PRONONCE A LA RENTRÉE DU FARLEUENT DE BORDI
Que celui d'entre qoub qui aura rendu les lois et de l'iniquité de ses jugemeats périsse sur l'heure trouve en tout lieu la présence d'un Dieu vengeur, puissances célestes irritées I Qu'un feu sorte de di
terre et dévore sa maison I Que sa postérité soit à jamais humiliée I Qu'il cherche son pain et ne le trouve pas I Qu'il soit un exemple affreux de la justice du ciel, comme il en a été un de Tinjustice de la terre !
C'est à peu près ainsi. Messieurs, que parlait un grand empereur ; et ces paroles si tristes, si terribles, sont pour vous pleines de consolation. Yous pouvez tous dire en ce moment à ce peuple assemblé, avec la confiance d'un j uge d'Israël : Si j'ai commis quelque injustice^ si fai opprimé quelqu'un de vous y si f ai reçu des présents de quelqu'un d'entre vous, quil élève la voix, qu'il parle contre moi aux yeux du Seigneur.
Je ne parlerai donc point de ces grandes corruptions qui, dans tous les temps, ont été le présage du changement ou de la chute des États ; de ces injustices de dessein formé ; de ces méchancetés de système, de ces vies toutes marquées de crimes, où des jours d'iniquités ont toujours suivi des jours d'iniquités ; de ces magistratures exercées au milieu des reproches, des pleurs, des mur* mures et des craintes de tous les citoyens : contre des juges pareils, contre des hommes si funestes, il faudrait un tonnerre ; la honte et les reproches ne sont rien.
Ainsi, supposant dans un magistrat sa vertu essentielle, qui est la justice, qualité sans laquelle il n'est qu'un monstre dans la société, et avec laquelle il peut être un très mauvais citoyen, je ne parlerai que des accessoires qui peuvent faire que cette justice abondera plus ou moins. Il faut qu'elle soit éclairée ; il faut qu'elle soit prompte, qu'elle ne soit point austère, et enfin qu'elle soit universelle.
Dans l'origine de notre monarchie, nos pères, pauvres, et plutôt pasteurs que laboureurs, soldats plutôt que citoyens, avaient peu d'intérêts à régler ; quelques lois sur le partage du butin, sur la pâture ou le larcin des bestiaux, réglaient tout dans la république : tout le monde était bon pour être magistrat chez un peuple qui, dans ses mœurs, suivait la simplicité de la nature, et à qui son ignorance et sa grossièreté fournissaient des moyens aussi faciles qu'injustes de terminer les différends, comme le sort, les épreuves par l'eau, par le feu, les combats singuliers, etc.
Mais depuis que nous avons quitté nos mœurs sauvages ; depuis que^ vainqueurs des Gaulois et des Romains (1), nous avons pris leur police ; que le code militaire a cédé au code civil ; depuis surtout que les lois des fiefs n'ontplus été les seules lois de la noblesse, le seul code de l'État, et que par ce dernier changement le com^ merce et le labourage ont été encouragés; que les richesses des particuliers et leur avarice se sont accrues ; qu'on a eu à démêler de grands intérêts et des intérêts presque toujours cachés ; que la bonne foi ne s'est réservé quô quelques affaires de peu d'importance, tandis que l'artifice et la fraude se sont retirés dans les contrats, noâ codes se sont augmentés ; il a fallu joindre les lois étrangères aux nationales; le respect pour la religion y a mêlé
(1) En 9a qualité de noble, dit Laboulaje, Montesquien se croît descendu des Germains conquérants de la Gaule.
HON^SBQUISU. i
les canoniques ; et les magistratures n'ont plus été le partage que des citoyens les plus éclairés.
Les juges se sont toujours trouvés au milieu des pièges et des surprises, et la vérité a laissé dans leur esprit les mêmes méfiances quç Terreur.
L'obscurité du fond a fait naître la forme. Les fourbes, qui ont espéré de pouvoir cacher leur malice, s'en sont fait une espèce d'art : des professions entières se sont établies, les unes pour obscurcir, les autres pour allonger les affaires ; et le juge a eu moins de peine à se défendre de la mauvaise foi du plaideur, que de l'artifice de celui à qui il confiait ses intérêts.
Pour lors, il n'a plus suffi que le magistrat examinât la pureté de ses intentions : ce n'a plus été assez qu'il pût dire à Dieu : Proba me, Deus, et scito cor meum : il a fallu qu'il examinât son esprit, ses connaissances et ses talents; il a fallu qu'il se rendît compte de ses études, qu'il portât toute sa vie le poids d'une application sans relâche, et qu'il vit si cette application pouvait donner à son esprit la mesure de connaissances et le degré de lumière que son état exigeait.
On lit dans les relations de certains voyageurs qu'il y a des mines où les travailleurs ne voient jamais le jour : ils sont une image bien naturelle de ces gens dont Tesprit, appesanti sous les organes, n'est capable de recevoir aucun degré de clairvoyance. Une pareille incapacité exige d'un homme juste qu'il se retire de la magistrature ; une moindre incapacité exige d'un homme juste qu'il la surmonte par des sueurs et des veilles.
Il faut encore que la justice soit prompte. Souvent l'injustice n'est pas dans le jugement, elle est dans les délais; souvent l'examen a fait plus de tort qu'une décision contraire. Dans la constitution présente, c'est un état que d*étre plaideur; on porte ce titre jusqu'à soii dernier âge : il va à la postérité ; il passe, de neveux en neveux, jusqu'à la fm d'une malheureuse famille.
La pauvreté semble toujours attachée à ce titre si triste. La justice la plus exacte ne sauve jamais que d'une partie des malheurs ; et tel est l*état des choses que les formalités introduites pour conserver l'ordre public sont aujourd'hui le fléau des particuliers. L'industrie du palais est devenue une soùï^e de fortune, comme le commerce et le labourage ; la maltôte (1) a trouvé à s'y repaître, et à disputer à la chicane la ruine d'un malheureux plaideur.
Autrefois les gens de bien menaient devant les tribunaux les hommes injustes ; aujourd'hui ce sont les hommes injustes qui y traduisent les gens de bien. Le dépositaire a osé nier le dépôt, parce qu'il a espéré que la bonne foi craintive se lasserait bientôt de le demander en justice; et le ravisseur a fait connaître à celui qu'il opprimait qu'il n'était point de sa prudence de continuer à lui demander raison de ses violences.
(1) L'impôt foncier ft'appèlMt, ftti xnv ilèole^ la taUle. Philippe le Bel 7 ajouta des suppléments qu'on trouva injustement leyés et qu'on appela maltôte, c'est-à-dire mauvaise levée. On appelait encore maltôte les sommes que les agents du fisc exigeaient pour eux-mêmes, et en général tous les impôts odieux ou ridicules levés par le roi, par les seigneurs ou par les collecteurs. O'est dans ce dernier sens que Montesquieu emploie le mot maltôtet
On a vu (ô siècle malheureux 1) des hommes iniques menacer de la justice ceux à qui ils enlevaient leurs biens et apporter pour raison de leurs vexations la longueur du temps, et la ruine inévitable à ceux qui voudraient les faire cesser. Mais quand Tétat de ceux qui plaident ne serait point ruineux, il suffirait qu'il fût incertain pour nous engagera le faire finir. Leur condition est toujours malheureuse, parce qu'il leur manque quelque sûreté du côté de leurs biens, de leur fortune et de leur vie.
Cette même considération doit inspirer à un magistrat juste une grande affabilité, puisqu'il a toujours affaire à des gens malheureux. Il faut que le peuple soit toujours présent à ses inquiétudes ; semblable à ces bornes que les voyageurs trouvent dans les grands chemins, sur lesquelles ils reposent leur fardeau. Cependant on a vu des juges qui, refusant h leurs parties tous les égards, pour conserver, disaient-ils, la neutralité, tombaient dans une rudesse qui les en faisait plus sûrement sortir.
Mais qui est-ce qui a jamais pu dire, si Ton en excepte les stoïciens, que cette affection générale pour le genre humain, qui est la vertu de Fhomme considéré en luimême, soit une vertu étrangère au caractère déjuge? Si c^est la puissance qui doit endurcir les cœurs, voyez comme l'autorité paternelle endurcit le cœur des pères, et réglez votre magistrature sur la première de toutes les magistratures.
Mais indépendamment de l'humanité, la bienséance et l'affabilité, chez un peuple poli, deviennent une partie de la justice^ et un juge qui en manque pour ses clients.
commence dès lors à ne plus rendre à chacun ce qui lui appartient. Ainsi, dans nos mœurs, iUfaut qu'un juge se conduise envers les parties de manière qu'il leur paraisse bien plutôt réservé que grave, et qu'il leur fasse voir la probité de Caton, sans leur en montrer la rudesse et l'austérité.
J'avoue qu'il y a des occasions* où il n'est point d'âme bienfaisante qui ne se sente indignée. L'usage qui a introduit les sollicitations semble avoir été fait pour éprouver la patience des juges qui ont du courage et de la probité. Telle est la corruption du cœur des hommes, qu'il semble que la conduite générale soit de la supposer toujours dans le cœur des autres.
vous qui employez pour nous séduire tout ce que vous pouvez vous imaginer de plus inévitable ; qui, pour nous mieux gagner, cherchez toutes nos faiblesses; qui mettez en œuvre la flatterie, les bassesses, le crédit des grands, le charme de nos amis, l'ascendant d'une épouse chérie; qui, choisissant toutes nos passions, faites attaquer notre cœur par l'endroit le moins défendu ; puîssiezvous à jamais manquer tous vos desseins, et n'obtenir que de la confusion dans vos entreprises ! Nous n'aurons point à vous faire les reproches que Dieu fait aux pécheurs dans les Livres saints : Vous nCavez fait servir à vos iniquités ; nous résisterons à vos sollicitations les plus hardies, et nous vous ferons sentir la corruption de votre cœur et la droiture du nôtre.
Il faut que la justice soit universelle. Un juge ne doit pas être comme l'ancien Caton, qui fut le plus juste sur
son tribunal, et non dans sa famille. La justice doit être en pousune conduite générale. Soyons justes dans tous les lieux, justes & tous égards, envers toutes personpes, en toutes occasions.
Ceux qui ne sont justes que dans les cas où leur profession Texîge, qui prétendent être équitables dans les affaires des autres, lorsquMls ne sont pas incorruptibles dans ce qui les touche eux-mêmes, qui n'ont point mis l'équité dans les plus petits événements de leur Vie, courent risque de perdre bientôt cette justice même qu'ils rendent sur le tribunal. Des juges de cette espèce ressemblant à ces monstrueuses divinités que la fable avait inventées, qui mettaient bien quelque ordre dans l'univers, mais qui, chargées de crimes et dlmperfections, troublaient elles-mêmes leurs lois, et faisaient rentrer le monde dans tous les dérèglements qu elles en avaient bannis.
Que le rôle de l'homme privé ne fasse donc point de tort à celui de l'homme public : car dans quel trouble d'esprit un juge ne jette-t-il point les parties, lorsqu'elles lui voient les mêmes passions que celles qu'il faut qu'il corrige, et qu'elles trouvent sa conduite répréhensible comme celle qui a ftiit nattre leurs plaintes I c S'il aia mait la justice, diraient-elles, la refuserait-il aux pera sonnes qui lui sont unies par des liens si doux, si forts, « si sacrés ; à qui il doit tenir par tant de motifs d*estime, « d'amour, de reconnaissance, et qui peut-être ont mis « tout leur bonheur entre ses mains ? »
Les jugements (|ue nous rendons sur le tribunal peuvent
rarement décider de notre probité ; c'est dans les affaires qui nous intéressent particulièrement que notre cœur se développe et se fait connaître; c'est-là dessus que le peuple nous juge ; c'est là-dessus qu'il nous craint ou qu'il espère de nous. Si notre conduite est condamnée, si elle est soupçonnée, nous devenons soumis à une espèce de récusation publique ; et le droit de juger que nous exerçons est mis, par ceux qui sont obligés de le souffrir, au rang de leurs calamités.
Il est temps, Messieurs, de vous parler de ce jeune prince (1), héritier de la justice de ses ancêtres comme de leur couronne. L'histoire ne connaît point de roi qui, dans l'âge mûr et dans la force de son gouvernement, ait eu des jours si précieux à l'Europe que ceux de l'enfance de ce monarque. Le ciel avait attaché au cours de sa vie innocente de si grandes destinées, qu'il semblait être le pupille et le roi de toutes les nations. Les hommes des climats les plus reculés regardaient ses jours comme leurs propres jours. Dans les jalousies des intérêts divers, tous; les peuples vivaient dans une crainte commune. Nous, ses fidèles sujets, nous Français, à qui on donne l'éloge d'aimer uniquement notre roi, à peine avions-nous en ce point l'avantage sur les nations alliées, sur les nations rivales, sur les nations ennemies. Un tel présent du ciel, si grand par ce qui s'est passé, si grand dans le temps présent, nous est encore pour l'avenir une illustre promesse. Né pour la félicité du genre humain, n'y aurait il
(1) Louis XV.
que ses sujets qu'il ne rendrait pas heureux ? Il ne sera point comme le soleil, qui donne la vie à tout ce qui est loin de lui, et qui brûle tout ce qui rapproche.
Nous venons de voir une gra.nde princesse (i) sortir du deuil dont elle était environnée. Elle a paru, et les peuples divers, dans ces sortes d'événements, uniquement attentifs à leurs intérêts, n'ont regardé que les vertus et les agréments que le ciel a répandus sur elle. Le jeune monarque s'est incliné sur son cœur; la vertu nous est garante, pour l'avenir, de ce tendre amour que les charmes et les grâces ont fait naître.
Soyez, grand roi, le plus heureux des rois ; nous qui vous aimons, bénissons le ciel de ce qu'il a commencé le bonheur de la monarchie par celui de la famille royale. Quelque grande que soit la félicité dont vous jouissez vous n'avez rien que ce que vos peuples ont mille fois désiré pour vous : nous implorions tous les jours le ciel il nous a tout accordé ; mais nous l'implorons encore. Puisse votre jeunesse être citée à tous les rois qui viendront après vous ! Puissiez-vous, dans un âge plus mûr, n'y trouver rien à reprendre, et, dans les grands engagements où vous entrez, toujours bien sentir ce que doit à l'univers le premier des mortels 1 Puissiez-vous toujours cultiver dans la paix, des vertus qui ne sont pas moins royales que
les vertusmilitaires,etn'oubliezjamaisquele ciel, envous faisant naître, a déjà fait toute votre grandeur, et que,
(1) Ce discours fut prononcé dans le temps du mariage du roi avec Marie Leczinska.
LE PIIESIDEKT A MORTIER. 33
comme l'immense océan, vous n'avez rien à acquérir I Que le prince (1) en qui vous avez mis votre principale confiance, qui ne trouve votre gloire que là où il voit votre justice, ce prince inflexible comme les lois mêmes, qui décerne toujours ce qu'il a résolu une fois, ce prince qui aime les règles et ne connaît pas les exceptions, qui se suit toujours lui-même, qui voit la Un comme le commencement des projets, et qui sait réduire les courtisans aux demandes justes, distinguer leurs services de leurs assiduités, et leur apprendre qu'ils ne sont pas plus & vous que vos autres sujets, puisse être longtemps auprès de votre trône, et y partager avec vous les peines de la monarchie !
Avocats, la cour connaît votre intégrité, et elle a du plaisir de pouvoir vous le dire. Les plaintes contre votre honneurn'ont point encore monté Jusqu'àelle.Sachezpourtant qu'il ne sufllt p&s que votre ministère soit désintéressé pourétre pur. Vous avez du zèle pour vos parties (2), et nous le louons ; mais ce zèle devient criminel lorsqu'il vous lait oublier ce que vous devez à vos adversaires ; je sais bien que la loi d'une juste défense vous oblige souvent de révéler des choses que la honte avait ensevelies ; mais c'est un mal que nous ne tolérons que lorsqu'il est absolument nécessaire. Apprenez de nous celte maxime,
{1) Le dno de BoQibon- Coudé, minietre de Lonia "KV de 1723 i 1726. Let étogeB que MonteM^aieii déceme id an dq^^^Bonrbon ■ont de pme forme. Ce miQÎBtèie ne fut qoe la oM|^^^^^^*> ^> Bégence etde ses intiiguea.
(2) VoBcliontB.
et souvenez-vous-en toujours : c Ne dites jamais la vérité aux dépens de votre vertu. »
Quel triste talent que celui de savoir déchirer les hommes I Les saillies de certains esprits sont peut-être les plus grandes épines de notre ministère ; et, bien loin que ce qui fait rire le peuple puisse mériter nos applaudissements, nous pleurons toujours sur les infortunés qu'on déshonore.
Quoi I la honte suivra tous ceux qui approchent de co sacré tribunal I Hélas I craint-on que les grâces de la justice ne soient trop pures ? Que peut-on faire de pis pour les parties? On les fait gémir sur leurs succès mêmes, et on leur rend, pour me servir des termes de T Ecriture, « les fruits de la justice amers comme de Vabsinthe. »
Eh I de bonne foi, que youlez-vous que nous répondionis quand on viendra nous dira : « Nous sommes venus de- « vaut vous, et on nous y a couverts de confusion et d'i- « gnominie ; vous avez vu nos plaies, et vous n'avez pas « voulu y mettre d'huile ; vous vouliez réparer les oua trages qu'on nous a faits loin de vouSj et on en a fait « sous VOS yeux de plus réels ; et vous n'avez rien dit : « vous que, sur le tribunal où vous étiez, nous regardions <c comme les dieux de la terre, vous ave:f été mt^ts comme a des statues de bois et de pierre. Yous dites que vous nous « conservez nos biens : eh I notre honneur nous est mille a fois plus cher que nos biens. Vous dites que yous meta tez en sûreté notre vie : ah I notre honneur nous est a bien d'un autre prix que notre vie. Si vous n*avez pas c la force d'arrêter les saillies d'un orateur emporté, in-
« diquez-nousdu moînsquelquetribunal plus juste que le « vôtre. Que savons-nous si vous n'avez pas partagé le « barbare plaisir que Ton vient de donner h nos parties, « si vous n'avez pas joui de notre désespoir, et si ce que f nous vous reprochons comme une faiblesse, nous ne dea vous pas plutôt vous le reprocher comme un crime ? »
Avocats, nous n'aurions jamais la force de soutenir de si cruels reproches, et il ne serait jamais dit que vous auriez été plus prompts à manquer aux premiers devoirs, que nous à vous les faire connaitre.
Procureurs, vous devez trembler tous les jours de votre vie sur votre ministère. Que dis-je ? vous devez nous faire trembler nous-mêmes. Vous pouvez à tous moments nous fermer les yeux sur la vérité, nous les ouvrir sur des lueurs et des apparences. Vous pouvez nous lier les mains, éluder les dispositions les plus justes et en abuser ; présenter sans cesse k vos parties la justice et ne leur faire embrasser que son ombre ; leur faire espérer la fin, et la reculer toujours ; les faire marcher dans un dédale d'erreurs. Pour lors, d'autant plus dangereux que vous seriez plus habiles, vous feriez verser sur nous-mêmes une partie de la haine. Gequ'il y aurait de plus triste dans votre pro« fession, vous le répandriez sur U nôtre ; et nous deviendrions bientôt les plus grands criminels après les premiers coupables. Mais que n'ennoblissez-vous votre profession par la vertu qui les orne toutes ? Que nous serions char*
(1) On nommait prooureurt les afficien ministériels que nous dési gnons aujourcl'bai sons le nçn^ 4*^v^,
mes de vous voir travailler à devenir plus justes que nous ne le sommes I et combien nos dignités nous paraîtraientelles viles, auprès d'une vertu qui vous serait chère !
Lorsque plusieurs de vous ont mérité l'estime de la cour, nous nous sommes réjouis des suffrages que nous leur avons donnés : il nous semblait que nous allions marcher dans des sentiers plus sûrs ; nous nous imaginions nous -mêmes avoir acquis un nouveau degré do justice.
Nous n'aurons point, disons-nous, à nous défendre de leurs artiûces; ils vont concourir avec nous à l'œuvre du jour, et peut-être verrons-nous le temps où le peuple sera délivré de tout fardeau. Procureurs, vos devoirs touchent de si près les nôtres que nous, qui sommes préposés pour vous reprendre, nous vous conjurons de les observer. Nous ne vous parlons point en juges; nous oublions que nous sommes vos magistrats ; nous vous prions de nous laisser notre probité, de ne point ôter le respect des peuplcs, et de ne nous point empêcher d'en être les pères.
Dans cette mercuriale qui est restée célèbre et qui peut encore servirde modèle, Montesquieu ne s'élève pas seulement jusqu'à l'éloquence: il fait preuve d'une singulière liberté d'esprit; il proteste hardiment contre les. lenteurs et les complications de la procédure, contre l'impunité assurée aux avocats qui ont « le triste talent do
savoir déchirer les hommes, » contre tous les abus que le progrès des mœurs judiciaires n'a pas encore fait complètement disparaître.
Montesquieu, il est vrai, atteignit rarement ces sommets. En dehors des solennités, séance de rentrée ou installation de premier président, dans le laisser-aller des audiences journalières, il devait, du haut de son siège, assister avec une indifférence résignée aux débats des procureurs qu'il a si rudement flagellés.
A ces audiences il préférait certainement les séances de. l'Académie des sciences, lettres et arts de Bordeaux, la plus ancienne de France, après celles de Caen et de Paris. Montesquieu y entralelSavril 1716, quatreansaprèsla fondation, et, dès le premier jour, son influence y fut prépondérante. D'une réunion presque exclusivement littéraire, il réussit à faire une société scientifique. Les discours sur la cause de Vécho (l7i8), sur Vusage des glandes rénales (même année), sur la cause de la pesanteur des corps (1720), sur la cause de la transparence des corps (même atinée), son projet d'une histoire phy^ sique de la terre (1719), ses observations sur l'histoire naturelle, et la fondation de trois prix
d'anatomîe de 300 livres chacun, indiquent des études et des préoccupations d'ordre purement scientifique. Si l'on songe que pendant ces années (1716-1721) si remplies par des travaux et des recherches savantes, Montesquieu préparait le plus littéraire de ses ouvrages, les Lettres Persanes, on aura, en même temps qu'une idée de son activité intellectuelle, la conviction que sa charge lui laissait des loisirs.
Parmi les œuvres académiques de Montesquieu, nous choisirons un morceau qui mérite mieux qu'une simple mention. C'est le Discours sur les motifs qui doivent nous encourager aux sciences. Il fut prononcé à l'Académie de Bordeaux, le 15 novembre 1725. Montesquieu j' indique avec une rare pénétration les avantages do l'étude des sciences, et il célèbre magnifiquement les joies de l'étude, les plaisirs de cette « seule passion éternelle, » les puissances de « co bonheur qui nous suit dans tous les âges. »
Jamais les lettres, « ces douces consolatrices, d comme on les a appelées, jamais le travail, Tétude et les livres n'ont arraché à un écrivain des accents plus sincères, un éloge plus convaincu et plus senti.