‹ Montcalm et Lévis [microforme]Chapitre 23 sur 26 · SERRE · texte numérisé non relu

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leur enjoignant de s’embarquer le dimanche 20 au matin, avec leurs troupes, sur les bateaux qu'ils trouveraient au rivage, vis-à-vis leurs cantonnements. « Je vous prie, recommandait Lévis, de tenir la main à ce que les habitants emportent des fusils en état, les munitions qu'ils auront, des marmites et ustensiles, ainsi qu'il leur en est ordonné, et des vêtements, ne devant rien espérer des magasins, qui sont dépourvus de tout. Il faut avoir attention qu'on mette quelques plantes ou écorces sous les vivres pour empêcher que les bateaux qui feraient eau ne les gâtent, et ordonner aussi qu'ils soient couverts avec les tentes ; car il n’est point de cas qui puissent leur procurer d’autres vivres avant l'expiration des huit jours. J'espère que vous ne négligerez rien pour accélérer notre départ et prendre toutes les précautions pour qu’on ne fasse aucun tort aux habitants dans notre route. »

M. de Lapause, major général des logis de l’armée, partit en avant avec l'ingénieur Desandrouins pour préparer le campement des troupes à la Pointe-aux- Trembles.

La flottille de bateaux, peu nombreuse en partant de Montréal, se grossit à mesure qu'elle approchait du lac Saint-Pierre. A la Chenaie elle fit sa jonction avec celle qui amenait la Sarre, et à Verchères avec les berges conduisant Guyenne. Les deux bataillons de Berry, cantonnés plus bas, défilèrent à l'avant-garde. Un bon nombre de canots d’écorce, portant deux cent soixante-dix-huit sauvages, glissaient à travers les lourdes embarcations avec leur prestesse accoutumée. Les deux frégates, les transports et quelques autres petits vaisseaux suivaient à peu de distance. Le chiffre

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total de l’armée, y compris les sauvages et la cavalerie, qui descendaient par terre, s'élevait à six mille neuf cent dix hommes, répartis en cinq brigades et onze bataillons, moitié troupes régulières, moitié milices; celles-ci presque toutes incorporées dans les régimenis.

Lévis espérait recruter une partie des habitants du gouvernement de Québec après qu'il aurait investi la place ; « mais, observe-t-il, ces miliciens ne pourraient servir qu en qualité de pionniers, ayant été désarmés par les Anglais. » Il était autorisé par Vaudreuil à les forcer de rentrer dans les rangs « sous peine de la vie », s'ils n'étaient amenés par les motifs de religion et de patriotisme.

Le général se déroba un moment pour écrire à Bougainville, qui venait de remplacer Lusignan à l’île aux Noix.

« L'armée, disait-il, s’est mise en mouvement aujourd'hui. M. de Bourlamaque part dans le moment, et je partirai demain matin. Les prières sont pour nous. Dieu veuille qu'elles soient exaucées ! Monsieur l'évêque a fait un beau mandement. »

ME: de Pontbriand et son clergé avaient, en effet, poussé le peuple à: l'expédition comme à une croisade. Les chaires de toutes les églises avaient retenti de prières et de prédications. L'évèque de Québec, qui n'avait plus que deux mois à vivre, s'était arraché de son lit pour faire un appel suprême à ses ouailles. Sa parole avait été entendue.

Le fleuve, qui coulait à pleins bords, emportait rapidement la longue procession de bateaux chargés, à couler bas, de leur population armée et accoutrée

de toutes façons. Des troupiers, à moitié vêtus en paysans, se pressaient à côté des grenadiers en capotes régulières, à larges ceinturons ; des officiers galonnés, toujours élégants sous leurs chapeaux à plumet flétri, coudoyaient l'étoffe grise de l'habitant en casque de fourrure.

Les vastes plaines des environs de Montréal, à peine découvertes, avaient encore l'aspect triste et fatigué de l'hiver. D'énormes glaçons, se détachant des deux rives, parsemaient le fleuve d'ilots blancs : les uns échoués, les autres entraînés par le courant. Les miliciens des paroisses devant lesquelles passaient les bateaux faisaient des signaux ou échangeaient qu'lques paroles avec leurs familles, accourues au bord de l'eau pour les reconnaitre et leur dire adieu.

La flottille traversa le lac Saint-Pierre et vint camper entre les.paroisses de la Pérade et Deschambault.

Toute la journée du 23, un fort vent de nord-est, accompagné de pluie, arrêta l’armée. « M. le chevalier de Lévis nous a fait dire de n'arriver que demain à la Pointe-aux-Trembles. » On y aborda au coucher du soleil. « Les régiments ont eu beaucoup de peine à tirer leurs bateaux à terre, à cause des glaces. » Les frégates, les transports et le canot monté par Lévis les avaient précédés de quelques heures. Le général fit camper les troupes autour de l'église et débarquer trois pièces de campagne qui devaient suivre par terre. L'armée arrivait au terme de son rude voyage. Elle avait été exposée pendant plus de cinquante lieues au froid humide de cette saison, plus pénétrant encore sur les eaux du fleuve. Grelottant tout le jour dans les embarcations, elle n'avait pour se désaltérer que

de l'eau froide, et pour se nourrir qu'une maigre ration de viande salée; mais elle supportait sans murmure toutes ces souffrances, que le général et l'offi-

cier partageaient avec le soldat.

e Le soleil matinal du 25 avril éclaira toute l'armée réunie sur la « terre de l'église ». L'ennemi était e proche; on le supposait au cap Rouge, où il pouvait LÉ disputer le passage de la rivière. Il avait menacé les x habitants de Saint-Augustin de brûler toutes leurs 1s habitations. Les troupes ‘eçurent des munitions et du i- pain pour un jour. Des découvreurs canadiens et saues vages, détachés en avant. éclairaient la marche. Le es lendemain samedi, à 8 heures du matin, malgré le au vent de nord-est, toutes les embarcations furent remises à flot et firent route pour Saint-Augustin, où elles m- accostèrent avant midi. La saison était moins avancée alt. ici qu'à Montréal; le pont de glace, devant Québec, ist, n'était parti que depuis trois jours, et d'immenses a- remparts adhéraient encore aux rivages. [Il fallut tirer in à grand’peine les bateaux très loin sur la grève, afin der qu'ils ne fussent pas emportés avec les bordages les ine jours de grande marée. La difficulté de débarquer le es long des hautes falaises, qui pouvaient facilement VIS être défendues par les ennemis, ne permettait pas de fit continuer plus loin la navigation Deux hommes furent er laissés à la garde de chaque bateau. Les approches

de Québec allaient être faites par terre. C'était, par la route qu’on allait suivre, une marche de six lieues par des chemins impraticables. Les obstacles qui, l’été précédent, avaient arrêté Wolfe au cap Rouge se présentaient aujourd’hui devant le général français. Persuadé que l'embouchure de la rivière était gardée, il

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résolut de tenter le passage à deux 1ieues plus haut, Pendant que l'armée recevait une distribution de cartouches et trois jours de vivres, Bourlamaque, avec une avant-garde composée des grenadiers, des sauvage et d’un détachement de l'artillerie, eut ordre d'aller rétablir les ponts détruits par les Anglais. L’entreprise ne pouvait être confiée à une plus forte main. À 2 heures de relevée, deux ponts de piétons étaient construits, et Lévis, prévenu, mettait son armée en marche. Le vent du nord-est, qui soufflait depuis le matin, avait tourné à la tempête et fut bientôt suivi d’une pluie glaciale, accompagnée d’éclairs et de tonnerre. Les soldats, trempés jusqu'aux os, faisaient face au vent et à l'orage, les pieds dans une boue épaisse, mêlée de neige. Les officiers, à pied comme les simples fantassins, donnaient l’exemple du courage et de la bonne humeur.

Lévis, qui venait d'apprendre que les Anglais avaient abandonné les postes qu'ils occupaient à Lorette pour se retirer à Sainte-Foye, fit dire à Bourlamaque de traverser la rivière et de s'emparer des postes et des maisons qui couvraient le passage.

« On parvint, raconte Lévis lui-même, à faire passer avant la nuit une brigade, qui occupa les postes des grenadiers; et M. de Bourlamaque eut ordre de se porter en avant le plus qu'il le pourrait, sans cependant se compromettre, Jusqu'à ce qu'il eût avis que l’armée était en marche. Eu conséquence, il franchit les marais de la Suète, dont les ennemis auraient pu avec avantage nous retarder le passage, et fut prendre poste dans des maisons, à un quart de lieue des hauteurs de Sainte-Foye, où étaient les ennemis. M. le

chevalier de Lévis fit avancer les brigades à mesure qu'elles avaient traversé, pour le soutenir, s'y porta de sa personne et y passa la nuit, ayant ordonné au sieur de Lapause de venir l'avertir dès que toute l'armée aurait passé les marais.

« Il fit une nuit des plus affreuses, un orage et un froid terribles, ce qui fit beaucoup souffrir l'armée, qui.ne put finir de passer que bien avant dans la nuit. Les ponts s'étant rompus, les soldats passaient dans l’eau. Les ouvriers avaient peine à les réparer dans l'obscurité, et sans les éclairs on eût été forcé de s'arrêter, »

« Les troupes étaient dans un état pitoyable?. » La tempête qu'elles venaient d'affronter était une des plus formidables qu'on eût vues depuis plusieurs années. Le craquement des maisons faisait craindre qu'elles ne fussent renversées. Le vent ne s’apaisa que pour faire place à un froid plus vif et une pluie mêlée de grêle.

Le général Murray était mieux instruit des mouvements de l'armée française que ne le pensait Lévis. Les rumeurs d’abord vagues d’une attaque contre Québec avaient pris de la consistance dans le cours de l'hiver, et s'étaient changées en certitude à l'approche du printemps. Vers Ia mi-avril, trois déserteurs français, appartenant à l’armée régulière, puis

un sergent. des grenadiers, assurèrent que toutes les forces de la colonie seraient avant peu sous les murs de Québec. Le 21, à 10 heures du matin, le gouver-

1 Journal de Lévis, p. 260.

8 Leltre à Vaudreuil, p. 292.

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