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de deux mois de tentatives toujours repoussées, l’inaction d’Ambherst sur le lac Champlain, les nouvelles
rassurantes venues des Rapides. Et maintenant tout
était perdu! les Anglais victorieux maîtres des hauteurs, Montcalm expirant dans les murs de Québec, l'armée française défaite, abattue, désorganisée, pri-
vée de son chef, n'ayant pas parmi les officiers supé-
rieurs restés à sa tête un homme capable de le remplacer !
«Ah! monsieur, écrit Bougainville à Bourlamaque, quelle journée cruelle, et qu'elle a détruit tout ce qui nous intéressait! Mon cœur est déchiré par tous ses endroits sensibles ; le vôtre ne le sera pas moins. Nous serons heureux si la mauvaise saison qui- s’avance siuve le pays d’une ruine totale! ! »
Bougainville, dans cette lettre, cherche à excuser sa conduite et à rejeter sur autrui, selon ses propres termes, « la perte de la plus belle position du monde et presque de notre honneur. » C'était cependant sur lui avant tout autre que retombait la responsabilité de ce désastre. C'était lui qui, chargé de veiller jour et nuit, s'était le premier laissé surprendre. De son propre aveu, il fut averti à 8 heures du matin. Joannès affirme même qu'il le fut par les fuyards, et par conséquent plus tôt?. Quoi qu'il en soit, il savait dès 8 heures, par la lettre de Vaudreuil, la descente des Anglais au Foulon. Il se mit immédiatement en marche ; mais, au lieu de voler au secours de Montcalm, il s'arrêta à Sillery, où il se mit en tête de prendre d'assaut une maison en pierre où les Anglais
1 18 septembre.
3? Mémoires sur la campagne de 1759.
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s'étaient fortement retranchés. Il y sacrifia inutilement les braves volontaires de Duprat, dont plusieurs se firent tuer avec M. de Brignolet, lieutenant de la Sarre. Il y fut repoussé et continua à perdre un temps précieux. C'était au moment même où Montcalm, prêt à livrer bataille, s’écriait : « Est-il possible que Bougainville n'entende pas cela? »
Dougainville entendait distinctement la fusillade et le canon des deux armées, puisqu'il n'était qu'à une demi-lieue des plaines d'Abraham; mais l'aveuglement qui s'était emparé de lui depuis la veille le poursuivait encore, et il semblait cloué au sol. Ce ne fut que vers midi qu'il ouvrit les yeux en apprenant la perte de la bataille.
Vaudreuil faisait défiler l’armée, dont chaque corps alla reprendre ses positions au camp de Beauport. Dans lé conseil de guerre convoqué au quartier général, les officiers supérieurs furent loin de montrer la fermeté que laisse entendre Johnstone. Ils furent tous unanimes à déclarer qu'il ny avait pas d'autre parti à prendre que de retraiter à Jacques-Cartier. Le gouverneur et l'intendant déployèrent seuls suelque énergie. Ils étaient d'opinion de réunir les débris de l'armée au corps de Bougainville et de renouveler l'attaque en la combinant avec une sortie de la garnison. Vaudreuil expédia un courrier à Montcalm pour lui demander son avis. Le général mourant lui répondit qu’il n’y avait que le choix entre trois paris : renouveler le combat, retraiter à Jacques-Carüer, ou capituler; mais il ne voulut pas donner de décision entre ces trois partis.
« Si j'eusse attaqué, dit Vaudreuil, contre l'opinion
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de tous les officiers principaux, je m'exposais à perdre la bataille et la colonie, vu leur mauvaise volonté. »
La retraite sur Jacques-Cartier fut donc décidée, mais tenue secrète jusqu'au moment du départ.
À 4 heures et demie Ju soir, Vaudreuil écrivit à Eévis : « Nous venons d’avoir une très malheureuse affaire. Dès l'aurore, les ennemis ont surpris M. de Vergor, qui commandait à l'anse du Foulon. Ils se sont bien vite emparés des hau‘eurs. M. le marquis de Montcalm est arrivé avec le premier détachement. Je formais l’arrière-garde et faisais hâter le pas aux troupes de milice qui étaient sur ma route. J'avais fait prévenir M. de Bougainville, qui dans l'instant s'est mis en marche du cap Rouge avec les cinq compagnies des grenadiers, deux pièces de campagne, la cavalerie et tout ce qu'il y avait de meilleur. Quoique l'ennemi nous eût prévenus, sa position était très critique. Il ne nous fallait qu'attendre le moment de l'arrivée de M. de Bougainville, parce que, tandis que nous l'attaquerions avec toutes nos forces, il serait pris par les derrières; mais le malheur nous en a voulu, au point que l'affaire s'est engagée avec beaucoup trop de vivacité. L’ennemi, qui était sur une éminence, nous à repoussés et, malgré notre opiniâtreté, nous a contraints à faire notre retraite. Nous avons eu beaucoup de tués et de blessés. Le temps ne saurait me permettre de vous faire aucun détail à ce sujet; d’ailleurs, je n’en suis pas encore bien instruit. Ce qu'il y a de certain et de bien fâcheux, c'est que M. de Montcalm a reçu plusieurs blessures également dangereuses; on craint beaucoup pour lui. Personne ne désire plus que moi que ce ne soit rien.
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D'après cet événement, voici, monsieur, dans quelles circonstances nous nous trouvons réduits : 1° Nous ne sommes pas en état de prendre notre revanche dès ce soir, notre armée est trop découragée, et nous ne saurions la ranimer. Si nous attendons à demain, l'ennemi sera retranché dans une position inattaquable. 2° Je ne puis ni ne consentirai jamais à capituler pour toute la colonie. 3° Notre retraite devient donc indispensable, d'autant mieux que nous y sommes forcés par nos propres subsistances. D'après toutes ces considérations, je pars dès ce soir avec les débris de l’armée pour aller prendre poste à Jacques-Carlier, où je vous prie, monsieur, de vouloir bien me venir Joindre sitôt ma lettre reçue. Vous sentez qu'il est d’une très grande conséquence que vous fassiez toute la diligence possible. Je vous attendrai avec beaucoup d'impatience. »
Cette lettre de Vaudreuil est beaucoup plus cilme qu'on serait porté à le croire, en lisant ce que disent ses ennemis sur l’état d’agitation et de trouble où il aurait été plongé. On remarque encore plus les égards et le ton de modération avec lesquels il parle de Montcalm, si peu d'heures après la défaite qu'il se croyait en droit de lui reprocher pour n'avoir pas suivi son avis.
Le défaut d'énergie de Vaudreuil ne se fit jamais autant sentir qu'après la défaite du 13 septembre. Sans doute qu'il avait raison de ne pas renouveler la bataille contre l'avis de ses principaux officiers ; mais il n’était pas nécessaire de combattre immédiatement : l’objet essentiel était de conserver Québec. Il ne devait donc pas camper avant d'y avoir pourvu, d'autant
plus que sa position au delà du Saint-Charles était pour le moment sans danger. Les Anglais, épuisés de veilles et de fatigues, occupés à se retrancher, ne pouvaient songer à venir l'attaquer. Une pareille témérité les aurait exposés à perdre le fruit de leur victoire et l'espérance de prendre Québec, objet de leurs vœux. L'armée française avait encore plus besoin de repos. Une nuit de sommeil l'aurait ranimée et remise de sa consternation. La ville ne se serait pas réveillée avec le désespoir de se voir abandonnée, et l'on aurait pu prendre le temps de la ravitailler en y transportant les dix jours de vivres qui se trouvaient au camp de Beauport, et qui furent en partie perdus. Enfin, la retraite à Jacques-Cartier n'était nullement nécessaire. L'armée n'avait qu'à faire sa jonction avec Bougainville, qui se repliait sur Lorette, et à veair
dresser ses tentes à Sainte-Foye, où, adossée à de
grands bois, elle aurait été en peu de temps mise hors d'attaque derrière de bons retranchements". Elle eût été plus rapprochée de ses dépôts de vivres, dont le transport n'était pas plus difficile qu'avant la bataille. Vaudreuil, avec toutes ses forces réunies, aurait pu se tenir en continuelles communications avec Québec, que les Anglais n'étaient pas en état d'investir. La saison avancée ne leur aurait pas permis de prolonger longtemps le siège, dont les opérations auraient pu être sans cesse arrêtées ou retardées par des attaques de jour et de nuit combinées avec des sorties de la garnison. Il est probable que
1 Le Journal tenu à l’armée, rédigé évidemment par un militaire de grande expérience, insiste sur ce projet de retraite, dont il démontre l'opportunité et les avantages,
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ce fut l'opinion de Montcalm, jointe à celle de tous les chefs de corps ne suggérant d'autre plan de retraite que celui de Jacques-Cartier, qui l'emporta sur toutes les autres considérations.
Une nuit sombre et froide succéda à la funeste journée du 13 septembre. Le silence régnait dans le camp des vainqueurs comme dans celui des vaincus. Seules les batteries de la pointe Lévis grondaient encore, lançant de temps à autre quelques projectiles qui rayaient d’un trait de feu le ciel bas et obscur. À 9 heures, l’armée se mit en marche sur une seule colonne, au milieu d'un profond silence. Les tentes restèrent dressées, et le soldat n’emporta avec lui que des munitions et quatre jours de vivres. Le « gouvernement » de Québec, avec six cents hommes de celui de Montréal , faisait l'avant-garde, suivi de la brigade de la Sarre, formée des cinq bataillons. Enfin l'artillerie et une partie des équipages, escortés par la garde du pont, fermaient la marche. Un officier de cavalerie, laissé dans le camp avec cent trente hommes, fit enclouer les canons restés dans les batteries, sauter un dépôt de poudre, couper les ponts et mettre le feu à la batterie flottante. La colonne s’'allongea sur le chemin de Charlesbourg, où elle arriva à 3 heures du matin, et à 6 au village de Lorette, où elle fit halte. Une foule de miliciens affamés et découragés profitèrent de l'obscurité pour regagner leurs foyers, afin de veiller aux soins de leurs familles et de leurs récoltes, « peu inquiets, dit un contemporain, du maitre auquel ils appartiendraient désormais!'. »
1 Journal de Montcalm, rédigé par son secrétaire.
L'armée fit halte vers midi à Saint-Augustin, et arriva à D heures du soir à la Pointe-aux-Trembles, où elle fut logée dans le village. Elle n'atteignit Jacques-Cartier que dans l'après-midi du 15, après avoir été retardée au passage de la rivière par les réparations qui se faisaient au pont.
Enfin, épuisée par quatorze lieues de marche, et encore plus par l'abattement de la défaite, elle put prendre quelque repos et sécher ses vêtements, trempés de pluie, dans les maisons ct les granges du voisinage.
Le dernier billet de Montcalm écrit par son secrétaire, à 10 heures du soir, avait été remis à Vaudreuil avant qu'il eût quitté le camp de Beauport. Le porteur de ce billet ne lui avait pas caché que le général était expirant. Montcalm avait été transporté dans la maison du docteur Arnoux, chirurgien du roi, lequel se trouvait alors à l’île aux Noix avec Bourlamaque. So frère, le jeune Arnoux, chirurgien comme lui, fut appelé à sa place. Il examina attentivement la plus grave des deux blessures; puis, hochant la tête, il regarda l'illustre patient.
« La blessure est mortelle? interrogea Montcalm.
— Oui, répondit Arnoux sans ambages.
— J'en suis content, répliqua Montcalm ; combien ai-je encore de temps à vivre?
— Pas vingt-quatre heures.
— Tant mieux! repartit le mourant; je ne verrai pas les Anglais dans Québec. »
Son fidèle aide de camp Marcel était accouru auprès
1 Par les détours que l'armée avait faits, car il n’y a que dix lieues de Québec à la rivière Jacques-Cartier,
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de lui dès qu'il avait appris sa blessure. Il s'établit à son chevet et ne le quitta plus.
C'est à Marcel que Montcalm confia ses dernières recommandations ; il le chargea d'écrire à Candiac et d'aller, à son retour en France, porter un suprême adieu à sa mère, à sa femme, à ses enfants. Au chevalier de Lévis, son meilleur ami, il légua tous ses papiers. ‘
Quand M. de Ramezay, commandant de la garnison, vint lui demander des avis sur la défense de Québec, il le congédia en lui disant : « Je n'ai plus d'ordres ni de conseils à donner; le temps qui me reste est très court, et j'ai à traiter des affaires bien plus importantes ! »
Cependant, à travers les ombres de la mort qui l'enveloppaient, il entrevit un dernier devoir public à remplir : celui d'implorer la clémence du vainqueur pour le peuple de colons dont la défense lui coûtait la vie. Il écrivit au successeur de Wolfe, le brigadier Townshend : « L'humanité d':s Anglais me tranquillise sur le sort des prisonnies français et sur celui des Canadiens. Ayez pour ceux- 1 les sentiments qu'ils m'avaient inspirés. Qu'ils ne s'aperçoivent pas d'avoir changé de maître. Je fus leur père; soyez leur protecteur. »
Un instant après entra le vénérable évêque de Québec, dont la figure de mourant portait l'empreinte d'une douleur inexprimable. Il le prépara à la mort et lui administra les derniers sacrements, que le général reçut avec l’ardeur de sa foi méridionale. M£' de Pontbriand ne voulut pas le quitter avant d’avoir reçu son dernier soupir. « Je meurs content, répéta de nou-
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