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En dehors de l’incurie du gouvernement et du coupable abandon dans lequel il laissait le Canada, deux fléaux devaient fatalement en amener la perte : la famine et les prévarications de l'intendant et de ses complices.
Les milices, appelées aux armées, laissaient les champs sans culture; les récoltes manquaient et il fallait attendre des vivres de France pour nourrir les soldats et la masse de la population réduite à la plus
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affreuse détresse. Plusieurs milliers d'Acadiens, fuyant la proscription anglaise, avaient cherché un refuge au Canada. Tout y faisait défaut pour les rccevoir, et ces malheureux, déjà décimés par les fatigues et les maladies dans leur fuite à travers les forêts désertes, eurent à souffrir les plus grandes privations. On les nourrit avec de la viande de cheval et de la morue sèche. Trop affaiblis pour résister au mal, ils succombèrent en grand nombre aux atteintes de la petite vérole qui sévissait à l’état épidémique. La maladie s'étendit aux tribus sauvages parmi lesquelles elle fit d'effroyables ravages; les Abénaquis,
si braves et si fidèles, furent presque entièrement | anéantis par le fléau. |
Les récoltes manquant, les vivres trouvées à Chouaguen servirent à alimenter les postes de Frontenac, de | Niagara et de l'Ohio, qu'il aurait été impossible do ravitailler autrement. À Québec, à Montréal, aux ,
Trois-Rivières, l'intendant fut obligé, pour nourrir la population, de lui faire distribuer du pain chez les
boulangers auxquels il livrait de la farine provenant des magasins du roi. « Les habitants, mourant de ' faim, accouraient en foule et se l’arrachaient à la dis- | tribution. » (Garneau.) À Québec même, la ration de l chaque habitant finit par être réduite à 120 grammes F par jour. t Quant à l’armée, les soldats recevaient encore une b livre et demie de pain et de la viande de cheval; mais les souliers manquaient et la poudre faisait défaut. La « détresse était telle qu'au mois d'octobre 1757 le com- ( missaire des guerres, Doreil, écrivait au ministre ces | “ lignes véritablement navrantes : « Je n'ose pas dési- b rer les renforts si urgents en hommes, car on ne d pourra les nourrir! — Nous sommes, à l'égard des | v subsistances, dans la plus grande détresse depuis h
l'hiver. »
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Le gouverneur, l'intendant, Montcalm, Lévis, tous écrivirent en France pour dépeindre la situation dans laquelle on se débattait; tous insistèrent sur ce point que le succès de la prochaine campagne dépendrait surtout des subsistances qui seraient expédiées, et que sans cet envoi la colonie était exposée aux plus grands dangers.
Mais la Cour avait bien d'autres soucis que de secourir ces désespérés dont les plaintes l'importunaient et qui coûtaient trop cher au trésor : il s'agissait d'humilier le roi de Prusse qui osait se moquer de madame de Pompadour, et de donner des centaines de millions et tout le sang de nos soldats à l’Autrichienne Marie-Thérèse, la grande amie de la maitresse du roi. Quant à ceux qui, malgré tout, défendaient au loin l'honneur de la France, mille ou douze cents recrues el quelques navires chargés de farine suffisaient,
Si, encore, les secours dérisoires envoyés de France étaient parvenus à destination et avaient été utilisés au mieux des intérêts de la colonie! Mais il s'était formé un monstrueux syndicat de convoitises et d’appétits dont le chef occulte n'était autre que l'intendant lui-même, l'infâme Bigot, le second de M. de Vaudreuil dont l'incroyable faiblesse tolérait (ous les abus, tous les crimes, et il n'en était pas de plus abominable que d’affamer un peuple pour s'enrichir à millions.
Bigot, proche parent du marquis de Puysieulx et du maréchal d’Estrées, était d'autant plus dangereux que, très appuyé auprès d'une Cour que les pires corruptions déshonoraient elle-même, il était assez habile pour masquer ses agissements et avait trouvé des appuis et des complices dans l'entourage du gouverneur. D'un caractère dur et hautain avec les faibles, il était en affaires d'une souplesse et d’une finesse extrèmes. Aimant le jeu, très fastueux, il dépensait en
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orgies, avec la même facilité qu'il les gagnait, les sommes énormes que lui rapportaient ses ténébreuses spéculations.
Grâce à ses manœuvres et à sa fortune, il avait l monopolisé, sous le couvert d'une société, tout le US commerce de la colonie, toutes les fournitures de vial vres et d'outils à l'armée, les transports pour la guerre, les bois de chauffage et les travaux publics. Toute la finance, comme intendant, était dans ses mains; il agissait sans contrôle, sans surveillance, et usait à ce point de vue d’une autorité presque despotique, changeant le nom des dépenses, leur objet, leur quantité, concluant des marchés factices, étendant ses opérations sur toutes les livraisons possibles, et volant sur tout. [l faisait enlever par la force, au nom du roi, les grains et les bestiaux chez les malheureux habitants des campagnes, les leur payait à vil prix, et en opérait la revente, par la société, à des laux fabuleux. Le pain, qui lui revenait ainsi à trois sous la livre, était livré au public à vingt et trente sous; la viande, qui lui en coûtait six, n'était cédée que de quarante à soixante sous. Les vivres distribués aux soldats étaient comptés et payés quatre fois plus qu'ils ne valaient, On alla jusqu’à faire solder, comme achetés, ceux qui étaient livrés, au nom du roi, au munitionnaire |
Les principaux associés de Bigot dans son œuvre malfaisante étaient un nommé Cadet, de boucher devenu munitionnaire général, homme ignorant, cruel et fourbe; Varin, commissaire ordonnateur de la marine à Montréal; Hugues Péan, aide-major à Québec; Le Mercier, de simple soldat devenu maitre d'école à Beauport, ensuite cadet-officier de milices, et enfin commandant de l'artillerie, créature de Vaudreuil sur lequel il avait, disait-on, une grande influence; des commis marchands comme Corpron et Maurin; Bré-
ard, contrôleur de la marine; d'Estèbe, garde des magasins à Québec, qui rentra en France avec une fortune de près d’un million; Perrault, cultivateur, puis aubergiste, secrétaire du gouverneur et major général des milices; et bien d'autres dont les déprédations étaient couvertes par l'intendant tant qu'elles ne heur-
laient pas ses propres intérêts.
Toute la correspondance du Canada est remplie d'accusations contre cette bande; ses malversations, ses rapines sont signalées à l'envi par Montcalm, par Lévis, par Bougainville, comme par le commissaire des guerres Doreil et tous les honnètes gens.
« Je ne blàäme pas seulement le munitionnaire, écrivait Doreil; il y aurait tant de choses à dire là-dessus que je prends, par prudence, le parti de me taire. Je œémis de voir une colonie si intéressante et les troupes qui la défendent exposées, par la cupidité de certaines personnes, à mourir de faim et de misère. » (22 octobre 1757.)
Trois jours après, dans une autre lettre chiffrée adressée au ministre, après avoir rappelé la famine qui désolait le Canada, l'épidémie apportée par les recrues nouvellement débarquées, il revenait sur les agissements de Bigot et terminait en ces termes : «Jen ‘aspire qu'au moment heureux où, avec la permission du roi, je pourrai repasser en France ct n'ètre plus spectateur inutile de choses aussimonstrueuses que celles qui se passent sous nos yeux. M. de Moras, ministre de la Marine, ignore la véritable cause de notre triste situation; il ne convient ni à M. de Montcalm ni à moi de tenter de l'en instruire, d'autant plus que nos représentations ne parviendraient probablement pas jusqu’à lui. »
Plus tard, il écrivait encore au sujet de Péan : « Il est attaché à la partie des subsistances. — Il a fait une fortune si rapide qu'on lui donne deux millions. — Re-
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gardez-le comme une des premières causes de la mauvaise administration et de la perte de ce malheureux pays. »
Montcalm, dans une dépêche du 4 novembre 1757 au ministre de la Guerre, déplore que Bigot ait acheté beaucoup de vin et d’eau-de-vie, et peu de farine, parce qu'il y avait plus à gagner sur la boisson; « mais, ajoute-t-il, couvrons cette matière d'un voile épais, elle intéresserait peut-être les premières têtes d'ici, »
« Quel pays, écrivait-il à sa mère, tous les marauds y font fortune et tous les honnètes gens s'y ruinent! »
Enfin, le 12 avril 1759, il disait au ministre: « M. Bigot ne paraît occupé que de faire une grande fortune pour lui et ses adhérents et complaisants. L'avidité a gagné les officiers; gardes-magasins, commis qui sont vers la rivière St-Jean ou vers l'Ohio, auprès des sauvages dans les pays d'en haut font des fortunes étonnantes. Ce n'est que certificats faux admis; si les sauvages avaient le quart de ce qu'on dépense pour eux, le roi aurait tous ceux de l'Amérique, — L'envie de s'enrichir influe sur la guerre sans que M. de Vaudreuil s'en doute. Comment abandonner des positions qui servent de prétexte à faire des fortunes particulitres? Les transports sont donnés à des protégés. — On dit que ceux qui ont envahi le commerce sont de par le roi. A-t-il besoin d'achats de marchandises pour les sauvages, au lieu d'acheter de la première main on avertit un protégé qui achète à quelque prix que ce soit. De suite M. Bigot le fait porter aux magasins du roi en donnant 100 et même 150 % de bénéfice à des personnes qu'on a voulu favoriser. Faut-il faire marcher l'artillerie, faire des charrettes, des outils ? M. Mercier qui commande l'artillerie est entrepreneur sous d’autres noms. Cet homme, venu simple soldat il y a vingt ans, sera bientôt riche d'environ 6 ou 700.000 livres, peut-être un million, si cela dure. J'ai parlé
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| — 0 — souvent avec respect de ces dépenses à M. de Vaudreuil et à M. Bigot, chacun a rejeté la faute sur son collègue, »
Et Montcalm ajoutait cette réflexion d'une terrible portée : « Il paraît que tous se hâtent de faire leur for. tune avant la perte de la colonie, que plusieurs peutôtre désirent comme un voile impénétrable de leur conduite! »
Toutes ces plaintes si précises, ces accusations si accablantes n'eurent qu'un résultat, une lettre du ministre de la Marine à Bigot, dans laquelle il lui disait :
« On vous attribue directement d'avoir gêné le commerce dans le libre approvisionnement de la colonie, Le munitionnaire général s'est rendu maître de tout et donne à tout prix ce qu'ilveut. Vous avez vous-même fait acheter pour le compte du roi, de la seconde et troisième main, ce que vous auriez pu vous procurer de la première à moitié meilleur marché. Vous avez fait la fortune des personnes qui ont des relations avec vous, par les intérêts que vous avez fait prendre dans ces achats ou dans d’autres entreprises; vous tenez l'état le plus splendide et le plus grand jeu au milieu de la misère publique. Je vous prie de faire de très sérieuses réflexions sur la façon dont l'administration qui vous est confiée a été conduite jusqu'à présent, Cela est plus important que peut-être vous ne le pensez. »
Mais la Cour était loin, les ministres changeaient au gré de la favorite, le gouverneur dans son aveugle confiance écrivait à Paris pour justifier l'intendant, et les désordres continuèrent comme l'indiquait Mont- “alm jusqu'à la chute de la colonie, désirée par ces misérables « comme un voile impénétrable ».
Les agissements de Bigot avaient une autre conséquence, celle d'amener d'incessants tiraillements entre