CHANSON D'AUTOMNE
Sur le gazon déverdi, passent *- comme un troupeau d'oiseaux chimériques — les feuilles pourprées, les feuilles d'or,
Emportées par le vent qui les fait tourbillonner éperdûment.
Sur le gazon déverdi, passent les feuilles pourprées, les feuilles d'or.
Eiiei se sont parées — les tristes mortes — avec une saprème et navrante coquetterie ;
Elles se sont parées avec des tons de corails, avec des tons de roses, avec des tons de lèvres ;
Elles se sont parées avec des tons d*ambre et de topaze.
Emportées par le vent qui les fait tourbillonner éperdûment,
Elles passent avec un bruit cbuchoteur et plein de souvenirs.
Les platanes tendent leurs longs bras vers le soleil disparu.
Le ciel morose pleure et regrette les chansons du rossignol ;
Le ciel morose pleure et regrette les féeries des rosiers et les fiançailles des papillons ;
Le ciel morose pleure et regrette toutes les splendeurs saccagées.
Tandis que le vent, comme un épileptique, mène dans la cheminée rhivernal orchestre, Sonnant le glas pour les violettes mortes et pour les fougères, Célébrant les funérailles des gardénias et des chèvrefeuilles ;
Tandis que, derrière la vitre embuée, les écriteaux et les contrevents dansent une fantastique sarabande.
Narguant les chères extases défuntes.
Et les serments d'amour — oubliés.
« Cette formule nouvelle — dit Marie Krysinska — a eu cette particularité de faire surgir une quantité considérable de chefs d*écoles, qui ont passé ces quinze dernières années littéraires à se dénombrer et à se congratuler sans jamais nommer Tauteur des Danses et de ce Hibou avec lequel Mme Segond-Weber fit un triomphal retour à Paris par la menue porte de la Bodinière. »
Déjà connue par ses publications, poèmes et proses, parues dans les principaux périodiques : Gil Blas^ Retue Bleue, supplément du Figaro, etc., Marie Krysinska donnait en 1890, chez A. Lemerre, son premier volume de Rythmes pittoresques; puis, chez le môme éditeur, en 1892, V Amour chemine, recueil de contes en prose. En ^89(^, un second livre de rythmes : Joies errantes; enfin, en 1896, un roman : Folle de son Corps, chez Téditeur Havard. Puis au journal l'Eclair, un autre roman : Juliette Cordclin. Elle a actuellement en préparation : Guitares lointaines, poèmes; Calendes sentimentales^ proses; et un roman : La Force du Désir.
De ses dernières poésies, j'extrais ce
camaïeu
Dans une chambre rose — et de soie rose habillée. Devant le bonheur du jour en bois de rose,
Madame Du Barry en ses cheveux poudrés
Pique une rose.
— Par grâce, comtesse, gardez cette pose!
Ost le bon peintre François Boucher Qui commence le portrait
De rinsoucieux royal oiselet — rose.
Et, pour obtenir chez le modèle un peu de patiente immobilité,
Il conte des choses... Qui font aux joues de la comtesse monter
Un peu de rose.
— Sornettes que tout cela, mon cher peintre, dit-elle, Plutôt qu'écouter pareilles ritournelles,
J'aime mieux vous narrer Tétrango rôvc que je fis
Cette nuit.
J'étais sur une place Pleine de hurlante populace.
Un fantôme de machine, digne de TEnfer, Dressait dans les airs
Ses bras de menace.
Des mains acharnées.
De brutales mains M'entraînaient.
Et soudain Un lourd couteau tombait sur mon cou délicat! Le vilain rêve! N'est-ce pas?
— Hé! je ne le trouve point si vilain, Répondit le peintre, car votre joli SaD2< rouge au milieu
De tout ce rose que voici.
Cela devait être d'un beau coloris
Et former un délicieux
, Camaïeu.
Assidue des réunions des Hydropathes et des soirées et goi^iieltes du Chat-Noir, Marie Krysinska s'inspira des poésies de nombreux auteurs inontmartois pour composer dans une note bien à elle nombre de charmantes mélodies. Je mentionnerai tout spécialement celles dont ello souligna la série des Lunaires de Jean Lorrain, que Texcellent baryton Marty interpréta avec tant de goût aux
matinées de la Bodinière ; puis tusaî le Bendez- Vtms, de Charles Gros; Tes Yeux, de Maurice Donnay; Pierrot chanîe et Sérénade à la Lv/ne, de G.-J. Gouturat, qui forment un petit recueil publié chez Choudens; et encore Vile Mystérieuse, Sérénade et Nuit tombante, de Montoya; Doux Reproches, de G. Sécot; plusieurs petits poèmes de Clément- George, etc., etc.
Aristide BRUANT
Vers dix heures du matin, le 6 mai 1898, sans que rien m*eût fait prévoir sa visite, Aristide Bruant tomlia chez moi comme une t>ombe.
« — Habille-toi au galop, me dit-il ; je t'emmène. Il faut que tu me fasses une conférence à Belleville. Archain s'est mis en tète de me présenter comme candidat aux électeurs de Saint-Fargeau. Nous allons déjeuner aveo lui ; il t'expliquera la chose mieux que moi. »
Je me vêtis à la hâte et nous filâmes sur Belleville. En route, Bruant me communiqua l'affiche suivante :
ÉLECTIONS LÉGISLATIVES DU 8 BfAI 1898
BELLEVILLE - SAINT-FARGEAD