LA TOLERANCE
pas l'y établir; quand elle y est établie, il faut la tolérer. Pour la détruire, si on le juge expédient, les moyens doux et insidieux sont les seuls efficaces, a II est plus sur d'attaquer une religion par la faveur, par les commodités de la vie, par l'espérance de la' fortune; non pas par ce qui avertit, mais par ce qui fait que l'on oublie; non pas par ce qui indigne, mais par ce qui jette dans la tiédeur, lorsque d'autres passions agissent sur nos âmes, et que celles (pie la religion inspire sont dans le silence. Règle générale : en fait de changement de religion, les invitations sont plus fortes que les peines. » Ainsi l'avait entendu Richelieu , grand machiavéliste en ces matières ; ainsi l'entendaient lés politiques qui, comme Saint- Simon, reprochaient à Louis XIV d'avoir gâté par sa violence et son orgueil l'œuvre de la patience et de la suggestion.
Quelques lecteurs seraient peut-être enclins à voir dans ce passage une pure ironie. Je crois qu'ils se tromperaient, et que Montesquieu dit bien ici tout ce qu'il pense. Une religion d'Etat, tempérée par l'indifférence du grand nombre et l'incrédulité de l'élite, lui semble préférable, au fond, à la concurrence des sectes. Il considère le clergé comme un ordre utile dans l'Etat; mais c'est un ordre que l'on doit contenir. L'Etat en doit limiter les richesses, qui sem- . blenl démesurées en France. Montesquieu s'effraye de I influence du clergé dans les affaires politiques, auxquelles, dit-il, le clergé n'entend rien. Quant aux moines, son mépris pour eux est invétéré, et il n'en Albert Sorel. — Montesquieu. 8
modère point l'expression. Il va jusqu'à les comparer quelque part aux conquérants, c'est-à-dire, selon ses sentiments, aux plus malfaisants des humains.
On ne l'en doit pas moins louer, et très amplement, d'avoir composé ces chapitres. C'était beaucoup déjà", au siècle où il vivait, de traiter publiquement ces cpiestions redoutables, comme un suje! de discussion et un article de politique. Il fallait autant de hardiesse pour en parler librement devant l'Eglise, que pour en parler respectueusement devant les libertins. Montesquieu s'élève, du premier coup, audessus de Voltaire, qui ne put jamais, en matière religieuse, séparer entièrement l'histoire de la polémiqué et la polémique de la facétie, « C'est, écrit Montesquieu à propos de Bayle, mal raisonner contre la religion, de rassembler dans un grand ouvrage une longue énumération des maux qu'elle a' produits, si l'on ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Si je voulais raconter tous les maux qu'ont produits dans le monde les lois civiles, la monarchie, le gouvernement républicain, je dirais des choses effroyables. »
Ces considérations sur les lois criminelles et sur la tolérance sont graves et austères. Pourquoi fautil qu'entraîné par on ne sait quelle aberration du goût, Montesquieu ait introduit dans ces beaux essais, en manière de divertissement et d'intermède, la plus inutile, la plus fade et la plus désobligeante des digressions? C'est le chapitre intitulé : Violation de la pudeur dans la répression des crimes; on pourrait ajouter : et dans VEsprit des lois.