‹ Montesquieu ÉconomisteChapitre 4 sur 9 · ANRT ME ANA AS A · texte numérisé non relu

ANRT ME ANA AS A

leur du lingot frappé qu'il possède, et il a conclu l'achat si la première luia paru supérieure ou égale à la seconde. Pour Montesquieu, au contraire, la personne qui achète fournit à l’autre, en lui donnant une pièce de monnaie, un objet qu'on est convenu de considérer comme tenant lieu de marchandise; c'est un bou pour une certaine quantité de marchandises, bon qui est réputé souscrit non pas seulement par l'acheteur, mais par tous les individus composant la société.

Nous avons vu quelles conséquences Montesquieu tirait de sa théorie, en ce qui concerne l'hypothèse d'une augmentation du numéraire : pour lui, la masse d’or et d'argent existant dans le monde est la représentation de la masse des denrées et marchandises, de telle sorte que chaque denrée ou marchandise prise en particulier peut être comparée à une certaine portion de la masse entière de l'or et de l'argent. — J.-B. Say déclare cette affirmation manifestement erronée : il est constant, ditil, que la quantité de marchandises existant en France à la fin du XVIII: siècle, par exemple, à laquelle il faut joindre les biens fonciers — dont Montesquieu ne parle pas, mais qui cependant s’achètent tout comme les marchandises — donne une valeur de beaucoup supérieure à celle des monnaies existant au même moment (1).

(1) Le calcul auquel se livre J.-B. Say, en se basaut d’ailleurs sur des données fort incertaines, le conduit à ce résultat que la somme totale des biens meubles et de toutes les marchandises qui se trouvent en France peut ètre portée approximativement à 120 milliards, alors que le numéraire — d'après le chiffre donné par Necker — ne serait que de 2 milliards 200 millions.

La théorie de Montesquieu, ainsi mise en opposition avec les faits, a été reproduite récemment sous une forme différente. On a soutenu que

Say n'admet donc ni que la monnaie est un simple signe, ni qu'elle représente l'ensemble des marchandises existant à un moment donné dans un pays. Il croit cependant, comme Montesquieu, que, quand la masse monétaire vient à doubler, on n'obtient pour une même quantité d'argent que la moitié des marchandises qu'on obtenait auparavant. Mais «la chute de valeur de l'ar- « gent est, dans ce cas, la conséquence du rapport de sa « quantité nouvelle avec sa quantité ancienne et n’a « aucun rapportavec la valeur des autres objets. Le vin, « aussi, tombe — quand la récolte est abondante — à « la moitié de sa précédente valeur. Est-ce une preuve « que la totalité des valeurs-vins soit égale à la totalité « des autres valeurs réunies ? (1) ».

Les économistes actuels s'accordent à admettre que les variations dans les quantités de numéraire existantes à un moment donné dans un pays doivent entrainer

« la monnaie existant dans un pays équivaut toujours à la marchandise « existant dans le même pays, fraclion contre fraction, nonobstant les « variations de quantité dela marchandise et de la monnaie ». (Séance de la Société d'Econ. polit. du 5 août 1895. — V. aussi lettre de M. Limousin dans l’Economiste Francais du 25 juillet 1896, p. 118). Seulement, tandis que Montesquieu n'avait pas expliqué ce qu'il fallait entendre par marchandise, l'économiste qui pose, dans les termes que nous venons de rapporter, le principe de l'équivalence, déclare que cette expression doit s'entendre de « ce qui est offert sur le marché actuellement, dans « le moment fugitif où une transaction a lieu ». — « J'entends, conti- « nue-t-il, que les deux grands éléments constitutifs du capital circulant, « les choses consommables (auxquelles il faut ajouter les choses satis- « factrices et les choses utilisables) et la monnaie, qui s'échangent l'un « contre l’autre. sont équivalents. Par conséquent, je fais exclusion du « capital fixe, représenté par les choses qui ne sont point offertes sur le « marché ».

(1) Cours complet, t. I, p. 382.

des variations « directement proportionnelles (1) » dans les prix. À une augmentation de la masse de monnaie correspondra donc une augmentation proportionnelle des prix. On fait appel, pour le démontrer, à la célèbre loi de l'offre et de la demande : « La demande est repré- « sentée par l'ensemble des marchandises qui sont des- « tinées à être vendues, et l'offre par la monnaie qui « est destinée à les payer. Plus il y a de monnaie, plus « on en obtiendra en échange d'une quantité donnée de « marchandises, c’est-à-dire plus les prix seront élevés; « moins il y aura de monnaie, moins on en obtiendra, « c’est-à-dire plus les prix seront bas. L'argent est cher « quand on vend bon marché, l'argent est bon marché « quand on vend cher. Les variations de la masse mo- « nétaire n’ont pas pour effet de changer la valeur des « biens d’une manière générale ; elles ne changent que « leur valeur par rapport à une marchandise particu- « lière, la monnaie, c’est-à-dire qu'elles changent seu- « lement les prix, expression de ce rapport (2) ». — On reconnait, d’ailleurs, qu'aux variations dans les masses monétaires ne correspondent pas toujours des variations nécessairement identiques dans les prix etcela parce que ces derniers sont influencés, non pas seulement — comme le croient les partisans de la théorie quantitative — par l'abondance plus ou moins grande de l'or et de l'argent, mais par d’autres causes économiques agissant les unes dans le même sens, les autres dans un sens opposé. Il y a donc lieu — et c’est ce que nous voudrions faire main-

(1) Gide, Précis d'écon. pol., p. 89.

(2) Alf Jourdan, Cours analytique d'économie politique, p. 464.

tenant — de compléter et de rectifier, à cet égard, la théorie de Montesquieu. :

Le premier principe, incontestable d’ailleurs, à poser, c'est qu'une chose n’a de la valeur que tout autant qu'elle est de nature à satisfaire un de nos besoins : la demande a pour cause première le besoin. Par suite, une chose a d'autant plus de valeur qu'elle est plus désirée, c'est-à-dire qu'elle répond à un besoin plus impérieux de l’homme ; d'autre part, l’acuité du désir, l'intensité du besoin, dépencent dans une large mesure de cette circonstance que l’objet qu'on a en vue existe en quantité plus ou moins limitée. En partant de ces constatations, on est conduit à dire que la notion de valeur est essentiellement subjective ; elle n’est pas, en effet, appréciée de la même manière parles divers individus; suivant la manière de vivre, les nécessités äe la profession à laquelle on appartient, la valeur des objets susceptibles de jouer un rôle dans la vie, dans la profession, sera dif-féremment envisagée. D'autre part, tout évènement venant modifier les conditions d'existence dans lesquelles se trouvent placés un individu, un grouped'individus, ou une nation, entraînera une modification dans leurs besoins, dans le degré de désirabilité des objets, et, par suite, dans la valeur de ces derniers.

Ce que nous venons de dire desobjets en général doit incontestablement s'appliquer à la monnaie qui est une marchandise susceptible, comme toutesles autres, d'être désirée, de donner satisfaction aux besoins dês hommes: en effet, d’une part, le métal ou les métaux qui la composent ont une valeur intrinsèque, ils sont employés dans l’industrie, ils entrent dans la fabrication de divers

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objets qui ont aux yeux de tout le monde une valeur. Il est vrai que les métaux monnayés ne sont pas considérés comme devant être affectés à ces usages industriels ; néanmoins, ils restent toujours propres à ces usages, leur transformation en lingots serait facile et, sous cette forme, ils conserveraient une valeur — moindre, évidemment, que leur valeur actuelle, par suite de leur afflux sur le-marché des métaux précieux. D'autre part, l'emploi des métaux comme intermédiaires dans les échanges contribue à leur assurer une valeur ; à cet égard encore, la monnaie répond à un désir et est recherchée. En un mot, l'or et l'argent ont de la valeur à deux points de vue : comme métaux précieux utilisables par l'industrie et comme instruments des échanges. Seulement — et nous avons vu Dutot en faire l’observation — ces métaux n'ont de la valeur au second point de vue que parcequ'ils en ont au premier, sinon celui qui les aurait reçus en échange d’une marchandise n'aurait aucune garantie. Sans doute, la valeur réelle et la valeur nominale de l’or et de l’argent monnayés ne sont pas toujours adéquates ; mais leur utilité comme instruments d'échange leur donne en quelque sorte un supplément de valeur et fait qu'on ne peut s’en passer. Grâce à la garantie résultant de sa valeur intrinsèque, l'argent — et ce qui est vrai pour l'argent l’est également j'our l'or — « a cours partout sans que l’on « s’informe d'où il vient, et c’est ce qui le distingue es- « sentiellement des billets qui ne sont autre chose qu'une « cédule d'engagement,et qui, n'ayant aucune valeur intrinsèque, n'en tirent que de la solvabilité présumée de l'obligé. Aussi, ne se reçoivent-ils pas comme ri-

AR

« chesse, mais comme un titre pour être payé d’une « richesse, et ce titre est jugé plus ou moins solide sui- « vant la confiance plus ou moins grande dans les fa- » cultés du souscripteur. En un mot, par un billet on « promet de payer, avec l'argent on paye (1) ».

Voilà cé que Montesquieu n’a pas mis en lumière. Il nous dit bien qu'un État « est dans la prospérité selon « que, d’un côté, l'argent représente bien toutes les cho- « ses, et que, d'un autre, toutes choses représentent « bien l'argent, et qu'ils sont signes les uns des autres, « c'est-à-dire que, dans leur valeur relative, or peut « avoir l’un sitôt que l'on a lPautre » (2); mais il envisage ici la monnaie comme signe des marchandises, comme représentant les marchandises, non en vertu de la valeur intrinsèque du métal, mais en vertu d'une convention, sanctionnée par la loi, qui lui a attribué cette fonction. — Plus loin, Montesquieu distingue bien encore les monnaies réelles et les monnaies 2déales, les premières contenant « un certain poids et un certain « titre de quelque métal », les secondes contenant un poids moindre et, cependant, portant toujours le même nom et accomplissant la même fonction; il critique les altérations à l’aide desquelles certains souverains ont transformé des-monnaies réelles en monnaies idéales; mais, s’il les critique, ce n’est pas parce que la monnaie, n’ayant plus comme métal la même valeur intrinsèque qu'auparavant, sera acceptée plus difficilement

(1) Letrosne, De l'intérêt social, ch. III, de la fonction de l’argent dans les échanges (Coll. Daire, t. II, p. 911).

(2) E. des lois. l'XXII; ch" IL.

comme prix des marchandises, c’est uniquement en considérant la monnaie comme la mesure des valeurs et parce que « rien ne doit être si exempt de variations « que ce qui est la commune mesure de tout » (1).

Ces principes posés en ce qui concerne la valeur de la monnaie, recherchons l'influence exercée sur Les prix par l'accroissement de la masse monétaire existant dans un pays. |

Si l'utilité de la monnaie devait rester la même, les besoins auxquels elle est destinée à pourvoir ne changeant pas, la réponse serait facile : la quantité de monnaie mise à la disposition des particuliers augmentant, le besoin auquel répond la monnaie, sa désirabilité seraient moins grands, les individus ne seraient pas disposés à faire autant de sacrifices qu'auparavant pour s'en procurer; d'autre part, ceux qui la possèdent en quantité plus grande l'apprécieraient moins par rapport aux autres marchandises, iis seraient donc disposés à s’en défaire à des conditions moins avantageuses pour eux. Le résultat nécessaire de cette moindre désirabilité de la monnaie serait donc une augmentation des prix.

Telle est la conséquence à laquelle on aboutit si l'on ne tient compte que de cet élément nouveau, à savoir l'accroissement de la quantité de numèraire. Mais il y a précisément lieu de recherchers'il ne faut pas envisager l'intervention d’autres facteurs pouvant venir soit renforcer soit paralyser les effets que nous attribuons à la seule augmentation du numéraire.

En fait, que va-t-il exactement se passer ? On peut

(1) E. des lois, l. XXII, ch. Ill n fine.

remarquer, tout d’abord, que la quantité nouvelle de monnaie importée dans un pays ne se répand pas immédiatement et d’une manière égale entre tous les particuliers ; elle profite à un certain nombre d’entre eux, le plus souvent à quelques industriels ou commerçants qui l'ont reçue en paiement de marchandises exportées. Ces derniers ne songeront certainement pas à thésauriser : peut-être consacreront-ils nne partie de l'argent qu'ils ont reçu à augmenter les salaires de leurs ouvriers, pour reconnaitre leur concours grâce auquel ils doivent en partie leurs bénéfices et aussi pour accroître encore dans l'avenir la productivité de leur travail; le plus souvent, cet argent sera en grande partie employé au perfectionnement de l'outillage, à l'extension de l'entreprise et, dans une certaine mesure, à l'amélioration de la condition d'existence de l'entrepreneur et de sa famille. L'augmentation de la quantité de numéraire a done, au début, des résultats entièrement favorables pour ceux qui en bénéficient ; les prix des denrées sur le marché ne s'étant pas encore modifiés et le pouvoir d'acquisition de la monnaie demeurant le même, ils sont stimulés à produire et à consommer davantage. Seulement, au bout d'un certain temps, par application des principes qui servent à fixer la valeur — principes que nous avons posés plus haut — la situation va subir des modifications. Ces modifications doivent être appréciées en tenant compte et de l'intensité du besoin de monnaie et de marchandises (ainsi que nous l'avons vu), et de certaines circonstances qui influent sur ce double besoin. Comme causes agissant dans le sens de la diminution du besoin de monnaie, on peut citer la rapidité de la cir-

culation monétaire, l'usage des effets de commerce, de la monnaie de papier, le développement du crédit. Il est certain que si, avec une quantité moindre de monnaie, on peut faire les mêmes opérations qu'avec une quantité plus considérable, et cela parce que la monnaie circule plus rapidement entre les mains de ceux auxquels elle est nécessaire, le besoin qu’on en a diminuera, et que, par suite, elle sera moins appréciée par rapport aux autres marchandises. Le même résultat se produira si l'extension du crédit rend de moins en moins nécessaire l’emploi de la monnaie ou, encore, si cette dernière est dans une mesure plus ou moins grande suppléée, dans les transactions, par la monnaie de papier. — Si ces causes de moindre appréciation de la monnaie coïncident avec une augmentation de la masse de numéraire, sera-t-il vrai de dire que c’est à cette augmentation que doit être exclusivement attribuée la hausse des prix ? Evidemment non. La difficulté sera seulement de déterminer dans quelle proportion les divers éléments que nous avons indiqués et d’autres, peut-être, que l’on ne sera pas parvenu à discerner, auront concouru à provoquer cette hausse. É

En sens inverse, il n'est pas difficile de découvrir des causes qui paralyseront les effets de celles que nous venons de signaler (1). Dans un pays neuf, par exemple,

(1) Melon, dans son Essai sur le commerce, mentionne un certain nombre de ces causes antagonistes : « La quantité d'or et d’argent portée « en Europe depuis la découverte de l'Amérique, dit-il, aurait été capa- « ble de’‘faire le même effet — c’est-à-dire d'entraîner une hausse des « prix — sila prodigieuse augmentation du commerce n'avait augmenté « le besoin du gage des échanges proportionnellement à la quantité de

où il est nécessaire de se procurer des ouvriers, des instruments de production, des objets de consommation: pour assurer la subsistance des ouvriers pendant le temps nécessaire à la mise en valeur du pays, la monnaie est indispensable et son augmentation n'entraine pas forcément la hausse des prix (1). — L'occroissement de la quantité de numéraire n'a pas non plus toujours ce résultat lorsqu'il coïncide avec un accroissement dans la production rendu possible, par exemple, par la diminution des frais de revient et de transport. Si les : progrès industriels permettent d'obtenir, à frais égaux ou à frais moindres, une plus grande quantité d'objets, et s’il se produit, en même temps, un accroissement de la quantité de numéraire, une baisse des prix peut, dans certains cas, se produire : il en est aiñsi, notamment, si l'on suppose que l’activité productrice s'applique à des objets qui ne donnaient lieu auparavant qu'à une consommation restreinte; grâce à l'augmentation de la masse monétaire, un plus grand nombre d'individus ont : les moyens de se les procurer, et il est parfaitement pos-

« pays devenus commerçants. Et, proportionnellement à nos besoins de « luxe, les manufactures multipliées dans toute l'Europe, les dorures, la « vaisselle, l'argent transporté aux Indes, tout cela fait une compensa- « tion vague et impossible à apprécier exactement » (Coll Daire, p. 773).

(1) Blanqui nous parait faire une remarque parfaitement juste Iorsqu'il indique que « la prospérité de l’Europe doit être attribuée à l'im- : « pulsion industrielle que ses différents pays ont reçue des envois de « numéraire américain en échange de leurs matières premières ou de « leurs marchandises fabriquées » (loc. cit. p. 335). — « Si, dit il plus « haut, l'Amérique n'avait pas été découverte, on eût obtenu plus de « choses avec moins d'argent, mais la production aurait été longtemps « languissante faute de capitaux et la civilisation serait demeurée sta- « tionnaire avec elle » (p. 332).

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sible, dans ces conditions, que ni la monnaie, niles marchandises ne changent sensiblement de valeur. Mais il peut arriver qu’encouragés par l'écoulement facile de leurs marchandises et ne se préoccupant pas de la dépréciation pouvant, entre autres causes, résulter de cette circonstance que la faveur s'attache à d'autres marchandises, nos producteurs neralentissent pas leur activité ; dans ce cas, alors même que la quantité de monnaie viendrait encore à augmenter, on verra vraisemblablement se produire une baisse des paix. Enfin, pendant les périodes de crise, en temps de guerre, alors que les instruments de crédit sont peu recherchés et que ceux qui en possèdent cherchent à les réaliser en espèces monnayées, la valeur de l'or et de l'argent se trouve augmentée par rapport à celle d'un très grand nombre d'autres marchandises qui se sont peut-être cependant .accrues en quantité moins considérable.

En résumé, si on veut traduire exactement les effets de l'accroissement de la quantité de numéraire, il ne faut pas employer de formule absolue : au cas, par exemple, où cette quantité vient à doubler, au lieu d'affirmer que les prix doubleront nécessairement, mieux vaut dire avec un économiste que, toutes HR égales d’ que ils hausseront beaucoup (1).

On voit combien nous sommes éloignés des précisions mathématiques de Montesquieu. Notre auteur serait sûrement revenu sur ses affirmations si, du domaine de la théorie, il avait pu passer dans celui des faits. Ces derniers, en effet, ne lui donnent pas toujours raison :

(1) Gide, Principes d'écon. pol, p. 89.

il résulte de l'examen de statistiques, qui sont évidemment fort incomplètes pour les siècles précédents, mais qui reposent sur des indications beaucoup plus précises en ce qui concerne surtout la seconde moitié du dixneuvième, qu'à l'accroissement de la quantité de numéraire ne correspond pas toujours une hausse dans le prix des denrées (1). C’est ainsi qu’une baisse des prix a été constatée, en France, pendant la période comprise entre les années 1865 et 1869, alors que, durant cette même période, il était importé ponr 2 milliards de lingots (1 milliard 644 millions frappés) : les prix reculent de 4 à 5°/, en 1865, de 5 à 6 ‘/, en 1866, de 4 à 5 °/, en 1867, de 3 à 4 ‘*/, en 1868. — De 1891 à 1896, plus de 1200 millions de métaux précieux ont été importés et, cependant, on a constaté encore une baisse des prix, du moins des prix de gros. Il est vrai que certains économistes ont attribué en grande partie cette baisse à la dépréciation qu'a subie l'argent par rapport à l'or, dépréciation qui ferait rechercher davantage ce dernier métal et augmenterait, par suite, son pouvoir d’acquisition ; mais la plupart, sans nier cette dépréciation et les conséquences qui peuvent en résulter, estiment qu'elle ne suffit pas à elle seule à expliquer la baisse des prix de gros et qu'il faut attribuer cette baisse, dans une mesure qu'il est malheureusement bien difficile de

(1) Ces statistiques, dites indeæ-numbers, sont dues à M. Sauerbeck de la Société de statistique de Londres; elles ne sont pas encore parfaites, notamment parce qu’elles ne tiennent pas compte de toutes les denrées ni, pour celles qu'elles concernent, de leur importance diffé rente an point de vne de la consommation qui en est faite dans la société.

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déterminer, à l'action de diverses autres causes dont nous avons signalé les principales.

Nous avons dit aussi que Montesquieu voit dans la baisse du taux de l'intérêt une conséquence nécessaire de l'accroissement de la quantité de numéraire.. Présentée sous cette forme, l’idée est certainement inexacte: à supposer, en effet, que l'abondance du numéraire influe sur la valeur de la monnaie, sur son pouvoir d’acquisition, comme les intérêts des sommes prêtées sont payés en monnaie, la diminution de valeur se fera sentir aussi bien sur ces intérêts ; en un mot, «le mêrne inté- « rêt conserve toujours la même proportion par rapport « à la somme (1) ».

Il convient, toutefois, de ne pas nier absolument l'in-

fluence de l'accroissement de la masse monétaire sur le taux de l'intérêt ; sans se produire d’une façon mathémathique, comme l'a cru Montesquieu, comme l'ont cru aussi Law et Locke, elle peut s'exercer dans une certaine mesure. Supposons, comme nous le faisions, que cet accroissement ait lieu au profit d'un certain nombre d'industriels ou de commerçants et que ceux-ci l’emploient soit à perfectionner leur outillage, à donner plus d'extension à leur commerce, soit à se procurer plus d'objets de consommation : aucun de ces emplois n’est susceptible d’influer sur le taux de l'intérêt ; à peine peut-on dire que l'affectation à l’industrie ou au commerce des quantités de numéraire importées conduira leur possesseur à faire moins appel au crédit, et que les

(1) Hume, De l'intérêt, p. 45 (Coll. Guillaumin).

placements se faisant plus difficilement seront moins rémunérateurs. — Si ce sont les fortunes des capitalistes que le numéraire importé est venu grossir, on ne peut, même dans ce cas, conclure toujours à une baisse du taux de l'intérêt : il peut parfaitement se faire, en effet, que la production étant particulièrement active et ne demandant qu'à se développer, vienne absorber la nouvelle quantité de monnaie sans que le loyer de l’argent se trouve diminué.

On voit combien il est difficile de se rendre compte des effets de l'accroissement de la masse monétaire au point de vue des variations soit des prix, soit du taux de l'intérêt ; la complexité des faits économiques est telle qu'il est très malaisé de discerner et les causes exactes de ces variations et Ja part qui revient à chacune d'elles, de même que les causes antagonistes qui accentuent ou atténuent parfois leurs effets.

Nous avons examiné les conséquences résultant, d’après Montesquieu, de l’accroissement de la quantité de numéraire, en envisageant ce dernier comme signe, c'est-à-dire comme instrument d'échange et comme mesure des valeurs. Mais notre auteur se place encore à un autre point de vue: l’or et l'argent ne sont pas seulement pour lui des signes, ce sont aussi des marchandises, c'est-à-dire des objets de commerce, grâce à leur valeur intrinsèque en tant que métaux, d’une part, à leur emploi comme monnaie, de l’autre. Cette double utilisation fait qu’ils sont recherchés par les pays qui n’en possèdent qu'une quantité insuffisante: le be-

soin que les pays dont il s’agit ont de métaux précieux afin de pouvoir se procurer les denrées que leur sol ne fournit pas, et, d'un autre côté, le désir qu'ont les habitants des Etats qui ont de l'or ou de l'argent en qnantité surabondante de l'employer à étendre leur consommation en l’appliquant à des objets qu'ils ne trouvent pas chez eux, amène les uns et les autres à échanger leur excédent de produits et de monnaie. Aussi Moniesquieu déclare-t-il qu'« une plus grande quantité d’or et « d'argent est favorable, lorsqu'on regarde ces métaux « comme marchandise ». Non seulement les co-échangistes, mais aussi ceux qui leur servent d'intermédiaires, en profitent : c'est ainsi que, par exemple, « l'argent « tiré des mines d'Amérique, transporté en Europe, de « là encore envoyé en Orient, a favorisé la navigation « de l'Europe : c'est une marchandise de plus que l’Eu- « rope reçoit en troc de l'Amérique et qu'elle envoie en « troc aux Indes (1) ». — Nous lisons plus loin, dans le même ordre d'idées : « La quantité des marchandises « et denrées croit par une augmentation de commerce ; « l'augmentation de commerce par une augmentation « d'argent qui arrive successivement, et par de nouvel- « les communications avec de nouvelles terres et de nouvelles mers, qui nous donnent de nouvelles den- « rées et de nouvelles marchandises (2) ».

Après s'être expliqué sur les conséquences de l’augmentation de la quantité d'or ou d'argent existant dans un pays, notre auteur recherche celles qui résultent de

1) E des Lois, 1. XXIL eh. V.

(@) E. des Lois, L. XXII, ch. VILI.

ce qu'il appelle « l'abondance et la rareté relatives d’un de ces deux métaux à l'autre » (1). Les individus qui thésaurisent — au lieu d'employer tous leurs revenus aux besoins de leur consommation ou à des placements, — accaparentle plus possible d’or et d'argent, car ils « aiment des signes qui ne se détruisent point ». (Montesquieu aurait pu faire remarquer qu'en procédant de la sorte, ils n’agissent pas toujours su mieux de leurs intérêts, puisque les métaux précieux sont, comme les autres marchandises, susceptibles de variations de valeur). De ces deux métaux, ils préférent le premier, car « l’avarice peut mieux cacher ce qui est « en plus petit volume » : la thésaurisation a donc pour résultat de raréfier l'or, elle tend à l’éliminer de la circulation. Toutefois, un pareil état de choses ne peut se prolonger longtemps : comme il faut faire des achats à l'étranger, on s'adressera de préférence aux pays dans lesquels les paiements peuvent se faire en argent; l'unique monnaie demeurée en circulation s'écoulera vers ces pays.

Sans doute, une partie des objets achetés sera réglée par voie d'échange, de troc; pourtant, il peut arriver que, tout compte fait, la balance du commerce se solde par un payement plus ou moins important à effectuer en espèces. En outre, une certaine quantité de l'argent est absorbée, sous forme d'impôts, par l'État qui ne la fait pas toujours intégralement refluer dans le pays. Bref, un moment vient où l'argent, à son tour, est rare, partant apprécié, et fait prime ; à ce moment, l'or reparait «parce qu'on est obligé de le retirer de ses retraites ».

(1) E. des lois, 1. XXII, ch. IX.

Sans entrer, d’ailleurs, dans les explications que nous venons de donner et après avoir simplement posé les jalons de ce raisonnement, Montesquieu tire sa conclusion: « C’est donc une règle: l'or est commun quand « l’argent est rare, et l'argent est rare quand l'or est « commun ».

Notre auteur signale ici une situation que d'autres avaient envisagée avant lui. Déjà, Aristophane avait remarqué que la bonne monnaie, c'est-à-dire celle qui n'est pas dépréciée, dont la valeur est adéquate à la valeur du métal, est recherchée pour la thésaurisation et pour les paiements à faire à l'étranger, et qu’on se sert de la mauvaise pour les transactions à l'intérieur. La même constation a été faite par les théoriciens de la monnaie au moyen-àge— parmi lesquels on peutciter Nicolas Oresme —, et par Gresham, chancelier de la reine Elisabeth d'Angleterre, dont le nom est resté attaché à la loi bien connueet suivant laquelle dans tout pays où deux monnaies légales circulent, la mauvaise chasse la bonne. Montesquieu a tiré une conséquence de cette loi, en envisageant le cas où l’une des monnaies est appréciée par rapport à l’autre à raison de sa rareté, de la difficulté que présente son acquisition. Ajoutons que d'autres causes que notre auteur n'indique pas — par exemple l'obligation d'effectuer les paiements à l'étranger en monnaie de telle nature — peuvent contribuer à cette moindre appréciation de l’une des monnaies ayant cours légal et à sa disparition de la circulation.

L'abondance ou la rareté soit « positive », soit « relative » — pour employer les expressions de Montesquieu — des métaux employés comme monnaie n’est donc pas

sans présenter de sérieux inconvénients. N'y a-t-il pas lieu pour l'Etat d'intervenir afin de les écarter ou, tout au moins, de les atténuer ?

L'abondance du numéraire dans un pays n'est pas, nous l'avons vu, nécessairement un mal, aux yeux de Montesquieu, puisque l'argent et l'or, outre leur fonction de signes, entrent dans le commerce international au même titre quelesautres marchandises. Ce qu’il faut seulement éviter, c'est qu’il en circule une trop grande quantité dans le pays, « parce leur abondance choque leur qualité de signe qui est beaucoup fondée sur la rareté »; étant admis que la masse d'argent existante est le signe des choses ei les représente, il faut « que, d’un côté, « l'argent représente bien toutes choses, et que, d'un « autre, toutes choses représentent bien l'argent et « qu'iis soient signes les uns des autres, c’est-à-dire que, « dans leur valeur relative, on puisse avoir l’un sitôt que « l'on a l’autre (1) ». Pour que cette représentation réciproque soit assurée, il faut que rien ne soit soustrait au pouvoir d'acquisition de l’argent, et, notamment, que les plus grandes facilités soient données aux possesseurs d'immeubles pour les vendre ou pour les affecter à la garantie d’une dette payable en argent. Afin de de ne pas affaiblir la valeur des monnaies, il est clair que l'Etat devra se garder de toute altération, de toute conversion des « monnaies réelles » en « monnaies idéales », c'est-à-dire en monnaies auxquelles on laisse le même nom tout en retranchant une partie du métal. Montesquieu a raison de critiquer ces procédés, mal-

(1) E. des lois, I. XXII, ch. IT.

heureusement souvent employés et qui ont causé de graves perturbations dans les relations économiques ; les particuliers en étaient réduits à s'ingénier afin d'atténuer les inconvénients de ces opérations arbitraires, ils devaient se préoccuper notamment de faire subir aux prix des denrées des majorations proportionnelles à la diminution de valeur des monnaies...

Toujours en vue d'assurer une exacte représentation des marchandises par la monnaie et réciproquement, l'Etat devra « établir une proportion entre une quantité « d'argent comme mélal et une quantité comme mon- « naie », — « fixer celle qui est entre divers métaux « employés à la monnaie », — « établir le poids et letitre « de chaque pièce de monnaie », — enfin, « donner à « chaque pièce sa valeur idéale (1) », valeur qui, si l'Etat veut assurer aux transactions la sécurité qui leur est nécessaire, devra se confondre avec la valeur réelle du métal.

On ne saurait songer à contester à l'Etat les deux dernières fonctions indiquées par Montesquieu. En ce qui concerne la première, elle paraît bien difficile à remplir, car le mouvement des échanges, le développement du commerce international peut, à certains moments, amener l'introduction dans un pays d’une quantité de numéraire hors de proportion avec la quantité de métal existante. Il convient d'ajouter que, de nos jours, grâce au développement du crédit et des procédés de compensation, ces importations considérables de monnaie ne sont plus guère à redouter. — Quant à la fixation de la

(DE des Lois, L'XXIT ch, x.

proportion qui doit exister entre les métaux à employer au monnayage, elle aurait sans doute l'avantage de diminuer la dépréciation de l'une ou de l’autre des monnaies (1) ; il n’en reste pas moins qué si un rapport a été établi par la loi entre leur valeur respective, les causes particulières d'appréciation existant à l'égard de l'une d'elles créeront, à côté de ce rapport légal, un rapport de fait qui pourra être sensiblement différent et qui, seul, servira de base aux transactions sur le marché des métaux précieux.

Cette considération a conduit Montesquieu à se ranger délibérément au nombre des partisans du monométallisme : « La Hollande est admirable, dit-il, de n’avoir « qu'une seule espèce pour le payement et fixée dans le « commerce : qui sont des espèces d'argent; et, quand « on veut de l'or, on va chez les juifs, qui en font un « agiotage. Au lieu qu'en Angleterre où l’on a fixé !e « prix de la guinée à 21 schellings d'argent, comme il « arrive, selon que les flottes d’Espagne manquent ou « arrivent, que Ja guinée vaut moins ou plus, un homme « est libre de vous payer en or ou en argent, et vous « paye toujours en ce qui vaut moins. Zdem en France. « Mais, si l’on faisait comme en Hollande, qu'on ne püût « payer qu'en argent, il ne serait point besoin de fixer « la proportion, parce qu’elle se fixerait d'elle seule. Ce « futapparemment l'idée de Law, en proscrivant l'or (2) ».

(1) Les Conventions du 23 décembre 1865 et du 5 novembre 1878 entre les pays composant « L'Union Latine » nous fournissent Gcs exemples de semblables fixations.

(2) Pensées et fragm. inédits. Métaux et monnoye, n° 2010, p. 427. — Lay avait, en effet, observé qu'il est impossible que deux matières

Si le législateur a, d'après Montesquieu, le pouvoir de fixerla valeur des monnaies qui circulent dans un pays, il n’a pas celui de régler la valeur deces monnaies par rapport à celles des autres pays ; cette valeur, que notre auteur appelle relative (1), est établie par le change, elle varie sans cesse et dépend d’une foule de circonstances.

Montesquieu a parfaitement compris le mécanisme du change et il entre, à cet égard, dans des développements d'ordre purement technique que nous nous bornerons à résumer. [Il montre comment l'obligation où se trouvent les commerçants de pays qui sont en relations de se faire réciproquement des paiements les amène à se préoccuper de la valeur relative des monnaies de ces pays : comme les monnaies qui circulent dans les divers Etats n'ont pas généralement le mème poids et le même titre, il y a lieu, pour les particuliers intéressés, de rechercher combien celle dont le poids ou le titre est le plus élevé vaut des autres, c'est-à-dire de combien de pièces de celle-ci il faut payer une pièce de celle-là.

de différente espéce soient « continuées dans la même proportion de « valeur, à moins que la quantité de ces matières ne soit continuée dans « la même proportion l'une avec l'autre, et avec la demande ; car les « changements de cette proportion changent la valeur, et le prix marqué a n'est plus le juste prix, ni celui peut-être qui convient le plus à l'Etat». (Mémoire sur les monnaies, dans Daire, Economistes financiers du XVIII° siècle, p. 696). Il devait être ainsi amené à adopter le monométallisme.

(1) L'expression valeur relative est employée par lui dans deux sens différents : dans un pays où deux monnaies ont cours, la valeur de l'une par rapport à l'autre porte le nom de valeur relative ; d'autre part, il y a la valeur relative d'une monnaie par rapport à la même monnaie d'un autre pays.

Le résultat, que l'on obtient par une série d'opérations assez simples, donne ce que l’on appelle le pair du change. Mais le change est rarement au pair, et Montesquieu en donne clairement la raison: si l’on prend comme exemple la France et la Hollande, il se peut que les relations commerciales eutre ces deux pays soient telles que la France ait à faire à la Hollande des paiements plus importants que ceux qu’elle doit elle-même recevoir de ce dernier pays ; elle se trouvera dans l’obligation de se procurer une grande quantité de monnaie hollandaise et devra, pour cela, consentir un certain sacrifice, c'est-à-dire donner, en échange d'un certain nombre de pièces hollandaises d'un poids et d'un titre déterminés, des pièces françaises en nombre supérieur à celui que comporterait le change s'’effectuant au pair; dans cette hypothèse, le change sera dit bas, il serait haut s’il s'opérait au-dessus du pair.

Montesquieu indique d’une manière très exacte le profit qu'un État peut retirer ou la perte qui peut résulter pour lui des variations du change. Le change, en France, est-il bas par rapport à la Holiande, en sorte qu’on ne puisse, par un exemple, avec un écu se procurer que 90 gros (l’écu valant, au pair, 54 gros) ? L'État perd 1° comme débiteur : « par exemple, la France « devant à la Hollande un certain nombre de gros, « moins son écu vaudra de gros, plus il lui faudra d'écus « pour payer », — 2 comme acheteur, « car il faut « toujours le même nombre de gros pour acheter la « même quantité de marchandises, et, lorsque le change « baisse, chaque écu de France donne moins dé gros ». En revanche, il gagne l° comme créancier : « si la

« France est créancière d’un certain nombre de gros» « moins chaque écu vaudra de gros, plus elle recevra « d'écus » ; — 2 comme vendeur : « je vends ma mar- « chandise en Hollande le même nombre de gros que « je la vendais : j'aurai donc plus d'écus en France, « lorsque avec 50 gros je me procurerai un écu, « que lorsqu'il m'en faudra 54 pour avoir ce même «"écu-» (1).

Notre auteur fait suivre cette double constatation d’une remarque fort judicieuse. Il semble qu'un pays dont le change est bas par rapport à un autre s'achemine à la ruine : il va y faire ses achats à perte et vend chez lui, aux négociants de ce pays, également à perte, puisqu'il est obligé de tenir compte de la différence du change. En fait, sa situation est loin d’être aussi désespérée, parceque « les États tendent toujours à se mettre « dans la balance et à se procurer leur libération ». Voici, en effet, comment les choses vont se passer : les Hollandais, dans l’espérance de réaliser un bénéfice de 4 gros par écu, viendront en grand nombre faire des achats en France et offriront des gros pour les solder, dans la proportion de 50 pour un écu; les producteurs français, en présence de cet afflux de demandes — auxquelles ils seront peut-être à peine en mesure de satisfaire — , ne manqueront pas d'élever leurs prix, en sorte qu’ « il se fera une communication de profits » entre les Français et les Hollandais. De même, les Français qui ont des achats à faire en Hollande ne se résigneront pas longtemps à ajouter aux sommes à payer

(1) E, des lois, 1, XXII, ch. X.

quaire-cinquante quatrièmes de plus en écus de France, pour tenir compte de Ja différence des changes : d’une part, en effet, ils préféreront, à conditions égales, s'approvisionner en France; d'autre part, les producteurs hollandais, excités par l’appat d'un gain élevé, augmenteront en nombre, se feront concurrence et, finalement, devront abaisser leurs prix. C’est certainement en considération de ces raisons que Montesquieu est conduit à dire que « l'État se mettra insensiblement dans la balance », et que « l'abaissement du change n'aura pas tous les inconvénients qu'on devait craindre ».

Les sujets d'un Etat qui ont des payements à faire dans un autre ne sont pas, Cn fait, obligés de les effectuer intégralement en numéraire. Dans la pratioue, en effet, les commerçants ont imaginé de créer des titres constatant les créances qu'ils ont les uns par rapport aux autres, titres facilement transmissibles, et que ceux à qui ils appartiennent, c’est-à-dire les créanciers, vendent lorsqu'ils désirent se procurer de l'argent avant l'échéance. Ils les négocient à des intermédiaires — les banquiers — chez qui ceux qui se trouvent dans la situation opposée à la leur, c'est-à-dire qui sont débiteurs de particuliers étrangers, vont se les procurer ; l’acquisition de ces titres leur permettra de règler leurs dettes par voie de compensation jusqu'à concurrence du montant de la plus faible. Pour le surplus, seulement, le numéraire sera nécessaire.

Des deux procédés que nous venons d'indiquer, le particulier débiteur choisira, dit Montesquieu, celui qui, dans les circonstances actuelles, sera le plus avantageux ; pour reprendre notre exemple, « il faudra voir ce qui,

« dans ce moment, donnera plus de gros en Hollande, « ou l’argent porté en espèces — les frais de la voiture « et de l'assurance déduits — ou une lettre sur la Hol- « lande de pareille somme (1) ».

Ainsi, le change permet d'éviter les risques d’un transport de numéraire, tout en produisant le même effet libératoire qu'une remise de monnaie. Grâce au change, d'autre part, la valeur relative des monnaies des divers pays se trouve déterminée par la seule application des lois économiques, en dehors et à l'encontre même de toute fixation émanant du législateur de chaque pays. « Le change direct, ce qu'il est encore aujourd’hui, « l'instrument actif de la fixité et de la sincérité des « conventions, soumises à un évaluateur commun, aussi « bien que de la transmission régulière des capitaux. « Ceux-ci, fruit direct du travail et de l’épargne, libre « produit de la liberté humaine, déjouent, grâce au « change, les prohibitions de sortie et les mesures op- « pressives destinées à les captiver ; ils viennent, sans « qu’on les appelle, ils partent quelque effort qu'on fasse « pour les retenir, dirigés uniquement par la loi du « profit (2) ».

Le change déjoue, dans une certaine mesure tout au moins, les calculs reposant sur l’altération des monnaies. Montesquieu le déclare nettement : « Lorsqu'un Etat « hausse sa monnaie, par exemple lorsqu'il appelle « six livres ou deux écus ce qu'il n’appellait que trois

(1) E. des Lois, 1. XXII, ch. X.

?) Le Change, par L. Wolowski (Journ des Economistes, 1866, t. 4: p. 359).

« livres ou un écu, cette dénomination nouvelle, qui « n’ajoute rien de réel à l'écu, ne doit pas procurer un « seul gros de plus par le change (1) ». Envisageant ensuite l'hypothèse où un Etat transforme une monnaie forte en monnaie faible en lui faisant subir une refonte, il montre que le change, au lieu d'être réglé dans les mémes conditions qu'auparavant, s'établira à un taux intermédiaire par suite de la coexistence dans la circulation de monnaies fortes et de monnaies faibles: « La va- « leur de l'espèce vieille tombe, pour ainsi dire, et parce « qu'il y a déjà dans le commerce de l'espèce nouvelle, et « parceque le banquier ne peut pas tenir rigueur, ayant « intérêt de faire sortir promptement l'argent vieux de « sa caisse pour le faire travailler, et y étant même forcé « pour faireses paicments. D’un autre côté, la valeur de « l’espèce nouvelle s'élève pour ainsi dire, parceque le « banquier avec de l'espèce nouvelle, se trouve dans une « circonstance où nous allons faire voir qu'il peut, avec « un grand avantage, s’en procurer de la vieille ».

La démonstration à laquelle se livre à cet égard Montesquieu fournit une nouvelle application de la fameuse loi que Gresham devait plus tard formuler. En supposant au’avec 3 livres de l'espèce ancienne, on puisse se procurer en France par le change actuel45 gros, mais qu’en Hollande ces 3 livres s’échangent contre 60 gros, les banquiers français qui se livreront à cette double négociation, feront sur chaque opération un bénéfice de 15 gros. La spéculation se poursuivra ainsi jusqu’au moment où il ne restera plus en France d’espèces vieilles:

(1; E. des Lois, 1. XXII, ch. X.

encore une fois, la mauvaise monnaie aura chassé la bonne.

Notre auteur indique cependant un procédé à l'aide duquel un État peut empêcher les banquiers de s'attribuer le bénéfice de la refonte : il consiste à faire drainer par une maison un aussi grand nombre que possible d'espèces vieilles demeurées en circulation, de les expédier chez la nation qui règle le change : «s’y procurant « un crédit, il fera monter le change au point qu'on aura, « à peu de chose près, autant de gros par le change « d’un écu de trois livres qu’on en aurait en faisant sor- « tir un écu de trois livres en espèces vieilles hors du « pays »; une fois nanti d’une grande quantité de lettres de change tirées sur le pays qui a fait la refonte, il vend ces lettres soit pour des espèces vieilles qui seront ainsi éliminées de la circulation, soit surtout pour des espèces nouvelles ; ces dernières devenant également plus rares seront très demandées, surtout pour les payements à faire à l'étranger, et c’est alors que le banquier auxiliaire de l'État pourra compenser, et au-delà, les pertes qu’il a subies au début.

Le change joue encore son rôle de régulateur de la valeur respective des monnaies si l’on suppose qu’une monnaie de papier circule en même temps qu’une monnaie métallique. Le système de Law consistait, on le sait, à substituer la première à la seconde; le change lui a fait échec lorsque la valeur des actions s'est élevée d'une manière absolument exagérée : « On « n'aurait pu faire monter tout à coup les actions vingt « ou vingt-cinq fois plus haut que leur première valeur, « sans donner à beaucoup de gens le moyen de se pro-

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