

11 n'y a guère de triomphe qui ne soit mêlé de quelque amertume, et il n'est besoin souvent de chercher hors de soi pour la trouver. Montcalm ne tarda pas à en faire l'expérience. En entrant à Montréal, il avait été étonné d'entendre associer le nom de Vaudreuil au sien dans le concert de louanges qu'on lui décernait; mais, quand il entendit le gouverneur lui-même s'attribuer une part de la victoire, il eut peine à se contenir. Il ne répondit d'abord que par de fines railleries; mais, emporté par son tempérament, il se répandit bientôt en sarcasmes amers et finit par se montrer injuste à force d'être acerbe. Sans doute que la vanité de Vaudreuil était puérile, mais il n'en était pas moins vrai que c'était lui qui avait conçu et préparé le plan de campagne si admirablement exécuté par Montcalm. Telle est l'origine de la fameuse querelle entre ces deux hommes, qui a été une des causes de la perle du Canada.

« Votre ami l'évêque, écrivait Montcalm à Lévis, vient de donner le plus ridicule mandement du monde; mais gardez-vous bien de le dire, car c'est l'admiration du Canada. i>

Ce blâme, par lequel .Montcalm déchargeait sa mauvaise humeur, n'avait d'autre niolif que les louanges que M'J>" de Pontbriand avait distribuées, avec une rare impartialité, entre les chefs et les soldats français et canadiens. Ce mandement d'action de grâces était, du reste, un modèle du genre; il n'avait d'autre ridicule que celui de ne pas réserver tout l'encens pour un seul.

C'est dans celle disposition d'esprit que le général victorieux quitta Montréal pour Carillon; il emportait avec lui une blessure dont il ne devait pas guérir, celle de l'orgueil froissé.

Le trajet jusqu'au fort Saint-Jean se fit partie à cheval, partie à pied, partie en calèche; car la roule, percée à travers une plaine fertile mais peu déboisée, élait presque impraticable. Une escorte de quinze miliciens et de trente sauvages oulaouais accompagnait le général, parce que cette route paraissait en ce moment peu sûre. La veille, un parti ennemi s'était montré à Laprairie, où il avait enlevé une chevelure.

Bougainville, qui pour la [iremière fois parcourait cette partie du pays, y portait comme toujours son esprit d'observation. <r Le fort Saint-Jean, dil-il, placé sur la rivière de Sorel, est une enceinte carrée à quatre bastions. Mli en pieux, il est fort mal fait, quoiqu'il ait coulé quatre- vingt-seize mille francs.

« Celui de Saint -Frédéric est on pierre, avec une grosse redoute, également en pierre, située dans l'intérieur (lu loit; il esl très mal place, ayant plusieurs hauteurs qui le commandent à portée du fusil. Sur ces hauteurs on a fait une redoute cl un retranchement de pièces sur pièces, ouvrages mal faits et plutôt nuisibles qu'utiles à la place. i>

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Le fort Saint-Frédéric était alors commandé par M. de Lusignan, vieil officier d'expérience, et qui avait de iieaiix états de service. « J'ai beaucoup raisonné avec .M. de Lusignan, écrit le marquis... Il me paraît qu'il connaît les choses possibles et dangereuses. »

« C'est un très bon officier à tous égards, » ajoutait de son côté le chevalier de Lé vis. »

Une note jetée en passant par Montcalm révèle la simple et austère vie de soldat que le général s'imposait pour donner l'exemple à son armée. « Ne quittez pas votre maison, écrit- il à Lévis, car vous me nourrirez, et je mettrai mon matelas avec Fontbrune ' dans la grande pièce. » Puis il ajoute : k Heureux si vous avez le temps de recevoir le renfort que je vous envoie; car les ennemis, suivant mon calcul militaire, doivent vous attaquer d'ici au 20 septembre ou jamais. »

Lorsque, dans la journée du 10 septembre, le chevalier accourut au pied de la falaise de Carillon à la rencontre de .Montcalm, il l'embrassa en le félicitant de sa victoire. Il n'y avait pas deux mois qu'il lui avait dit adieu en ce même endroit, et dans ce court intervalle le général avait fait trois cents lieues de marche, assiégé, pris et rasé un fort. Plus d'un flatteur dut lui rappeler, non sans quelque vérité, le mot de César : Vent, vidi, vici.

Le chevalier de Lévis avait grandement coopéré au succès de cette campagne par ses habiles manœuvres et par ses démonstrations agressives. « Votre ordre de bataille est si bien, lui écrivait de Chouaguen le marquis de .Montcalm, que si vous n'en avez point, je veux au moins que le ministre le lise. »

La hardiesse des mouvements de M. de Lévis, l'augmentation de ses postes avancés, qui poussaient des pointes de chaque côté du lac Saint-Sacrement, le nombre et la force des partis qu'il tenait constamment en campagne, et qui revenaient avec des prises et des chevelures après des coups audacieux, en imposèrent à ce point aux .Anglais, qu'ils crurent toujours à une marche offensive jusqu'au moment de la prise de Chouaguen.

Il y avait d'amples loisirs au camp de Carillon, seul point animé de toute cette région, où l'œil n'apercevait que montagnes et forêts à perte de vue. La nourriture aux pois et au lard, que partageaient l'officier et le soldat, n'était pas de nature à charmer la monotonie des jours. Heureusement que la chasse et la pèche étaient d'une extrême abondance : les canards, les sarcelles, les tourtes surtout, s'abattaient aux alentours par bandes innombrables. L'ours, le chevreuil, le castor, n'étaient point rares. La chasse et la pêche avaient donc le double avantage de faire oublier les heures d'ennui et d'apporter quelques bons plats sur la table; mais personne ne pouvait se livrer sans danger à ces plaisirs, car il n'y avait pas une anse, pas un rocher, pas un taillis d'où ne pouvait partir une balle lancée par quelques sauvages ou coureurs de bois ennemis, venus là pour guetter une proie.

Dans l'intérieur du camp, la principale distraction était les sauvages, avec leurs coutumes bizarres, leurs jongleries, leurs tours d'adresse, leurs danses, leurs jeux; celui de la crosse surtout, qui offrait le spectacle le plus animé. Un des témoins de ces scènes, le chevalier Duchat, capitaine au régiment de Languedoc, en écrivait

» .M. de Fontbrune. lieutenant de gienadieis du régiment de la marine, et protégé par M. do Lévis. {Joiirniil de Mvnlculm.)

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des relations étonnées à sa famille; mais il s'étonnail bien davantage des incroyables cruaulés de ces barbares et du nombre de scalpes qu'ils rapportaient de leurs courses.

Notre civilisation réprouve ces atrocilés, auxquelles les deux partis étaient fatalement entraînés en recherchant l'alliance des indigènes. Le chevalier de Lévis en avouait la triste nécessité dans sa correspondance au ministre de la guerre.

Dans les premiers jours de septembre, les Anglais avaient massé plus de dix mille hommes entre le fort Edouard et le fort William-Henry, leur point d'appui à la tèlc du lac Saint-Sacrement, c'est-à-dire des forces triples de celles dont disposait le chevalier de Lévis. Leurs avant- postes occupaient fortement les îles du lac, à trois ou quatre lieues du fort. M. de Florimond, qui avait osé s'en approcher de très près , avait aperçu d'une hauteur voisine le camp ennemi , disposé de chaque côté du fort. Il avait compté sept rangs de tentes de cent trente chacun, et un grand nombre de bateaux. Nos sauvages alliés, intimidés par les partis d'éclaireurs anglais qui venaient tirailler jusqu'aux avant- postes, n'osaient plus .s'aventurer au loin.

.M. de Lévis s'attendait d'être attaqué de jour en jour, quand éclata la nouvelle de la prise de Chouaguen. Elle lui garantissait l'issue de la campagne.

« C'est une victoire des plus complètes, écrit-il au marquis de Yaudreuil, et qui est due aux justes et sages précautions que vous avez prises. J'ai l'honneur de vous en faire mon très humble compliment.

« Je ferai chanter le Te Deum aujourd'hui, à six heures du soir, et je ferai faire une réjouissance générale. Je compte que milord London entendra l'artillerie de ce fort. »

Le retour du marquis de Montcalm avec son corps d'armée avait porté le camp de Carillon à quatre mille neuf cents combattants, y compris les sauvages. Les régiments de Béarn et de Guyenne furent cantonnés à une demi-lieue sur la droite de la rivière à la Chute. Cent vingt hommes des troupes de la marine, sous M. de Saint-. Martin, avaient été placés en avant, à mi-distance entre M. de La Corne et M. de Contrecœur, avec l'ordre d'appuyer l'un ou l'autre au premier signal.

Les sauvages, enhardis par la victoire, ne craignaient plus de faire des reconnaissances. On résolut d'en profiter pour les entraîner tous dans une grande expédition confiée à un oflicier de la colonie, M. de la Perrière, suivi de cent Canadiens et de vingt ofticiers ou cadets de la colonie, formant un effectif de sept cent vingt hommes. Les deux aides de camp de Montcalm, Bougainville et la Rochebeaucour, avec l'ingénieur Desandrouins et Le .Mercier, y furent attachés avec ordre de reconnaître les positions des Anglais dans les îles, et d'aller observer le camp du fort George d'aussi près (jue possible. Mais ce n'était pas une mince besogne que de faire prendre une résolution unanime à six cents guerriers de différentes tribus, " opération longue et fastidieuse, observe Bougainville. 11 en coûte force eau-de-vie, équipements, vivres, etc. C'est un détail qui ne finit pas. »

Dès l'aurore du 13 septembre, un grand conseil, annoncé la veille, était en séance sur le plateau qui s'étendait entre les tentes et les glacis du fort. Jamais le camp de Carillon n'avait présenté un coup d'œil aussi animé, aussi extraordinaire. Du haut des remparts, où flottaient les couleurs de France, le canon venait d'annoncer l'heure du réveil.

Les différenls corps d'armée, drapeaux en tête, émergeaient du camp et du

.MONTi^AI.M ET LÉ VIS

fort au seul cri des officiers; car les trompettes et les tambours étaient interdits. Entre les rangées des tentes, dont les toitures blanches se dessinaient en vives arêtes sur la verdure du gazon et des bois, les feux allumés par les cantiniers laissaient échapper de légères colonnes de fumée qui flottaient en nuages à la cime des arbres. Tous les guerriers indiens, fraîchement tatoués, groupés par tribus et assis sur l'herbe, formaient un immense cercle, où les chefs se passaient do main en main le calumet après en avoir tiré quelques bouffées. En arrière d'eux étincelaient au soleil levant les sabres et les baïonnettes des régiments français, disposés

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