L'IMPOSSIBLE RÊVE
Pauvres êtres hamains, pauvre foule éphémère I Prisonniers évadés du ventre de la mère, Conceptions des nuits, naissances dos hasards, Jeunes greffes, bourgeons d*hier, 6 milliards D'individus — parfois femelle, parfois bomme — Projetés au soleil sans savoir quoi ni comme... Néants qui du Néant reprenez le chemin...
Parasite de la Terre, vieux genre humain Attaché pour toujours à la terrestre fange, fantastique roi des Bètes, qui fais l'Ange... A boucler tes désirs, résigne-toi, petit !
Au niveau du repas borne ton appétit...
Quelques milles en l'air, et voilà ton couvercle. Lorsque tu veux marcher, tu voyages en cercle. Fermé partout, là-haut, là-bas, plus loin, toujours, Quels que soient tes espoirs, tes luttes, tes amours,
Les crampes de ton cœur, les rêves de ton ventre, Une force t'attire à jamais vers le centre Du globe ridicule où nous sommes liés, Énergique prison qui nous tient par les pieds.
Oh ! s'échapper !... Rêver qu'on flotte dans Tespace, Que la terre au-dessous de nos ailes s'eflace ; Toute une nuit, dans Tombre épaisse du sommeil. Songer que Ton a pu coudoyer des soleils...
Puis, à Taubc, reprendre avec horreur sa tâche. Sentir qu'un invisible argousin vous rattache A de mesquins labeurs, à des plaisirs mesquins... Monnayer les soleils du rêve en vils sequins... Tenter de ressaisir à pleins poings la Chimère Qui s'évade laissant une ironie amère :
Pour retrouver les grands précipices des Gieux, Aller plonger ses yeux, amantes, dans vos yeux; Pour avoir un semblant de pétillement d'astres. Guetter Tor à travers des milliers de désastres, Travailler, s'empoigner, lutter, suer du sang. Aimer, jouer, jouir, salir du papier blanc.
Accumuler richesse, honneurs, génie et gloire, Puis — comme le vin pur ressemble au soleil — boire... Et faire tout cela sans avoir jamais pu.
Sinon par impuissance, être jamais repu.
Ah ! plutôt que lutter contre la Force immense, Plutôt que de lancer nos désirs en démence Vers les clartés d'En-Haut, pleines d'obscurités. Puits d'où ne tombe pas sur nous la Vérité, Plutôt que d'assaillir le dieu des Nébuleuses, Roi du Chaos et des Etoiles fabuleuses.
Subissons les arrêts de ce despote dur :
Couchons-nous, et dormons sur notre lit obscur I Laissons l'odieux Ciel insondable ! Qu'on ferme L'espace fou qui n'a couimenccment ni terme I Dormons I et, repliant les bras, courbant le dos. Que nous n'aimions plus rien, sinon le grand repos...
Plus d'inconnu! plus d'infini ! plus d'hirondelles !... Dondir, pour retomber brisés?... Coupons nos ailes.
Victor MEUSY
Se fait appeler Victor parce qu'il se prénomme Louis- Eugène et afln qu'on ne le prenne pas pour son homonyme Georges Meusy, qui fut de son vivant rédacteur à 17nrransigeant et avec lequel on le confondit pourtant au moment où celui-ci décéda. Horace Valbel raconte (1) le fait en ces termes :
» Je me souviens, dit il, que, étant à Nice en 1891, je parcourais un jour le Figaro, qui publiait une chanson de Victor Meusy; or, tout à coup, j'interrompis ma lecture, et tout ému, le cœur gros, je fis part aux camarades avec lesquels je me trouvais de la mort de notre ami Meusy, dont le Figaro publiait, en tôte de la chanson, un article nécrologique des plus émouvants.
« Nous fûmes très tristes toute la journée; au dîner même, nous levâmes nos verres à la mémoire de notre regretté camarade. Et, le lendemain, nous apprenions que la notice biographique était le résultat d'une erreur et que le mort ne s'appelait pas Victor, mais Georges Meusy, l'un des meilleurs, des plus aimés rédacteurs de Vlntransigeant. »
Victor Meusy est né à Paris, rue Jacob, en 1856. Avant de se produire comme chansonnier, il était employé principal à la Compagnie des chemins de fer de l'Est. C'est en 1882, au Chat-Noir, qui ne comptait que quehjues mois d'existence, que Meusy préseuUi au public ses preniiores chansons, au nombre descjueiles fii^^ure ce blaspliéinaloire cantique : Sacré-Cœur de Jrsus! qui devint si rapidement populaire, que tout Montmartre chanta pendant plus de
(1) Les Chaûsonnlers et les Cabarctâ artisti>]ucâ de Paris, 1505. E. Dentu, 6dit.,p. 160.
quinze ans et dont les échos se répercutent encore actuellement aux angles de la basilique du « Vœu national »:
Sur la Butte,
En butte
Aux luttes Des élus et des damnés, Les séraphins étonnés Chant'nt en soufflant dans leurs flûtes :
a Sacré-Cœur de Jésus!
a Doux Jésus, a Qui donc t*a fichu là-d*880B? b
Il composa ensuite les Halles, la Carotte, la Promise, le Fromage, les Conseillers municipaux, le PajdUon qui passe, Un triste Individu, Y a des Malades dans la Maison, autant de succès qui durent encore ; les Choux, VImpôt wr la Noblesse, Sur les Fortifs, Ballade des Gas Montmartrois, la Chambre, le Vieux Prunier, les Sottes, les Assassins — pour chanter au vieux cabaret de la Butte, où les camarades du Chat-Noir allaient une fois par semaine manger la soupe aux choux — et cent autres que je ne puis citer faute de place.
Pris du désir d'élargir son cadre et de prendre coHaol avec le public des grands établissements, il quitte Salis ea 1890, se fait engager à la Scala, à TEden-Concert, an Divan- Japonais et au Concert-d'Orient et chante dans les quatre établissements tous les soirs. La même année, il débute aux Ambassadeurs. En 1895, il fonde le cabaret du Chien- Noir, au Nouveau-Cirque, avec Jules Jouy, Armand Masson, Marcel Lefèvre, Paul Delmet, Jacques Ferny, Vincent Hyspa, auxquels se joignent M^^^^ S. Dariel, Théodore Botrel, puis Eugène Lemercier et quelques autres. Do 29 septembre 1897 au 10 mars 1898, il dirige à Trianon la troupe des chansonniers, où figurent Legay, Lemercier, Delmel, Hyspa, Bonnaud, Oble, André Barde, Jules Moy, Gondoin, Poncin, et que M^^^^^ Laurence Deschamps et
Vîolelte Deehaame agrémentent de leur talent et de te«r sourire.
Il fit, en outre, partie de presque toutes les tournées qu'accomplirent les chansonniers du Chat-Noir avec ou sans Rodolphe Salis. Dans une prochaine étude sur les cabarets et les théâtricules, j'aurai à m'occuper de ces tournées qui, pour la grande joie des populations, firent tinter aux quatre coins de la France, et même ailleurs, les grelots de la folie montmartroise.
Comme auteur dramatique, Meusy a fait représenter Gartlen-Party au Nouveau-Cirque en 1891 ; Tannée suivante, il a donné en collaboration avec Hennequin un acte d'opérette : Les Comins de Nanette, et en 1901 Vers tÉtoile, musique de Bonnamy. Depuis dix ans, il a fourni tant à Paris qu*à la province une vingtaine de revues : en 1892, Bordfaux^Express, deuxactesen collaboration avec La roche ; en 1893, Bordeaux-Chicago^ deux actes, et le Tour de Dijon^ deux actes également ; en 1894, les Records de l'Annie, deux actes, les Rouenneries deF Année, troisactes, en collaboration avec Morel, aux Folies-Bergère de Rouen, et un acte pour les Bscholiers : la Re^ue de Machin; en 1898, Chauffeur, à Bobina! pour le théâtre Bobino; Paris Smart, pour le Théâtre-d'Application, et pour Bordeaux, avec Laroche, Elles en tendent! et Ah! povre, il est midi; en 1899, pour Bordeaux encore et avec la même collaboration, les Baulftmneries de l* Année ;la Revue chez la Portière^avecDisle, pour le Tréteau-de-Tabarin, et Parts d la Mode de Quand, avec G. Nanteuil, pour la Bodiniëre ; en 1900, pour le ooncerl de l'Epoque, 1900, tout le monde descend! en colla* boration avec Lebreton; pour le théâtre des Capucines, Fkmsansla Coptictii^, avec Nanteuil, et pour Saint- Etienne, Ek ben! fsuis coquet! avec Barbier; enfin, en 1901, Parts roulamt, pour la tournée Baret, et Paris-Bohème, pour le Palais des Beaux-Arts, de Monte-Carlo. De plus, il a en cartons les Paradis, ballet ; trois pièces en un acte : Les Uyhus, Brigands d'Amour, La Reine des Blanchisseuses; et uBe en trois actes : Le Systèwie... et j'en oublie I
En 1887, à la suite de divergences au sujet de l'anarchiste Clément Du val, les rédacteurs du Cri du Peuple, à Texception de Paul Alexis, quittèrent leur directrice et fondèrent un journal dissident. Afin de combler le vide occasionné par le départ de Jules Jouy, Séverine chargea Philibert Roger, son nouveau secrétaire de rédaction, de lui découvrir un chansonnier capable d'écrire chaque jour quatre ou cinq couplets d'actualité. Robert Yve- Plessis, alors secrétaire de Félix Pyat, Eugène Lemercier, Edmond Char et moi briguâmes le poste vacant. On nous accepta tous les quatre, mais on décida que pour l'a œil » du journal, et afin d'embôter Jules Guesde, il n'y aurait pour nous quatre qu'une seule signature, un pseudonyme bien révolutionnaire : Carmagnole. Le Cri du Peuple fut donc pourvu de sa chanson quotidienne. Je viens de relire la collection, cherchant dans le tas à reconnaître les miennes et à mettre un nom sur le « Carmagnole » des autres; j'y suis facilement parvenu et j'avoue que si elles n'avaient pas toutes le sarcasme aigu des satiriques couplets de Jouy, elles présentaient du moins cette qualité qu'elles étaient « faites »; et, ma foi, nous pourrions les signer presque toutes aujourd'hui. Toutefois, Séverine eût préféré un nom. Elle monta un soir au Chat-Noir et, après avoir entendu Mcusy, elle lui demanda de lui fournir sa chanson quotidienne. H accepta, mais il fut tôt irrégulier et au bout de peu de temps abandonna la partie : la chanson politique ne lui souriait qu'à demi.
C'est que c'est une rude gymnastique que de composer une quarantaine de vers tous les matins sur l'événement de la veille ! J'en sais quel(|ue chose pour l'avoir fait pendant près de cinq nns presque sans interruption (1889lSÎ)'t) à la N(ftion : et nous avons été peu nombreux dans la presse à nous livrer de manière continue à ce genre d'exercice. Je ne compte guère que Jules Jouy, Louis Marsolleau, qui est inépuisable, Emile Herbel, Millet, Paul Briollet, Xanrof et moi.
Meusy a déjà publié trois volumes de chansons : Chan-
sons d'hier et d'aujourd'hui (Dalou, édil. Paris, 1889), Chansons modernes (Ferreyrol, édit. Paris, 1891) et Chansons du Pâté (Flammarion, édit. 1901), dont voici Tintroduc- Uon :