‹ Montcalm et Lévis [microforme]Chapitre 5 sur 26 · PES TS · texte numérisé non relu

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et ses complices, et détourner de sa tête l'orage qui s’amoncelait sur eux à Versailles.

Bougainville acceptait en apparence ce double rôle; mais en réalité 1l allait se faire l’avocat de son ami Montcalm. Vaudreuil, en annonçant sa mission à M. de Massiac, disait à ce ministre : « Dans la vue de condescendre aux désirs de M. le marquis de Montcalm et de me servir de toutes les voies pour maintenir l'union avec lui, j'ai accordé à MM. Doreil et Bougainville une lettre de créance; mais je dois avoir l'honneur de vous observer, monseigneur, que ces messieurs ne connaissent point assez parfaitement la colonie et ses vrais intérêts pour pouvoir avoir l'honneur de vous en parler pertinemment. Vous pourrez cependant, monseigneur, être persuadé que, sous quelque couleur qu'ils vous dépeignent notre situation, ils ne pourront assez vous exprimer combien elle est triste et à tous égards critique, par le manque d'hommes, de vivrès et de munitions de toute espèce.

« Je dois d’ailleurs, monseigneur, vous prévenir que ces messieurs, étant créatures de M. de Montcalm, abondent entièrement dans ses sentiments. Je m'attends qu'ils tâcheront d’éteindre, ou du moins de diminuer les actions de la colonie, dans l'unique vue d'attribuer aux troupes de terre tous les avantages que nous avons eus sur l'ennemi. »

Dans la lettre de créance remise à Bougainville lui-même, Vaudreuil taisait toute réserve : « La situation actuelle de la colonie m'ayant paru exiger que j'envoyasse un officier capable d’en bien représenter toutes les circonstances, j'ai choisi, de concert avec

M. le marquis de Montcalm, M. Bougainville, aidemaréchal des logis de cette armée... Il est à tous égards plus en état que personne de remplir cet objet. »

« Quant à M. Doreil, tout le monde l'aime ici, n disait le gouverneur en lui prodiguant les mêmes éloges.

« Je suis parti, écrivait Bougainville, le 3 novembre de Montréal, dans un bateau conduisant cinq officiers anglais à Québec, où je suis arrivé le 6 au soir, après avoir fait naufrage au-dessous des Écureuils. J'y ai passé la nuit, échoué au large sur une roche élevée de plus de six pieds au-dessus de l’eau à marée basse. J'ai été contraint d'abandonner le bateau que la haute mer a brisé, et de gagner la côte au point du jour, faisant plus de trois quarts de lieue dans l’eau, attendu que la mer commençait à monter. Il y avait déjà des bordages de glace... Quel pays! quel voyage! il faut être citoyen! »

Bougainville, retardé par les dernières dépêches du gouverneur, n'avait pu faire voile que le 12 novembre. Malgré son extrême impatience de revoir la France, les jours d'attente qu'il avait dû passer à Québec ne lui avaient pas paru trop longs, grâce aux prévenances dont il était entouré chez son cousin de Vienne : « Lui, sa femme et sa belle-fille m'ont gâté en me donnant trop mes aises, écrivait-il auparavant. Il est fort bien ici : sa maison est une des plus jolies et des mieux meublées de Québec. » En même temps que Bougainville, était parti, sur la

Lettre de Bougainville à son frère, 4 juin 1756

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flûte l’Outarde, Doreil, accompagné de MM. de La Bretèche et de Carlan, officiers blessés à la bataille de Carillon. k

Dans les dernières notes tracées par Bougainville sur son carnet avant son départ, il semble avoir emprunté le fouet de Juvénal pour flageller les ennemis intérieurs du Canada, plus fatals à ce pays que ceux du dehors.

« .… Malgré l'exigencé d’un péril extrème, dit-il,

au lieu de composer les convois des articles relatifs à la défense de la frontière, la Grande Société, plus

puissante que le gouverneur Bénéraks fait passer de préférence à Niagara et à: Toronto les ofjets nécessaires à son commerce. Tout le monde le voit "he sait; le cri est général. Qu'importe à ces concussionnaires qui se jouent de l'autorité? Séparés du trône par un intervalle de quinze cents lieues, sûrs jusqu’à présent de l'impunité, parce qu'ils avaient osé se faire des complices jusque dans le sanctuaire de la suprême puissance, ils ont accoutumé le commerce, les particuliers, le peuple, à tort voir, à tout souffrir, à être l'instrument de leur fortune. Depuis dix ans, le pays a changé de face. Avant ce temps on y était heureux, parce qu'avec peu on avait en abondance toutes les choses nécessaires à la vie; on ne désirait pas d’être riche, on n'avait pas même l'idée des richesses ; personne n'était pauvre.

« Verrès arrive; en construisant l'édifice d’une fortune immense, il associe à ses rapines quelques gens nécessaires à ses vues ou à ses plaisirs. La masse d'argent augmente, et conséquemment le prix des denrées dans la colonie. Le simplicité premières

rougit d'abord, parce qu'elle trouve à se comparer avec un superflu plus recherché ; le luxe s'introduit, et avec lui la, corruption des mœurs et des sentiments, l'avarice, l’avidité, l'esprit de rapine. Le moyen de faire sa cour est de paraître désirer de faire fortune. La délicatesse sur les moyens est publiquement bafouée, traitée de.sottise. L'exemple du chef produit son effet ordinaire, c’est-à-dire beaucoup d'imitateurs. Tout le monde veut commercer; les états sont confondus; le commerce, écrasé par les privilèges exclusifs et par les privilégiés tout-puissants, gémit, se plaint; mais sa voix impuissante, étouffée, ne peut se faire entendre. Il faut qu'il subisse une loi qui va l’anéantir... La concussion a levé le masque; elle ne connaît plus de bornes. Les entreprises augmentent, se multiplient; une société seule absorbe tout le commerce intérieur, extérieur, toute la substance du pays qu'elle dévore. Elle se joue de la vie des hommes. Les habitants, écrasés par des travaux excessifs, consomment en pure perte pour eux leurs forces, leur temps, leur jeunesse. L'agriculture languit, la population diminue, la guerre survient, et c'est la Grande Société qui, par des attentats utiles à ses intérêts seuls, fournit aux vues ambitieuses des Anglais le prétexte d'en allumer le flambeau. Une colonie épuisée n'en peut soutenir la fatigue et les frais. R

« Les concussionnaires seuls ne se lassent point. Le péril du Canada, qui devient celui de l'État, ne change rien à leur système. Cette terre desséchée ne peut plus rien fournir à leur avidité. Eh bien! c’est aux richesses de l'État même qu'ils en veulent. Tout

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est mis en œuvre peur voler le roi; des moyens auxquels on ne peut donner de noms, parce que jusqu’à ce jour on n'en a pas eu l’idée. Enfin, chose inouïe, cette Société, juge et partie, se rend munitionnaire général ; c’est elle-même qui fait son prix. On trafique notre subsistance, notre vie. N'y a-t-il donc aucun remède à ce mal qui est extrême? et faudra-t-1l qu'un seul homme épuise les finances de la France, insulte à nos dangers et à notre misère, et compromette la gloire de la nation? »

À la veille de quitter Carillon, Montcalm épanchait dans son Journal les mêmes imprécations. Le peuple, l'armée, officiers et soldats, n'étaient pas moins exaspérés que Moncalm, sans pouvoir plus que lui trouver de remède au mal.

Pour arrêter le torrent des abus, 1l aurait fallu ici une main de fer, fortement appuyée par le roi et ses ministres. Mais que pouvait le faible Vaudreuil contre le tout-puissant Bigot, soutenu par ses parents, à la cour, par M"° de Pompadour elle-même?

Vaudreuil était obsédé et compromis par certains membres de sa propre famille. Son frère Rigaud, propriétaire du poste de la Baie-Verte, avait présenté à lui seul à l’intendance (1758) pour cinq cent mille livres de certificats de dépenses. Vaudreuil n'avait voulu signer cette année que pour cent mille écus de certificats. Montcalm, en rendant ce témoignage au gouverneur, lui lâche à la fin la flèche du Parthe : « Il se laissera gagner. »

Quand Vaudreuil apprenait les accusations que portait contre lui Montcalm, parce qu'il n’extirpait pas ces abus, il répondait : « Que n'arrête-t-il lui-

même le jeu effroyable auquel se livrent les officiers de son armée? » Si Vaudreuil ne fut pas enveloppé dans la condamnation qui frappa les plus grands coupables à leur retour en France, c'est que, comme Montcalm, il était resté pauvre au milieu de cette course effrénée à la fortune.

À Carillon, l’activité de l'armée ne s'était pas ralentie jusqu'à la levée du camp. Les courses à l'ennemi n'avaient pas fait trêve. Aux yeux des Anglais, le camp de Carillon devait ressembler à un de ces nids de guëêpes assaïlli, dont les essaims exaspérés partent comme la foudre et vont piquer leurs dards de tous côtés. La seule énumération des partis lancés à la fin de la campagne est fabuleuse. Durant les trois dernières semaines d'octobre seulement, on compte l'expédition de M. de Langy au fond du

. lac Champlain; celle des sauvages domiciliés sur le

corps de Bradstreet; celle de M. de Saint-Rome par le nord du lac George; celle d'Hotchig, le fameux chef népissing, qui va faire un prisonnier sous les murs même d'Albany ; celle de M. de Florimond, qui surprend les trainards de l’armée d’Abercromby en retraite; celle de M. Marin vers le Massachusetts ; celle de M. de Charly sur le camp déserté de William- Henry ; celle de M. de Lapause pour en trouver les caches et en ramener les provisions et les munitions qu'on y avait découvertes.

« Il ne fera pas bon sous la toile dans un mois, »

écrivait le 29 septembre M. Le Mercier au chevalier de Lévis. L'armée de Carillon y était encore la veille

de la Toussaint. Il était tombé de la neige dès le & octobre, ‘et l'hiver ‘s’annonçait précoce. Sous les

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