VICTOIRE DE SAINTE-FOYE
Le dur hiver de 1759-60 touchait à sa fin. Avril ramenait le grand soleil du printemps, les alternatives de pluies chaudes et de fortes gelées; ‘enfin l'effondrement à vue des neiges, avec le fracas de la débâcle et le déchaînement des eaux.
« La fonte des glaces, écrivait Malartic, ne répond pas à l’'empressement que les troupes ont de partir. »
Lévis avait tout prévu pour que chaque bataillon, avec les miliciens incorporés dans ses rangs, fût près à partir au premier ordre. Chaque habitant devait avoir en réserve huit jours de vivres pour lui-même et pour les soldats qu'il logeait. Le premier acte du général, en rappelant l’armée sous les drapeaux, fut un hommage de reconnaissance envers les Canadiens, qui durant tout l'hiver avaient servi, pour ainsi dire, de pères aux soldats, les avaient logés, chauffés, vêtus, et achevaient de manger avec eux leur dernier morceau de pain. « Nous devons, disait Lévis, par cette entreprise audacieuse, marquer notre reconnaissance à la colonie qui nous nourrit depuis le temps que nous
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y sommes. Les habitants ont reçu les soldats comme leurs enfants, et nous ne pouvons que nous louer de l'amitié et de l'attachement que nous avons reçu de tous les Canadiens. »
Le général n'avait pas voulu reconnaître seulement par des paroles cet admirable dévouement ; il n'avait rien omis pour réparer les torts qu'on avait eus envers les colons. Les ordres les plus sévères avaient été donnés pour mettre fin aux duretés dont Vaudreuil s'était tant de fois plaint inutilement. « Il sera défendu, disait une des instructions, de maltraitez les miliciens en paroles ou autrement. » Et aux chefs de bataillons Lévis recommandait de se concilier les capitaines de milices, d'agir de concert avec eux, de « traiter avec douceur les habitants. Vous savez qu'on nous accuse d'agir avec trop de sévérité envers eux; il est essentiel de les bien traiter et qu'ils vivent en bonne intelligence avec nos troupes ».
Ces procédés avaient gagné à Lévis le cœur de tous les Canadiens ; il ne faut pas chercher ailleurs lexplication du prodige de cette campagne, je veux dire l'éclatante revanche du 28 avril.
Lévis s'était cru assez sûr du dévouement des soldats et des miliciens pour ne leur rien cacher de ce qu'ils auraient à soufirir.
« Je vous prie, écrivait-il aux officiers, de les prévenir qu'ils doivent s'attendre à faire une campagne. dure. Je ne vois la subsistance bien assurée qu'en pain, et lorsque nous serons devant Québec, nous ne mangerons, soit en cheval ou en bœuf, que la viande que nous pourrons avoir. »
Il faut lire les réponses de Lévis aux demandes de
l'armée pour se rendre compte du dénuement incroyable de toutes choses dans lequel elle se trouvait.
Les milices, sans autre uniforme que leur costume d'habitants, n'avaient vour armes que des fusils de chasse sans baïonnettes ; on les remplaça par des couteaux dont la poignée s’adaptait au bout du canon. L'insuffisance des munitions de guerre n'était pas moins grande. Après avoir recueilli tout ce qui en restait dans les différents postes, on ne trouva pour la campagne que trois cent douze boulets et deux cent mille livres de poudre. C'est avec de pareils moyens que Lévis osait entreprendre de battre l’armée victorieuse de Murray et de ressaisir Québec. Depuis la fin de la dernière campagne, 1l avait emplcyé les ouvriers des environs de Montréal à faire des outils, des affüts de canon et jusqu'aux ustensiles de cuisine qui manquaient à l'armée. Dans l'impossibilité où l'on était de se procurer certains articles indispensables, on les fit voler dans Québec même, à la barbe des Anglais. Lévis avait été Fâme de toute cette organisation, et il n'avait eu qu'à se féliciter de Vaudreuil, qui avait concouru dans tous ses plans avec une entière volonté. Le gouverneur avait réussi à entretenir dans Québec des espions qui l'informaient de l'état de la garnison et de ce qui se passait dans la ville. [l'savait que le scorbut y faisait de grands ravages, surtout parmi les soldats. Six ou sept cents morts avaient été ensevelis dans les bancs de neige, en attendant que le soleil du printemps eût dégelé la terre et permis de les inhumer. Certains rapports invraisemblables disaient que plus de la moitié de la garnison était sur la liste des invalides, et qu'il n'y
avait plus que deux mille hommes en état de porter les armes. La vérité était que Murray pouvait encore amener sur le champ de bataille quatre mille huit cents hommes, qui, tout l'hiver, mieux favorisés que les habitants du pays, avaient eu des vivres, sinon frais, du moins en abondance. Sur le reste de la garnison, il y en avait encore un bon nombre qui n'étaient que légèrement indisposés.
À Sorel, le vaillant capitaine Vauquelin, resté à la garde des deux frégates du roi, l'Atalante et la Pomone, achevait le chargement des munitions de guerre et se préparait à faire voile au premier signal.
Chaque fois que le chevalier sortait du château du gouverneur où siégeait le conseil, il s’arrêtait sur la terrasse donnant sur le fleuve et examinait le travail des eaux sur le pont de glace, dont il aurait voulu bâter le départ. L'énorme cuirasse blanche soulevée par le gonflement du fleuve géant s’ouvrait en larges crevasses, qui se transformaient en lacs agités sur lesquels s’entrechoquaient, comme des murs éboulés, d'innombrables banquises. Enfin, le 15 avril, la navigation fut ouverte devant Montréal. Le même jour, deux transports, un bâtiment armé en flûte, {a Marie, et une goélette, destinés à être convoyés par les frégates de Vauquelin, furent mis à flot, chargés des équipements et d'une partie des munitions. Un petit corps de cavalerie, parti sur deux divisions le 14 et le 15, était déjà en route pour Jacques-Cartier. Il ne se composait que de deux cents hommes, montés sur les meilleurs chevaux qui avaient pu être rassemblés dans l’île de Montréal. Le 17, tous les chefs de bataillon avaient en main l'ordre de marche du général,
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