SCENE VI
(MONTCALM, puis NATT1ER suivi de POU GAINVILLE, par la droite. Il traverse la scène et vient frapper au cabaret. L'hôtelier paraît.)
HOTELIER (saluant) Au service de vos Seigneuries.
NATTIER.— A quelle heure part le coche pour Paris ?
HOTELIER. -Il partait dans une heure, mais il ne part plus.
NATTIER ( Bourgainvilîe remonte au fond).— Qu'est-ce à dire?...
HOTELIER.— Depuis que les raccoleurs du roi sont ici, nous ne pouvons plus garder de postillons; alors
NATTIER.— Allons, allons, je la connais cette histoire, mais je vous avertis que je ne me soucis pas de loger dans votre colombier. Vous allez desuite trouver des cochers pour la poste. ( il happe la table avec sa canne.) Allons à l'œuvre.
HOTELIER ( vient un peu à lui ) .—Mais ce n'est pas une histoire, Monseigneur. Demandez je vous prie, à ce gentilhomme qui surveille le recrutement (bas) seulement, je vous préviens, il a la tête près du bonnet.
NATTIER.— Ah! ... ( regardant Montcalm ) mais non je ne me trompe pas, Monsieur le Marquis de Saint Véran! ...
MONTCALM (vivement se lève et vient à lui ) — Nattier! Ah! mon cher maître, vous ici? Ah! par exemple, voilà une bonne rencontre... Mais que fait l'illustre peintre des belles dames de Versailles dans cet horrible trou?... (ils se donnent la maiii. )
NATTIER. — J'arrive de Londres aù m'avait appelé la duchesse de Warwick pour le portrait de sa fille... Sa Majesté ne se doutait pas du mauvais service qu'elle me rendait en me recommandant à cette duchesse. Mais vous arrivez de Paris, heureux mortel!. Vite, des nouvelles... Hola! ... hôtelier du vin de France, le meilleur que le Dauphin blanc possède. Je veux oublier la rubiconde duchesse, le pays de brume et de bière et cette horrible traversée surtout, sur un Côtier Norvégien ( ils s'installent, l'aubergiste apporte une bouteille et ressort aussitôt)
MONTCALM.— Ce bel enfant vous appartient?...
NATTIKR.— Viens ici petit... Marquis, je vous présente le iils de mon grand ami de Bougainville, notaire Roval, échevin de Paris... C'est un futur savant qui connaît déjà l'anglais, qui aime les militaires. C'est pour cela sans doute que son père désire en faire un avocat... ( riant ) Il m'a accompagné là-bas. . .
MONTCALM —Ah! et que penre/.-vous des soldats anglais? vous avez dû en voir.
BOUGAINVILLE.— Ils sont très beaux, très
grands, très rouges tenez rouées comme des
homards Oh! ils ont de beaux fusils, plus
beaux que ceux de iv>s soldats
MONTCALM.— Ah! bah! vraiment (riant) et pouruuoi cela?...
BOUGAINVILLE. — D'abord le calibre est plus fort... Ils portent une grosse balle et ils ont des baguettes en acier... C'est plus lourd à porter mais ça ne casse pas, et charge beaucoup plus vite, ne crove/.-vous pas?...
MONTCALM ( surpris il lui donne une petite tape d'amitié). — Il a raison parbleu!... (L'enfant remonte) Voilà une observation très juste et à laquelle notre représentant en Angleterre n'a sans doute jamais songé... ( il vient à la table, à Nattier. ) Cet entant ira loin...
NATTIER.— N'est -ce pas?... ( Bougainville s'éloigne et regarde la mer. ) A votre santé et t.u succès de votre campagne en Italie. ( Ils trinquent . )
MONTCALM. A votre prochain portrait de la royale favorite, Mme la Comtesse de Tournelles. . .
NATTIER ( surplis.— Mme la Marquise de Vintimille serait-elle en disgrâce?...
MONTCALM — Morte à Versailles, il v a trois semaines, en donnant naissance à un fils...
NATTIER ( surpris ) .—Que dites-vous? Je suis confondu... Et le roi?... et l'enfant?...
MONTCALM.— Le roi a versé les larmes les plus sincères de sa vie, dit-on mais...
NATTIER.— Mais la Comtesse de Tournelles est bien belle!... Ali! décidément, la préférence de sa Majesté pour la famille de Maillv n'a d'égal que le nombre et la fidélité de ses membres lorsqu'il s'agit des plaisirs du roi... Voilà une triste nouvelle, pauvre Marquise, moite à vingt-deux ans... Son esprit rare, l'empire réel qu'elle avait sur le roi faisait un l'eu oublier le dévergondage de ses sœurs... l'entant vit-il?...
MONTCALM. — Il est rumeur à Paris qu'il a été confié à la garde de Mme de Maillv malgré les protestations du jeune Marquis de Vintimille dont le nom servait à masquer cette faiblesse rovale.
NATTIER— Encore un légitimé, peut-être?
MONTCALM (se lève et dégage à droite ) .—Fi donc!... les temps sont changés...
NATTIER ( se lève ) .—Allons, il me tarde de revoir mon beau Paris... Il y aura de nouveaux portraits à peindre...
( roulement de tambour en coulisse, fond droite MONTCALM ( à la table où il réunit ses papiers ) . — Le général de la Farre m'attend à Lillebonne... J'ai d'excellents chevaux et la route est belle...
NATTIER.— Mille grâces, Marq.uis. Vous me rendez un réel service, (bruit de voix, on entend battre le tambour et le bruit des pas en cadence clameurs. )
BOUGAINVILLE ( regardant dans la coulisse à droite). — Venez voir, Messieurs, quelle étrange troupe...