‹ Montmartre et ses chansons: poètes et chansonniersChapitre 16 sur 64 · ARISTIDE BRUANT · texte numérisé non relu

ARISTIDE BRUANT

Aux Électeurs de la première circonscription du XX** arrondissement de Paris :

(( Citoyennes et citoyens,

« Ne vous attendez pas à m'entendre prononcer ici un discours politique : ce n'est pas en tribun que je me prélente à vous, mais seulement comme conférencier.

(( Aristide Bruant est né le 6 mai 1851 à Courtenay. C'est donc aujourd'hui son anniversaire et, à cette occasion, je lui adresse mes meilleurs souhaits. (Salve d'applaudUsements. Cris de : (f Vite Bruant! ))) S'il n'est pas originaire de Paris, Bruant, vous le savez, est Parisien d'adoption et d'élection — le mot est de circonstance! Il est plus particulièrement Bellevillois. Il y a, en effet, plus de trente ans, il habitait rue Pyat et était apprenti bijoutier. C'est à Belleville qu'il a fait aussi son apprentissage d'honnête homme et de citoyen, en entrant tout jeune dans la lutte pour l'existence, bravant les rudes coups du sort, combattant de front la misère et parvenant, avec un salaire ridicule, un salaire de famine, comme dit Morphy, à vivre et à faire vivre « ses vieux ».

« Ge8 difficiles débuts l'ont amené à connaître le peuple et à Taimer — car ceux-là seulement n'aiment point le peuple qui n'ont pas cherché à le connaître. Et comme le peuple, le peuple de Paris, le peuple de Belleville, chérit ceux qui l'aiment, Bruant, du jour où il le souhaita, derint populaire.

a Ahl certes, ce n'est pas d'emblée que celui dont je vous entretiens acquit ce tour de main, cette souplesse, cette maestria qui font aujourd'hui sa glorieuse popularité. Il a lutté rudement avant d'y parvenir, et peut-être devonsnous à l'humilité de sa condition première, à ce frôlement obligé — mais de si bonne grâce accepté — du peuple parisien, le grand souffle de pitié et de solidarité qui traverse tout son œuvre.

« Car le chansonnier — le poète plutôt — qu'est Bruant, se solidarise avec les humbles qu'il met en scène; de CŒur, il pousse la même plainte douloureuse et clame le même cri de révolte; avec le peuple, dont il a su devenir le chantre attitré, il flagelle les vices honteux et les ignobles exploitations...

ff Mais revenons à ses débuts.

a Au lendemain de V Année terrible, — je dirai tout à l'heure quelle y fut sa conduite, — à dix-neuf ans, Bruant pour vivre, entre à la Compagnie du chemin de fer du Nord. Mais il aime le théâtre, et la vie sédentaire, la vie de bureau lui pèse : il rêve d'aSranchissement, et le soir, dorant les heures de loisir que lui laisse son existence d'employé, il court les goguettes, où il pousse la a sienne » comme les camarades. Il a de l'allure, du coffre et de la confiance en lui-même ; sa hardiesse et sa franchise le servent à souhait : on l'encourage. C'est alors qu'il écrit ses premières chansons, d'un caractère encore indécis mais d'une manière nouvelle, originale déjà; car il y emploie la langue colorée de la rue, langue du peuple, avec ses élisions et son patoisement pittoresques. 11 se débarrasse peu à peu des conventions banales; il devient lerimeur impeccable; et, après avoir pris au peuple sa

façon de s'exprimer, il va en prendre la pensée et la rendre, pour la servir : sa voie est trouvée.

« Et c'est à Belleville, Aux Trois Mousquetaires y chez Guédenay, qu'il lance ses premières productions et qu'il connaît les premiers triomphes.

« Qui ne se rappelle ses chansons ? La Femme, où il sait être à la fois sarcastique et galant; La Braise, où il fait le procès des richesses mal acquises; Su^Tpavé, où déjà perce la note qui sera bientôt la sienne propre — la note humanitaire et sociale ; — SuVpau qui se termine ainsi :

Je n* sais pas c' qu'y aurait à faire, Mais vrai, c' qu'on en voit d' la misère

Su' r pavé !

Et i' prétends qu* dans l' siècle où nous sommes On n' devrait pas voir autant d'hommes

Su' r pavé !

« Et quand, de sa voix claironnante, il chantait ces derniers vers, c'était tout son cœur qui chantait; et l'auditoire, conquis, empoigné, ému par Taccent d'indéniable sincérité qu'y mettait l'artiste, lui faisait fête et ne lui ménageait pas les bravos.

« C'est le souvenir ineiïacable de ces applaudissements enthousiastes qui encouragea Bruant à persévérer dans la voie qu'il s'était lui même librement choisie; c'est ce souvenir qui a sans cesse guidé l'écrivain social qu'il a su devenir; et c'est encore ce souvenir, empreint d'une touchante reconnaissance, qui l'a fait se produire à Belleville chaque fois que, pour une œuvre de bienfaisante solidarité, on a fait appel à son concours, — concours qu'il ne marchande jamais quand il s'agit de soulager la misère et d'apporter un peu do baume aux plaies dont souffre le peuphî. ('ar cliez lui, riloycnncs et citoyens, le rude et puis.sani |m)»'I(' s(» «Itmhir d'un lioniine de cœur ^*t ce n'est pas scukMiieut ijarci* qu'il a su trouver le mot juste, l'expression exacte et l'air que l'on retient facilement, que le succès a couronné ses productions, c'est aussi parce

qu'on sent dans tout ce qu'il écrit Tâme d'un penseur, d*un philosophe compatissant sans cesse aux misères des déshérités. (Applaudissements,)

« J*ai dit qu*il était Parisien d'adoption. Paris l'a en effet adopté et le reconnaît comme un de ses enfants, et cela, à cause que c'est Paris qu'il a tout d'abord célébré. Tout h monde a présentes à la mémoire ses strophes sur Belleville-Ménilmontant, la Villette, la Chapelle, Montmartre, Batignolles, etc. Le faubourg l'attire plus spécialement, car c'est au faubourg qu'il écoutera et qu'il apprendra, pour les redire ensuite d'une manière ironique, triviale, bru'ale souvent, mais franche toujours, dans un feu d'artifice de rimes solides et vaillantes, la plainte des grelotleux, des sans-frusques et des sans logis, le cri de colère des eiploités et des affamés, et la continuelle déception de ceix que le sort inclément et l'injustice des hommes condannent au vice, ce fils aîné de la misère du peuple. (Applaidissements prolongés.)

« Dans À Baîignolles, par exemple, il prend toute gamine la petite rouquine que le destin fait naître fille de fille ; il la s jît, cette gosse, il la regarde pousser comme une fleurette sauvage que quelque main impure s'apprête à cueillir avait même son complet épanouissement ; il la voit devenir!) proie de cette fatalité féroce qui veut que les pauvres petites mômes qu'ont pas d'papa glissent quand même sur la peate de la honte et du déshonneur. (Applaudissements,) Bniaat va d'ailleurs venir interpréter A Batignolles. »

A ce moment Aristide Bruant entre en scène et les bravos unanimes de l'auditoire le saluent. Il entonne i Batignolles dont nous extrayons le dernier couplet :

La moral' de c*t* oraison-là,

C'est qu* les p'tites filfs qu*a pas d' papa

Doiv*nt jamais aller à l'école,

A Batignolles.

( Applau(ii<scmen1s proloriijh. )

« Ainsi que vous venez de vous en rendre compte. Bruant nt peint pas ses personnages de chic, — comme on dit en

argot d'atelier, — ils sont nature et pris sur le vif et le langage qu'il parle est le leur ; et, soit dans leurs soliloques, soit dans leurs dialogues, c'est bien leurs sentiments qu'il exprime, leurs larmes qu'il pleure, leurs revendications qu'il expose.

« S'arrôte-t il aux seuls paysages parisiens? Non. Il ve partout où l'on gémit, partout où l'on souffre, partout oa l'on peine, où l'on a froid et faim. S'il dépasse les fortifcations, il s'arrête au bois de Boulogne, au bois de V/ncennes, ces refuges des purotins ; à Saint-Ouen, la cité de misère des chiffonniers. Du cimetière de Pantin où, derrière Séverine, à pied, nous accompagnâmes, il y a quelques années, par un temps affreux de décembre, lotre jeune camarade Eugène Rapp, — qui était mon colaborateur au Cri du Peuple^ — de Pantin, il rapporte une le ses plus jolies et de ses plus tendres poésies : Fantaisie triste^ dont lui sont encore reconnaissants tous ceux qii ont connu et aimé Rapp. Et cette reconnaissance est doutant plus profonde que Bruant, ce jour-là, souffrait d'in gros rhume qui, en l'occurrence, dégénéra en fluxion de poitrine et faillit le ramener à Pantin ; mais, cette fois, les pieds devant.

(( Grâce à sa robuste constitution et aussi à sa volonë de fer. Bruant évita cette chute malencontreuse, et la Cama'de, qui l'avait un instant guetté, s'en fut confuse du pied de nez que lui décocha en riant le courageux chansonni3r.

« Voici quelques vers de Fantaisie triste :

Dans l'air yavait pas un moineau, Pas un pinson, pas un' colombe.

Le long des pierr's, i' coulait d' Teau, Et ces pierr's-là... c'était sa tombe.

Et je m* disais, pensant à lui, Qu*j* avais vu rire au mois d' septembre :

a Bon Dieul qu'il aura froid c*tte nuit! »

C'est triste d' mourir en décembre.

« Analyserai -je le merveilleux tableau que Bruant a fat du bois de Boulogne ? Dirai-je le scintillement des somi-

lueaz équipages où le vice fait son persil? Raconterai-]e le vieux miche en qu6te de quelque plaisir ignoble et que guette le coup du père François, quasi justicier? Vous conduirai-je à Saint-Ouen, au sein des amours des humbles qui prennent pour alcôve le grand air et pour ciel de lit le firmament où sourient les étoiles? Non. Je laisse cette tâche à Bruant lui-même, qui va interpréter Au bois de BmUogne. »

Et Bruant chante Au bois de Boulogne, puis A Saint- Ouen^ dont nous donnons ci-dessous des extraits :

Alors c'est Theur* du rendez-vous Des purotins et des filous, Et des escarp's et des marlous

Qu*oDt pas d* besogne, Et qui s*en vont toujours par trois, Derrièr* les vieux salauds d* bourgeois, Leur fair' le coup du pèr* François,

Au bois de Boulogne.

Faut trottiner tout* la nuit.

Et quand Tamour vous poursuit.

On s'arrête...

On 8*embrasse... et sous les yeux Du bon Dieu qu*est dans les cieux...

Comme un* bote.

On r*produit dans un racoin,

A Saint-Ouen.

La fin de chaque couplet est marquée par des applaudissements.

«t Aristide Bruant possède un fond de tendresse tellement grand qu*il l'étend à tout ce qui subit les mauvais coups du sort. Un proverbe — sage comme beaucoup de proverbes — dit : « Qui aime Martin aime son chien ! » Ce proverbe. Bruant rapplique dans son sens le plus large : il aime le peuple ; conséquemment, il aime les bêtes du peuple, si j'ose ainsi dire. Sa chanson des Quat^Pattes est célèbre dans les faubourgs ; il y chante les

chiens errants, les chiens de Paris, ces indépendants de la race canine qui préfèrent aux sofas et aux chatteries des nobles levrettes et des toutous d*Agnès le bol d'air de la liberté ; et il les aime à cause que :

Malgré qu* ça soy' que des bêles, l's ont d' la bonté plein les yeux.

« On se souvient de Tenfant-martyr, ce pauvre bébé que des parents barbares avaient voué à la mort et dont la lente et douloureuse agonie ne fut adoucie que par Taffection d'un pauvre toutou qui lui laissait partager sa pâtée. Ce triste épisode inspira à Bruant une exquise poésie à la gloire du bon chien qui s'était lui-même institué le garde-malade de la douce et innocente petite victime ; tout le cœur de l'écrivain apparaît dans ce poème et je suis sûr de ne pas me tromper en affirmant qu'il eut des larmes dans les yeux quand il en écrivit les vers. (Applaudissements.)

« Dans Côticr, que je considère — et je ne suis pas le seul ! — comme son poème le plus élevé et, philosophiquement, le plus beau, son grand talent devient du génie. Lui, qui m'entend, pense que j'exagère; mais je suis en ce moment ardemment sincère et je dis que n'eùt-il écrit que cette chose admirable. Bruant mériterait déjà, par cela seul, la juste et belle popularité dont il jouit. — Côtier est la mise en scène de deux parias de la société actuelle, un vieux cheval de côte et un vieillard, son conducteur, que toute une vie de travail et de passivité a conduits à la plus infime des conditions sociales. Et un dialogue navrant s'engage entre l'homme et la bête qui écoute et semble d'un mouvement pénible de sa pauvre tôte, si lasse, appuyer d'un assentiment le discours de résigné que lui tient le vieux travailleur, mercenaire bienlùl impotent. Et, de la note de vérité triviale dans laquelle c'est écrit, se dégage une pensée de philosophie amère ; on se sent au cœur un ferment de révolte contre notre société qui permet qu'après une existence de labeur

honnête un vieux lutteur n'ait d'autre perspective que celle de crever sur le pavé, comme un chien.

« Bruant va vous dire Côtier, j'épiloguerai ensuite. »

Apr^s l'audition, très applaudie, le conférencier poursuit :

« Vous avez entendu :

El pis après, c*esl la grand' sorgue, Toi, tu l'en iras chez Macquarl.

Moi, j'irai p't'iH' bcn à la Morgue Ou ben ailleurs... ou bcn aut* part.

« Le sort du cheval est tout indiqué ; c'est entendu ; il ira à l'équarrissage. Mais lui, le vieux, où et comment fmira-t-il? Que va t-il devenir « quand i'n'pourra pus en fuut'un coup? )) Songera-t-il à mettre lui-môme fin à sa lamentable existence? aura-t-il le triste courage de marquer lui-même l'étape dernière de la route pénible que lui traça la fatalité? Le retrouverons-nous à la Morgue? sur la dalle?... Ou ben ailleurs?... dans quelque dépôt de mendicité — celte géhenne des vieux fourbus, cette dartre honteuse des sociétés civilisées ? — Mais d'abord, qui nous dit que ce travailleur, quand il ne saura plus travailler, s'abaissera à tendre la main? — Ou ben aut' parti... Car la misère qui l'attend, s'il ne succombe pas à la tâche, la misère noire, la misère imméritée est souvent mauvaise conseillère. Et qui sait? un mauvais coup est vite consommé. Et le vieil exploité, dont la sueur et les sanglots ont permis h MM. les actionnaires de toucher de gros dividendes, ce vieil invalide du travail n'ose pas songer plus loin.

<r Mais Bruant, lui, songe, en son rôve, à l'égalité future dans une fraternité humanitaire où la solidarité nivellerait les clauses, à une société où l'on ne verrait pas les \iiMj\ du (»»Mip!o mourir sur le pavé, tandis que d'autres, f;<»r::és de niillions, cnvenl de jouissance, comme ce prince français qui s'achève dans le gâtisme après avoir été fait duc allemand. (Applaudi'^semcnts,)

(( Sur Paris, Bruant a écrit deux volumes portant ce titre : Dans la Rue (1). Un troisième livre de lui vient de paraître : Sur la Route (2). Car Bruant a voyagé. Dans ce livre il nous parle de Lyon, infesté de curés et où les canuts vont tout nus ; de Nice où vont les rupins l'hiver, les fins -de-siècle refaire leur santé qu'a débilitée la noce parisienne ; de Monte-Carlo où les malechanceux que tenta la roulette vont piquer leur dernier plongeon. Mais qu'il chante les vins du Bordelais, ou le soleil de la Bourgogne, sa pitié ne chôme pas et il va d'instinct aux petits. Son Marchand de Crayons est une fine étude de la roublardise innocente du gueux de la grande route, de l'humble trimardeur.

« Il va vous le dire et vous récitera ensuite Fins de Siècle, cette amusante imprécation jetée aux fils-à-papa, qui naissent riches d'écus mais pauvres de sang, pauvres de cervelle et de cœur. » (Bravos répétés,)

Voici un passage de chacune des deux pièces citées plus haut et que Bruant a interprétées avec un immense succès :

Oui, je r sais ben, j'ai-z-un' sal' fiole,

J*ai vraiment pas l'air d'un rupin.

Aussi, bon Dieu, j' fais pas 1' mariolle,

Ej* cranott* pas comme un youpin.

Ah I bon Dieu I non, j* suis pas d' leur tierce :

J' suis un trimardeur, un voyou,

J* fais pas parti* du haut commerce,

Ej* vends mon crayon pour un sou.

Tas d*inach*vés, tas d'avortons.

Fabriqués avec des viand's veules, Vos mèr*s avaient donc pas d* tétons, Qu*a'8 ont pas pu vous fair* des gueules ?

Vous êt's tous des fils de miches Qu*on envoy* téter en nourrice ; C'est pour ça qu' vous êl's mal torchés...

Allez donc dir* qu'on vous finisse !

(!) Premier vol. paru en fév. 1889 ; second vol. en mars 1895. (2 Paru en juin 1897.

« L'œuvre, c'est l'homine, dit-on. Je vous ai dépeint l'œuvre de Bruant au point de vue social, vous connaissez maintenant l'homme sous ce jour. Reste la question nationaliste, à ce point à Tordre du jour que maints candidats s'en sont fait un tremplin électoral. Bruant est nationaliste dans le sens exact du mot, sans chauvinisme ; d'ailleurs, au début de cette conférence, je vous ai promis de vous dire quelle fut la conduite de Bruant en 1870 ; la voici en quelques mots :

« A dix-neuf ans, en 1870, à la tête d'une compagnie franche de moins de cent hommes, formée par un vieux sergent, il attaqua dans les bois de Courtenay les uhlans d'avant-garde de l'armée prussienne, et ceux-ci prirent la fuite... pour revenir mille contre un, hélas !

« Cette héroïque folie faillit coûter cher aux bons « gars de Courtenay )) 1

« Après la guerre, Bryant fait son service au 113<> de

ligne. D a composé, à cette époque, une chanson devenue

fameuse et qui est restée la marche de son ancien régiment :

V'ià r cent-treizièm' qui passe I

Bon-Dieu I quel régiment I Faut qu' ça pète ou qu* ça casse Quand il marche en avant I...

a Mais la glorification de son régiment ne fait pas oublier à Bruant que, comme les autres Sociétés, l'armée a ses miséreux, ses parias, qui soullrent ; et il écrit pour ces humbles qui triment dur sous le terrible soleil d'Afrique : Les Petits Joyeux^ Aux Bat. d'Af.^ A Biribi. Ecoutez cette plainte du désert :

A Biribi, c*est là qu*on crève

De soif et d* faim ; C'est là qu*i* faut marner sans trêve,

Jusqu'à la Gn ; Le soir, on pense à la famille,

Sous le gourbi :

On pleure encor quand on roupille,

A Biribi I

« Sa furia, son besoin de combativité renaissent néanmoins dans Serrez vos rangs! qu'il va vous chanter. C'est un chant de guerre où le courage s'exalte jusqu'au suprême sacrifice ; et il serait à souhaiter que ce courage, cette résignation pied à pied dans le combat, que décrit Bruant se retrouvât dans une armée autre que l'armée militaire, je veux parler de la grande armée du peuple, de l'armée des travailleurs, plus grande, plus dense et qui a autrement que l'autre besoin de défenseurs. (Applaudissements,)

« Avant de donner une dernière fois la parole à Bruant, permettez-moi, citoyennes et citoyens, de vous remercier de la bienveillante patience avec laquelle vous m'avez fait la grâce de m'écouter. J'en suis bien profondément touché et honoré. » (Bravos prolongés.)

Bruant vient ensuite clamer Serrez vos rangs! La salle est debout ; c'est de la frénésie. Puis, à la demande de l'auditoire, il entonne Dellemlle-Ménilmontant, que tout le monde reprend en chœur et que chacun fredonne en sortant.

Cette conférence, qui est en quelque sorte la biographie de Bruant, comporte des lacunes que je vais combler, tout en mentionnant certains actes non connus encore de la vie de l'auteur de Dans la Une,

Pour l'état civil, le nom du célèbre chansonnier s'orthographie Bruand.

Elève du lycée de Sens, il dut, en raison d'un revers de fortune, interrompre ses études ; il était alors en troisième.

Avant d'écrire ses magnifiques chansons d'argot, notre poète avait déjà composé pour le café-concert un grand nombre de chansons qu'il interpréta lui-même à l'Epoque, d'abord, à raison de trois francs par soirée, ensuite à la Scala et au Concert du X1X<^ Siècle.

J'étonnerai bien certainement le lecteur en lui mettant sous les yeux quelques-uns des titres de ces chansons, qui furent, presque toutes, des succès. Je cite au hasard if e/in'/K a découché, Ursule, Cclhia, Cest pas vrai, F n' peut pas, les Lions du Chdteau<lEau, Pauvre Bibi d'Bédé, la Tête à Têtard,

le Gaulois du pont d'Iéna, Du Picolo, Cest rParisien, le Cheveu à Mathieu.

Cest par Marcel Legay que Bruant fut amené chez Salis en 1883,et c'est au Chat-Noir qu'il composa presque toutes ses chansons de quartier : A la Villette, A Montparnasse, A Grenelle, A Montrouge, etc.; mais il lui fallut composer la Ballade du Chat-^oir pour voir ses vers et sa musique (car il compose lui-même ses airs) insérés dans la feuille du gentilhomme cabaretier (1).

Sous le patronage de François Coppée, la Société des Gens de Lettres l'admit dans son sein en 1892. En 1895, après dix ans d'exploitation, Bruant quitta le Mirliton afin de se reposer; mais il ne put rester longtemps inactif. Il Courut la province, faisant à Lyon, Marseille, Nice, Bord^iux et autres grandes villes des a cachets » très grasseiiunl rémunérés. (Il ne se dérangeait pas à moins de cinq ceiils francs par soirée, voyage payé en première classe, aller et retour.) De février 189G à avril 1897, il envoya rlKKiue semaine une chanson à ïEcho de Paris, où il encourut des observations au sujet de son anticléricalisme. 11 fonda, en juin 1897, la Lanterne de Bruant (2), petite brochure hebdomadaire illustrée, de 24 pages, où il donnait chaque semaine une de ses anciennes chansons, une chanson inédite, des reproductions de Morphy et de Courteline, des chroniques argotiques de Paul Alexis, des Contes et nouvelles de Georges Loiseau, Charles Quinel, Michel Thivars, Willy, Max Dès, Valbert Chevillard, etc. Du mois de mars 1898 au mois de février 1899, époque à laquelle cette publication cessa de paraître, j'y collaborai sous la signature de Bibi-Chopin, en commentant les événements de la semaine dans des lettres écrites en argot parisien.

C est alors que je proposai à Bruant de faire avec lui un dictionnaire d'argot. Cette oflrc fut acceptée ; et le pre-

[{} U Chat-Soir, samedi 9 août 13M.

1«) Fayard, édil.

mier volume de cet ouvrage, partie thématique, a para en janvier 1901 sous ce titre L'Argot au XX^ Siècle (1) et sous la seule signature A. Bruant. Il avait été convenu que la préface de ce livre mentionnerait ma collaboration : mais, afin de se réserver à lui seul les éloges de la critique et dans la crainte, sans doute, que je lui ravisse un rayon de gloire, le chantre de la rue oublia cette convention, et laissa dans Tencrier la préface promise. Comme je lui manifestais mon étonnement, il invoqua des raisons plutôt puériles et s'engagea à réparer son omission lors de la publication du dictionnaire de version dont un tiers (A, B, C, D, E) est déjà établi par nous.

Aujourd'hui, Bruant ne chante plus. La dernière fois que le public Tentendit, ce fut pendant l'Exposition de 1900, sur la scène de ses débuts, à ce petit concert de l'Epoque dont il est propriétaire depuis novembre 1898 et qui lui rapporte, bon an mal an, une trentaine de mille francs. 11 porte toujours son pittoresque costume de velours, sa chemise rouge et son large chapeau. Si sa boutonnière est encore vierge, c'est, affirme-t-il, parce qu'il n'a pas voulu abdiquer ses bottes.

Les chansons nouvelles qu'a publiées Bruant dans sa Lanterne seront certainement réunies en volume sous le titre Bans la Rue^ qui est celui de ses deux premiers ouvrages. On trouvera dans ce recueil des couplets d'une note antisémitique et nationaliste très prononcée sur les faits de ces dernières années ; mais on se divertira surtout aux (( Soûloloques » d'Honoré Constant, type de député ivrogne, paillard, socialiste et bon garçon, qui braille ;

Quand on est des républicains, On marche avec la République, Pas avec les domiaicains.

Les bondieusards et tout' la clique.

Ainsi, moi, Constant Honoré, J' marche pas avec la calotte ;

(1) LU)rairie Flammarion.

r peut crever, Mossieu r curé !

Mon grand-père était sans-culotte...

Les ratichons, j'm'en fous un peu I ..

{Un temps.)

D'ailleurs» î' faut pas qu'on m'emmerde.

Autrement, ça fait pas long feu...

Un'I deux I... Messieurs, moi, j' vous dis : a Merde I o

— a Mange I d — que yen a qui m' répondront...

Oui, mais i's n' pourront pas y faire.

Avec Honoré... pas d'affront...

Les coups d' tampon, c'est mon affaire :

Qui c'est qu'en veut ?... ya qu'à d'mandcr,

Un' I deux I... Messieurs, v'ià mon attaque !...

Ah I nom de Dieu !... ça va barder !...

{Un temps,) Cocher, veuillez m' conduire au claque.

Cependant la douce pitié et la brutale ironie ne seront point exclues : soit par tempérament (ce que je veux croire), soit parce qu'elles assirent sa renommée, Bruant les caresse encore de loin en loin. J'en donne pour preuve ces jolies strophes :

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