CHAPITRE PREMIER
Charles-Louis de la Brède naquit à la Brède, près Bordeaux, le 18 janvier 1689, et fut baptisé le même jour. Son père, Jacques de Secondât, baron de la Brède et de Montesquieu, avait alors 35 ans. II descendait de Jean de Secondât, sieur de Roques, maître d'hôtel de Jeanne de Navarre, Tépouse d'Antoine de Bourbon. Jean de Secondât avait obtenu de cette princesse une somme de 10,000 livres pour acheter la terre de Montesquieu, située dans le Bruhlois, entre Agen et Nérac.
Charles-Louis de la Brède perdit sa mère,
femme pieuse et modeste, en 1696 : il avait moins de sept ans. C'est à Bordeaux et surtout à la Brède que s'écoula son enfance.
Le château de la Brède, où Montesquieu devait passer la plus grande partie de sa vie, est un donjon gothique, polygone presque rond, offrant 17 pans droits et 74 mètres de circonférence; flanqué à l'ouest d'une grosse tour, couronné de créneaux, éclairé de fenêtres irrégulières, baigné par des fossés d'eau vive de 14 à 35 mètres de large, et accessible seulement par trois ponts-levis. Il était entouré, au commencement du xviii" siècle, de gras pâturages et de hautes forêts, où Montesquieu devait plus tard pratiquer de larges avenues.
Celle de ces avenues qui mène au château est bordée de chênes séculaires, contemporains et témoins du président. On trouve, après avoir franchi les trois ponts-levis et une porte formidable, d'autres témoins de Montesquieu. C'est d'abord la cour d'entrée^ puis un vestibule por- J tant, sur six colonujs torses, un beau plafond à caissons de bois ornés de fleurs de lys. Sur le vestibule s'ouvre une tourelle ronde remplie par la spirale d'un escalier de pierre qui conduit à la
chapelle et à la bibliothèque. Celle-ci occupe une immense salle sous les toits. Leff in-folio y sont rangés symétriquement dans des armoires vitrées.
Il faut redescendre au rez-de-chaussée et traverser de nouveau le vestibule pour pénétrer, par un salon décoré de portraits de famille, dans une haute pièce dont Montesquieu avait fait à la fois sa chambre à coucher, son cabinet de toilette et son cabinet de travail ; elle est éclairée par une fenêtre unique percée à travers un mur énorme, qui ne laisse pénétrer qu'un jour sombre et n'offre qu'un horizon borné.
Au milieu de la chambre, s'étale une grande table, sur laquelle furent écrits les chefs-d' œuvres, de la main d'un secrétaire, car Montesquieu eut de bonne heure, la. vue affaiblie par ses immenses lectures, et dut dicter, sinon les Lettres persanes, au moins les Considérations et V Esprit des lois. Si la vénération des descendants de Montesquieu s'est refusée à la com»
munication des manuscrits inédits, elle a religieusement conservé tout dans la chambre du président. Voilà^ dit Frédéric Thomas, le spirituel çtuteur des Vieilles L,unes d*un avocat^ son écri-
toire en cuivre, son couteau à papier, son canif, son lavabo, sa cassette, son canapé en tapisserie jaune ; dans l'angle opposé à la fenêtre, son lit en damas vert, dont le ciel panaché est supporté par quatre colonnes. Ce fauteuil jaune lui servait de siège de travail; un peu plus loin, au côté droit de la cheminée, voici le coin delà rêverie. Ce creux, marqué sur le montant de la cheminée de pierre, c'est la trace laissée par le pied obstiné du philosophe. Aux murailles sont suspendus des portraits de famille, parmi lesquels Tœil est attiré par un médaillon en bronze qui rend énergiquement les traits du grand écrivain. En regard de ce portrait, l'attention s'arrête sur un cadre des plus modestes, contenant un autre portrait : c'est un dessin au crayon. Celui-là n'est pas un ancêtre, il n'y a qu'à voir son costume ; c'est un paysan, un bon vieillard, un ancien serviteur du philosophe. Montesquieu pratiquait l'égalité dont il était l'apôtre. Une note écrite au dos de ce cadre indique que c'est là le portrait de Jean Demarennes, élevé au château de la Brède par le président Montesquieu. M"' Emilie de Montesquieu, qui a fait ce portrait, déclare qu'elle a voulu conserver les traits de ce bon vieillard qui
avait vu trois générations de propriétaires au château, et auquel elle s'accuse d'avoir joué des tours et fait des niches pour exercer sa patience. Ce souvenir a quelque chose de touchant et de naïf qui parle à Pâme.
Nous nous sommes attardés, à la suite de Frédéric Thomas, dans ce pieux pèlerinage au sanctuaire désormais consacré par un grand homme. Revenons aux années d'enfance et de jeunesse.
Le 11 août 1700, le jeune la Brède fut envoyé au collège des Oratoriens de Juilly (I), où il resta juste cinq années, jusqu'au 11 août 1705. Nous ne savons rien de son enfance, rien non plus de sa jeunesse, ni de son séjour à Juilly. Nous pouvons seulement conclure de ses goûts connus pour l'étude qu'il fut un élève laborieux, et de ses fréquentes réminiscences latines qu'il eut un commerce intime avec les écrivains de l'antiquité romaine.
Au sortir du collège, il resta fidèle à ses habitudes studieuses. Il composa, vers l'âge de vingt deux ans, un ouvrage enferme de lettres^ dont le
(1) Juilly est une commune située d^ns le département de Seineçt-Marne»
but était de prouver que l'idolâtrie de la plupart des païens ne paraissait pas mériter une damna* tion éternelle.
Pendant les 8 années qui s'écoulent entre sa sortie du collège et la mort de son père (1705- 1713), on lui mit dans les mains des livres de droit : « J'en cherchai l'esprit, » ajoute-t-ll. Fautil croire que, dès cette époque, il avait trouvé sa voie? Nous ne l'oserions. L'étude du droit ne l'attirait pas plus que celle de l'histoire ou des sciences : s'il s'y livra avec une apparente préférence, c'est qu'il subit l'influence et suivit les conseils de son père et de son oncle, le baron de Montesquieu. Celui-ci était devenu, à la mort de Jacques de Secondât, en 1713, le guide, sinon le tuteur de Charles-Louis ; il lui réservait la survivance de sa charge deprésident à mortier (l) au Parlement de Bordeaux, et dès le 24 février 1714, il le faisait nommer conseiller laïc à ce Parlement. L'année suivante, le jeune conseiller épousait, à Bordeaux^ une calviniste zélée, Jeanne
(1) Le mortier était nu bonnet rond de Telonrs noir, bordé de galons d*or, que les Présidents de Parlement portaient dans l'exeiv cice de leurs fonctions et qui est encore aujourd'hui la coiffure des frésidentp des cours de justioe,
Lartigue, qui lui apportait en dot 100,000 livres, somme considérablepour le temps. Il n'éprouva jamais une bien vive affection pour sa femme. D'un esprit étroit, celle-ci ne sut pas le retenir au foyer domestique. Une femme plus intelligente y eût-elle réussi ? Montesquieu était de son siècle, qui tenait en mince estime les vertus conjugales. D'ailleurs il n'avait pas reçu Fédu cation de la mère, ce préservatif puissant contre certains entraînements.
Le président de Montesquieu mourut en 1716.
Cliarles-Louis de la Brède, qui était son légataire universel, prit son nom et sa charge de président. Installé dans ces fonctions le 13 juillet 1716, il devait les conserver pendant dix années. Même après qu'il eut cédé sa charge, en 1726, il resta pour le public, pour ses amis, pour ses confrères de l'Académie française, le président de Montesquieu. Fut- il un de ces magistrats d'ancien régime, à la d'Aguesseau (1), pénétré des devoirs de sa charge et exclusivement préoccupé de les
(1) D'Agaesseau (1668-1761), célèbre magistratet orateur, fut avocat général au Parlement en 1690, procureur général en 1700, chancelier en 1717, et garde des sceaux en 1737. 11 introduisit de sages réformes dsns la législation ; il fut un écrivain habile et un orateur un peu ampoulé.
remplir? Lui-même a eu soin de nous renseigner. <t J'ai le cœur très droit, disait-il; jo comprenais assez les questions en elles-mêmes; mais quant à la procédure, je n'y entendais rien. » Il ne se calomniait pas : il représentait dignement son corps dans les cérémonies, dans les fêtes officielles, et les discours qu'il a prononcés pour Tinstallation du Premier Président et pour la rentrée du Parlement de Bordeaux en 1725 sont au nombre des meilleurs que l'on possède en ce genre, graves, sérieux, amples de forme, comme il convient; mais il se pliait mal aux subtilités de la procédure, et, en dehors des affaires où son intérêt personnel était en jeu, on peut affirmer qu'il n'entra jamais dans les sentiers étroits et compliqués de la chicane. Les grandes routes lui allaient mieux. A cette intelligence avide de clarté, il fallait les horizons lumineux de l'histoire du drôit> non les obscurités juridiques. On saitsonopinionsurlesParlements, « ces ruines que l'on foule aux pieds. » Rien ne nous autorise à dire qu'il n'apporta pas à ses fonctions la régularité et la correction désirables ; tout nous fait supposer que l'esprit était ailleurs.
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LE PRESIDENT A MORTlEn.
Il convient, dans ce chapitre que nous a intitulé « Le Président kmortier, » de placer les yeux de nos lecteurs un spécimen de quence judiciaire de Montesquieu. La réput de l'écrivain chez Montesquieu a fait tort à de l'orateur. Ses discours nous semblent i rieurs à ceux de son très illustre contempo le chancelier d'Aguesseau, qui ne fut jî exempt do pompe et d'affectation. Montesi est plus naturel, il a moins d'artifice et d'inspiration oratoire. Le discours de 17S un tel succès que le Parlement de Guj ordonna de le réimprimer chaque année, e qu'en 1789 le fît vendre, le jour de la rei sur les marches du Palais de justice. Vo discours t