CHAPITRE DIX-SEPTIEME
Wolfe chargé de l'expédition contre Québec Une soirée
chez Pitt Séjour à Bath Mlle Lowther Wolfe à sa
mère Son projet d'attaque La flotte anglaise dans le
Saint-Laurent Retour de Montcalm à Québec Son
plan de défense. — Vauquelin et Pellegrin Arrivée de
Vaudreuil et de Lévis Les Canadiens accourent sous
les drapeaux Activité à Québec et au camp de Beau"
port L'amiral Durell à l'Ile-aux-Coudres Embuscade au cap à la Branche La Traverse Débarquement
des Anglais — Wolfe en vue de Québec Les brûlots
Les Anglais à la Pointe-Lévis Alerte au camp de Beauport. — L'équipée des écoliers. — Bombardement de
Québec- Hésitations de Wolfe Une descente à la
Pointe-aux-Trembles Embuscade au Grue- d'Hiver —
Bataille de Montmorency Lévis, l'homme du jour
Alarmes pour la frontière Départ de Lévis.
Le 16 février 1759, durant une de ces soirées froides et brumeuses qui pèsent habituellement sur la ville de Londres à cette époque de l'hiver, le général Wolfe était descendu à la résidence de William Pitt, qui venait de lui confie]' l'expédition prête à faire voile pour mettre le siège devant Québec. La veille de son départ, Pitt, qui désirait lui réitérer ses dernières instructions, l'avait prié
à dîner en compagnie «l'un Beul autre convive, Lord Temple. A la fin de la soirée, Wolfe, Burexcitë sans doulie par ses propres pensées, par les grands intérêts en jeu et par la présence des deux hommes d'Etat avec qui il était en tête-à-tête, se laissa cm porter à son impétuosité naturelle, et quoiqu'il eût été très sobre de vin durant le repas, il finit par se livrer à d'étranges bravai Il se leva, sortit son épée, en frappa du pommeau la table, la brandit en faisant le tour de la salle et disant les grandes choses que cette épée allait accomplir. Les deux ministres restèrent confondus de cette sortie si inusitée chez un homme de sens et de raison. Quand Wolfe fut parti, et que le bruit de sa voiture se perdit dans la rue, Pitt parut un instant ébranlé dans la haute opinion qu'il s'était faite du jeune général. Levant les a eux et les mains au ciel, et s'adressant ensuite à Lord Temple : — " Grand Dieu ! s'écria-t-il, dire que j'ai confie le sort du pays et de mon administration à de telles mains '. "
Lord Malion, qui rapporte cet incident dans son Histoire d'Angleterre, assure l'avoir appris de Lord Grenville, son parent, homme dotix et bienveillant, à qui Lord Temple lui-même l'avait raconté. ...Ce trait, ajoute l'historien, confirme le propre témoignage de Wolfe, lequel avoue qu'il ne paraissait pas avec avantage dans les circonstances ordinaires delà vie. Parfois l'excès de la timidité fait tomber dans l'excès contraire : aussi, conclut Mahon, faut-il être indulgent pour un écart momentané qui peut très bien s'allier avec une vraie habileté el un mérite réel.
Serait-ce la rumeur de cet incident qui aurait l'ait dire au duc de Newcastle, en présence de George II,
que le nouveau général de Pitt était un fou enragé ? — " S'il est enragé, repartit le vieux roi, j'espère qu'il mordra quelques-uns de mes généraux * ".
Peu de jours après son retour d'Amérique, Wolfe était allé prendre les eaux de Bath pour refaire sa santé plus que jamais compromise. " Je me suis établi en face du square, écrivait-il à son père, pour avoir plus de tranquillité, plus d'air et être plus près de la campagne. Les femmes n'ont rien de remarquable ici, les hommes non plus. Il faut toutefois qu'un homme soit bien difficile à plaire pour ne pas trouver quelqu'un qui lui convienne ". Wolfe ne tarda pas à aimer le séjour de- Bath : c'est là, paraît-il, qu'il renouvela ses intimités avec Mlle Catherine Lowther. Il lui offrit sa main ; elle l'accepta. Elle lui donna son portrait qu'il emporta en Amérique et qu'il porta sur lui jusqu'à la veille de sa mort 2.
Les heures dévouées au sentiment ne détournaient nullement le jeune officier de son devoir militaire. Peu de jours auparavant, écrivant à son ami le lieutenantcolonel Eickson, il découvrait le fond de sa pensée sur la dernière expédition. " Je ne trouve pas que nous avons été heureux cette année en Amérique. Nos forces étaient tellement supérieures à celles de l'ennemi, que nous pouvions espérer de plus grands succès.... Il me semble que ce n'aurait pas été une tâche très difficile d'obliger le marquis de Montcalm de mettre bas les «unies, et conséquemment de livrer tout le Canada....
1 —Wright, Life of Wolfe p. 487.
2 — Idem, ]>. 473.
Entre nous soit dit, notre tentative de débarquer là où nous l'avons fait était téméraire et sans jugement : notre
succès, à mes yeux, a été inattendu et immérité. Il n'y a pas eu de prodigieux efforts de courage dans cette
affaire ; un officier et trente hommes auraient rendu impossible notre débarquement là où nous l'avons exécuté. Nos autres opérations ont été lentes et traînantes autant que cette tentative avait été malavisée et désespérée ; mais ceci est pour votre information particulière seulement.
" Nous ayons perdu du temps au siège, encore plus après le siège, et fait des bévues depuis le commencement jusqu'à la fin de la campagne \
" J'ai écrit aujourd'hui à M. Pitt qu'il peut disposer de mon fragile squelette comme il lui plaira, et que je suis prêt à toute entreprise à la portée et dans les limites de mon habileté et de mon adresse. Je suis dans un très mauvais état de santé, pris à la fois par la gravelle et par le rhumatisme ; mais j'aime mieux mourir que de refuser aucune espèce de service qui se présente. Si j'écoutais mon goût, il me pousserait vers l'Allemagne... cependant ce n'est pas à nous de choisir, mais d'obéir ".
Quand Wolfe blâmait si sévèrement l'heureuse faute commise à Louisbourg, qu'aurait-il pensé si on lui eût dit que lui-même ne prendrait Québec qu'à la condition de commettre une faute semblable ? La chambre
1 — Dans une autre lettre, Wolfe «lit en parlant «If Louisbourg : " Thisplaoe could not hâve held ton days, ifit had been attacked with common sensé "", p. 499.
des Communes vota des remerciements à l'amiral Boscawen et au général Amherst ; elle ne fit pas mention de Wolfe, parce qu'il ne commandait qu'en second. Mais Pitt lui confia, aussitôt après, l'expédition qu'il préparait contre Québec, en l'élevant au grade de brigadier. Le peu de jours que Wolfe eut encore à séjourner en Angleterre, se passèrent entre les préparatifs de l'embarquement et les. attentions filiales. Son père, vieillard septuagénaire, usé par la guerre ; sa mère, dont la santé avait toujours été chancelante, lui causaient de vives inquiétudes. Lui-même n'en inspirait pas moins à ses parents. Les uns et les autres, réfléchissant à leurs fragiles existences, songeaient au peu de chance qu'ils avaient de se revoir, et cette pensée répandait sur leurs épanchements la mélancolie des éternels adieux. "Tout ce que je souhaite pour moi, disait-il, est d'être prêt en tout temps à rencontrer d'un œil ferme le sort qu'on ne peut éviter, et à mourir avec honneur et grâce quand l'heure viendra ". Il fut exaucé au delà de ses rêves.
Peu de jours avant son départ, il écrivait à Londres à son oncle Walter : " Si le marquis de Montcalm trouve les moyens de faire échouer nos efforts durant un autre été, il pourra être regardé connus un habile officier'.... Nous avions le Canada dans nos mains l'année dernière.... Si le sièçe de Louisbouro- avait été poussé avec vigueur, Québec serait tombé. Je dois prendre une plus grande part à cette affaire que je ne l'aurais souhaité. La lenteur de quelques-uns de nos officiers a forcé en quelque façon le gouvernement de descendre aussi bas.*. . . Nous pensons mettre à la voile;
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dans trois semaines environ. Lu vie de Londres et le manque d'exercice me sonl entièrement contraires, mais la mer me l'est encore davantage ".
A sa mère il faisait ses adieux en ces termes : " Les scènes de dépari doivent être évitées autant que possible ; voilà pourquoi je préfère le moyen dont je me sers pour offrir mes bons souhaits et mes devoirs à mon père et à vous. J'accomplirai m i tâcb • au meilleur de mes capacités. Le reste, vous le savez, est entre les mains de la Providence, aux soins de laquelle j'espère que votre bonne vie et conduite recommanderont votre fils ".
Wolfe devait avoir sous ses ordres trois brigadier- : Monckton, Townshend et Murray. Chacun d'eux était plus âgé que lui, quoique dans la vigueur de la jeunesse. Pitt lui avait laissé le choix de ses principaux officiers; mais Townshend qui avait intrigué pour faire partie de l'expédition, lui avait été imposé. C'était un grand seigneur hautain, prétentieux, moqueur, passant une partie de son temps à faire la caricature de chefs. 11 avait de la bravoure, du talent, ne manquait pas de bonnes qualités, niais se rangeait toujours du côté des mécontents. Walpole, dans ses mémoires sur le règne de George UT, prétend qu'il mit tout en œuvre pour traverser les plans do Wolfe. Monckton et Murray étaient d'un tout autre caractère. Monckton, esprit large, droit et modeste, passait pour un parlait gentilhomme. Il avait malheureusement joué un triste rôle lors de l'expulsion des Acadiens, en 1755. James Murray s'était attiré l'admirât ion et l'amitié de Wolfe par sa valeur et son activité au siège de Louisbourg.
MOSTCALM ET LÉVIS 61
Il devint le second gouverneur anglais du Canada. Son plus bel éloge est dans la bouche des Canadiens-français, à qui son nom est resté cher, malgré les temps difficiles qu'il eut à traverser. Un autre ami de Wolfe, son premier officier d'état- major, le lieutenant-colonel Carleton, était destiné après la conquête, à graver son souvenir en lettres d'or dans nos annales. Guy Carleton, plus tard Lord Dorchester, sut si bien se taire aimer des Canadiens, les commanda avec tant de sagesse et de prudence, que l'Angleterre le nomma à quatre reprises différentes gouverneur du Canada.
Dans la soirée du 17 février, le vaisseau amiral le Neptune, de quatre-vingt-dix canons, sorti le même jour de Spithead, à la suite de la flotte anglaise, cinglait le long des côtes de l'Angleterre. Wolfe, debout sur le pont, cherchait à oublier la pensée du mal de mer qui commençait à le tourmenter, en regardant s'allumer l'un après l'autre les falots des navires qui bientôt étoilèrent tout l'horizon. Ce vaste armement, vingt-deux vaisseaux de ligne, cinq frégates, dix-neuf autres bâtiments de guerre et un nombre immense de transports, étaient aux ordres do l'invalide officier de trente-deux ans dont Pitt avait deviné le génie l,
La destination de la flotte était Louisbourg ; mais à son arrivée en face du Cap-Breton, elle trouva, la rade fermée par des champs de glace, qui obligèrent l'amiral Saunders d'aller, en attendant qu'elle fût libre, chercher un refuge à Halifax. Deux autres escadres étaient parti es d'Angleterre peu de jours auparavant : celle de l'amiral
1 — Knox's Journal, vol. I, p. 278.
Holmes, en route pu m- New- York d'où elle devail amener des renforts à Louisbourg; celle de l'amiral Durell qui venait croiser à l'entrée du Saint-Laurent, pour intercepter tout secours de France. Ce ne fut qu'au milieu de mai que la flotte put entrer dans le havre de Louisbourg.
A peine Wolfe y avait-il mis pied à, terre, qu'il apprit la mort de son père. " Je suis profondément affligé, écrivait-il à son oncle, qu'il n'ait pas été eu mon pouvoir de l'assister dans sa maladie, et de consoler ma mère dans sa douleur ; d'autant plus que sa famille n'a pas d'affection pour elle, et (jue vous êtes trop loin pour lui apporter du soulagement ".
Dans la suite de la lettre où Wolfe annonça quel était son plan d'attaque sur Québec, on voit qu'il ne prévoyait pas la résistance qu'il allait y rencontrer, quoique peu de jours auparavant, il eût écrit à Pitt que " au Canada chaque homme était soldat ".
" Nous avons ordre d'attaquer Québec: une très jolie opération. L'armée est de neuf milles hommes : dix bataillons, trois compagnies de grenadiers, quelques-unes de la marine... et six des rangers de l'Amérique du Nord nouvellement levées, incomplètes et les plus mauvais soldats de l'univers. Les troupes régulières du Canada consistent en huit bataillons de vieille infanterie, environ quatre cents hommes par bataillon, et quatre compagnies de la marine ou troupes de la colonie. quarante hommes par compagnie. Ils peuvent réunir huit à dix mille Canadiens et peut-être mille Indiens. Comme ils sont attaqués du côté de Montréal par douze mille combattants effectifs, il faut absolument qu'ils
divisent leurs forces ; mais comme la perte de la capitale implique celle de la colonie, leur principale attention sera là. Par conséquent, je compte que nous trouverons à Québec six bataillons, quelques compagnies de la marine, quatre ou cinq mille Canadiens et quelques Indiens, en tout un nombre peu inférieur à celui de leur ennemi...*. La ville de Québec est pauvrement fortifiée, mais le terrain autour est montagneux. Pour investir la place, et couper toute communication avec la colonie, il sera nécessaire de faire camper notre droite sur la rivière Saint-Laurent, et notre gauche sur la rivière Saint-Charles. De la rivière Saint-Charles à Beauport, la communication devra être tenue ouverte par des postes et des redoutes fortement retranchés.
" L'ennemi peut passer cette rivière à marée basse, et il sera à propos de nous établir avec de petits postes retranchés depuis la Pointe-Lé vis jusqu'à la Chaudière. Ce sera l'affaire de nos forces navales de nous rendre maîtres de la rivière tant au-dessus qu'au-dessous de la ville. Si je trouve que l'ennemi est fort audacieux et bien commandé, je procéderai avec la dernière précaution et circonspection pour donner le temps à M. Amherst de faire usage de sa supériorité. S'ils sont timides, faibles et ignorants, nous les pousserons avec plus de vivacité, afin de pouvoir, avant que l'été soit fini, assister le commandant en chef. Je compte que nous aurons un vif engagement au passage de la rivière Saint-Charles, à moins que nous puissions faire monter à la dérobée un détachement en haut de la rivière et le débarquer trois, quatre, cinq milles ou plus au-dessus de la ville, et avoir le temps de nous
y retrancher si fortement qu'ils a'oseronl noua atta-
i " quer i .
Des brumes presque continuelles retardèrent la flotte
àLouisbourg. Mutin, le 6 de juin, les derniers transports
levèrent l'ancre. Tendant qu'ils cinglaient hors de la
rade, les soldats attroupés sur le pont faisaient retentir les rochers voisins de leurs crk de joie ; les ol1icn*r> non moins enthousiastes, échangeaient des santés entre eux en saluant d'avance " les couleurs britanniques s tir tous les forts, ports et garnisons de l'Amérique - ".
Le 11, du haut des falaises de Gaspé, les sentinelles françaises reconnurent l'escadre aux blancheurs lointaines qui éclairaient l'horizon. Avant la fin du jour, les innombrables navires aux ailes éployées comme des vautours, doublèrent le cap des Rosiers.
L'avant-garde, composée des dix vaisseaux de l'amiral Durell, venait alors de jeter l'ancre au mouillage de la Prairie, entre l'Ile-aux-Coudres et les Eboulements. Durell n'avait réussi à capturer que trois navires et quelques chargements de provisions.
Il avait à son bord un pilote français appartenant à une ancienne et honorable famille du Canada, dont le nom est resté flétri comme celui d'un traître. Jean Denis de Vitré avait été pris en mer, et s'il faut en croire son propre témoignage, forcé sous peine de mort de diriger l'escadre. Au reste, il n'était pas le seul à subir cette dure nécessité, car en entrant dans le fleuve, L'amiral avait arboré le pavillon français et fait les
1 — Wright, Life of Wolfe, p. 4(.»7 et suiv. '2 — h'nox's Journal, p. 279.
signaux d'usage pour appeler les pilotes. Ceux-ci avaient aussitôt lancé leurs chaloupes à la mer et ne s'étaient aperçus de leur méprise que lorsque, montés sur les navires, ils avaient été faits prisonniers. D'après une légende qui n'a jamais existé que dans l'imagination des Anglais, un missionnaire se trouvant auprès d'une des vigies stationnées sur la côte, aurait été pris de transports de joie en s'imaginant que c'était la flotte française ; mais reconnaissant ensuite le pavillon anglais aux mâts des navires, il serait mort sur place de désespoir.
A sept heures du soir, le 22 mai, Montcalm était descendu à son hôtel de la rue des Remparts, harassé d'une marche de soixante lieues qu'il venait de faire tout d'une haleine, et irrité plus que jamais contre Vaudreuil qui l'avait retenu malgré lui à Montréal, jusqu'à l'arrivée des dernières dépêches de la cour. " Il eut sur le champ une conférence avec l'intendant, dont il résulta qu'il n'y avait rien de prêt 1 ".
Dès l'automne de 1757, Montcalm avait fait, comme on l'a vu, en prévision d'un siège, l'inspection des environs de Québec, des deux côtés du fleuve jusqu'au cap Tourmente, car les fortifications de la ville n'étaient
1 — Journal de Montcalm Montcalm en rejette à tort la
faute sur Vaudreuil et en appelle aux témoignages de l'ingénieur Pontleroy, u qui, dit-il, n'a rencontré que des obstacles". Or Pontleroy dit lui-même: "Le marquis de Vaudreuil m'a laissé le maître de faire ce que je jugerais nécessaire. Je vais, ajoute-t-il à M. de Moras, faire travailler à L'indispensable en attendant vos ordres". Lettre au ministre, 15 mai 1758.
pas même " à l'abri d'un cou^ de main ". Sa situation,
dit-il, " aurait dû inspirer atout autre ingénieur que M. de Léry des ressources admirables pour en l'aire une bonne place; mais il semble qu'il s'est attaché, en dépensant des sommes immenses, à détruire Les avantages que la nature avait prodigués à sa situation ".
Les remparts du côté de la campagne n'étaient formés " (pie d'un très-faible mur " sans parapets, sans un seul canon qui put battre la plaine. On n'avait pas même songé à les protéger à l'extérieur par des ouvr avancés. Le plan de Montcalm avait été dès lors d'empêcher une descente de l'ennemi au seul endroit qui lui paraissait accessible, la côte de Beauport, où la rive nord s'allonge en pente douce, coupée à droite par la rivière Saint- Charles, à gauche par la rivière et la chute de Montmorency, d'y masser ses troupes et d'y établir un camp retranché 1.
Vaudreuil avait écrit à peu près dans le même sens au ministre, le 1er avril précédent : " Suivant ce que j'aurai, tant en troupes, milices, sauvages et gens de mer, je ferai mes dispositions, soit pour m'opposer à la descente de l'ennemi à l'île d'Orléans, ou pour me réduire à l'attendre au passage de la rivière de Montmorency jusqu'à Québec, et depuis Québec jusqu'à la rivière du Carrouge....
1 — La première idée de ce camp avait été donnée par Lévis. Montcalm n'avait songé d'abord qu'à se retrancher derrière la rivière Saint-Charles Johnstone, Dialogue in
Hades.
" Quelques efforts que fassent les Anglais, je me flatte... que la valeur des troupes, les intérêts personnels des colons, leur attachement au roi, le nombre de sauvages que nous aurons, toutes ces forces réunies et animées du même désir, rendront la conquête de cette colonie bien difficile pour ne pas dire impossible ".
Le 8 mai suivant, Vaudreuil ajoutait : " Quelque triste et critique que soit notre situation, je n'ai pas moins de confiance en mes dispositions pour faire face à l'ennemi de tout coté, autant que nos moyens peuvent le permettre. Le zèle dont je suis animé pour le service du roi me fera toujours surmonter les plus grands obstacles. Je prends les plus justes mesures pour bien recevoir l'ennemi, quelque part qu'il veuille nous attaquer-,
" Permettez, Monseigneur, que je vous supplie de vouloir bien assurer Sa Majesté qu'à quelque dure extrémité que je puisse être réduit, mon zèle sera aussi ardent qu'infatigable ; que je ferai jusqu'à l'impossible pour que nos ennemis ne fassent aucun progrès nulle part, ou pour du moins le leur faire acheter extrêmement cher ".
Si Vaudreuil ne gardait pas devant l'ennemi la résolution qu'il avait dans son cabinet, il est certain du moins qu'il exprimait celle de la colonie tout entière.
Le lendemain de son arrivée, Montcalm convoqua, au palais de l'intendant, tous les capitaines de frégates et de navires, avec les officiers .de port. A leur tête, on remarquait le capitaine Vauquelin, le héros de
Louisbourg, aussi habile dans les conseils qu'intrépide au combat ].
Là aussi se trouvait le vieux capitaine connu de tout le monde sous le nom du bonhomme Pellesrin, un peu sourd, niais encore actif et d'une expérience consommée. C'était lui qui avait servi de pilote à l'escadre sur laquelle étaient venus Moutcalm el son corps de troupes. Toujours en mer depuis lors, il était devenu l'homme de confiance de tous les officiers, qui le chargeaient de leurs messages pour leurs familles, et qui en recevaient les réponses à son retour-.
A la première demande qui fut faite par le général dans le conseil, tous décidèrent d'un commun accord de iiiettre trois cents matelots à la disposition du génie pour travailler aux lignes de défense tracées le long de la rivière Saint-Charles. Le capitaine I >uclosse chargea de construire une batterie flottante, des carcassières et des bateaux armés chacun d'une pièce de canon. Quatorze cents marins feraient le service de cette petite flotte.
1 — Vauquelin des Yveteaux appartenait à une famille opulente, dont un membre avait été précepteur de Louis XIII. Il s'était retiré chez lui à sa rentrée en Fiance : mais le ministre de la n arine l'avait rappelé, nommé lieutenant de vaisseau, quoiqu'il n'eût commandé que des navires marchands, et envoyé au Canada avec; les plus hautes recommandations.
2 — "J'ai enfin vu notre ami Pellegrifi : je dis notre, car il me semble que ma chère maman a bien voulu le recevoir avec amitié: aussi avez-vous l'ait la conquête de or bon hyperboréen. Je crois, ma toi, qu'il laisserait sa femme pour vous.... -le n'ai encore vu Pellegrin que trois heures, ainsi je n'ai pas ou le temps de le questionner un cinquième de ma curiosité". Bougainville à Mme Hérault de Séchelles. Québec, 20 septembre 17."o.
Il fut proposé de fermer le chenal le plus étroit du fleuve, celui de la Traverse entre l'île d'Orléans et l'île Madame, en y coulant bas dix des plus gros navires et d'ériger aux environs deux batteries, l'une au cap Tourmente, l'autre au cap Brûlé ; mais ni l'un ni l'autre de ces projets ne fut exécuté, parce que le capitaine Pellegrin, ayant été envoyé peu de jours après sonder le chenal de la Traverse, l'avait trouvé bien plus large qu'on ne le disait.
Le même jour, Montcalm écrivit au chevalier de Lévis : "Nous venons d'apprendre par deux capitaines marchands qu'ils ont vu à Saint-Barnabe sept ou dix vaisseaux. Ce pourrait être l'avant-garde des Anglais. Cependant on n'a point fait de signaux, et nous n'avons point d'avis ; ce qui m'empêche, vu la nécessité de ménager nos vivres, de faire avancer nos bataillons. Mais faites-les tenir prêts, car avant vingt-quatre heures, vous recevrez peut-être un second courrier pour les mettre en mouvement. M. Bigaud aura la bonté de faire tenir prêts les Canadiens que M. de Vaudreuil destine à la défense de cette partie. J'envoie des ordres pour que le bataillon de Languedoc marche
" Je compte M. le marquis de Vaudreuil parti ; s'il ne l'est pas, vous lui communiquerez ma lettre ".
Vaudreuil était en marche, et Lévis devait le suivre de près.
Le soir du même jour, à minuit, toute la rive droite du Saint- Laurent fut illuminée de cap en cap jusqu'à Québec, d'où l'on répondit par les signaux convenus. Un courrier dépêché de la baie Saint- Paul apprit en
même temps l'arrivée de l'avant-garde anglaise au mouillage de rile-aux-Coudres.
Les derniers doutes étaient dissipés. Les optimist comme il s'en trouve toujours, s'étaient flattés que la
flotte anglaise ne pourrait franchir les difficultés de navigation qu'elle rencontrerait dans le fleuve. L'escadre de l'amiral Walker s'était perdue, de leur vivant même, sur les rochers des Sept-Iles. Toutes Les âmes dévotes, les femmes assiégeaient les églises ; toutes les communautés religieuses étaient en prières ; ou faisait des processions, des pèlerinages à Notre-Dame-des- Victoires pour obtenir cette grâce. Enfin, il fallut bien se rendre à l'évidence.
LTne agitation et une activité fiévreuses régnaient dans la ville et dans les campagnes, d'où affluait vers la capitale la population en armes.
Un dernier billet de Montcalm trouva Lévis en route pour Québec :
" J'ai encore moins de temps, mon cher chevalier, pour écrire depuis l'arrivée de M. le marquis de Vaudreuil ; car il faut lui faire jouer le rôle de général. Je lui sers de secrétaire et de major. Il me tarde que nous vous ayons et de vous embrasser ".
C'était la première fois que Vaudreuil se trouvait à l'armée à côté de Montcalm, dont la position était devenue plus que jamais irritante par son élévation au grade de lieutenant-général. Le gouverneur n'avait aucun des grands grades, et cependant le commandant en chef de l'armée était obligé de lui rendre les honneurs du généralat. Cette dualité dans le commandement était, comme on l'a vu, un vice inhérent au système colonial,
■et reparaissait dans l'ordre civil entre le gouverneur et l'intendant. Elle avait amené de tout temps et devait fatalement amener des conflits. La cour n'avait su comment y échapper dans la dernière crise : Montcalm s'imposait par ses victoires, Vaudreuil par son influence auprès des colons. Eemplacer le premier, c'était peut-être perdre la colonie ; rappeler le second, c'était peut-être amener la défection des Canadiens, que le roi était honteux d'abandonner après avoir tant exigé d'eux. 11 crut tout concilier en donnant à Montcalm la direction des opérations militaires, et à Vaudreuil le droit d'être consulté : c'était consommer la discorde.
Les troupes furent campées, à mesure qu'elles arrivaient, en arrière de l'Hôpital- Général, sur ia rive droite de la rivière Saint-Charles, où elles furent employées d'abord à terminer cette ligne de défense, qui devait servir de retraite à l'armée, au cas où elle serait forcée dans ses retranchements de Beauport. Le colonel de Bougainville se porta en avant avec les compagnies de grenadiers placées sous ses ordres, et les échelonna depuis la rive gauche delà rivière Saint-Charles jusqu'au ruisseau de Beauport, pour y travailler au camp retranché. Le nombre des travailleurs augmentait chaque jour par la rentrée des miliciens qui accouraient en plus grand nombre qu'on n'avait osé l'espérer. " On vit arriver au cm h]) des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de douze à treize ans, qui ne voulurent jamais profiter de l'exemption accordée à leur Age : ".
1 — Archives de la marine Extrait d'un journal tenu à
l'armée que commandait feu M. de Montcalm, lieutenant général*
Montcalm s'était senti soulagé en serranl la main à son cher chevalier, tant il avait de confiance dans son expérience militaire. 8a présence lui rendait moins importune celle du marquis de Vaudreuil.
Lévis, au reste, toujours en bons termes avec le gouverneur, adoucissait avec autant de tact que de prudence
les rapports des deux ennemis. Montcalm et lui étaient montés à cheval dès le moment de leur réuni' m. et, suivis dePontleroy avec quelques autres officiers du génie, ils avaient parcouru toute la rive du fleuve jusqu'au Saut de Montmorency, et avaient fixé l'emplacement des batteries et des redoutes à construire de distance en distance.
M. Jacquot de Fiedmond se • chargea de fortifier les têtes de ponts de la rivière Saint-Charles, pendant qu'un autre ingénieur, M. de Caire, arrivé de France depuis peu de jours, surveillait les travaux qui se poursuivaient le long de cette rivière. Deux autres ponts furent construits à son entrée et défendus par des ouvrages couronnés. On y éleva aussi, sur deux navires coulés à fond, deux batteries de dix pièces de canon. Enfin, l'embouchure fut fermée par une forte estacade. Le palais de l'intendance allait être entouré d'une double enceinte de palissades, et le quai construit en face armé de plusieurs pièces de campagne. Autour de la base du cap, régnaient quatre grandes batteries, que le chevalier de Bernetz, nommé second commandant de la ville, faisait perfectionner. Une partie de ces batteries donnait sur la rade, le reste sur le cours du fleuve. Tous les édifices qui pouvaient en gêner le feu étaient démolie tandis qu'on bouchait toutes les ouvertures des maisons
adossées au cap, et qu'on barrait toutes les rues montant à la haute-ville, hormis celle du Palais. A partir de ce dernier endroit, le sommet du promontoire, dont les fortifications n'étaient pas terminées, fut couronné de palissades crénelées de trois en trois pieds, se prolongeant jusqu'au delà de la porte de la basse-ville, et les différentes batteries réparées ou munies de nouvelles pièces d'artillerie. Deux batteries à barbettes, placées dans la côte de la basse-ville, en défendaient l'accès. Le palais épiscopal avait été abandonné par l'évêque pour servir de redoute.
Durant cet intervalle, on voyait s'élever comme par enchantement sur la côte de Beauport les lignes du camp retranché. " Jamais, dit le capitaine de Foligné, ouvrages ne s'élevèrent plus vivement, de sorte que nos généraux avaient la satisfaction de se voir bientôt en état de recevoir les ennemis ".
Le capitaine Duclos reçut le commandement de la batterie flottante nommée le Diable, dont il avait donné le plan et surveillé la construction. Elle était de forme hexagonale, et ne tirait que trois ou quatre pieds d'eau, quoiqu'elle portât douze pièces de canons de gros calibres. Huit brûlots et cent vingt cajeux, chargés de matière cMinbustible) devaient être lancés sur la flotte ennemie dès qu'elle paraîtrait devant la rade. Les navires chargés de vivres reçurent ordre de monter aux Trois- Eivières, d'où l'armée tirerait ses approvisionnements. Les deux frégates du roi, mouillées à l'anse des Mères, ;i une demi-lieue au-dessus de Québec, y empêcheraient une descente. M. de la Kochebeaucour formait un petit corps de cavalerie de deux cents hommes pour se porter aux endroits les plus menacés.
MONTCALW ET LEVIS
Montcalm qui, malgré ses occupations sans nombre, dictait ou écrivait lui-même son Journal, y mêlait des rîéflexions mordantes comme celle-ci: "Les voitures manquent pour les fortifications, niais non pour voiturer les matériaux nécessaires pour faire une casemate chez Mme Péan. Quelque tragique que puisse et doive être le dénouement de tout ceci, on ne peut s'empêcher de rire ".
A la première visite de Vaudreuil aux travaux du camp retranché, il remarque ironiquement : " M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur général, et, en cette qualité, général de l'armée, a fait sa première tournée ; il faut bien que la jeunesse s'instruise. Comme il n'avait jamais vu ni camp ni ouvrage, tout lui a paru aussi nouveau qu'amusant. Il a fait des questions singulières. Qu'on s'imagine un aveugle à qui l'on donne la vue ".
Une nouvelle source de discorde avait surgi depuis la verte réprimande que le ministre Berryèr avait adressée à l'intendant. Bigot s'était senti trahi par Bongain ville et faisait retomber sa colère sur ses amis aussi bien que sur lui. Le conseil était le principal théâtre où éclataient ces animosités. On s'y livrait à des altercations et à des violences qui obligeaient parfois de lever les séances. Montcalm s'en plaignait à Lévis : " Je fus hier à la ville ; je vis le conseil tumultueux, indécent, de la marine... le cri général est contre Le Mercier, impatiences pour ses batteries auxquelles toute l'armée est subordonnée : ".
1 —29 juin 1759.
L'intendant et le munition naire Cadet étaient allés s'établir à Beauport, d'où ils présidaient à l'approvisionnement de l'armée. Le peuple était dès lors réduit à deux onces de pain par jour; une partie n'en avait même pas, et des familles mouraient d'inanition *.
La Grande Société n'en vivait pas moins dans le luxe et l'abondance. Cadet faisait jeter le grain à des milliers de volailles destinées à sa table et à celle de ses amis.
L'amiral Durell avait trouvé l'Ile - aux - Coudres déserte : les habitants l'avaient abandonnée à l'apparition des voiles anglaises, par l'ordre de M. de Vaudreuil, et s'étaient retirés dans les bois de la baie Saint- Paul. L'amiral établit un camp sur les plateaux cultivés de l'île, et y fit descendre une partie des troupes pour les reposer des fatigues de la mer. Elles s'y crurent bientôt en pleine sécurité, et les officiers s'amusèrent à se promener sur les chevaux abandonnés dans l'île et à y faire la chas.se. Trois officiers canadiens, MM. de la Naudière, Des Rivières et de Niverville étaient descendus de Québec à la baie Saint- Paul avec cent cinquante miliciens, une centaine d'Abénakis et quelques pièces d'artillerie, pour y empêcher une descente. Aidés des habitants du lieu, ils construisaient des retranchements et montaient des batteries à l'entrée de la rivière du Gouffre. Des partis de miliciens et de sauvages, guidés par des habitants de l'île, y faisaient souvent la traversée à la faveur de la nuit
1 — L'armée qui avait la ration régulière était moin- à plaindre <|ii<' le peuple. De là le dicton : Les habitants mangent maigre, les soldats mangent gras.
i 6 MONTCALM ET I.i'.Vis
pour guetter les maraudeurs et en faire quelques-uns prisonniers. Du côté nord de l'île s'avance un promontoire escarpé nommé le cap à la Branche, au pied duquel passait un étroit chemin baigné parles eaux du fleuve. Quelques insulaires, conduits par un des leurs. François Savard, homme aussi vigoureux que brave et intelligent, vinrent s'y embusquer, s'abritant derrière un rideau de grands cèdres, dont les troncs recourbés s'allongeaient au-dessus du chemin. Ils virent venir deux officiers à cheval, dont l'un portait un jeune homme en croupe. Au moment où ils passèrent sous le cap à la Branche, une décharge de fusils abattit leurs deux chevaux, et ils furent tous trois faits prisonniers avant qu'ils eussent le temps de se reconnaître. Grande fut la surprise de François Savard et de ses compagnons, quand ils apprirent qu'un de ces officiers était le petit-fils de l'amiral Durell b Le capitaine Des Eivières, qui faisait partie de l'expédition, le conduisit à Québec, où M. de Vaudreuil eut pour lui les plus grands égards, jusqu'à ce qu'il fût échangé avec d'autres pri so nu i e rs .
Une inspection de l'île d'Orléans faite par Bougainville et Pontleroy avait démontré l'impossibilité de protéger cette île contre une descente de l'ennemi, et ordre avait été donné aux habitants de l'évacuer. M. de Courtemanche s'y rendit avec cinq cents Canadiens et un parti de sauvages, pour dresser une embuscad tenter de faire quelques prisonniers.
I — » il polissonnait sur l'Ile-aux-Coudres ". Montcalm à Bourlamaquë) 6 juin.
MONTCAL'M ET LÉVIS 77
Des vents de nord-est très fréquents avaient favorisé la marche de la Hotte anglaise : le 23 juin elle était ancrée au pied des hautes montagnes de la baie Saint- Paul. " Entre les deux caps de la baie, dit le capitaine Knox, s'étend une charmante vallée, au fond de laquelle s'élève un village pittoresque avec une église paroissiale.... Je crois n'avoir jamais vu d'établissement situé dans un endroit plus agréable ; les habitations s< >nt propres et convenables 1 ".
L'amiral Saunders était occupé en ce moment à faire sonder le dangereux passage de la Traverse, réputé infranchissable pour les grands vaisseaux de guerre, et d'où les Français avaient fait enlever les bouées et renverser les amers placés sur les rivages.
" A trois heures après-midi, le 25, ajoute Knox, un pilote français fut embarqué à bord de chacun des transports. Celui qui échut au Good-Will s'exclamait de la façon la plus extravagante, nous faisant entendre que c'était bien contre sa volonté qu'il était devenu pilote anglais. Le pauvre homme, s'exprimant avec une grande liberté, disait que " sans doute quelques-uns des vaisseaux retourneraient en Angleterre, mais qu'ils auraient une triste histoire à raconter, parce que le Canada allait être la tombe de toute l'armée. Il espérait que dans peu il verrait les murs de Québec ornés de chevelures anglaises". N'eût été L'ordre de l'amiral de ne lui faire aucun mal, il aurait certainement été jeté par-dessus bord.
1 Vo.l. I, p. 2S8.
MOXTCALM I.T LLVIS
" Lorsqu'il lit mine de donner ses ordres, Le capitaine (nommé Killick, vieux marin qui n'avaitque* «lu mépris pour tout ce qui était français) ne voulut pas Le Lais parler. Il plaça son second au gouvernail, lui ordonna de ne prendre d'ordres de personne que de lui, et montant avec son sifflet sur le gaillard d'avant, il donna instructions. Tout ce que purent dire l'officier commandant et les autres officiers à bord fut inutile. Le pilote déclara que nous allions nous perdre, car aucun navire français n'avait jamais passé là sans pilote. — " Aie ! aie 1 mon ami, répliqua notre fils de Neptune, je vais par tous les diables vous convaincre qu'un Anglais peut passer là où un Français n'oserait se montrer le nez ". La frégate le Richmond se trouvant tout près en arrière de nous, notre officier commandant appela le capitaine et lui dit ce qui se passait. Celui-ci lui demanda quel était notre capitaine. Il lui fut répondu du gaillard d'avant par le marin même qui lui dit que c'était le vieux Killick, et que c'était assez.... Après que nous eûmes passé ce remarquable endroit où le chenal fait un complet zigzag, le capitaine ordonna à son second de donner le gouvernail à un autre en lui disant : — " Au diable ! s'il n'y a pas mille endroits dans la Tamise qui sont cinquante fois plus dangereux (pie celui-ci. Je suis confus qu'un Anglais fasse tant de bruit à ce propos". Le pilote français me demanda si le capitaine était jamais passé par ici : je l'assurai que non; sur quoi il le regarda fixement en levant en même temps les mains et les yeux au ciel avec étonnement et admiration.
" A l'île d'Orléans, continue Knox, nous avons devant nous une contrée claire et ouverte parsemée de villages
et d'églises innombrables. Vues de nos navires, les maisons blanchies à la chaux ont un air propret et élégant ".
A mesure que le capitaine Knox avançait, son admiration devenait plus vive. Quand le matin du 26, le Good-Will jeta l'ancre devant la paroisse Saint-Laurent, il écrivit sur son carnet : " Ici, nous jouissons de l'aspect le plus agréable d'une contrée de tous côtés charmante : moulins à vent, moulins à eau, églises, chapelles, rangées de fermes toutes bâties en pierre et couvertes les unes en bois, les autres en chaume ; les terres paraissent partout bien cultivées, et à l'aide de ma lunette, je puis distinguer qu'elles sont semées en chanvre, blé, orge, pois, etc., et que les propriétés sont fermées de clôtures en bois. Aujourd'hui la température est agréablement chaude ; de légères vapeurs flottent çà et là sur les hauteurs, mais sur la rivière l'atmosphère est claire et pure.
" Pendant que nous montions à la voile, nous avons eu, au tournant du fleuve, une vue passagère de l'étonnante curiosité appelée la chute de Montmorency, dont j'espère avant la fin de la campagne, donner à loisir la description ".
L'embuscade tendue par M. de Courtemanche à l'extrémité inférieure de l'île d'Orléans n'avait pas eu le succès qu'on en attendait, parce que malgré ses recommandations, les sauvages s'étaient montrés trop tôt au moment où plusieurs berges anglaises s'approchaient du rivage. Une seule put être prise avec quelques prisonniers.
l'n incidenl assez comique se produisit Lorsqu'il s'agit de rassembler et de descendre les cajeux en lace du port, et de les mettre prêts à être lancés. Au moment où les canotiers allaient s'embarquer pour les conduire, le P. Beausset, jésuite fort zélé mais peu intelligent, vint, tout effrayé du danger qu'ils allaient courir, leur adresser une exhortation " à la manière de celles qu'on fait aux gens qu'on veut pendre l ". Son succès fut complet : ils refusèrent net de partir. Il fallut charger un officier supérieur d'organiser une nouvelle escouade pour exécuter la besogne.
Le 26, au coucher du soleil, le lieutenant Meech, avec quarante rangers, fit une première reconnaissance dans l'île. La croyant déserte, il s'engagea imprudemment dans un bois, où il tomba sur un parti de Canadiens qu'il crut occupés à faire une cache. C'était l'arrièregarde de M. de Courtemanche restée en observation 2, qui se mit à leur poursuite et fut sur le point de les envelopper. Meech n'eut que le temps de se jeter avec ses rangers dans une maison, sans même oser dans sa fuite ramasser un de ses hommes frappé d'une balle. Il s'y tint barricadé jusqu'au jour. L'armée débarqua sans obstacles. Un premier camp fut dressé sur un plateau ouvert un peu au-dessous de l'église de Saint- Laurent, Knox avec quelques officiers profitèrent du premier moment de loisir pour aller visiter l'église : "" Edifice propre, dit-il, avec un clocher surmonté d'une flèche". Les ornements en avaient été enlevés, hormis
I — Journal de Montcdlm.
'2 — Idem.
quelques peintures sans valeur. Le curé de la paroisse, l'abbé Martel, y avait affiché en partant une lettre qui portait pour adresse : " Aux dignes officiers de l'armée anglaise ". Il les priait, au nom de l'humanité et de leur générosité bien connue, d'avoir soin de son église, ainsi que de son presbytère et de ses dépendances, sinon par égard pour lui, du moins par amour de Dieu, et par compassion pour ses malheureux paroissiens privés de leurs demsures. " J'aurais souhaité, ajoutait-il, que vous fussiez arrivés plus tôt, afin de pouvoir goûter les légumes, tels que asperges, raves, etc., que produit mon jardin, et qui maintenant sont montés à graine ". Le curé terminait son épître par ce que Kuox appelle les fades compliments habituels aux Français.
Le lendemain, au soleil levant, par une journée claire comme celle de la veille, Wolfe prit avec lui l'ingénieur en chef Mackeller, se fit escorter par quelques troupes légères, et remonta le fleuve jusqu'à l'extrémité de l'île d'Orléans, où il mit pied à terre. Il n'a pas écrit, mais il est facile de deviner quelle fut sa première impression. Il avait devant lui un des plus beaux points de vue et une des positions stratégiques les mieux choisies de l'Amérique du Nord : à sa droite, la rivière et la cascade de Montmorency, formant une ligne de défense naturelle ; à sa gauche, les falaises escarpées de Lévis ; en face, à une lieue de distance, s'avançant comme la proue d'un immense navire, le promontoire de Québec dominant les deux rives. Il distinguait parfaitement les lignes du camp retranché, se prolongeant en zigzags avec leurs batteries et leurs
redans, depuis les cimes du Montmorency jnsqu'àla rivière Saint-Charles; et en arrière de cette premi ligne, tout le long du coteau, la double rangée de jolies maisons blanches bordant le chemin. Il ne savait pas encore que le groupe de tentes qu'il apercevait sur son extrême droite était le camp de son plus habile ennemi, le chevalier de Lé vis, avec les meilleures troupes régulières et ces fameux coureurs de bois de Montréal, redoutés de ses soldats presque autant que les eauvag qu'au centre de cette côte, le manoir seigneurial de Salaberry, entouré d'une multitude de tentes, était le quartier général de Montcalm ; et que plus loin, vers la Ganardière, se trouvait celui de Bougainville, qu'allait bientôt occuper le marquis de Vaudreuil. Sur toute l'étendue de cette côte, il voyait les lignes blanches des régiments français et celles des troupes coloniales, qui allaient prendre leurs positions respectives. A l'entrée de la rivière Saint-Charles lui apparaissaient les lignes confuses des ponts fortifiés, et au loin dans la vallée, le clocher à peine visible de l'Hôpital- Gêné rai. A l'aide du plan de Québec déroulé devant lui, il pouvait déterminer la position des principaux édifices de la ville, dont les flèches et les toitures dominaient les remparts : le séminaire et l'Hôtel-Dieu au bord du cap, la cathédrale, le collège des jésuites, les monastères des ursulines et des récollets disposés au centre en quadrilatère irrégulier; sur la gauche, et couronnant le précipice, le château Saint-Louis vu de profil. Les deux grandsbouquets d'arbres surgissant du milieu des toits, indiquaient les jardins du séminaire et du collège.
Autour des crêtes palissadées de la montagne, s'alignaient les batteries du château Saint-Louis, du séminaire, de l'hôpital ; et au-dessous, allongeant leurs gueules à fleur d'eau, les batteries Saint-Charles, Dauphine, Royale et de Construction. Mais ce qu'il ne pouvait voir du point où il était, ce que lui cachait le cap Diamant qui fermait l'horizon à l'ouest, c'étaient les deux chaînes de rochers à pic entre lesquelles, à partir d'une distance de plusieurs lieues, le fleuve se fraye un passage. Sans les avoir vues, il savait, par les rapports les plus positifs, que du côté nord jusqu'au cap Bouge, trois lieues plus haut, la falaise est à peu près inabordable ; que dans les rares endroits où elle est accessible, elle peut être facilement défendue par de petits corps d'armée, et qu'au delà, la rivière du cap Rouge forme par ses rives encaissées, un obstacle non moins difficile que celui de la rivière Montmorency. Aussi cette position n'entrait-elle dans ses plans d'attaque que comme un dernier moyen auquel il ne devait songer qu'après avoir épuisé tous les autres.
Dans la lettre qu'il avait écrite de Louisbourg à son oncle, il posait deux hypothèses : l'une où son adversaire serait audacieux ; l'autre où il paraîtrait timide. Il ne rencontrait ni l'une ni l'autre : le général français était évidemment déterminé, mais il se montrait aussi prudent que ferme, et ne livrerait rien au hasard. II l'attendrait derrière ses retranchements, lui disputerait pied à pied le terrain ; en un mot, ferait tout pour traîner le siège en longueur, attendre que son ennemi eut épuisé ses forces, ou (pie la saison l'eût obligé de se retirer. Wolfe s'était imaginé pouvoir mettre pied à
S-l MONTCALM ET LÉVIS
terre sans beaucoup de résistance but la côte de Beauport, où il espérait se maintenir par nu système de fortifications analogue à celui qui avail été employé à Louisbourg. Il «avait supposé qu'il n'aurait d'eng ment sérieux à soutenir qu'au passage de la rivière Saint-Charles. Mais voilà que du premier coup il se voyait rejeté à deux lieues de la ville au delà de la rivière Montmorency, dont il embrassait d'un coup d'œil les difficultés.
Quand il eut examiné attentivement les positionformidables occupées par son ennemi, qu'il eut reconnu tous les obstacles que la nature y avait accumulés, tous ceux que des généraux habiles y avaient ajoutés et y ajouteraient encore, un sentiment de défiance s'empara de lui. Il comprit que de loin il ne s'était pas rendu compte des difficultés qui l'attendaient.
Si du moins les douze mille hommes qui s'avançaient contre Carillon avaient été commandés par un général aussi entreprenant qu'il l'était lui-même, il aurait pu espérer faire à temps sa jonction avec lui. C'eût été la meilleure chance de succès; mais il connaissait trop bien le caractère d'Amherst, il avait trop souffert de ses lenteurs avant et après le siège de Louisbourg pour ne pas prévoir que ce général n'avancerait qu'à pas de tortue, et que la campagne sciait finie avant qu'il eût descendu le Richelieu, d'autant plus que la tactique toute de prudence et de temporisation suivie par Montcalm, lui disait d'avance quelle serait celle de Bourlamaquë. Cette première inspection avait suffi pour le désillusionner et renverser ses projets; et, comme si la. nature avait voulu refléter les nuages qui
MONTCALM ET LKVIS 85
montaient dans sa pensée, le ciel si pur à l'aurore s'assombrit, un orage se forma au-dessus du cap Diamant, s'étendit sur les deux rives, éclata dans l'après-midi en pluie torrentielle accompagnée . d'éclairs, de tonnerre et d'un V3iit qui fit chasser la flotte sur ses ancres j plusieurs des transports, des bateaux et des berges furent jetés au rivage et mis en pièces. Heureusement pour les ennemis que cette tempête s'évanouit aussi vite qu'elle était venue, et qu'elle fit place à une nuit calme et sereine.
La même sérénité régnait la nuit suivante quand les vigies anglaises signalèrent à leurs commandants plusieurs points noirs glissant sur l'eau et grossissant à mesure qu'ils descendaient avec le courant. Sept brûlots avaient en effet été lancés sous la direction d'un capitaine de navire, nommé de Louchp, jeune homme vantard et inexpérimenté, qui avait fait accepter ses services malgré l'avis des officiers du génie. Montcalm s'était mis en observation avec ses principaux officiers, devant l'église de Beauport, pour en observer l'effet. Il n'y avait guère confiance, et disait dans son Journal : " Nos chers brûlots ! Cette épithète convient
fort, car ils coûtent quinze à dix-huit mille francs
Il faut espérer qu'ils auront un meilleur effet que n'en a eu la tempête sur la flotte anglaise ".
Le sieur de Louche fut saisi d'une terreur panique avant qu'il eût atteint le milieu de la rade, et fit mettre, presque aussitôt après, le feu aux brûlots. Un seul fut conduit avec sang-froid et incendié à propos. Le brave officier qui le dirigeait, M. Dubois de la Milletière, ne put s'échapper du milieu des bateaux en flammes qui
l'entouraient, et périt avec deux de ses hommes. Une partie des brûlots alla s'échouer sur l'île d'Orléans ; les autres furent arrêtés par les marins anglais, qui y jetèrent leurs grapins et les touèrent au rivage, où ils achevèrent de brûler en projetant leurs sinistres lueurs sur la rade, le camp retranché et jusque sur le cap de Québec.
Le capitaine Knox, qui de son navire vit s'approcher ces machines infernales, dit que rien n'était plua extraordinaire que leur aspect à la fois terrible et magnifique. Les canons chargés à mitraille, placés à bord avec une grande quantité de grenades et d'autres projectiles, éclataient de toutes parts avec' une telle rage, que les sentinelles placées à l'extrémité de l'île furent saisies de terreur, et se replièrent en désordre sur le camp où elles jetèrent l'alarme. Les troupes légères marchèrent en avant, les régiments de ligne prirent les armes et eurent ordre de charger les fuyards.
" La nuit, continue Knox, n'était éclairée que par les étoiles, et cette faible lumière était éclipsée par l'éclat des brasiers flottants dont la flamme courait presque aussi vite que la pensée à. travers les cordages et les mâtures. Joignez à cela la solennité de la nuit dont les ténèbres étaient épaissies par d'immenses nuages de fumée, le tonnerre des canons, l'explosion des grenades. le craquement des matières enflammées répercuté à travers les airs et les bois voisins, avec les cris sonores de All's well ! que se renvoyaient fréquemment de l'un à l'autre nos braves marins sur l'eau : tout eela offrait, je pense, une scène infiniment supérieure à tout ce qu'on en peut dire ".
L'indignation fut aussi grande que le désappointement parmi les Français. " Le sieur de Louche, observe Montcalm, se plaint que M. l'intendant et M. Le Mercier les ont forcés de partir avant d'être entièrement préparés.... Un des capitaines a dit : " — Messieurs, nous nous sommes lâchement comportés. Il reste encore un brûlot, lavons notre honte dans le succès ou la mort ". Un seul a .accepté ; le reste n'a dit mot."
Wolfe s'étant vu obligé de renoncer à une descente à Beauport, avait tourné son attention du côté de la rive sud par où il pouvait s'approcher de Québec. Quelle résistance Montcalm lui opposerait-il sur les hauteurs de Lévis ? Il l'ignorait encore; mais elle ne lui paraissait pas devoir être bien forte, car il n'avait remarqué de ce côté ni travaux de fortifications, ni mouvements de troupes.
On voit encore aujourd'hui, en face • du village de Saint-Laurent, la petite église de Beaumont conservée telle qu'elle était à la date du siège de Québec. Le 29, à cinq heures du soir, l'infanterie légère, les rangers, un régiment et un corps d'Ecossais avaient été transportés de l'île d'Orléans à la rive sud, et s'étaient emparés sans résistance du village et de l'église de Beaumont. La marée se trouvant trop basse, le reste de la brigade destiné à faire cette opération sous les ordres de Monckton, ne put être traversé, et fut obligé de passer la nuit au bivouac sur le bord de la grève, grelottant de froid; cai' à la chaleur du jour avait succédé un vent de nord si vif qu'il gela en quelques endroits.
A sept heures du matin, pendant que les troupes légères escarmouchaient avec un parti de Canadiens
qu'elles refoulèrent jusqu'au bord du bois, Moncktou
mit pied à terre avec ses troupes, et gravit les étroits sentiers bordés de broussailles qui conduisaient à L'église. Son premier soin fut de faire afficher sur le portail une proclamation rédigée par le général Wolfe.
Cette proclamation était un appel très habile adresse aux Canadiens. Après leur avoir parlé des forces irrésistibles qu'il avait conduites jusqu'au Gœur de leur pays, auxquelles allaient se joindre celles qui s'avançaient par le lac Champlain, il leur disait que l'Angleterre n'en voulait qu'à la France, qu'elle ne faisait pas la guerre au peuple industrieux du Canada, ni à sa religion, ni aux femmes ni aux enfants sans défense ; que les habitants pouvaient rester sans crainte sur leurs terres et rentrer dans leurs maisons ; qu'en retour de cet inestimable bienfait, il espérait que les Canadiens ne se mêleraient pas au conflit engagé entre les deux couronnes ; mais que s'ils osaient prendre les armes, ils verraient leurs moissons dévastées, leurs habitations réduites en cendres, leurs églises profanées par ses soldats exaspérés ; que la seule issue par laquelle ils pouvaient recevoir des secours était fermée par une flotte formidable, et que durant l'hiver ils seraient en proie à tontes les horreurs de la famine. Il terminait en disant que la France, impuissante à secourir le Canada, avait déserté sa propre cause, que les troupes qu'elle avait envoyées n'avaient été entretenues qu'en taisant peser sur les colons tout le poids d'une oppression sans frein ni loi.
Wolfe ne disait que trop vrai : cependant pas un Canadien ne parla de se rendre. Us ne comptaient plus
leurs sacrifices, s'obstinant à rester attachés à cette mère-patrie qui n'avait plus d'entrailles pour eux.
Au reste, au moment même où le général anglais protestait qu'il venait faire contraster sa manière de conduire la guerre avec celle des Français, ses propres soldats le démentaient par leur conduite. Quelques Canadiens tombés le matin même sous les coups des rangers, furent scalpés par eux à la façon des sauvages. Des femmes et des enfants furent brûlés vifs dans une maison à laquelle ils mirent le feu, quoiqu'ils sussent très bien que ces malheureux y étaient réfugiés.
Le parti de Canadiens restés en observation sur la lisière du bois, descendit à l'église après le départ des Anglais, arracha la proclamation et envoya un des leurs la porter au marquis de Vaudreuil 1.
Vers midi, l'attention des officiers français stationnés au camp de Beauport fut attirée par le mouvement qui s'opérait sur les hauteurs de Lévis. Une longue colonne, au milieu de laquelle il était facile de distinguer les troupes régulières à leurs couleurs écarlates, débouchait par le chemin de Beaumont, et moiitait vers l'église de Lévis. Aux petits nuages blancs qui se détachaient sur la verdure des coteaux, il était facile de juger qu'elle était harcelée par les tirailleurs canadiens. C'étaient en effet soixante coureurs de bois, qui après s'être attachés à ses pas pendant deux heures, étaient venus prendre position au pied du rocher boisé qui domine au sud l'église de Saint-Joseph de Lévis. M. de Vaudreuil, prévenu du débarquement des Anglais au nombre de
1 — Knox's Journal, vol. I. pp. 302, 3055
90 MONTCALM ET LhVis
sept à huit cents hommes, avaitpris conseil du marquis de Montcalm et envoyé à leur secours trois cents ( !anadiens et marins, aux ordres de M. 1) utils Charest, seigneur du lieu, ainsi qu'une quarantaine d'Outaouais et d'Abénakis. Cette petite troupe se battit depuis trois jusqu'à six heures du soir, avec une vaillance et une obstination qui firent l'admiration des Anglais, aussi bien que des habitants de la ville accourus sur les remparts 1. L'église et le presbytère, qui servaient de redoutes, furent pris et repris plusieurs fois. A la fin de l'action, Monckton ordonna à ses montagnards écossais de pénétrer dans le bois qui couvrait le coteau, pendant que l'infanterie légère en ferait le tour, et que lui en personne attaquerait l'église et le presbytère. " Nos gens, dit le capitaine de Foligné, qui avait suivi l'action, eurent le dessus, et obligèrent les ennemis de leur laisser le champ de bataille, où les sauvages firent à loisir environ une douzaine de chevelures, ayant déjà un prisonnier". M. Dufils Charest, ne voulant pas perdre le fruit de cet avantage, assembla les sauvages, toujours empressés de partir après un premier succès, et leur proposa de rester avec sa troupe. Il enverrait cinq ou six d'entre eux conduire le prisonnier au gouverneur, et lui demanderait un renfort d'un millier d'homme-, avec lesquels il forcerait les Anglais de se rembarquer. Les sauvages, qui n'avaient eu ni tués ni blessés dans le combat, donnèrent leur consentement. Malheureusement, le prisonnier amené à Québec déclara que le camp de Beauport devait être attaqué du côté de la
1 — Knox's Journal, p. 306.
Canardière durant la nuit, et il ne fut pas jugé prudent de le dégarnir 2 ". Ce mouvement de retraite donna aux Anglais le temps de profiter de la connaissance du terrain, et de s'y fortifier de telle sorte qu'il ne fut plus possible de les en déloger.
Le marquis de Montcalm, qui était allé le matin même à la ville, pour conseiller au gouverneur le mouvement qui venait d'avoir lieu à la Pointe - Lévis, annonça à son retour que le camp allait être attaqué sur la droite entre dix heures et minuit. La batterie flottante de M. Duclos, le Diable, vint s'embosser à l'entrée de la rivière de Beauport. Ordre fut envoyé immédiatement au chevalier de Lévis de se replier un peu vers le centre. " Les Canadiens bordèrent les retranchements vis-à-vis de leur camp en s'étendant sur leur droite ; nos troupes au centre et le reste des Canadiens appuyant leur gauche au ravin de Beauport ; la troupe à cheval dans la cour de la Canardière pour être prête au besoin. M. le marquis de Montcalm parcourut toute la ligne avec M. de Bougainville et ses aides de camp, dont M. de Caire, ingénieur, faisait les fonctions suivant l'usage Je passai la nuit à la batterie de la Canardière avec Le Mercier. Les troupes attendirent inutilement la descente des Anglais ; on les fit rentrer au point du jour". Une alerte eut lieu en ce moment au camp des Canadiens, d'où partit un feu de mousqueterie qui jeta l'alarme dans la ville. " On y battit la générale, croyant le camp attaqué ". Cette fusillade achevée, les troupes rentrées dans les tentes,
J — Journal de Montcalm.
tout lut tranquille, " et je vins me coucher h sept heures du matin, avec la fièvre qui m'empêcha d'aller tracer la batterie Saint-Louis, comme je l'avais promis à M. le chevalier de Lévis ".
Montcalm prit à peine quelques heures de re] car il croyait à une attaque imminente, et il n'était pas rassuré sur ses préparatifs. 11 trouvait que sa petite armée était bien trop dispersée sur les deux grandes lieues qu'embrassait sa ligne de défense ; car il n'avait cédé qu'en hésitant aux raisons du chevalier de Lévis qui avait insisté pour que les retranchements fussent prolongés au delà de la rivière de Beauport jusqu'au saut Montmorency1. L'aile droite, formée des mil de Québec et des Trois-Eivières, commandées par MM. de Saint-Ours et de Bonne, s'étendait depuis la rivière Saint-Charles jusqu'à la Canardière ; le centre, coin; des bataillons de la Sarre, Languedoc, Béarn, ( ruyenne et Eoyal-Eoussillon, aux ordres du brigadier Senezergues, s'échelonnait depuis la Canardière jusqu'à l'église de Beauport ; enfin, la gauche, formée des milices de Montréal, sous AI M. Prudhonime et Herbin, se prolongeait jusqu'à la rivière Montmorency.
Après une nouvelle inspection des poste-. Le général craignit que dans le cas d'une attaque dirigée sur son centre, il pût être enfoncé et coupé de sa ligne de retraite. Du campde Royal-Roussillon il écrivit, le soir, à
1 — Montcalm en était encore piqué lorsqu'il écrivait à Bourlamaque : •• L'opiniâtreté, entre nous, du chevalier de Lévis, dont l'opinion prévaut à celle de L'armée et à la mienne, ne me déplaît que pour le bien ". Au camp <1< Beauport, Le 7 juillet L759.
MONTCALM ET LKVIS 93
Lévis : " Depuis vous avoir quitté, mou cher chevalier, je suis à cheval et je cours, et je suis effrayé de notre position sur laquelle je vous conjure de réfléchir, sans opiniâtreté pour une première opinion ". Il dissertait ensuite avec lui sur les chances d'une descente des Anglais au centre, ou bien sur une des ailes du camp. " Comment voulez- vous que l'on garde cet espace immense depuis le poste de lloyal-Koussillon jusqu'à la Sarre ? Languedoc et Béarn, trop loin ; si on peut, campons les plus près, fût-ce dans les blés, et par séparation, même par demi-bataillon Je resserrerais ma
ligne de la Canardière à Beauport, et j'espérerais avec deux mille Montréalistes et sauvages garder la gauche, et je n'y mettrais rien de plus.... Je vous écris de chez Poulhariez, sans cependant m'en communiquer avec personne, afin que vous dormiez dessus, comme vous dites très bien "....
Montcalm donnait ensuite le chiffre exact des forces dont il disposait :
Cinq bataillons 2,900
Trois-Rivières 1,100
Montréal 3,800
Québec, au plus 3,0(>o
Total 10,800 '
" Et avec les sinuosités de quatre à cinq lieues à garder : voilà le tableau, méditez-le ce soir
" Je suis sûr que demain vous serez la plume à la main, effrayé du détail des gardes. Il faut faire un
1 — Le chevalier .Johnstone, aide de camp de Lévis, dit que " l'armée ne montait pas à dix mille hommes ". Dialogue.
94 MONTCALM ET I.f-.Vis
habit suivant l'étoffe qui est courte. Je vous écris avec ouverture; je défère volontiers à votre avis. Mais tâchons de n'en avoir qu'un, mon cher chevalier : l'amitié et l'intérêt nous y doivent porter ".
Montcalm ne s'imaginait pas en ce moment que son ennemi redoutait autant de l'attaquer dans ses positions que lui-même craignait d'y être forcé. Wolfe avait cependant plus d'hommes de terre et de mer à opposer au général français, que celui-ci n'avait de soldats et de miliciens à sa disposition. Le premier pouvait mettre en ligne neuf mille hommes de troupes régulières, tandis que le second n'en avait que deux mille neuf cents sous la main. C'était trois contre un. Aux mille neuf cents miliciens, le général anglais pouvait opposer un plus grand nombre de marins armés do toutes pièces, tandis qu'une grande partie des Canadiens n'avaient que des fusils de chasse sans baïonnettes. Il n'était paru à Québec que cinq ou six cents sauvages.
Pendant que Monckton se fortifiait à Lé vis, quatre chaloupes canonnières se détachèrent de Beauport et vinrent s'aligner à une demi-portée de fusil de la pointe, comme pour y faire une descente. Les capitaines Cannon et Le Sage, qui les montaient, avaient le soin de di>>imuler la présence de leurs pièces d'artillerie, en groupant autour une partie de leurs soldats. Us attendirent que les troupes anglaises qui venaient s'opposera son débarquement, se fussent rangées au bord de la grève, et ils ouvrirent à l'improviste sur elles un feu de mitraille qui, en moins d'une demi-heure, abattit une centaine d'hommes. Ils en auraient tué davantage si une frégate
anglaise, avertie par des signaux, ne se fût approchée. Les chaloupes se retirèrent alors à l'abri des canons de la place sans qu'elles eussent perdu un seul homme.
Un petit nombre de sauvages micmacs envoyés par M. de Boishébert, qui rôdaient sur les coteaux et fusillaient avec les troupes légères, tombèrent dans une embuscade et perdirent neuf des leurs, auxquels les rangers, qui avaient pris leurs coutumes barbares, enlevèrent la chevelure. Nos coureurs de bois, que les écrivains anglais ont tant de fois accusés d'être pires que des Indiens, ne se livraient pas à de pareils actes de férocité 1. t
Wolfe, accoutumé aux guerres d'Europe, fat bientôt révolté de voir les rangers arriver de leurs courses avec d'horribles chevelures suspendues à leurs ceintures. Il défendit strictement la pratique inhumaine de scalper, excepté quand les ennemis seraient des Indiens ou des Canadiens habillés en indiens ; ce qui n'empêcha pas les rangers de continuer à scalper indistinctement 2.
1 — -C'était une conséquence de l'esprit de douceur et d'humanité enseignées de tous temps par les Français. Il n'y avait guère que les métis élevés dans les bois et devenus sauvages qui eussent pris l'habitude de scalper. En réponse aux plaintes et aux menaces de représailles faites par le général Wolfe, Montcalm, de concert avec Vaudreuil, répondit qu'il était assuré que les Canadiens n'avaient point été dans le cas de lever des chevelures. " Les menaces, concluait-il, ne nous pendront ni craintifs, ni féroces ". Lettre de Montcalm à Lévis, 26 juillet. — Journal de M. de Foligné.
'2 — L»s rangers ne se contentaient pas de scalper, ils déchiquetaient et mutilaient les morts. " On a trouvé au delà du saul des corps dos nôtres mutilés d'une façon barbare ". Lettre de Montcalm à Lévis, 2 août 175(.>.
96 MON r< Al. M ET LÉVIS
Wolfe avait ordonné, dès le matin, à Carleton, 'l'aller établir un camp fortifié à l'extrémité occidentale de l'île d'Orléans, et il partil lui-même pour la Pointe- Lévis, précédé d'un nouveau corps de troupes avec lequel il s'avança jusqu'en face de la ville. Le capitaine Knox, qui s'y trouvait le un' me jour, ne fut ] as moins frappé que sou général de l'aspect que présente de ce côté le cap Diamant. "Nous avons eu, dit-il, la plus agréable vue de la cité de Québec. Le fleuve n'a ici qu'un mille de largeur et vient battre la base du promontoire qui, d'aucun côté, ne paraît aussi formidable ". Wolfe avait en face de lui le château séculaire des gouverneurs de la Nouvelle-France, auquel se rattachaient tant de faits importants de l'histoire d'Amérique. C'est de là qu'était partie l'impulsion qui avait poussé La Salle aux bouches du Mississipi, d'Iberville à la baie d'Hudson, La Yérendrye aux montagnes Rocheuses. C'est de là que Frontenac avait dit à l'envoyé de l'amiral Phipps cette fameuse parole : — " Allez dire à votre maître que je lui répondrai par la bouche de mes canons ".
A sa droite, le général anglais avait une vue plongeante sur le camp cle Beauport, où il voyait les troupes françaises occupées sur toute la ligne à compléter des retranchements bien plus formidables que les abattis derrière lesquels Montcalm avait repoussé à Carillon, l'année précédente, avec une poignée d'hommes, l'armée d'Abercromby. A la couleur des uniformes, il croyait remarquer qu'il n'y avait qu'un cinquième des soldats appartenant aux troupes régulières. Toutes les ouvertures des maisons de Beauport, formant une ligne
ininterrompue le long du chemin, étaient barricadées pour servir à la mousqueterie. Le rideau d'arbres qui bordait le Montmorency, et qu'il avait en ce moment en pleine vue, paraissait rendre impraticable le passage de cette rivière. Après ce dernier examen, Wolfe hésita plus que jamais à risquer une descente sur Beauport. Mais par quelle manœuvre dissimuler son inaction? Il n'en voyait d'autre que de bombarder la ville. C'était un moyen aussi inutile que barbare, qui sans le rapprocher de son but, ne ferait qu'exaspérer la population ; mais il satisferait ses soldats en les tenant occupés et en leur donnant l'illusion de quelques progrès. Il fixa donc l'emplacement des batteries, et fit immédiatement couper des fascines, faire des gabions, élever des parapets et traîner du canon. Les Français qui, de leurs remparts, suivaient ces mouvements, essayèrent de les inquiéter; mais leurs canons, d'un trop faible calibre, atteignaient à peine les ouvrages et ne faisaient aucun mal à l'ennemi.
Montcalm, toujours préoccupé de sa position dont il croyait le centre trop faible, avait incorporé trois cents Canadiens dans les bataillons de la ligne qui en avaient déjà reçu un bon nombre. Il fit un corps de réserve du bataillon de Guyenne, qui dut se tenir prêt à se porter à droite ou à gauche, depuis le ruisseau de Beauport jusqu'à la rivière Saint-Charles. L'armée passait les nuits aux retranchements, et le marquis s'étonnait de l'activité du chevalier de Lévis qui, robuste et plus j<;une que lui, supportait sans paraître s'en apercevoir, les fatigues et les veilles : " Vous êtes heureux d'être
98 MONTCALM ET i.l'.YIs
infatigable. C'est toujours au mieux.... Avant de vous coucher, je serai bien aise d'avoir de vos nouvelles.... Tout ce que vous faites, mon cher chevalier, est toujours très bien. S'il ne fallait que votre vigilance pour sauver le pays, la besogne serait sûre ; mais il faut autre chose ".
La flotte anglaise, qui, à son arrivée, s'étendait sui deux lignes immenses entre l'île d'Orléans et la ente du sud, s'était rapprochée chaque jour et ancrait maintenant à l'entrée de la rade de Québec. Le capitaine Knox, qui était très sensible au côté pittoresque des choses, en était dans l'admiration: elle avait, dit-il, une apparence superbe sur la rivière. L'impression que sa présence produisait sur les Canadiens était bien différente : pour eux, c'était comme un nuage sombre recelant la tempête. De ces cavernes flottantes sortaient les hordes étrangères et les engins de guerre qui allaient porter parmi eux la destruction et la mort.
Le 5 juillet, à l'heure où le soleil de midi éclatait sur la rade, on vit s'avancer une berge portant le pavillon parlementaire. Un bateau canonnier expédié à sa rencontre rapporta un message de l'amiral Saunders, demandant un échange de prisonniers, parmi lesquels plusieurs dames et des religieuses prises dans le bas du fleuve sur un navire qui les ramenait en France. Le lendemain, le chevalier Le Mercier fut chargé d'aller porter la réponse du gouverneur. Parmi les prisonniers échangés se trouvait le petit-fils de l'amiral Durell, pris à l'Ile-aux-Coudres. A la vue du pavillon blanc, la frégate le Trent arbora les mêmes couleurs au mal de misaine, et lit monter à son bord le chevalier, qui
fut reçu avec beaucoup de distinction et de politesse. Wolfe, qui s'était rendu sur la frégate pour lui faire accueil, et sans doute aussi pour essayer d'en tirer quelques renseignements, se montra très aimable et l'invita à déjeuner. Une berge anglaise conduite, dit-on, par le capitaine Cook 1, ayant profité de ce moment pour sonder le chenal au nord de l'île d'Orléans, fut aperçue par un des canots d'écorce qui faisaient la garde nuit et jour autour de la baie. L'équipage d'indiens outaouais qui le montait, s'él.xnja à sa poursuite avec cette supériorité de vitesse que donnent ces légères embarcations, rejoignit la berge avant qu'elle eût touché le rivage, et fit une chevelure. Les sauvages, glorieux de ce premier succès accompli en présence des deux armées, descendirent sur la crève, où ils furent bientôt suivis de plusieurs canots chargés de guerriers.
Pendant près d'une heure, ils fusillèrent avec un détachement anglais venu à leur rencontre, tuèrent ou blessèrent une vingtaine d'hommes, et se rembarquèrent sans avoir perdu un seul des leurs 2. Cet incident, rapporté à bord du Tirait, pendant que le général Wolfe était à table entouré de ses principaux officiers, obligea le chevalier Le Mercier de se lever et de dire adieu à ses hôtes. Il rapporta qu'il y avait environ cinq mille
1 — James Cook, commandant du Mercury, qui devait s'immortaliser par sos voyages autour du mande. Tous les historiens ont remarqué que dans Le camp français se trouvait, en mêm • tempsj Bougainville, son rival en circumnavigation.
2 — •• Les < ) itaouais ont poursuivi une barge, ...ont pris deux hommes qu'ils ont tués, parce qu'ils ne voulaient pas marcher." Journal de Malartic, p. -US.
Université BIBLIOTHECA
Oftaviensi*
llHI Mo.\ IV AI. M ET ii.ViS
hommes au camp de L'île d'( Orléans, et trois mille à celui de la Pointe-Lévis.
L'indécision de Wolfe tenait Les généraux français dans une incertitude qui, pour le moment, était Leur principal embarras.
Plusieurs vaisseaux entourés de berges vinrent -'ni)bosser en plein jour près du saut, et canonnèrent le camp de M. de Lévis. La batterie flottante, échouée alors au rivage, rejointe bientôt par les chaloupes canonnières, leur répondit avec une vigueur qui Les força de s'éloigner. Au soleil couchant, les bel chargées de troupes descendirent le long de l'île d'Orléans. On crut à une fausse attaque de ce côté pour surprendre l'aile droite du camp; mais durant la nuit trois ou quatre mille hommes, sous les ordres de Townsliend et de Murray, traversèrent de l'île d'Orléans, et vinrent occuper la rive gauche de la rivière Montmorency, où ils commencèrent à se fortifier. De cette position qui domine la rive droite, ils pouvaient inquiéter le camp du chevalier de Lévis. Montcalm cependant, contre l'avis de Vaudreuil \ ne crut pas prudent de faire traverser un gros détachement pour les déloger.
1 — " M. le marquis de Vaudreuil et M, l'intendant voulaient qu'on passât le soir même le saut Montmorency pour aller attaquer l'armée ennemie ; mais l'avis contraire a unanimement prévalu". Journal de Montcalm. — Le même jour Montcalm écrivait à Lévis qu'il n'y avaitque trois partis à prendre : le premier, d'envoyer un fort détachement de l'autre côté «lu Montmorency ; le second, de rester su'r L'expectative ; le troisième, de jeter le gros de l'armée sur L'aile gauche. •• Pourvu que vous et moi soyons d'accord, je déterminerai M. le marquis dé Vaudreuil à celui que nous voudrons. Après quoi il eu arrivera ce qu'il plaira à Dieu ".
Dès le 7 juillet, il avait envoyé M. de Lapause explorer les gués de la rivière pour y élever des épaulements. Le brave capitaine de Kepentigny, avec ses onze cents Canadiens d'élite, en eut la garde.
Le chevalier Johnstone, officier jacobite, que Lévis venait de prendre pour aide de camp, a prétendu sans aucune vraisemblance que son commandant n'avait reconnu qu'au dernier moment que la rivière Montmorency était guéable 1. Johnstone raconte qu'il lui demanda s'il était sûr qu'il n'y avait pas dans le haut de la rivière quelque gué par où les ADglais pouvaient passer. Lévis lui assura que non, et qu'il était allé luimême examiner la rivière jusqu'à sa source. Un Canadien qui se trouvait auprès, dit tout bas à Johnstone : — " Le général se trompe, il y a un gué que les habitants passent tous les jours ". Johnstone répéta cette parole à Lévis qui n'en voulut rien croire, et rebuta si durement
1 — Le chevalier Johnstone était un esprit mal balancé, inquiet et peu réfléchi. Dans une lettre à Bougainville (30 avril 1760), Vaudreuil disait de lui :
" Je suis très surpris de la légèreté et de l'inconstance de M. de Johnstone à me demander aujourd'hui à joindre M. le chevalier de Lévis, à Québec, ne lui ayant accordé d'aller A, l'Isle-aux-Noix qu'après les sollicitations qu'il a fait faire par M. le chevalier de Lévis et vous. Je n'ai aucun égard à ses représentations ".
Le chevalier Johnstone a écrit trois mémoires sur le Canada. Malgré la forme et le titre fantaisistes de celui qu'il a intitulé : A Dialotjue in Ilades {Dialogue des Morts)}ii a une valeur historique. L'auteur met en présence dans les Champs-Elysées, les ombres de Montcalm et <[<■ Wolfe, et les fait causer ensemble. Il n'y a de fictif dans ce dialogue que la mise en scène : les événements dont Les deux héros s'entretiennent sont les campagnes auxquelles ils ont pris part. Les deux autres mémoires
ont pour titre : Thecampaign of Louisbourg} 1750-1758 The
campaign of 1760 in <1anada.
le Canadien que celui-ci ne se hasarda plus à parler.
L'aide de camp le prit ensuite à part et lui dit d'aller chercher quelqu'un qui avait récemment traversé le
gué, et de l'amener au quartier général. Il revint un instant après avec un individu qui affirma l'avoir franchi la nuit précédente, avec un sac de blé sur les épaules, n'ayant trouvé que huit pouces d'eau. Cette histoire, répétée ] arles historiens, est une pure invention contredite i ar Montcalm et par Lé vis même \ Tous deux savaient, depuis leur arrivée, qu'il y avait non seulement un gué, mais plusieurs, dont le principal, distant de près d'une lieue, était connu des habitants sous le nom de Gué ou Passage d'Hiver 2.
Quatre cents sauvages, la plupart Outaouais, commandés par M. de Langlade, avec quelques Canadiens, les franchirent, descendirent le long de la rive alors couverte de forêts, et se jetèrent le casse-tête à la main sur un détachement de quatre cents hommes qui protégeaient les travailleurs du camp anglais. Les hurlements
1 — Elle est rapportée au long par M. Parkman dans Montcalm and Wolfe, vol. II, p. 217.
2 — Voici ce que Montcalm écrivait à Lévis 1»' 1er juillet : " Lapause a jalonné et fait reconnaître des chemins pour nous porter à tous les gués du saut Montmorency. Longueuil qui était avec lui y retourne aujourd'hui avec une douzaine de sergents pour les bien connaître... J'y voudrais des épaulements". Lévis dit dans son Journal, p. 183, à la date du 5 au 8 juillet, que Wolfe espérait passer la rivière à marée basse,
" ou à des gués qui étaient à une Lieue au-dessus Ou mit
des gardes aux gués ". Dès l'automne précédent, l'ingénieur Pontleroy avait exploré le cours du Montmorency et reconnu les gués. " On ne peut passer la rivière, dit-il. au-dessus du saut qu'en <\t'ux endroits, l'un «listant d'une lieue du dit saut. l'autre de deux''. Collection Lévis, Lettres et pièces militai Outre M. de Repentigny, placé au Passage-d'Hiver, MM.
de cette bande répandirent la terreur parmi les soldats, qui se replièrent en désordre sur le gros de l'armée, après avoir perdu quatre-vingts ou cent hommes tués ou blessés. Eepoussés à leur tour par des forces supérieures, les sauvages perdirent une quinzaine de guerriers qui s'obstinèrent à lever des chevelures. Cette perte causa la mort de cinq prisonniers qui furent immolés sur le champ. Les sauvages revinrent épuisés, avec trente-six chevelures. Les rangers rivalisèrent de cruauté avec eux. Ils avaient fait prisonniers deux enfants de la paroisse de l' Ange-Gardien. Ces petits malheureux pleuraient et se lamentaient pendant que les soldats, poursuivis par quelques indiens, les entraînaient avec eux: ils les tuèrent pour* s'en débarrasser 1.
Les batteries de Québec produisaient si peu d'effet sur les ouvrages de la Pointe-Lévis, que Montcalm, qui craignait de manquer de poudre, ordonna d'en cesser le feu. L'alarme était déjà grande parmi les citoyens à la veille de voir leur ville bombardée et réduite en cendres. Ils murmuraient liante ment contre les généraux qui ne faisaient rien pour déloger les ennemis. Les principaux
Ilerbin et Raimbaut furent postés plus haut, à deux endroits où la rivière paraissait guéable.
Afin de bien me rendre compte des lieux, j'ai parcouru à pied les deux bords du Montmorency, en remontant la rive droite jusqu'au Passage-d'Hiver, et redescendant par la rive gauche. On ne compte aujourd'hui que deux milles du Meuve au Passage. Les deux berges, très encaissées jusque-là, s'y abaissent considérablement. On distingue encore parfaitement les épaulements élevés par M. de Repentigny. La chaussée d'un moulin, construite un peu au-dessousdu gué, l'a rendu infranchissable. A l'exception de deux petites clairières ouvertes de chaque côté delà rivière, cet endroit est aussi sauvage et isolé qu'au sierl<> dernier.
I — Knox's Joii mol, vol. I, p. 322.
se réunirent en assemblée el décidèrenl d'envoyer une députation au camp de Beauport. Le Lieutenant de police de Québec, M. Daine, au nom du peuple,, et
d^^ze
M. Taché, au nom du commerce, demandèrent qu'il fut permis aux citoyens de traverser le fleuve et d'aller détruire les batteries de la Pointe-Lé vis. Montcalm venait de conseiller cette opération. Il écrivait à Lévis, le 11 juillet: " M. le marquis de Vaudreuil, mon cher chevalier, a dit amen au mouvement projeté, d'autant que dès qu'on lui parle de détermination à combattre, c'est lui faire bouillir du lait. Il n'y sera pas, et la pièce en sera plus tôt finie en bien ou en mal. En conséquence de ce, tous les ordres sont donnés 1 ".
1 — Cette violence de paroles frappe davantage quand on met. en regard la modération et la déférence que montrait Vaudreuil dans ses rapports avec Montcalm. Il lui écrivait deux jours après :
lf Je reçois dans le moment la lettre que vous m'avez, fait l'honneur de m'écrire à dix heures et demie du soir. Il esl bien heureux que nous ayons eu un déserteur domestique
d'un officier général Te buis très sensible aux soins que
vous voudrez bien vous donner pour m'envoyer sa déposition.... Il n'estrien de mieux que L'ordre que vous avez donné aux bataillons de la Sarre et de Béarn, et la disposition que vous avez laite....
" Je suis très sensible, Monsieur, à l'attention que voua avez bien voulu avoir de me faire part de la lettre de M. le chevalier de Bernetz Te pense tout comme vous, etc. Vaudreuil à Montcalm. Au camp, 19 et 22 juillet.
Le détachement se composait d'un ramassis de bourgeois de tout âge et de toutes conditions, n'ayant ni expérience de la guerre ni discipline. Ils avaient même admis dans leurs rangs les élèves du séminaire, formant un piquet de trente hommes, que les badins avaient baptisé du nom de Royal-Syntaxe. En un mot, c'était un assemblage réunissant tous les éléments propres à amener un désastre. Une centaine de volontaires tirés des bataillons de la Sarre et de Languedoc leur furent adjoints, ainsi que quelques sauvages. Us partirent le soir du 12 juillet au nombre de quinze cents, sous les ordres de M. Dumas, l'un des meilleurs officiers de la colonie, à qui était échu le dangereux honneur de commander cette expédition. Us remontèrent jusqu'à Sillery, où des bateaux rassemblés d'avance les traversèrent à l'est de la rivière Etchemin. Dumas y laissa cinquante hommes à la garde des bateaux et mit sa troupe en marche sur deux colonnes par une nuit très obscure. A une petite distance du camp anglais, il fit halte près de la maison d'un nommé Bourassa, d'où il envoya quelques Canadiens et sauvages à la découverte, qui trouvèrent la campagne déserte devant eux. Le détachement s'ébranla de nouveau; mais les guides s'ëtant égarés, on s'arrêta pour se reconnaître. Heureusement que quatre-vingts habitants de la Pointe-Lévis arrivèrent en ce moment, qui rassurèrent M. Dumas sur sa marche. Comme l'avant-garde du détachement se relevait pour partir, elle Fut entrevue dans l'ombre par l'autre colonne qui s'était avancée le long d'une clôture et qui la pril pour un parti d'ennemis. Une terreur panique courut dans leurs rangs ; ils se débandèrent et prirent la fuite.
One fusillade partie en cel instant du corps des étudiants mit 1rs deux colonnes en déroute. Tous les efforts de M. Dumas et de ses officiers pour rétablir l'ordre, furent inutiles. Le vertige s'était emparé de cette foule qui fuyait vers les bateaux. Deux autres décharges de mousqueterie tirées pendant qu'on faisait la descente de la falaise, tuèrent deux hommes et en blessèrent trois. Quand M. Dumas arriva au lieu de l'embarquement, les deux tiers de la troupe étaient déjà dans les bateaux prêts à s'éloigner du rivage. Il eut des peines infinies aies faire débarquer et à rétablir un peu d'ordre. Il les gourmanda sévèrement, mais ne jugea pas prudent de retourner sur ses pas, de crainte que la fusillade n'eût donné l'éveil aux Anglais. D'ailleurs le jour approchait. Il était à peine huit heures du matin quand le détachement rentra en ville couvert de honte et de confusion. Cette équipée fut appelée le " coup des écoliers 1 ".
Ce fut le signal d'un déménagement général dans toute la ville. La plupart des familles s'enfuyaient vers la campagne ; le reste s'entassait le long des rempart g de l'ouest, hors de la portée des bombes et des boulets, ou dans les faubourgs. Les rues étaient encombrées de voitures chargées de meubles et d'objets de ménage, dont on vidait les maisons. Bientôt la porte du Palais ne suffit plus à la circulation; on dut ouvrir celles de Saint- Jean et de Saint-Louis. Il ne resta à la basse ville et dans la partie exposée de la ville haute, que la
] — Foligné, Journal mémoratif. — Journal tenu à Vannée. — Journal de J.-C. Pane t.
garnison et les hommes organisés en compagnies de sapeurs- pompiers, occupés à faire des approvisionnement d'eau dans les différents quartiers. Les ursulines et les hospitalières laissèrent leurs monastères à la garde de quelques-unes de leurs sœurs, et allèrent se réfugier à l'Hôpital-Général. On retira la poudre des magasins et on en fit un dépôt à Sainte-Foye.
Déjà quelques bombes et boulets avaient été lancés sur la ville. A neuf heures du soir, sur un signal donné par une fusée partie du vaisseau amiral, les mortiers et les canons des batteries de la Pointe-Lévis commencèrent à tirer à la fois. Toutes les bombes étaient dirigées sur la haute ville, aux endroits où s'élevaient les plus grands édifices et les pâtés de maisons les plus compactes. Le dommage fut très considérable dès cette première nuit. Plus de trois cents bombes et pots-à-feu furent lancés en moins de vingt-quatre heures. Cette pluie de fer et de feu ne cessa que lorsque la malheureuse cité ne fut plus qu'un monceau de ruines et de cendres. La cathédrale, une grande partie de la haute ville et toute la ville basse devinrent la proie des flammes. On pouvait compter les maisons qui n'avaient pas été trouées ou endommagées par les projectiles. Plusieurs personnes furent tuées. Les citoyens, dont un grand nombre étaient ruinés par cette mesure aussi cruelle que vaine, regardaient avec désespoir les nuages de feu et de fumée montant nuit et jour au-dessus de leurs remparts.
Le lendemain du bombardement, Montcalm écrivit dans son Journal : " M. de Pontleroy, sensible au sort des malheureux, a ouvert toutes les poternes aux fem-
108 MONTCALM ET I.i'.VJS
mes et aux enfants ; et notre regret, à lui et à moi, était de n'avoir pas de pain à donner à tant de misérables.
li ...Quœquœ ipse miser rima <•/•//.
Et quorum pars magna fui " /
L'aile gauche de l'armée française se trouva dans une position inquiétante du moment que les Anglais virent solidement retranchés sur la rive opposée du Montmorency. Les deux camps n'étaient séparés que par l'étroit chenal de la rivière qui, après avoir formé les rapides des Marches Naturelles, va se jeter dans un abîme de plus de deux cent cinquante pieds de hauteur, d'où elle traîne ensuite languissamment jusqu'au fleuve ses eaux qu'on dirait étourdies de l'énorme bond qu'elles viennent de faire. Les deux rochers qu'elle divise par sa nappe mince et blanche d'où monte sans cesse un nuage de vapeur irisé par l'arc-en-ciel, s'ouvrent en un entonnoir qui se prolonge jusqu'à la rencontre du rivage. A marée basse, un gué y est pratiquable pendant quelques heures. Les deux armées s'étaient abritées à portée de la voix par un fort épaulement, d'où les francstireurs échangeaient des balles d'une rive à l'autre. Chaque jour quelques-uns étaient tués ou bless Montcalm fut obligé de calmer l'ardeur de ses -vus : " 11 faut tâcher, écrivait-il à Lévis, que nos sauvages, nos soldats et nos Canadiens se ménagent un peu en Fusillant ; car, quoique nous leur tuions du monde, je regrette bien les nôtres". Plusieurs batteries érigées de distance en distance sur chacune des doux rives, lançaient d'un camp à l'autre des bombes, des boulets el des grenades. Le capitaine Kno\ qui, après un premier
aperçu de la cataracte, s'était promis d'aller l'observer de près et d'en donner une description, s'y trouvait par une journée claire et ensoleillée qui la faisait voir dans toute sa beauté. Si le brave Ecossais, avec sa vive imagination, avait eu la tournure d'esprit classique de Bongainville ou de Montcalm, il n'aurait pas manqué de la comparer à la robe blanche d'une naïade. 11 ne put résister au plaisir d'y jeter un coup d'œil. Pendant qu'il se livrait à cet imprudent examen, la sentinelle voisine qui l'aperçut lui cria de s'éloigner s'il ne voulait pas être tué, car elle venait de voir un franc-tireur se glisser de l'autre coté, entre les jeunes pousses de sapins, et lever vers lui son fusil. Déjà une fois l'arme avait raté. Knox achevait à peine de descendre le talus qu'une balle sifflant au-dessus de sa tête, faillit interrompre brusquement son intéressant Journal .
L'infatigable et vigilant Lévis parcourait nuit et jour, d'un jarret aussi solide que celui d'un coureur de bois, la ligne qui s'étendait depuis son camp jusqu'à celui de M. de Eepentigny, qu'il avait relié par un chemin de communication ouvert dans l'épaisseur du bois. Cette ligne étant devenue trop dangereuse pour être laissée à la garde des mêmes troupes, l'armée avait été divisée par détachements de quatorze cents hommes qui se relevaient toutes les vingt-quatre heures.
Les bataillons de la Sarre, Béarn et Guyenne avaient été rapprochés de la gauche, afin de border plus vite les retranchements dans le cas où les Anglais tenteraient le passage de la rivière. Le bataillon de Languedoc et les milices de Québec et des Trois-Rivières, aux ordres de BougaiuviUe, étaient restés à la garde de l'aile
droite. De temps en temps un drapeau blanc, agité aurdessusde L'épaulement, faisait taire la mousqueterie
et les canons, et pendant quelques heures d'armistice, les parlementaires échangeaient des poignées de main-, des politesses ou des prisonnier-.
Un des parlementaires français dit au général Wolfe : — "Nous ne doutons pas que von- uedétruisiez la ville ; mais nous avons résolu que votre armée ne mette jamais le pied dans ses murs". A quoi le général répliqua : — "Je serai maître de Québec si je reste ici jusqu'à la fin de novembre ".
Un autre officier français disait à Knox (pie Lévis avait sollicité Montcalm de déloger Wolfe du saut Montmorency. Montcalm lui aurait répondu : — "Si nous les chassons de là, ils nous donneront plus de trouble ailleurs ; tant qu'ils seront là, ils ne peuvent pas nous faire de mal ; laissons-les s'y amuser [ ".
L'inaction dans laquelle l'armée française avait été tenue depuis l'ouverture de la campagne, le manque de vivres, la nécessité de couper les foins qui, en plusieurs endroits, étaient déjà trop mûrs, et plus que tout cela l'habitude des miliciens de faire ce qu'ils appelaient un cou]), puis de rentrer dans leurs foyers, commençaient à occasionner des désertions que les commandants essayaient d'arrêter par de sévères exemples. 11 ne se passait guère de jours non plus, sans qu'on vit arriver quelques déserteurs anglais, de qui on tirait parfois d'utiles révélations. Un de ces déserteurs avait l'ait
1 — Knox1 s Journal, vol. I. pp. 333-335.
partie d'une garde placée en face de Québec. Il avait prétexté d'aller voir une pêche tendue au bas de la côte, et s'y était jeté à la nage. Quelques canônniers français l'aperçurent à mi-chenal, se lancèrent dans un canot et le hissèrent à bord. Après l'avoir interrogé, Montcalm écrivit à Lévis : " Je suis d'avis de garder strict un homme qui nage si bien et que je soupçonne déserteurespion pour s'en retourner ".
A mesure que les jours s'écoulaient, les hésitations de Wolfe devenaient plus apparentes. Les Français s'étonnaient de voir qu'un général aussi actif passât son temps à tâtonner. L'armée régulière ne s'en impatientait pas moins que les milices. Plus que tout autre, Montcalm avait peine à contenir son ardeur, et il avait besoin de toute sa raison et de l'avis des autres commandants pour continuer à se tenir sur la défensive. " En général, disait-il, tout le monde désire la tin de tout
ceci L'ennemi hérisse de canons et de mortiers tous
les points du saut qui en sont susceptibles Ces travaux de la part d'un ennemi qu'on disait extrêmement expéditif, nous font soupçonner qu'ils veulent nous épuiser à tous égards. Je le soupçonne actuellement de n'avoir d'autre but que de nous lasser et nous faire quitter notre position. On doit envoyer ce soir un gros détachement de sauvages. Je crois qu'on ne peut trop en envoyer à la guerre: sauvages, Canadiens, soldais. Français* seul moyen de les tenir en haleine, et d'empêcher les désordres qui naissent de l'oisiveté. On en tin-mil encore un bon parti en harcelant l'ennemi, et en augmentant la crainte qu'il a des sauvages. Car, ajoutait-il à Lévis, ils ont diablement peur des sau-
1 L2 MOMTCALM ET LÉVIS
vages 1 .... M. de Lusignan me relève ce 8oir au camp, et je vais passer mes huit jours en ville ".
Chemin faisant, il remarquait le soin que prenait le général Wolfe d'organiser ses marins en armée régulière. " Quinze cents matelots, dit-il, descendent tous les jours à la Pointe-Lévis, et y sont exercés au maniement des armes et à tirer ; le soir ils retournent à bord ".
Les chaleurs étouffantes du mois de juillet amenaient de brusques changements de température : des orages chargés de tonnerre et d'éclairs montaient à l'horizon, jetaient un voile noir sur le disque du soleil, et enveloppaient bientôt dans la même obscurité le cap de Québec, l'île d'Orléans et les deux rives du fleuve. Alors un singulier concert commençait entre le ciel et la terre: les coups de canons tirés entre la Pointe-Léyis et la ville, et à deux lieues plus loin, d'une rive à l'autre du Montmorency, répondaient aux éclats de la foudre roulant au-dessus du bassin avec des éblouissements d'éclairs et des sillons de feu, coupant le ciel en deux, quand le tonnerre tombait quelque part. Les déluges d'eau qui éclataient ensuite faisaient taire les canons et rentrer les soldats sous leurs tentes menacées d'inondation. Le tonnerre s'éteignait peu à peu dans le lointain, et durant quelques heures, le calme et la paix de la nature remplaçaient le tumulte de la guerre. Après ces orages, quand le soleil perçait les nuées et que l'atmosphère redevenait sereine, les montagnes semblaient s'être rapprochées, tant les objets y apparaissaient nets et distincts sous le ciel éclatant de l'été. Le bassin
] — Montcalm à Lévis, 24 juillet.
de Québec était devenu comme un amphithéâtre aux proportions gigantesques avec ses coteaux pour gradins, où stationnaient des multitudes attentives aux divers combats qui se livraient, tantôt sur l'eau entre les canonnières et les vaisseaux anglais, tantôt sur terre, d'un côté ou de l'autre du littoral.
lies nuits ne faisaient que changer le genre du spectacle : la flotte qui s'était encore rapprochée avec ses transports, illuminait la rade d'une multitude de falots ; les bombes traçaient dans l'obscurité des courbes de feu ; et les incendies qui continuaient à consumer Québec donnaient au cap Diamant l'apparence d'un volcan en éruption.
La ville presque déserte était devenue le repaire des voleurs qui y commettaient toute espèce de désordres. A peine une bombe avait-elle brisé une porte ou les fenêtres d'une maison pendant la nuit, qu'elle était pillée ou dévastée. Pour arrêter ce désordre, on publia une ordonnance de peine de mort contre les voleurs, et pour effrayer plus par la menace que par la réalité du châtiment, on dressa deux potences près des remparts 1. 1 >es patrouilles furent organisées pour faire la garde dans les différents quartiers.
Les nouvelles qui arrivaient fréquemment de Carillon inspiraient peu d'inquiétude, car le général Amherst opérait avec la même lenteur qui avait désespéré Wolfe à Louisbourg. Mais celles venues de Niagara au milieu de juillet furent des plus alarmantes. M. Pouchot s'y
1 — Siège de Québec en 1759. Bibliothèque ce Hartwell.
114 MONTCALM ET U.VIs
était cru trop peu menacé, el avait eu L'imprudence de diviser ses forces eu envoyant un fort détachement à la Belle-Kivière. " Ainsi que je L'avais prévu, mon chei chevalier, malgré les raisonnements canadiens de Pouchot, les ennemis ont débarqué, le 6, trois mille hommes, sans qu'il s'en soit douté. Il a envoyé des courriers pour rappeler son armée du fort Duquesne. — Va-t'en voir, Jean, s'ils viennent. 11 était plus simple de ne pas Les y faire aller. Je vois le Canada attaqué par six endroits: le saut Montmorency, la Pointe-Lévis, Carillon, la tête des rapides, Niagara et le fort Machault. Le bel ex-voto si nous en sauvons une partie cette campagne l " ! Il ne se passait guère de jour où de part et d'autre on ne fît quelques prisonniers. Une escouade anglaise venant de battre l'estrade, en ramena deux : un enfant et un vieillard, lequel avait été surpris pendant qu'il faisait la pêche. Le vieux, très habile chasseur, avait eu le temps de décharger son fusil et de tuer un soldat. " Nous eûmes près d'une heure de conversation avec lui. C'était un fin coquin de soixante-dix ans, à ce qu'il affirmait lui-même, et un prodige de vigueur pour son âge avancé. Il parut d'abord taciturne et renfrogné : mais quand nous lui eûmes versé quelques rasades de vin de Porto, sa langue se délia, et il se mit à nous débiter des propos exagérés : que l'armée française était de trente mille hommes ; (pie la moitié se composait de troupes régulières, etc. Quand il vit nos rires moqueurs, il se rattrappa, et dit qu'il souhaitait (pie tout cela finît d'une façon ou d'une autre; que tous les Canadiens
J — Monicalm à Lévis, 16 juillet.
étaient mécontents et qu'ils se rendraient ou resteraient neutres, n'étaient les conseils de leurs prêtres et la crainte des sauvages qu'on menaçait au premier mot de déchaîner contre eux 1 ".
Les Peaux-Rouges étaient dès lors le fléau des paroisses environnantes. Une de leurs bandes campée en arrière de Beauport ne se contentait pas de tuer les bestiaux, mais enlevait les femmes et les enfants. " Comme il est de la dernière importance, écrivait Vaudreuil à Lé vis, d'arrêter au plus vite ce désordre, je vous prie, Monsieur, de faire partir, sitôt ma lettre reçue, un détachementr d'une vingtaine d'hommes pour en imposer à ces sauvages. Vous les ferez rendre au camp l .
Un coureur de bois, probablement métis, fait prisonnier à l'Ange- Gardien, fut pris tout d'abord pour un sauvage. Accoutré absolument comme eux, il était nu, n'ayant qu'un brayet autour des reins, tatoué de rouge et de bleu, avec un panache de plumes sur la tête, le casse-tête à la main, et le couteau à scalper suspendu au cou.
Quelques familles affamées descendaient de temps en temps aux camps anglais pour s'y faire nourrir ; d'autres, surprises dans les bois, et amenées prisonnières, étaient remises en liberté avec des présents et des copies de la proclamation de Wolfe. Mais ces invitations ne produisaient pas plus d'effet que la première ; car si la population gémissait du joug présent, elle redoutait encore plus celui des Anglais.
1 — Knox's Journal, vol. I, p. .'il!
2 — Vaudreuil à Lévis, 5 juillet.
Dans ]<• camp français, Les sauvages eurent un jour La fantaisie de faire entonner le chant de mort à un captif. Montcalm en fut averti. ': J'apprends que nos sauvages voulaient brûlerie prisonnier anglais; je
vous envoie des branches, en cas que cela soil nécessaire.
Il me semble que ce serait l'occasion de donner un coup
d'eau-de-vie, vous pourriez en écrire à M. le général1 ".
Dans la nuit du 18 juillet, les sentinelles en faction sur
les remparts de Québec crurent reconnaître à de vagues blancheurs glissant sur l'eau, l'approche de quelques vaisseaux anglais: c'étaient, en effet, le Sutherland, vaisseau de cinquante canons, une frégate et cinq autres voiliers qui cherchaient à remonter le fleuve. A peine pouvait-on les distinguer, car la nuit était très obscure. Une fraîche brise de nord-est avait couvert le ciel de nuages. Toutes les batteries de la basse- ville et des remparts firent feu , mais avant qu'elles eussent causé aucun dommage, les vaisseaux, favorisés par la marée montante et le vent, eurent dépassé la ville.
Le lendemain matin, les Anglais, stationnés à la Pointe-Lévis, purent remarquer deux cadavres sus] endus à un double gibet, vis-à-vis la terrasse du château : c'étaient ceux de deux marins faisant ] artie de la " patrouille flottante " condamnés pour mutinerie et pour défaut de vigilance. Le châtiment avait été sommaire, mais le mal était fait. Jusque-là on avait espérépou voir arrêter tout vaisseau qui tenterait le passage. Maintenant, le siège entrait dans une nouvelle phase : pour la première fois, Montcalm se voyait contraint de
1 — Montcalm à Lévis.
diviser ses forces. La communication avec ses dépôts de vivres et de munitions de guerre était menacée, et son armée pouvait être prise à revers : " Nous serions serrés de trop près, disait-il, et hors d'état de tenir, si jamais l'ennemi s'établissait sur les hauteurs qui dominent du côté de la terre ".
Cette dernière manoeuvre de Wolfe était un nouveau tâtonnement qui faisait dire à Montcalm : " Tout ceci devient tous les jours plus obscur * ". L'armée anglaise, déjà dispersée sur trois points difficiles à secourir : le saut Montmorency, l'île d'Orléans et la Pointe-Lévis, se trouva occuper une quatrième position. Il fallait pour se justifier que Wolfe comptât sur la détermination bien arrêtée des Français de rester sur la défensive. L'extrémité où était la colonie leur imposait cette tactique.
Les vaisseaux anglais ancrés à l'anse des Mères mirent le feu à un brûlot, et tentèrent de détruire les cajeux qu'on achevait d'y construire ; mais ils furent repoussés. M. Dumas s'y était porté avec six cents hommes, de la cavalerie, du canon et des sauvages. Un autre corps de troupes le rejoignit le lendemain, sur l'avis qu'un grand nombre de berges avaient été transportées par le chemin de Lévis et lancées à la Chaudière. Le colonel Carleton s'y était embarqué avec six cents hommes 2, et avait remonté le neuve jusqu'à sept lieues au delà de Québec. Il avait pour guide un ancien otage nommé Robert Stobo, qui, cinq
I Journal de Mou tcalm.
2 — Douze cents grenadiers et Ecossais, d'après le Journal de J.-( '. l'aiiet.
1 L8 MONTCALM ET I.l-.vis
;i 11- auparavant, avait été livré par Washington à de Villiers, lors delà prise du fort Nécessité. Conduit d'abord au fort Duquesne, puis à Québec où il avait séjourné longtemps, il avait abusé de la trop grande
liberté qu'on lui avait laissée, pour étudier la ville et ses environs. Il s'était échappé au mois de mai précédent, par un coup d'audace combiné avec un autre prisonnier, nommé Stevens, officier dans les rangers, et était descendu à Halifax d'où il était revenu pendant le siège. Il s'était rendu important par les renseignements précis qu'il était en état de fournir. Carleton aborda sur la rive gauche du fleuve, non loin du village de la Pointe-aux-Trembles, où d'après les rapports de certains prisonniers, on croyait trouver quelques-uns des principaux magasins de l'armée et des papiers importants. A l'aube du jour, il entoura le village, après avoir repoussé une quarantaine de sauvages qui lui tuèrent on blessèrent quelques hommes. Il y. passa le reste de la journée sans être molesté, mais ne trouva à peu près rien de ce qu'il cherchait, et se rembarqua, emmenant avec lui une centaine de personnes, vieillards, enfants et femmes, parmi lesquelles plusieurs dames de Québec qui s'y étaient réfugiées, entre autres les dames Duchesnay, Couillard, de l'Epinay, la famille de Chaîna v, etc. Une partie des troupes de Dumas, envoyées à la nouvelle de cette descente, n'arrivèrent que pour fusiller avec l'arrière-garde dont ils blessèrent quelques soldats. Les indiens, plus redoutables que les ennemis, retournèrent au village et pillèrent les maisons abandonnées. Wolfe, qui s'était vendu à bord dos vaisseaux mouillés à l'anse des Mères, accueillit les prisonnières avec une
MONTCALM ET LÉTIS 119
parfaite courtoisie, invita même les dames à souper, et les plaisanta beaucoup sur la circonspection des généraux français à qui, dit-il, il avait donné des occasions bien favorables de l'attaquer : il était surpris qu'ils n'en eussent point profité 1 . Le lendemain, il fit hisser nn pavillon parlementaire et offrit quelques heures d'armistice à la condition qu'on laissât passer devant Québec les berges chargées de ses blessés qu'il voulait faire conduire aux ambulances de l'île d'Orléans Les officiers anglais, dit un chroniqueur du temps, poussèrent la galanterie jusqu'à inscrire leurs noms sur les carnets de leurs belles prisonnières, qui mirent pied à terre à l'anse des Mères, aussi surprises que satisfaites de la promenade forcée dont elles revenaient. Elles étaient loin de soupçonner en ce moment que peu d'années après, elles feraient leur cour dans le château Saint- Louis au chef de cette expédition, devenu Lord Dorchester et gouverneur du Canada.
Montcalm passait des nuits entières sur les remparts de Québec pour veiller de plus près à ce qu'aucun vaisseau ne franchît le passage. Il choisit, pprmi les meilleurs officiers, des gardes sur lesquels il pouvait compter comme sur lui-même. Plusieurs frégates mirent à la voile par un bon vent de nord-est, et s'avancèrent jusqu'à la portée du canon ; mais elles furent accueillies par une telle grêle de boulets, qu'elles virèrent de bord. Le marquis était sans inquiétude pour son aile gauche, car son alter ego, Lévis, était là toujours sur pied, et prenant si peu de sommeil que
] — Journal tenu à l'armée.
son ami s'en inquiétait. Il faisait dire à M. de Senezergues " d'être très attentif et de n'avertir le chevalier que pour des choses importantes ".
Vaudreuil, malgré ses soixante ans, ne se montrait guère moins actif que Lé vis : "Nous avons été sur pied jusqu'au jour, lui écrivait-il, ainsi que le bataillon de Languedoc et le détachement que nous avons formé pour se porter au secours de la partie qui aurait été attaquée. Xous comptions fort que ce serait vers Sillery; il y avait effectivement toute apparence que l'ennemi y tenterait son débarquement ; mais M. Dumas m'écrit qu'il a passé une nuit très tranquille.
" Je n'ai pas reposé de la nuit, et vraisemblablement je n'en aurai pas le temps de la journée ".
Montcalm écrivait de son côté à Lévis : " Je m'imagine, M. le chevalier, que vous avez bien reposé la nuit dernière, et je vous en souhaiterais autant pour
celle-ci J'ai vu aujourd'hui le .camp de la Pointe-
Lévis qui est dans le bois sur les hauteurs. A juger par les tentes qu'on découvre avec peine, et les fuméeSj
il est considérable On voit beaucoup de mirage, et
nos astrologues annoncent du nord-est.... Après vous avoir quitté, je vis dans le lointain de l'île d'Orléans, la forêt de gros vaisseaux".
Wolfe commençait à préparer une attaque vers la rivière Montmorency et y multipliait ses mouvements. Il tenta plusieurs fois de jeter un pont sur la rivière en se couvrant par une forte artillerie. A jars une escarmouche, le marquis écrivait à son ami: " Les Anglais ont montré peu de vigueur, car tout avait foutu le camp, hors vingt Canadiens qui ont bien
fait".... Quelques heures après, il ajoutait : " Je suis bien convaincu qu'ils n'attaqueront pas la gauche. Je commence à croire qu'ils n'attaqueront nulle part, chercheront à intercepter nos vivres et à désoler le pays en courses 1 ". Le soir même Montcalm apprit qu'un détachement remontait vers les gués. " Ayez des postes de ce côté-là pour donner un coup de peigne à ce petit corps, qui nous embarrasserait bougrement s'il avait l'audace de se fourrer sur nos derrières, malgré les risques qu'il courrait".
Ce petit corps entrevu à l'entrée de la nuit était une colonne de deux mille hommes conduite par le général Wolfe en personne, qui venait examiner le gué gardé seulement par onze cents Canadiens, et tenter d'en forcer le passage. Huit ou neuf cents sauvages accourus à son approche avec l'intrépide Langlade, se jetèrent sans être aperçus sur la rive gauche du Montmorency, et s'y tinrent tapis ventre à terre, à une portée de pistolet de la colonne anglaise, qui s'était arrêtée et qui se préparait à passer le reste de la nuit au bivouac. Le silence de la forêt qui n'était troublé que par le glouglou des rapides voisins et par le passage des brises nocturnes dans la cime des arbres, fit croire aux Anglais qu'il n'y avait pas d'ennemis de ce côté de la rivière.
1 — " C'est une partie d'échecs; nous voudrions faire mal et il semble que Wolfe voudrait faire pal. Il a plus de facilité à faire mouvoir ses pions que nous, ses pions semblent lui valoir mieux ; on dirait qu'ils ont été à dame, et il les soutient assez bien par les tours. Nous ne faisons pas autant d'usage de non fous que nous voudrions; nos cavaliers n'agissent pas beaucoup, notre roi a une marche grave et lente j belle partie ;i gagner". Montcalm à Bourlamaque, 20 juillet.
122 MOXTCÀLM ET LÉVIS
Le chevalier Johnstone qui rapporte cet incident, s'étonne qu'un si grandnombre de sauvages aient pu se tenir cachés durant plusieurs heures si près d'un corps ennemi, sans que le moindre bruit ait trahi leur présence 1 . C'était une des merveilles de la stratégie indienne. M. de Langlade voyant son embuscade si bien préparée, fit signe aux chefs qui l'entouraient de l'attendre, puis se glissa furtivement en arrière, traversa la rivière, courut au camp du chevalier de Lé vis et lui demanda de l'appuyer par un gros détachement. Il l'assura que s'il était soutenu, il envelopperait avec son détachement la troupe anglaise, et qu'un bien petit nombre retourneraient à leur camp. L'occasion était belle et tentante ; mais M. de Lévis ne pouvait ordonner une expédition qui exposait à entraîner une action générale, sans y être autorisé par le commandant en chef, et le quartier général était trop loin pour qu'il pût en avoir une réponse à temps. Tout ce que le chevalier put faire, fut d'expédier un fort détachement en écrivant à M. de Eepentigny qu'il lui en confiait le commandement, laissant le reste à son habileté et à son expérience. Eepentigny, aussi brave et non moins prudent que Lévis, se trouva dans le même embarras que lui. Les sauvages attendirent le retour de M. de Langlade. Ils avaient été cinq heures étendus à terre immobiles, le casse-tête à la main, ne remuant que leurs yeux de lynx dans l'ombre. Aux premières lueurs de l'aube,
1 — The [ndians losing ail patience affcer having reznained bo long hid at a pistol shot from you, like setter dogs upon wild i'owl, at lastgave you a vollov. A J>ia!<>(jiit in //<(</<,<.
ne voyant venir aucun secours, ils ne purent retenir plus longtemps leur ardeur. Un cri poussé par huit cents poitrines sauvages fit trembler les bois et tressaillir les soldats anglais qui sautèrent sur leurs armes ; mais les barbares qu'ils craignaient tant étaient sur leurs talons, brandissant leurs tomahawks. Ils reculèrent en désordre. Wolfe et ses officiers empêchèrent une panique ; mais la colonne dut retraiter précipitamment. M. de Bepentigny n'osa jeter tout son monde de l'autre côté du gué ; mais il détacha une forte escouade qui alla prêter main forte aux indiens. Wolfe refoulé jusque dans son camp, dont tous les régiments avaient pris les armes, fit avancer du canon et marcher le gros de son armée contre les sauvages qui revinrent triomphants au Passage-d'Hiver, après avoir tué ou blessé environ cent cinquante Anglais sans presque aucune perte de leur part 1. Au bruit de la fusillade, le camp français fut sur pied, et M. de Lévis porta le bataillon de Koyal-Boussillon sur le chemin du gué pour appuyer au besoin M. de Eepentigny. On se crut pendant quelque temps à la veille d'une action générale.
Le moment parut propice pour lancer les cajeux, dont la direction avait été confiée, cette fois, à un homme d'expérience et de sang-froid, M. de Courrai, officier des milices canadiennes. Ils étaient formés d'environ soixante-dix embarcations : bateaux, chaloupes et berges, remplis de matières inflammables, de bombes, pots-à-feu,
] — Knox admet une perte de cinquante hommes, et ajout.' : u We took eleven scalps'". Vol. I, \>. 348.
! 2 I .M u.\ T. AI. M ET I É.VI8
grenades, vieux canons chargés à mitraille, le tout attaché ensemble par des chaînes. Cet appareil étendu en
travers du fleuve n'avait pas moins (Time centaine de brasses de longueur. Il fut conduil avec toute l'intelligence possible, et amené jusqu'à une demi-portée de fusil de la frégate qui faisait Pavant-garde. Le feu 3e communiqua d'un cajeu à l'autre avec rapidité : mais comme leur marche était très lente, et que La nuit n'était pas extrêmement obscure, les vaisseaux eurent le temps, ou de couper leurs chaînes ou de lever leurs ancres. Au premier signal des vigies, les matelots de la flotte se précipitèrent dans leurs berges, s'accrochèrent aux cajeux avec des grappins et les remorquèrent au rivage, où ils achevèrent de se consumer. Les Anglais en furent quittes pour une alarme ; mais elle fut si grande, que Wolfe fit savoir (pie si on renouvelait une autre fois une pareille tentative, les prisonnier- français en seraient les premières victimes-; qu'il allait les pi sur deux de ses transports où ils seraient abandonnés quand leurs propres compatriotes y auraient mis le feu. Il y avait un mois (pie le général anglais était débarqué devant Québec, et il n'était guère plus avancé que le premier jour. La ville ne présentait plus, il est vrai, qu'un monceau de cendres, mais elle n'en était pas moins hors de sa portée. 11 espérait moins que jamais opérer sa jonction avec le tardif Amherst, tenu en échec par le prudent et méthodique Bourlamaque. Son espoii de lasser la patience des Canadiens, .m d'obtenir leur défection, avait été déçu. Il ne vit plus d'autres moyens de les réduire que d'exercer contre eux les dernières rigueurs, comme il avait l'ait pour Québec. Le 25
juillet, les habitants de Saint-Henri de Lauzon avaient lu en pâlissant la proclamation suivante, affichée au portail de leur église :
" Son Excellence, blessée du peu d'égards que les habitants du Canada ont eu à son placard du 27ème du mois dernier, a résolu de ne plus écouter les sentiments d'humanité qui le portaient à soulager des gens aveuglés dans leur propre misère. Les Canadiens se montrent, par leur conduite, indignes des offres avantageuses qu'il leur faisait. C'est pourquoi il a donné ordre au commandant de ses troupes légères et autres officiers, de s'avancer dans le pays pour y saisir et amener les habitants et leurs troupeaux, et y détruire et renverser ce qu'ils jugeront à propos. Au reste, comme il se trouve fâché d'en venir aux barbares extrémités dont les Canadiens et les indiens, leurs alliés, lui montrent l'exemple, il se propose de différer jusqu'au 1er août 1 prochain à décider du sort des prisonniers qui peuvent être faits, avec lesquels il usera de représailles ; à moins que pendant cet intervalle les Canadiens ne viennent à se soumettre aux termes qu'il leur a proposés dans son placard, et par leur soumission toucher sa clémence et le porter à Ja douceur ".
Les malheureux Canadiens des environs de Québec se trouvaient placés dans la plus affreuse alternative : s'ils continuaient à rester fidèles à la France, leurs maisons allaient être incendiées, leurs champs dévastés, le peu qui leur restait détruit et eux-mêmes traqués
1 — Jusqu'au 10 août, d'après le texte cité dans le Journal de Malartic.
L26 M< >MVAL. M KT LÉVIS
comme des fauves ; s'ils faisaient la paix avec Les Anglais, les sauvages seraient immédiatement déchal
contre eux. Les habitants de la côte de Beaupré étaient déjà sous le coup de ce châtiment. Montcalni écrivait le même jour à Lévis : " Je crains que les gens de l' Ange-Gardien et de la côte de Beaupré ne fassent leur paix particulière Il faudrait quelque gros détachement de sauvages et de Canadiens pour les corriger.... Et, pour soutenir les Canadiens et les sauvages, nous enverrons, s'il le faut, des grenadiers et soldats volontaires avec des officiers, une centaine ".
Les habitants de Saint-Henri avaient eu à peine le temps de lire la proclamation de Wolfe et d'en porter la nouvelle à leurs familles, que leur principal groupe caché dans les bois avec leur curé fut cerné et fait prisonnier. ': Cette après-midi, raconte Knox, le major Dalling, avec son infanterie légère, a amené au camp deux cent cinquante prisonniers, hommes et femmes. Il y avait parmi eux un prêtre, de l'apparence la plus respectable 1, et environ quarante hommes en état de porter les armes. Un égal nombre de bestiaux, environ soixante-dix moutons et quelques chevaux. Le brigadier Monckton reçut dans sa tente le révérend père et quelques autres notables, et il ordonna avec beaucoup d'humanité de donner des rafraîchissements à tous les autres captifs. Cet exemple fut suivi par les soldats, qui
1 — C'était l'abbé Charles d'Youville Dufrost, curé de la Pointe-Lévis, «jiii desservait eu même temps la paroisse de Saint-Henri. Il était le fils de Mme d'Youville, née Dufrost de Lajemmerais, fondatrice de l'hôpital de la Charité à Montréal.
se groupèrent autour de ces infortunés et partagèrent généreusement avec eux leurs provisions, leur rhum et leur tabac. Le soir, ils furent embarqués sur les transports mouillés au large ". Deux jours après " nous fûmes témoins de nouvelles scènes de détresse et des lamentables conséquences de la guerre, à l'arrivée du colonel Fraser et de son détachement, qui amenaient au camp un grand nombre de- malheureuses familles prises avec leurs effets et près de trois cents têtes de bétail : moutons, porcs et chevaux. Quoique de pareils actes d'hostilité puissent être justifiés par la loi des nations et les règles de la guerre, toutefois, comme l'humanité est loin d'être incompatible avec le caractère du soldat, il n'est pas d'homme tant soit peu doué de ce sentiment, qui ne soit saisi de sympathie et sincèrement affecté à la vue des misères de ses semblables, bien qu'ils soient ses ennemis l ".
Wolfe était aussi sensible qu'aucun de ses officiers aux maux dont il était le témoin et le principal auteur; mais il pensait y trouver le moyen de désarmer la population, d'affaiblir les forces de son ennemi, et peutêtre même de le décider à sortir de ses. retranchements. C'était là le but de ses efforts ; car s'il pouvait l'amener à un engagement général, il se croyait sûr de le battre', ayant trois fois plus de troupes régulières et mettant à peine en ligne de compte les milices canadiennes qu'il méprisait. Depuis qu'il avait réussi à franchir le ] »assage de Québec, il avait examiné avec soin toute la falaise jusqu'au cap Rouge. Elle lui parut presque
1 — Knox's Journal, vol. I, pp. 346-349.
partout inaccessible, coupée à pic el baignée par Les eaux du fleuve. Alors comme aujourd'hui, un rideau d'épinettes, de pins, de hêtres, de chênes et de sapins
en couronnait le sommet. Les raies endroits où la côte s'affaisse ou se creuse pour livrer passage à quelque torrent, avaient été rompus et occupés par des corps de troupes. Il tint sa lunette braquée sur une coulée qui s'ouvre à un quart de lieue en deçà de la pointe de Sillery, au fond de l'anse à laquelle il a légué son nom ; mais ce point, comme les autres, parut trop bien gardé pour qu'il fût possible d'y faire une descente. On peut difficilement s'expliquer pourquoi il n'eut pas l'idée de s'établir fortement sur quelques points accessibles de la rive nord, sous la protection de ses vaisseaux : c'était, on l'a vu, ce que Montcalm redoutait le plus. Il lui aurait coupé toute communication avec ses dépôts d'approvisionnements, l'aurait forcé de venir à lui et de lui offrir le combat. Une bataille gagnée lui aurait livré Québec en peu de jours, sans coup férir, car la famine l'aurait réduit à capituler. La perte de Québec entraînait celle de la colonie. Quoi qu'il en soit, il revint au saut convaincu plus que jamais de la difficulté de son entreprise. C'était encore le rivage de Beauport qui lui semblait le plus vulnérable. Après un long et dernier examen, il crut qu'il lui serait peut-être possible d'attirer Montcalm hors de ses retranchements, en attaquant les redoutes qu'il avait fait construire sur le bord même de la grève.
A partir du saut Montmorency, la falaise s'incline graduellement et se divise en plusieurs coteaux d'un accès plus facile. Elle forme un ravin vers la rivière
de Beauport et continue à s'abaisser jusqu'à Maizerets, où elle devient un plan doucement incliné qui va mourir à la ligne de la marée. Tout le long de la grève règne un vaste estuaire qui a environ un tiers de lieue de largeur.
Sur cette grève, à moins d'un quart de mille du saut, se trouvaient la redoute de Johnstone, remarquée par Wolfe, et une autre plus importante située un peu plus à l'est, en face du gué delà rivière. Les retranchements qui longeaient la crête de la falaise étaient munis de redans dont les feux se croisaient. En arrière couraient plusieurs lignes de défense ou traverses, érigées pour mettre les troupes à l'abri des batteries anglaises de la rive gauche du saut qui, dominant la droite, enfilaient la tranchée. Toute l'artillerie de cette aile consistait en vingt pièces qui battaient d'un côté la rivière, de l'autre le fleuve.
Le plan de Wolfe était de diviser les forces des Français en menaçant leur camp sur trois points à la fois. Une fausse attaque serait dirigée sur la droite, et une autre sur l'extrême gauche ; la première visà-vis la Canardière, la seconde vers le Gué-d'Hiver, tandis que l'attaque réelle se ferait en face du camp de Lévis. La masse de l'armée régulière marcherait sur deux divisions : celle de droite, sous Townshend, descendrait la falaise de l' Ange-Gardien, et déboucherait par le gué du saut ; celle de gauche, sous Monckton, montée sur les berges, prendrait terre en deçà de la chute. Elles y opéreraient leur jonction, attaqueraient les deux redoutes et monteraient à l'assaut des retran-
L30 MONTCALM Et LÉVIS
chements. Toutes les embarcations de la flolt ■■ seraient réunies pour transporter les soldats et les marins. Chaque marin était armé d'un mousquet, d'une cartouchière, d'un pistolet et d'un coutelas 3 ou épée courte
Le général anglais avait commencé à préparer son attaque dès le 28 juillet, et il avait cherché à détourner l'attention du saut Montmorency en faisant bombarder et canonner nuit et jour la ville avec plus de violence que jamais. Chaque jour, il poussait vers les gués de forts détachements qui en venaienfaux mains avec les Canadiens de M. de Repentigny et avec les sauvages. Un de ces détachements parut si considérable, qu'il causa une alarme dans le camp, dont les bataillons prirent les armes. Wolfe se rendit plusieurs fois de sa personne aux différents gués : partout il trouvait les Français en alerte. Il connaissait maintenant et appréciait le redoutable antagoniste qui gardait leur gauche. Sa personne même ne lui était pas inconnue. Le 19 juillet, pendant que l'un et l'autre faisaient à la même heure la visite des postes, le chevalier de Lé vis se trouva face à face avec lui, et les deux commandants purent se toiser de près, n'étant séparés l'un de l'autre que par les étroits rapides du Montmorency -.
Le matin fixé pour l'attaque, le régiment d'Anstruther, l'infanterie légère et les rangers avaient ordre d'avancer vers les gués en laissant à peine voir leur marche à travers les arbres, et en allongeant autant que possible leur ligne pour paraître plus nombreux.
1 — Knox's Journal, vol. I, p. 353.
2 — Journal de Malartic, p. 253.
Parvenus aux gués, ils devaient se dérober à la vue de l'ennemi en Renfonçant davantage dans la forêt et revenir à marche forcée pour se mettre à l'arrière-garde de Townshend.
Quand l'aurore du 31 juillet éclaira les hauteurs des Alléghanys, une forte brise du sud-ouest soufflait sur le Saint-Laurent et favorisait le mouvement des vaisseaux anglais, dont quelques-uns commençaient à déployer leurs voiles. C'était une pareille journée que souhaitait Wolfe pour l'exécution de son projet. Dans le camp de M. de Lévis, les soldats sortaient déjà de leurs tentes. Plusieurs officiers stationnaient devant la maison qu'il avait choisie pour son quartier général. Le chevalier était sur pied, donnant des ordres pour expédier un renfort à M. de Eepentigny, qui venait de lui faire dire qu'un corps de troupes très considérable apparaissait dans la direction du Passage-d'Hiver. Le bataillon de Béarn et une des brigades canadiennes montaient en ce moment la ffiirde aux retranchements de la gauche. Les batteries anglaises du saut s'étaient tues depuis la veille, et trois cents travailleurs en profitaient pour continuer les ouvrages de défense. Pendant que M. de Malartic faisait la visite de ces ouvrages, il aperçut une douzaine d'officiers anglais qui examinaient attentivement les positions. Vers onze heures, deux transports armés chacun de vingt canons 1 mirent à la voile, et louvoyant à la faveur de l'étalé de la marée, vinrent se placer en face de la redoute de Johnstone, où ils se firent échouer à une portée de fusil.
1 — Journal de Montcalm.
L32 MONTCALM ET LÊVIS
Peu après, un vaisseau de ligne de soixante-quatre canons, monté par l'amiral Saundera/ vint s'embosser un peu plus bas vis-à-vis la redoute de l'est. C'était le fameux Centurion, aussi connu dans la marine anglaise que devait l'être plus tard le Victory, qui portait Nelson à Trafalgar. Aussitôt ces trois vaisseaux, dont les feux se croisaient, ouvrirent une vive canonnade sur les redoutes, les batteries et les retranchements, pendant que les quarante gros canons braqués sur la rive gauche du saut les prenaient en flanc. Les 'Français n'avaient, comme on l'a vu, à opposer à ces cent quarante-quatre bouches à feu que vingt canons d'un moindre calibre. Toute la gauche, qui s'était mise en mouvement à l'approche des vaisseaux, descendit la déclivité et vint border la tranchée.
Une flottille de berges portant deux régiments, les grenadiers de cinq autres et un détachement du Royal- Américain avec le brigadier Monckton, se détacha de la Pointe-Lévis et descendit vers l'île d'Orléans, où une autre flottille qui émergeait du milieu de la flotte avec les marins, vint la rejoindre. Elles y furent renforcées par une troisième venue du camp de l'île. Ces trois ou quatre cents embarcations se rangèrent sur trois lignes à mi-chenal, et y restèrent immobiles jusqu'à de nouveaux ordres, laissant les Français dans l'incertitude du point qui allait être attaqué. Wolfe, durant cet intervalle, attendait l'effet de ses batteries. 11 espérait que la pluie de boulets et de bombes qu'il faisait jeter sur les retranchements de la gauche, ébranlerait les troupes régulières et ferait lâcher pied aux Canadiens ; mais ceux-ci timent aussi ferme que leurs compagnons
d'armes. Montcalm était eu observation avec Vaudreuil au quartier général, prêt à se porter avec les bataillons qu'il avait sous la main, à l'endroit où les ennemis se décideraient à aborder. Lé vis, descendu aux retranchements, parcourait toute la gauche, prenant ses dispositions et encourageant les soldats par sa présence. " Quelque chose, dit Malartic, qu'on pût lui dire pour sa conservation qui mous était très précieuse, exposé à une grêle de bombes et de boulets, il y donnait ses ordres avec une tranquillité et un sang-froid admirables 1 ".
Les berges s'ébranlèrent et poussèrent une pointe vers la rivière Saint-Charles, comme pour y faire une descente. Elles revinrent ensuite et continuèrent à exécuter divers mouvements, menaçant tantôt le centre, tantôt la gauche, tantôt la droite. Un soleil éblouissant, une chaleur étouffante et quelques nuages à l'horizon présageaient pour la fin du jour un de ces violents orages accompagnés dç foudre qui rafraîchissent l'atmosphère. La marée qui baissait rapidement découvrait les battures, laissait à sec les deux transports et allait bientôt rendre guéable le passage du saut. A une heure et demie, le capitaine Duprat, qui commandait les volontaires stationnés au Gué-d'Hiver, vint avertir le chevalier qu'une colonne qui paraissait forte de deux mille hommes, s'avançait pour attaquer M. de Repentigny. Lé vis détacha aussitôt cinq cents Canadiens les mieux rompus à la guerre des bois, ainsi que les sauvages, pour aller porter secours à M. de Repentigny,
1 — Journal de Malartic, p. 26J
avec ordre au capitaine Duprat de suivre la colonne
ennemie avec ses volontaires, e\ de lui donner avis de ses mouvements. Il fit avancer Royal-Boussillon à la droite des Canadiens, qui occupaient les retranchements entre les deux redoutes, à côté du bataillon de Béarn aligné sur l'escarpement de la gauche. Montcalm s'avançait en ce moment avec le bataillon de Guyenne, accueilli partout aux cris de : Vive notre général ! Il rejoignit Lévis qui lui rendit compte de l'apparition d'une colonne anglaise en arrière du saut, des ordres qu'il avait donnés pour la tenir en échec, et lui demanda quelques renforts qu'il fit placer derrière lui, sur le chemin de Beauport, afin de les porter au besoin, soit au secours de M. de Bepentigny, soit aux retranchements. " Nous convînmes, écrit Lévis,... que nous ferions la guerre à l'œil, et que si la gauche étak attaquée, il ferait avancer les troupes du centre pour la soutenir, et que j'en ferais de même si la droite était attaquée. Après cet arrangement, M. de Montcalm me quitta et me dit qu'il allait rejoindre M. le marquis de Vaudreuil et lui rendre compte de notre situation ] ".
Peu après, sur l'avis de Duprat que la colonne rétrogradait, Lévis dépêcha son aide de camp Johnstone pour faire revenir les renforts qu'il avait expédiés à M. de Kepentigny. Les berges qui jusque-là avaient monté et descendu le long de l'estuaire, menaçant surtout le centre et la droite, rentrèrent dans le chenal de l'île d'Orléans et vinrent se placer en arrière des deux transports échoués.
1 — Ldlrc de Lévis au maréchal de Belle-Isle} 2 août 1759, 1». 230.
Il était alors cinq heures du soir ; la marée achevait de baisser et le passage du saut était guéable. Dans le ciel, d'épais nuages chargés d'éclairs et de tonnerre avaient caché le soleil, et de grosses gouttes de pluie commençaient à tomber. L'armée, qui s'était tenue en ordre de bataille sur la falaise de r Ange-Gardien, venait de la descendre, et se formait en colonne sur le bord de la grève pour franchir le gué. Les batteries et les vaisseaux anglais n'avaient pas cessé la canonnade,qu'ils dirigeaient avec habileté mais sans produire beaucoup d'effets sur les travaux ni sur les troupes françaises. Les sauvages, revenus avec le détachement de Canadiens, furent disposés en tirailleurs entre la redoute de Johnstone et les retranchements. Le chevalier fit avertir Montcalm du mouvement des Anglais et descendre la réserve qu'il tenait sur le chemin de Beauport. A six heures, les berges s'approchèrent, après avoir eu quelque peine à franchir une chaîne de roches à fleur d'eau.
A mesure que lés. troupes débarquaient, Monckton les rangeait en bataille à l'abri des transports, les grenadiers à l'avant-garde suivis du Royal- Américain 1. Au même instant, l'armée de Townshend commença à franchir le gué et la canonnade devint plus furieuse que jamais. Lévis, prévenu que la redoute de Johnstone manquait de boulets, ordonna à M. de la Perrière qui y commandait, de l'évacuer après avoir encloué légèrement les canons. Les troupes de Monckton s'avancèrent " de bonne grâce " au dire de Lévis. Les grena-
1 — D'après 1<j Journal de Panet et la Relation du New- York Mercury^ <'llc était forte «le cinq mille hcmmes.
diers, impatients de se distinguer, prirent les devants et coururent à la redoute qu'ils dépassèrent sans s'y arrêter. Là, ils rencontrèrent un terrain spongieux qui retarda leur marche. Les Canadiens, qui se composaient de ce qu'il y avait de meilleurs tireurs parmi les couieura de bois, ouvrirent un feu meurtrier, qui abattit les premiers rangs *. Les grenadiers oscillèrent un instant, puis s'élancèrent de nouveau en avant, et commencèrent à gravir la côte, qui était beaucoup plus raide que Wolfe ne l'avait supposé. Les plus hardis n'étaient pas arrivés à la moitié de la déclivité, qu'ils furent fauchés par les balles et tombèrent sur ceux qui les suivaient, en les entraînant dans leur chute. Pendant que cette lutte désespérée se prolongeait, Townshend qui venait de traArerser le gué du saut, lança son corps d'armée sur l'autre redoute où commandait le brave capitaine de Mazerac. En ce moment, les nuages, qui avaient enveloppé le bassin d'une demi-obscurité, crevèrent au-dessus des combattants avec des éclats de tonnerre qui couvrirent le bruit de la canonnade. La montée du coteau devint de plus en plus difficile, à mesure que la pluie qui tombait par torrents détrempait la terre et la rendait vaseuse et glissante. Les assaillants décimés reculèrent en désordre, enjambant par-dessus les rangées de cadavres, et vinrent se reformer en arrière de la redoute pour se préparer à un nouvel assaut ; mais Wolfe, qui de loin avait suivi l'action, en comprit
1 — "Les Canadiens ont fait sur eux un feu si nourri qu'en moins de demi-heure ils les ont forcés à se retirer"'. Journal ih Maîartic, \>. 261.
l'inutilité et fit sonner la retraite. Le feu de mousqueterie et du canon avait en partie cessé de part et d'autre, car la poudre, exposée à la pluie, était devenue humide.
Des cris et des hourras retentirent sur toute la lio-ne des remparts, quand les Français virent les assaillants reprendre le chemin de la grève, en emportant leurs blessés. Montcalm, descendu en ce moment à la gauche, fut salué par les acclamations de : Vive notre général!
Les sauvages se répandirent sur l'estuaire pour faire des prisonniers et lever des chevelures. Un incident se produisit alors, qui donna lieu ensuite à quelques correspondances entre les généraux des deux armées. Le capitaine Ochterlony, blessé à mort, épuisait le reste de ses forces pour échapper aux griffes des Peaux- Bouges. Un soldat de Guyenne l'aperçut au moment où un de ces barbares brandissait son couteau pour lui lever la chevelure ; le soldat saisit l'indien à bras-lecorps et le retint, au risque de se faire tuer lui-même, jusqu'à ce que des officiers français venus à son secours, eussent entouré le malheureux Anglais, qui fut transporté à l'Hôpital-Général. La pluie tombait en si grande abondance qu'elle empêchait de voir à distance. L'orage fut de courte durée, et quand le ciel s'éclaircit, les Fiançais aperçurent les derniers détachements de Monckton qui s'éloignaient du rivage dans la direction de la Pointe-Lé vis, et l'armée de Townshend, repliée au delà du saut, remontant la falaise. Le fort du combat s'était livré autour de la redoute de Johnstone, où les pertes des Anglais avaient été des plus sensibles. La division de Townshend, qui avait été lente à s'engager,
s'étail avancée encore avec plus de lenteur, et n'avait pas
osé monter à l'assaut de la redoute. L'amiral Saunders craignant que les Français ne s'emparassent des deux transports, ordonna aux équipages de les abandonner après y avoir mis le feu.
Le rapport officiel des Anglais avoua une perte de quatre cent quarante-trois hommes tués ou blessés, au nombre desquels étaient le colonel Burton du 48me, huit capitaines, vingt et un lieutenants et trois enseignes 1. Le chevalier de Lévis l'estima bien plus considérable. On sait que la crainte de l'opinion publique en Angleterre portait les généraux à diminuer le chiffre de leurs pertes et à grossir celles de leurs ennemis. Les Français n'eurent que soixante-dix hommes tués ou blessés 2.
Lévis écrivit sur le champ au ministre de la guerre : " On ne peut assez faire l'éloge des troupes et des Canadiens, qui ont été inébranlables, et qui ont continuellement témoigné la plus grande volonté ".
De retour au quartier général, Montcalm adressa ce petit billet à son ami : " A l'entrée de la nuit, nous serons tous sous les armes à notre poste. Il y a du mouvement dans l'escadre vis-à-vis de nous. La démonstration qu'ils ont faite en plein jour me persuade que ce sera la fausse attaque. Vous avez le coup d'oeil bon. Si ce qui vous occuperait ne vous paraissait pas considérable, il faudrait, mon cher chevalier, nous faire appuyer".
1 — Knox'iS Journal, vol. I, p. 358.
2 — Les Anglais portèrent à deux cents le nombre de tués •et blessés français.
Un heure après, Lévis avait rassuré son général, qui lui répondit : " Je doute d'une attaque pour ce soir, mon cher chevalier.... Vous faites la guerre à l'œil, et il n'y a rien de mieux.... Je veux vous laisser dormir ; vous devez en avoir besoin ; j'irai cependant vous voir sur les onze heures ". Lévis avait passé dix heures consécutives à cheval.
Vaudreuil rivalisait d'attention pour le chevalier : " Cet heureux événement est une suite de vos conjectures que j'ai toujours bien goûtées. Recevez-en, je vous prie, mon compliment, et soyez bien persuadé que je vous le fais d'un très grand cœur. Je serai bien flatté d'avoir le plaisir de vous voir, et que vous puissiez me donner un détail de l'action. Elle est pour nous une très bonne époque. J'en conçois les plus grandes espérances pour la campagne.... Je n'ai pas ignoré la vivacité et la fermeté des mouvements que vous ordonnâtes. Je sais que tous avez constamment surveillé et que. vous vous êtes porté partout. Tout le monde était occupé du danger auquel vous vous exposiez. C'était mon unique inquiétude par les sentiments que je vous ai voués. Je vous prie d'éviter à l'avenir, autant que vous le pourrez, des risques aussi évidents. Ménagezvous, je vous prie, nous en avons besoin [ ".
On eût dit que Araudreuil pressentait l'événement qui allait bientôt placer Lévis à la tête de l'armée, Par quel chef-d'œuvre d'habileté et de prudence le chevalier avait-il réussi ;ï se concilier une égale estime et une égale amitié de la part des deux ennemis? Il était
] — Vaudreuil à Lévis, 1er août.
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devenu l'homme nécessaire, rhomme de conseil, le point de contact et de ralliement entre eux. Quel tact il lui avait fallu pour ne porter ombrage ni à l'un ni à l'aul surtout pour ne pas éveiller l'extrême susceptibilité de Montcalm, d'autant plus que Vaudreuil était en continuels rapports avec Lévis, qu'il consultait sans c<préférant ses avis, et qu'il en était venu avec lui à la plus grande intimité. Toutes ses lettres en font foi. " Vous savez, lui disait-il souvent, qu'on ne peut rien ajouter à la confiance que je vous ai vouée.... Je m'étais arrangé à aller dîner avec vous; mais au moment que j'ai voulu partir, je n'ai eu ni cocher ni voiture. Je m'en serais dédommagé en allant vous voir cette après-midi, si je n'avais appris que vous alliez visiter vous-même le poste de Kepentigny "... Le lendemain, Vaudreuil insistait : " J'aurai le plaisir d'aller dîner avec vous, mais à condition que vous me receviez sans façon; je profiterai du premier intervalle que j'aurai pour m'absenter ".
Le gouverneur en était aux petits soins avec Lévis. En lui envoyant un billet : " Je recommande bien fort, disait-il au porteur, qu'on ne l'éveille point s'il dort l ".
Montcalm se vengeait de ces délicatesses par de plus grandes attentions pour son ami.
Le capitaine Ocliterlony fut entouré de soins si délicats par les religieuses de l'Hôpital-* rénéral, qu'il en fut touché jusqu'aux larmes. Il l'écrivit au général Wolfe, qui manifesta sa vive reconnaissance, et fit savoir aux hospitalières que s'il s'emparait de leur monastère,
1 — Lettres des 29 juillet, 2, 4 et 5 août
elles pouvaient être assurées de sa protection. Son message adressé à Vaudreuil renfermait une somme de vingt livres sterling, qu'il priait de remettre au soldat de Guyenne qui avait empêché le capitaine d'être scalpé. Vaudreuil renvoya cette somme, et répondit, avec politesse et fierté, que le soldat n'avait fait qu'obéir à son devoir et aux ordres des commandants.
La victoire de Montmorency avait relevé le moral de l'armée et ranimé l'humeur guerrière de la population, malgré le spectacle de ruines qu'elle avait sous les yeux. Wolfe se vengeait en effet de sa défaite en accablant de projectiles ce qui restait de Québec, et en ordonnant d'incendier les campagnes. On calcula que du 13 juillet au 5 d'août, la ville ne reçut pas moins de neuf mille bombes ou pots-à-feu et dix mille boulets. Ces lavages n'avaient d'autre but que de satisfaire l'opinion publiqueten Angleterre, qui lui demanderait un compte sévère des énormes dépenses faites pour cette expédition, s'il retournait à Londres sans avoir rien accompli. S'il ne prenait pas Québec, il voulait du moins pouvoir dire qu'il n'avait laissé après lui que des ruines.
I )es événements d'une extrême gravité se passaient en ce moment aux frontières. Lorsque la nouvelle en parvint au camp, dans la soirée du 9 d'août, la confiance se changea en consternation, et l'on craignit l'envahissement prochain de la colonie.
Bourlamaque avait évacué Carillon et le fort Saint- Frédéric, après les avoir fait sauter, et retraitait vers l'Ile-aux-Noix, faible et dernier rempart de la frontière sur le lac Champlain. Les trois mille hommes qu'il y
L42 montcalm et Lfcvis
ramenait y seraient bientôt forcés si les douze mille d'Amherst étaient vigoureusement commandés. Les nouvelles de Niagara étaient plus désolantes encore. La petite armée rassemblée par Des Ligneris et Aubry, pour venir au secours de Pouchot, était tombée dans une embuscade, et avait été détruite ou dispersée. NTiag avait capitulé; sa garnison était faite prisonnière, et le chevalier de La Corne écrivait que si l'armée victorieuse de Johnson se tournait contre lui, il était incapable détenir à la tête des rapides. Le succès d'une des armées anglaises sur l'une ou l'autre frontière décidait de la campagne.
A neuf heures du soir, les généraux français étaient réunis en conseil de guerre au manoir seigneurial de Salaberry transformé, comme on l'a vu, en quartier général. Montcalm et Vaudreuil, d'accord cette fois, convinrent qu'un seul homme était de taille à faire face au danger: c'était le chevalier de Lévis. Il partit la nuit même en chaise de poste avec M. de Lapause. Huit cents' hommes distraits de l'armée devaient le suivre dans les vingt-quatre heures. Il avait le pouvoir de faire tout ce qu'il jugerait nécessaire pour organiser une défensive, visiterait les deux frontières, prendrait le commandement de celle qui serait la plus menacée, et disputerait le terrain pied à pied.v
Le lendemain de son départ, Vaudreuil lui écrivit : " Les sentiments que je vous ai voués vous persuaderont aisément la peine que je ressens de votre départ, et qu'il n'a fallu rien moins que les puissants motifs que j'eus l'honneur de vous communiquer hier, pour
me déterminer à vous éloigner ; mais la partie que je vous ai confiée est dans ce moment si capitale, que tout a dû céder à l'excellent effet que votre présence va y produire. Je suis très convaincu, Monsieur, que vos sages et fermes dispositions en imposeront à l'ennemi. Vous êtes parfaitement instruit de mes intentions à tous égards, et je ne puis que m'en rapporter à vous, quels que puissent être les événements, connaissant votre zèle, votre prudence et vos ressources 1 ".
Lévis emportait avec lui la fortune, ou pour mieux dire, la sagesse de l'armée. Les deux antagonistes irréconciliables, restés seuls en présence, n'eurent plus le contrepoids dont ils avaient besoin pour conserver leur calme et la rectitude de leur jugement aux heures critiques. Les derniers jours du siège furent marqués par une suite de fautes et de désastres qui amenèrent la catastrophe finale.
1 — Vaudreuil à Lévis, 10 août.